Science et motricité
De Boeck Université

I.S.B.N.2804142493
130 pages

p. 55 à 79
doi: 10.3917/sm.050.0055

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no 50 2003/3

2003 Science et motricité

Prise en compte du sujet et recherches en didactique des sports de combat : bilan et perspectives

André Terrisse  [(1)]
Cet article se propose de recenser les travaux qui portent sur la didactique des sports de com~bat pour les identifier et en montrer la pertinence dans ce champ de recherche. Pour y par~venir, il utilise comme référence une manifestation spécifique, les JORRESCAM (Journées de Recherche et de Réflexion sur les Sports de Combat et les Arts Martiaux). Il identifie ainsi trois types de travaux en fonction des orientations de la recherche en didactique : transposi~tion didactique, contrat didactique et rapport au savoir. Cette analyse montre l’intérêt de cet objet d’étude particulier que sont les sports de combat, mais en même temps les limites de la recherche à en rendre compte. La prise en compte des sujets de l’interaction et de l’incerti~tude que constitue la situation de combat elle-même sont susceptibles de renouveler les pro~blématiques de recherche dans ce champ. Mots-clés : Recherche en didactique, sports de combat, clinique, sujet, incertitude. Taking into account individuals (subjects) and research in the didactics of combat sports : evaluation and perpectives The object of this article is to list the research work associated with the didactics of combat sports so as to identify and demonstrate their pertinence in this field of research. To this end it uses the proceedings of a particular series of conferences called JORRESCAM (Research and Reflections on Combat Sports and Martial Arts) as reference points. Thus three types of approach as a function of research orientations in didactics are identified : didactic trans~position, didactic contracts and relations with learning/knowledge. This analysis shows both the particular interest of the study of combat sports, and at the same time its limits. The tak~ing into account of the subjects of this interaction, and the uncertainty which itself charac~terises a combat, indicates a recurrence of research problems in this field. Keywords : Research in didactics, combat sports, clinic, subject, uncertainty.
 
Introduction
 
 
Depuis une dizaine d’années se développent des recherches sur la didactique des sports de combat en Education Physique et Sportive (EPS). Si elles se situent dans la continuité des « réflexions » sur l’enseignement de ces activités que l’on peut trouver dans des revues spécialisées, comme la revue EPS, elles s’en distinguent nettement par leur ancrage dans le champ de la recherche. Cette différence s’observe par l’utilisation des concepts et de méthodes propres à la didactique « critique et prospective », comme la spécifie Martinand (Martinand, 1994), par leur inscription dans des études doctorales (DEA, thèses) et par la publication de leurs résultats dans des revues reconnues dans leur champ comme la revue STAPS ou la revue Science et Motricité (par exemple : Terrisse, Sauvegrain, 1997, Barbot, 1998).
Cet article se propose d’en faire l’inventaire pour pointer les questions que ces travaux soulèvent et pour en préciser les conséquences épistémologiques que l’orientation développée dans cet article exige.
L’inventaire peut s’effectuer à partir des journées spécifiques sur les Sports de Combat et les Arts Martiaux appelées JORRESCAM (Journées de Recherche et de Réflexion sur les Sports de Combat et les Arts Martiaux), puisque, dans chacune d’entre elles, une place est réservée à la « pédagogie et à la didactique des sports de combat ». Il suffit de ne retenir que les travaux qui prennent comme référence et souvent comme contexte de recherche, les séances d’EPS.
Dans les dernières qui se sont déroulées à Toulon en Avril 2002 et depuis les Congrès de Poitiers en 1996, de Toulouse en 1998 et d’Amiens en Mars 2000, plusieurs travaux se sont développés dans ce secteur de la recherche, sur lesquels nous allons nous appuyer pour en dresser l’inventaire.
Il est peut être temps aujourd’hui d’interroger ces productions dans la double perspective d’en effectuer le bilan au regard des concepts propres à ce champ scientifique et aux méthodologies utilisées, et d’envisager les perspectives de développement, notamment clinique, ce qui sera le point de vue développé ici, en intégrant le point de vue du sujet, qu’il soit enseignant ou apprenant. Le propos n’est pas « d’humaniser » les recherches, mais de prendre en compte le fait incontournable que les interactions didactiques qui se produisent nécessairement au sujet d’un savoir entre un professeur et un élève ne peuvent occulter le caractère complexe et aléatoire, voire irrationnel de toute relation humaine.
Cette tendance clinique, soit la prise en compte du cas par cas, n’est pas spécifique aux sports de combat, même si leur pratique, fondée sur l’opposition directe à autrui par la saisie du corps ou par les coups portés à l’adversaire, implique la prise en compte des affects, des émotions liés à la nature conflictuelle de la relation à l’autre. Ce « contexte » pèse sur l’enseignement, dans la mesure où il produit des effets sur les processus d’apprentissage, ce que la recherche tente d’expliciter. D’autres activités physiques et sportives (A P S) reposent sur l’opposition, mais dans ces activités, elle est souvent médiée par un objet, le ballon dans les sports collectifs, alors que le corps lui-même est l’enjeu et la cible des sports de combat (Terrisse, 1991).
L’analyse de ces travaux aurait le double avantage d’en montrer la vitalité, même si ce chantier est encore en « émergence », et surtout la pertinence, au regard du champ de la recherche en didactique, auquel ils peuvent apporter, de l’avis même des chercheurs, un éclairage tout à fait intéressant, du fait de la spécificité du savoir en jeu. Elément central des recherches en didactique, il est étudié dans son rapport « ternaire » aux sujets de l’interaction, mettant en jeu l’enseignant et les élèves.
Toutefois, les travaux qui seront présentés dans cet article ne peuvent pas être tous qualifiés de didactique, dans la mesure où ils n’en remplissent pas toutes les conditions, en particulier celles d’utiliser les concepts et les méthodologies qui sont propres à ce champ de recherche et la reconnaissance qui y est attachée. Un ouvrage permettant de préciser ce champ de recherche vient de sortir à partir de l’analyse des « pratiques effectives » dans des didactiques disciplinaires différentes (Venturini, Amade-Escot, Terrisse, 2002).
Il n’empêche qu’ils seront cités, puisque les questions que ces travaux soulèvent ressortent des problématiques didactiques, centrées sur la question du savoir en combat, de sa définition, de sa transformation et de son utilisation par l’élève ou le combattant au moment de l’épreuve d’opposition.
 
Question de recherche
 
 
Définition
La recherche en didactique des sports de combat ne se distingue que par la nature du savoir en jeu, le « savoir combattre » et le contexte de transmission et d’utilisation de ce savoir, soit la situation d’opposition, qui a des caractéristiques particulières, une opposition un contre un.
« Ces travaux se caractérisent par l’étude scientifique de la circulation des savoirs spécifiques à ces activités, entre les différents lieux de production et de transmission par l’enseignant et celui de leur utilisation, voire de leur dépassement par le sujet élève ou sportif au temps de l’épreuve » (Terrisse, 1996 a).
Conséquences
Cette définition demande que les conséquences théoriques et méthodologiques en soient tirées :
La conversion des savoirs en connaissances
Le terme de savoirs ne limite pas leur étude aux seules productions publiques, ce qui est la définition du savoir par la communauté des didacticiens, car une des questions qu’ils se posent est la « conversion », soit la transformation des savoirs en connaissances, qui rend compte du passage de la sphère publique à la sphère privée. Ce passage nécessite un processus de personnalisation des savoirs par le sujet à travers son expérience sensible et la détermination de l’enseignant, son intention didactique (Conne, 1993 cite Rouchier, 1991). Dans toutes les activités physiques et sportives, la connaissance intime que traduit le savoir faire est indispensable à résoudre les problèmes liés à l’adaptation d’un sujet à un milieu, et en combat, à la confrontation à l’adversaire. Les savoirs théoriques et « objectivés » ne suffisent pas à répondre à l’adversité, même s’ils y participent (Barbier, 1996).
La notion de pratique sociale de référence
Ces savoirs que délivrent les enseignants sont nécessairement liés à une « pratique sociale de référence », selon les propres termes de J L Martinand (Martinand, 1989), puisqu’ils prennent leur source dans les sports reconnus, « institutionnalisés », pour reprendre la définition de P Parlebas (Parlebas, 1981). En effet, en EPS, les supports à l’enseignement se réfèrent le plus souvent à des pratiques sportives, auxquelles elles ne se confondent pas pour autant, puisqu’elles sont « traitées » pour une utilisation scolaire.
Chacune d’elle a une spécificité qui la distingue des autres. Dans l’enseignement secondaire, il est courant d’utiliser des « sports de combat de préhension », alors que les deux activités de référence, la lutte et le judo, se distinguent clairement sur des bases à la fois culturelles et fonctionnelles (Bui Xuan, 1986).
Un des objets de la recherche en didactique est précisément de rendre compte de la transformation du savoir « culturel », issu des pratiques de référence, celui qui est reconnu comme tel par la communauté des pratiquants, en savoir scolaire, c’est à dire traité en fonction du contexte de l’école, de ses valeurs, de ses contraintes et du niveau des élèves, par un enseignant en particulier.
La prise en compte du sujet
L’étude de la circulation des savoirs s’effectue entre des sujets bien vivants, en chair et en os, un enseignant et des élèves, dans une relation humaine, avec tout ce qu’elle comporte d’aléatoire et d’imprévisible et que la recherche doit intégrer dans ses modèles comme dans ses méthodologies. C’est la « conscience de l’incertitude » qui doit guider le chercheur à partir du moment où il se fixe pour objectif de rendre compte d’une relation humaine déterminée par la transmission d’un savoir (Berthelot, 1996).
Cette nécessité de la recherche en didactique sera développée dans un second temps pour montrer en quoi elle est consubstantielle du didactique. Ces différents éléments sont de nature à valoriser une « didactique clinique », certes non exclusive d’autres approches, mais nécessaire à décrire et si possible expliciter, par son objet centré sur le sujet et par l’utilisation de méthodes d’investigation spécifiques, des décisions qu’il prend dans le contexte bien particulier des sports de combat.
La position centrale de l’épreuve
Enfin, la question fondamentale que pose la recherche en didactique est de savoir ce que fait l’élève ou le sportif, au moment où il en a besoin, c’est à dire au moment de l’épreuve de combat (à incertitude maximale), des savoirs transmis par l’enseignant ou l’entraîneur sous la forme d’exercices, d’apprentissages moteurs ou de conseils.
Ainsi, les savoirs utilisés au moment de la confrontation à l’adversaire ont au moins trois sources :
  1. « le savoir sur l’activité », déjà acquis par l’élève sous forme de représentations, mais aussi à travers une expérience motrice (savoir déjà-là),
  2. 2. « le savoir pour (pratiquer) l’activité », que transmet l’enseignant sous la forme de contenus d’enseignement,
  3. 3. « le savoir par l’activité (l’épreuve) », qu’exige la situation de confrontation elle-même, (Terrisse, Sauvegrain, 1997). Ce savoir s’élabore au cours de l’épreuve, mais doit être constamment modifié en fonction des caractéristiques de l’adversaire.
L’objet d’étude peut être l’enseignant, confronté à l’élaboration, la mise en œuvre et la régulation de son enseignement, ou l’élève, contraint de résoudre un problème de rapport de force qu’instaure son adversaire et qu’exige l’activité d’opposition, en fonction des savoirs disponibles ou créés pour y faire face.
Quels sont alors les concepts nécessaires dans ce type de recherche ?
 
Les concepts de la didactique
 
 
Pour rendre compte de ce secteur de la recherche, les travaux récents seront analysés à partir de trois concepts « et de leur usage », comme l’a déjà initié D Bouthier dans le Colloque de Toulouse (Bouthier, 2000) et comme l’a développée la communauté des didacticiens (Raisky, Caillot, 1996).
On peut distinguer trois types de travaux :
Transposition didactique
Ils s’effectuent en amont de l’enseignement, et peuvent être étudiés grâce au concept de transposition didactique (Verret, 1975). Dans sa définition restreinte, il désigne : « le passage du savoir savant au savoir enseigné » (Chevallard, 1985). Dans une acception plus large, il correspond à l’étude de l’écart entre les pratiques de référence et les pratiques scolaires, pour rendre compte, par exemple, de l’influence de la transformation du judo qui devient un sport de compétition autour des années 1960 sur les conceptions de son enseignement à l’école (Terrisse, 1996 b). Il constitue un outil d’analyse des traitements didactiques que préconisent différents auteurs pour en montrer la différence. En effet, les savoirs subissent des transformations depuis les lieux où ils sont empruntés, dans le domaine de la science ou celui des pratiques, ici les sports de combat ou les Arts Martiaux, jusqu’à ceux où ils sont transcrits dans les manuels, préconisés sous la forme de programmes ou transmis par les enseignants, à l’école, à partir de leur planification.
Contrat didactique
Le deuxième type de travaux sont ceux qui observent et décrivent la transmission des savoirs, au moment où les enseignants cherchent les moyens les plus efficaces d’obtenir de leurs élèves les transformations motrices attendues, souvent en vue de performances. Ils rendent compte d’interactions didactiques où le savoir est l’enjeu de la relation à travers des situations d’enseignement au cours desquelles sont délivrés des contenus. Le concept de contrat didactique, ou plus exactement de rupture de contrat, est un outil très heuristique pour rendre compte de cette relation. Il peut être défini comme « une relation qui détermine explicitement, mais surtout implicitement, ce que chaque partenaire, l’enseignant et l’enseigné, a la responsabilité de gérer et dont il sera responsable devant l’autre » (Brousseau, 1998), ou comme le « système d’attentes réciproques entre le maître et les élèves à propos d’un savoir » Johsua (1996). Ces recherches sont au cœur du processus de la transmission.
Rapport au savoir
Enfin, le troisième type de travaux sont ceux qui étudient les conditions et les effets de l’apprentissage de ces savoirs par les apprenants, dont les indicateurs sont essentiellement des transformations motrices ou stratégiques, mais qui peuvent aussi s’inférer de leur discours. La notion qui tente de rendre compte de ce processus a été empruntée aux Sciences de l’Education. Il s’agit du « rapport au savoir », qui devient ainsi un outil d’analyse des difficultés, des obstacles, des avatars mais aussi le témoin de ces acquisitions, dont on peut donner deux définitions différentes : « le rapport au savoir est le rapport au monde, à l’autre et à soi-même d’un sujet confronté à la nécessité d’apprendre » (Charlot, 1997) ou le « processus créateur de savoir pour un sujet-auteur, nécessaire pour agir et pour penser » (Beillerot (1989). La première met l’accent sur la position d’apprenant et les obligations qui sont les siennes, la seconde sur la capacité du sujet à créer son propre savoir.
Ces trois concepts constituent l’ossature théorique des recherches en didactique des sports de combat. Quelles sont maintenant les conditions méthodologiques qu’elles exigent ?
 
Méthodes de recueil de données
 
 
Ces méthodologies ne sont pas spécifiques à l’EPS. Elles sont souvent empruntées à d’autres secteurs de la recherche en didactique, comme les mathématiques ou la physique. Toutefois, chaque concept ou chaque notion nécessite des modes de recueil de données différents, ce qui constitue une garantie lorsqu’elles sont croisées, selon la recommandation propre aux Sciences Humaines de la « triangulation » des données (Pourtois, Desmets, 1997). La triangulation des données, c’est à dire l’utilisation pour un même fait des trois modes de recueil différents, comme l’enregistrement vidéo (le mouvement), l’entretien avant et après la leçon (le dire) et l’utilisation de traces écrites, devient une exigence méthodologique en Sciences Humaines et Sociales pour atténuer les effets « d’inférence », soit de subjectivation par le chercheur des données prélevés.
Transposition didactique
Pour les études de transposition didactique seront privilégiées les analyses de textes à partir des techniques d’analyse de contenu, qui : « est une technique de recherche pour la description objective, systématique et quantitative du contenu manifeste de la communication » (Bardin, 1977, p 17). L’objectif est en effet de dégager le contenu manifeste des textes qui proposent des orientations d’enseignement pour caractériser le savoir explicite, transmis par un auteur, une Instruction Officielle, un programme. Toutefois, ces analyses quantitatives sont souvent doublées d’analyses qualitatives, pour tenter d’en dégager le sens, ce que ne permettent pas toujours les analyses quantitatives (Van Der Maren, 1995).
Contrat didactique
Dans les analyses de situations d’enseignement et/ou d’apprentissage, ce qu’il est important de prélever, est la différence entre le savoir transmis par l’enseignant sous la forme de situations, d’exercices ou de consignes et le savoir acquis par l’élève, notamment au moment où cesse l’intention didactique de l’enseignant, dans des situations dites non didactiques. Il s’agit de décrire l’évolution des savoirs en fonction des contextes et des aléas de la situation, notamment à travers la prise en compte de la vie d’un cours, d’une classe, des réactions des apprenants, éléments qui caractérisent l’expertise d’après F V Tochon (Tochon, 1993).
Plusieurs techniques peuvent être utilisées. La première consiste à comparer les préparations de séances, qui sont de l’ordre de la planification et le discours que l’enseignant produit pendant l’interaction, c’est à dire dans la mise en œuvre des contenus d’enseignement, en fonction de la réaction des élèves, qui ont tendance à introduire des ruptures de contrat, notamment dans le sens d’une économie d’apprentissage (par exemple, en transformant une situation contraignante, condition nécessaire à un apprentissage, en une situation de jeu, réintroduisant l’opposition, voire le combat).
Si l’on se centre sur l’enseignant, les analyses de discours peuvent permettre de préciser ce qu’il a voulu transmettre, à condition que soient enregistrées et entièrement retranscrites les paroles de l’enseignant, ce qu’on appelle le « verbatim ». Ces enregistrements s’effectuent pendant l’interaction et rendent compte des transformations que subit le savoir entre trois moments différents de l’interaction :
  • la planification, où l’enseignant prévoit le cours, la séance,
  • la mise en oeuvre, dans laquelle les modifications tiennent compte des conditions matérielles d’enseignement et des adaptations au public scolaire sous la forme de régulations,
  • l’évaluation que produit l’enseignant en cours et à la fin des séances dans laquelle il prend en compte, explicitement ou implicitement, l’effet de son enseignement et en tire les conséquences pour les prochaines séances, dans l’après-coup.
Ce recueil de données s’effectue souvent sous la forme d’enregistrements vidéos afin de conserver de manière durable le maximum d’informations, qui peuvent être reproduites plusieurs fois pour des analyses de l’évolution du contrat didactique. A part le ralenti et le retour sur l’image, les techniques sont simples d’accès. Le problème est de trouver des indicateurs susceptibles de rendre compte des ruptures de contrat, suivant ainsi Brousseau : « En fait, l’apprentissage va reposer, non pas sur le bon fonctionnement du contrat, mais sur ses ruptures » (Brousseau, 1986). Une des indications est le changement de situation ou de consigne que produit l’enseignant à partir d’un événement perçu par lui, sous la forme de désintérêts d’élèves, d’obstacles qu’ils rencontrent ou de réactions inattendues. Il peut aussi décider de modifier la situation pour mieux atteindre l’objectif qu’il s’était fixé. Quelquefois, ces modifications s’effectuent sans qu’il en ait conscience sur le moment (Carnus, 2001) Ces changements peuvent être produits par les élèves eux-mêmes qui peuvent détourner la consigne pour des situations plus motivantes pour eux (Sauvegrain, 2001).
La difficulté technique consiste à enregistrer correctement ce qui dit l’enseignant, qui peut s’effectuer grâce à un micro-cravate, et les réactions des élèves, pour lesquelles un dispositif particulier peut être mis en place, souvent très sophistiqué, compte tenu du niveau sonore des séances d’EPS et du déplacement des élèves dans l’espace réservé à cet enseignement.
Rapport au savoir
Enfin, le rapport au savoir des élèves peut être appréhendé sous la forme d’entretiens qui sont enregistrés au magnétophone ou au magnétoscope. La difficulté est de conserver dans le champ de la caméra ceux dont le chercheur veut voir les évolutions. Souvent, plusieurs caméras sont utilisées et sous plusieurs angles (Barbot, 1998). La première difficulté consiste à trouver les indicateurs des apprentissages en terme de transformations motrices. La seconde est de pouvoir conserver leurs réactions verbales. Chacun sait que la pratique des APS ne se prête pas à ce type de prélèvements. Aussi faut il inventer des procédures de recueils de données à chaud qui renseignent le chercheur sur ce que disent les élèves de la situation qu’ils vivent ou des combats qu’ils effectuent. Un exemple est développé par J P Sauvegrain (Sauvegrain, 2000). Pour sa thèse, il a mis au point un système de recueil de données en utilisant des conseillers pendant les temps de pause, ce qui permet de suivre l’évolution des stratégies développées par les élèves pendant le temps de l’épreuve de combat, au moment où ils analysent leurs productions et où ils préparent une nouvelle stratégie.
L’important est d’intégrer la transformation produite dans l’aprèscoup car ce retour réorganisateur permet de donner un sens, de formaliser, de nommer une expérience passée pour déboucher sur une nouvelle signification. Le savoir s’élabore à cette condition, celle du « remaniement » (Chevallard, 1985, p 86).
 
Exemples de travaux en recherche en didactique du combat
 
 
Nous ne nous référerons dans cet article qu’ aux travaux déjà effectués et produits sous la forme de résumés dans les actes des JORRESCAM de Poitiers, de Toulouse, d’Amiens et de Toulon, car ils nous semblent être relativement représentatifs de ce qui s’effectue actuellement dans ce domaine. Donc, sans vouloir être exhaustif, voici quelques exemples de travaux dans chacune des trois orientations qui viennent d’être décrites, pour les illustrer.
Comme il a été déjà dit, les travaux présentés ne correspondent pas tous aux critères de la recherche en didactique, dans la mesure où ils n’utilisent pas tous les concepts et les méthodes de ce champ scientifique.
Toutefois, ils sont classés à partir des trois orientations qui viennent d’être définies, car ils posent, majoritairement, la question du savoir spécifique à ces activités, qui est le propre de ce type de recherches.
Sans les qualifier toutes de recherches en didactique, ces travaux peuvent être néanmoins classés à partir des trois orientations définies plus haut.
Les études portant sur la transposition didactique
Plusieurs auteurs ont dégagé des savoirs, des valeurs spécifiques à une activité, à partir de corpus écrits, de programmes ou d’Instructions (tableau 1)

TABLEAU 1
Étude des textes ou des pratiques en amont de l’interaction
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Étude des textes ou des p...IMGIMF
TABLEAU 1 Étude des textes ou des pratiques en amont de l’interaction JORRESCAM 1996 POITIERS B Hilton (Boxe F) : « la transposition didactique en BFS : quelle prise en compte de la dimension esthétique ? » E Margnes (Judo) : « Appréhension des pratiques d’entraînement traditionnelles du judo et perspectives de transposition didactique en EPS » A Canvel (SCP) :  » Programmes disciplinaires et enseignement des SCP en milieu scolaire » JORRESCAM 1998 TOULOUSE J P Molina, M Villamon (Judo) : « Enseignement des sports de combat : sa nature, sa didactique » P Scavino (Judo) : « Le combat en Judo, une évaluation complexe » 1°CSCAM 2000 AMIENS H Dohin (Lutte) : « L’émergence de différentes conceptions de la lutte » J Castarlenas (Judo) : « Analyse des contenus de formation dans les clubs de judo en Catalogne » 7° JORRESCAM 2002 TOULON J Castarlenas, Molinas (Judo) : « Caractéristiques générales d’une proposition pour l’enseignement du judo dans un contexte scolaire espagnol » P Scavino (Judo) : « Etude sur la place du combat au sol dans la judo de haute compétition actuel. Quelles implications sur l’entraînement et sur l’enseignement ? » Loizon (Judo) :  » E P S et compétences déclarées en combat de préhension » Ray (Lutte) :  » Chuter en faire chuter en lutte »

Ces différents travaux ont en commun de chercher à définir le savoir qui spécifie une activité physique de combat à travers les différentes productions à la fois scolaires et fédérales pour en cerner sa « logique interne », sa pertinence sociale, ce que l’héritage culturel a légué et dont l’école doit tenir compte, comme l’esthétique pour la boxe française ou les valeurs altruistes qui sont à l’origine du judo.
Comme nous l’avons annoncé, nous ne donnerons que quelques exemples, tirés de la même source, pour rendre compte de chacune des trois orientations.
En 1996, dans le premier cas, le concept de « transposition didactique » devient ici un outil, dans la mesure où il permet d’étudier les textes qui régissent la savate boxe française (SBF) pour en dégager le sens, « l’esthétique, un invariant culturel constitutif », ce qui aura pour effet de valoriser « une dimension (de) production de forme » tout autant qu’une efficacité technique dans l’enseignement de cette activité (Hilton, 1996). Dans le second cas, il permet d’analyser « les pratiques d’entraînement traditionnelles » pour montrer qu’elles sont « des vecteurs de savoirs », qu’elles transmettent à la fois des « valeurs techniques et des valeurs morales », certes difficilement compatibles (Margnes, 1996). Le troisième auteur, sans utiliser ce concept, interroge les « modèles dominants qui organisent l’enseignement des sports de combat de préhension » pour en déduire une conception et « l’organisation des contenus » (Canvel, 1996).
En 1998, nous ne retiendrons que deux études pour ne pas reprendre celles qui ont déjà été citées. La première porte sur l’étude de l’enseignement du judo en Espagne, dont les auteurs démontrent qu’il évolue d’un enseignement technique, caractérisé par « la séquence linéaire des phases » à un enseignement qui prend en compte le « contexte et les problèmes du jeu (et maintient) un rapport très étroit avec la tactique » (Molina, Villamon, 1998). Sans utiliser le concept de transposition, leur étude repère ce qui évolue dans les modèles de référence au judo scolaire. La seconde, bien que n’utilisant pas non plus ce concept, propose une modélisation d’une conception du judo, fondée sur une analyse en amont de l’activité, valorisant « l’activité créatrice du sujet », entre une « logique de sécurité » et une « logique de prise de risque », modélisation qui peut être le produit d’une transposition (Scavino, 1998).
En 2000, le premier auteur choisi se propose d’effectuer un bilan, à travers les articles de la Revue EPS consacrés à la lutte, de la « multiplicité des propositions pédagogiques, de l’approche techniciste à l’approche informationnelle » afin de définir ce qu’est le savoir de référence en lutte (Dohin, 2000). Le second auteur se propose le même objectif en judo, non par l’étude des textes qui caractérisent les études transpositives, mais à travers l’entrevue d’élèves…pour « connaître les contenus dont ils se souviennent le plus » (Castarlenas, 2000), perspective qui est à l’articulation entre une étude transpositive et une analyse du rapport au savoir.
En 2002, plusieurs communications travaillent sur la justification d’options didactiques. Les premiers tentent de définir, à partir d’une réflexion d’enseignants de judo, l’option « alternative » de cette proposition d’enseignement, assortie de « principes didactiques », comme « la progression par le contact et par le degré d’affrontement ». Développant ensuite des contenus de formation et la projection de leur mise en œuvre dans les classes, ces auteurs s’inscrivent dans ce premier temps des recherches qui consistent à développer une option qui justifiée son enseignement (Castarlenas, Molina, 2002). De même que Scavino effectue une « étude sur la place du combat au sol dans le judo de compétition actuel » pour en déduire des « implications sur l’entraînement et l’enseignement » (Scavino, 2002), Loizon tente de recueillir les « compétences déclarées » des professeurs d’EPS qui enseignent le judo, afin d’envisager des processus de formation qui en tiennent compte (Loizon, 2002). Enfin Ray analyse la logique de la lutte, pour en dégager des contenus d’enseignement, en terme de « constructions de différents rôles et d’étapes progressives de transformation » (Ray, 2002).
Notre souci n’est pas d’être exhaustif, mais de choisir des exemples concrets de travaux qui se proposent, sous des formes différentes, de préciser ce qu’est le « savoir de référence » et répondent, même si le concept n’est pas toujours clairement identifié, à ce qui caractérisent les études transpositives (Terrisse, 2000 b). Dans tous ces travaux, le savoir extrait de ces textes est considéré comme devant être enseigné dans les secteurs où a été effectuée l’étude. Il servira de référence aux enseignants.
Les interactions didactiques entre le professeur et les élèves
Elles se centrent sur les difficultés rencontrées dans la transmission des savoirs par les enseignants et sur les obstacles rencontrés par les élèves pour les comprendre, les apprendre (tableau 2) :
Ces travaux ont pour fonction de rendre compte de ce qui se passe en classe, à partir d’outils de recueil et de traitement de données qui en facilitent la compréhension, voire en permettent l’explication (comme « les questionnaires, les entretiens, les enregistrements vidéos », Sauvegrain, 1996). Ils ne sont pas tous de même nature. Toutefois, ils tentent de répondre à l’énigme que constitue pour un chercheur l’interaction entre un professeur et des élèves lorsqu’un savoir est en jeu.

TABLEAU 2
JORRESCAM
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JORRESCAM 
1996 
POITIERS...IMGIMF
TABLEAU 2 JORRESCAM 1996 POITIERS A Barbot (SCP) : « Approche technologique des phénomènes d’enseignement du judo en EPS. Dévolution du problème à des élèves de seconde… » J P Sauvegrain (Lutte) : « … Les difficultés des élèves dans l’appropriation du savoir lutter… (par une méthodologie d’ingénierie didactique) » JORRESCAM 1998 TOULOUSE M Augustini, P Trabal : « L’implication de l’enseignant dans l’abandon de la boxe française » M Calmet (Judo) : « Judo, la notion plurielle d’équilibre » M Galan (Judo) : « Outil d’évaluation de la performance du judoka débutant » 1°CSCAM 2000 AMIENS M Dampenon (Judo) : « Un obstacle à l’apprentissage du judo : la liaison debout-sol, étude de cas pour des élèves de sixième » J Vanelstande (Lutte) : « Etude de trois propositions didactiques en lutte » 7° JORRESCAM 2002 TOULON Dohin (Lutte) : « Mise à l’épreuve d’une option informationnelle de la lutte : le cas d’un cycle d’EPS en sixième » Margnes (Judo) : « Sens des mises en scènes didactiques pour la débutant en judo dans la formation initiale en STAPS »

En 1996, la première étude rend compte d’un travail de thèse, dont l’objectif est de concevoir, mettre en œuvre et évaluer « les conditions d’un milieu didactique permettant la dévolution de leur responsabilité de leurs apprentissages aux élèves » (Barbot, 1996). Dans la seconde, l’objet de recherche est « l’écart entre le projet du professeur et ce qui est réalisé par les élèves ». Il s’agit de « caractériser les difficultés des élèves, d’en rechercher les origines » (Sauvegrain, 1996). Ce travail est descriptif et ne donne jamais (bien entendu) de prescriptions aux enseignants.
En 1998, la première étude ne rend compte ni de l’enseignement de l’EPS, ni de l’interaction didactique. Pour autant, elle sert à la didactique dans la mesure où elle est « destinée à déterminer les principales causes d’abandon (en boxe française), où « l’enseignant y joue un rôle majeur » (Augustini, Trabal, 1998).
Les deux autres communications en 1998 portent sur le témoignage de leurs auteurs en tant qu’enseignants (elles sont d’ailleurs intégrées aux tables rondes sur l’enseignement), en mettant en évidence :
  • la notion plurielle d’équilibre comme objectif de l’enseignement.
  • (En effet, la littérature dans ce domaine nous a familiarisé avec l’idée que la notion d’équilibre est centrale en judo sous au moins deux formes, quelque fois contradictoires : l’équilibre de soi et l’équilibre du couple, Calmet, 1998),
  • un mode d’évaluation de la performance (Galan, 1998).
En 2000, la première analyse l’obstacle que constitue, pour des élèves de sixième, l’apprentissage de la liaison debout-sol, contenu « essentiel » du judo scolaire, option fondée sur une analyse de la référence culturelle. Elle se fixe pour objectif de décrire (et d’expliquer) « l’écart constaté entre le savoir enseigné et le savoir appris », ce qui est caractéristique des études des interactions didactiques (Dampenon, 2000).
Dans le même esprit, mais sans les mêmes outils, la seconde montre « des différences majeures entre procédures d’enseignement selon… » une des trois options de l’enseignant : les contenus, les apprentissages ou la conformité à la référence (Vanelstande, 2000). Elle justifie, sans encore l’effectuer, l’analyse des pratiques usuelles.
En 2002, Dohin met « à l’épreuve une option informationnelle de la lutte dans un cycle d’EPS en sixième », dont il démontre, par ses résultats, la faisabilité et l’intérêt d’une telle option (Dohin, 2002), alors que Margnes tente d’expliciter le « sens des mises en scène didactiques pour le débutant en judo » en analysant les exercices, situations que mettent en oeuvre deux enseignants de judo dans la formation initiale en STAPS (Margnes, 2002).
Ces interventions ne sont pas toutes à proprement parler de comptes rendus de recherche, mais posent les questions pertinentes sur l’enseignement des sports de combat, dont les chercheurs peuvent se saisir (ou leurs propres auteurs), aux conditions exigées par la recherche en didactique.
Le rapport au savoir des sujets, enseignants ou élèves.
Ils ont pour fonction de décrire, voire d’expliquer, dans l’après-coup, ce que pensent, conçoivent ou élaborent les sujets, enseignants ou élèves de leur rapport au savoir combattre (tableau 3).

TABLEAU 3
JORRESCAM
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JORRESCAM 
1996 
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TABLEAU 3 JORRESCAM 1996 POITIERS M Dampenon (Judo) : « Appréhender les représentations fonctionnelles en liaison debout-sol » JORRESCAM 1998 TOULOUSE J P Sauvegrain (Lutte) : « Comment un élève peut il apprendre la défense ? » 1°CSCAM 2000 AMIENS J P Sauvegrain (Lutte) : « La décision du lutteur : une dialectique entre l’intention stratégique et l’adaptation conceptuelle » P Scavino (Judo) : « L’évaluation du rapport de force par un judoka » 7° JORRESCAM 2002 TOULON J P Sauvegrain (Lutte) : « Que faire du savoir face à l’épreuve de combat ? Etude et caractérisation de trois rapports au savoir d’élèves en lutte »

  1. Dans l’ensemble, ces travaux rendent compte de la position des sujets à l’égard d’un savoir. Comme nous allons le voir, ils sont peu nombreux et, pour en rendre compte, nous avons été amenés à utiliser des auteurs déjà cités.
  2. En 1996, une étude utilise « une situation de combat filmé » afin de rendre compte de la place et de l’importance de la liaison deboutsol chez dix judokas. Ces résultats vont, par la suite, pouvoir servir de référence à l’enseignement scolaire (Dampenon, 1996).
  3. En 1998, une autre étude porte sur l’observation de combats aménagés pour « comprendre ce qui se passe chez des sujets lors de l’élaboration d’un savoir personnel » (Sauvegrain, 1998). Nous sommes là au cœur du rapport qu’entretient un sujet à un savoir sous la forme d’une étude de cas qui met en évidence le processus de personnalisation du savoir par un élève.
  4. En 2000, un auteur rend compte de la « mise à l’épreuve » d’une option didactique fondée sur « l’intention stratégique » dont il recueille les effets sur les élèves en terme d’adaptations tactiques. Il met en évidence l’évolution personnelle de chacun des élèves à travers des études de cas (Sauvegrain, 2000), alors que le second rend compte de « l’évaluation du rapport de force par un judoka » (Scavino, 2000).
  5. En 2002, un seul auteur effectue une analyse de « trois rapports d’élèves en lutte », à partir de l’étude et de la description d’un cycle d’apprentissage en EPS (Sauvegrain, 2002).
  6. Comme nous pouvons le constater, ce type de recherches est largement déficitaire, alors qu’il constitue, d’après nous, un axe d’études à privilégier, ce que nous allons tenter de justifier.
  7. En conclusion à la présentation des trois orientations qui viennent d’être décrites, le point commun à l’ensemble de ces travaux tourne autour de la question du savoir, sa définition, sa transmission, les transformations qu’il subit lorsqu’il passe d’un lieu à un autre, les obstacles à son appropriation et l’utilisation que les pratiquants en font au temps de l’épreuve. Si cette question est centrale, la prise en compte des sujets de cette interaction semble incontournable. Il reste alors à développer les raisons et les conditions de cette orientation de recherche.
 
Perspectives cliniques en didactique des sports de combat
 
 
Les raisons de ce choix
Pourquoi cette option de prendre en compte les sujets de l’interaction didactique orientée par le savoir ?
Pour plusieurs raisons :
  • La première prend au sérieux le reproche qui est fait aux recherches en didactique d’évacuer le sujet de ses travaux au profit d’un gain en scientificité. Les efforts d’objectivation, de distanciation et d’instrumentation des modes de recueil des données notamment, ont tendance à réduire le sujet à une variable dans le protocole expérimental. Ce sujet devient alors le prétexte à une étude et non le cœur, l’objet même de l’étude, qui est une des conditions pour qu’elle reste une « science humaine ».
  • La seconde raison concerne la référence scientifique elle-même.
  • Dans un contexte où le cognitivisme est dominant, la tendance est de réduire le sujet à sa cognition. Cette dimension de la personnalité définit certes l’humain, par rapport au monde animal, soit la capacité de penser. Mais, les références contemporaines à Vigostky et à Bruner mettent l’accent actuellement sur l’importance de la culture comme fondement de son évolution, ce que les chercheurs en didactique appellent « l’anthropologie » et les engagent à situer la didactique « au sein de la société », voire de la culture, ce que l’école a le devoir de transmettre (Chevallard, 2000). C’est même, dans le cas qui nous préoccupe, sa fonction.
  • Troisièmement, la pratique des sports de combat confronte des sujets à une épreuve d’opposition, de compétition à l’autre. Cette situation suscite et provoque des sentiments, des affects, des émotions, comme la peur, l’envie, la joie que le chercheur a du mal à évacuer sans dénaturer le recueil même de ses données, au seul profit d’une « science déshumanisée », qui serait objective. Sans prétendre obtenir de ces activités un apprentissage émotionnel, leur pratique est un des rares lieux scolaires où l’élève est confronté à la violence, certes encadrée par le règlement, qui est une des conditions de sa pratique (Terrisse, 1996 c). Au moment où cette question se pose dans les établissements d’enseignement, il serait dommage que la recherche ne tente d’en évaluer les manifestations à travers certains types d’apprentissages scolaires.
  • Enfin, si l’on se place du côté du pratiquant, c’est dans ces situations de confrontation, où l’incertitude de la rencontre oriente les tactiques des combattants, que s’élaborent des savoirs nouveaux, des créations, que la recherche en didactique doit identifier comme des productions personnelles, certes induites par la pertinence des situations didactiques et la nature du savoir en jeu, mais surtout relatives à un sujet en particulier, à son désir de pratiquer cette activité, à l’intérêt que revêt pour lui le fait de combattre. C’est cette part d’investissement propre à chacun que le chercheur doit débusquer, sa jouissance, pour rendre compte du rapport que le pratiquant entretient au savoir, à celui qui est transmis par l’enseignant autant qu’à celui qu’il est amené à découvrir, voire à inventer lorsqu’une une situation d’opposition l’exige, et dont une des conditions est que l’issue est incertaine.
L’actualité de la posture clinique
La posture clinique est actuellement développée dans des champs scientifiques proches, notamment dans les recherches en Sciences de l’Education, comme en témoignent les récentes publications des Sciences de l’Education pour l’Ere Nouvelle. Dans le volume 32, n° 1 de 1999, sont présentés des travaux sur « le sujet en question », coordonné par F Chebeaux, (Chebeaux, 1999), ou bien encore, dans le numéro 127 de la Revue Française de Pédagogie, C.Blanchard-Laville rend compte de travaux en didactique, d’inspiration psychanalytique : « l’approche clinique d’inspiration psychanalytique apporte un éclairage utile pour la compréhension de certains phénomènes relevant notamment des pratiques enseignantes et des biographies d’élèves », (Blanchard-Laville, 1999, p 5).
Il est important pour la communauté que constitue les chercheurs en didactique des sports de combat que ces différents travaux soient développés pour appréhender la singularité de son objet, dans l’espoir de développer ce secteur de la recherche, en y intégrant le point de vue du sujet. Les résultats devraient permettre de poser de nouvelles questions, à la condition d’élaborer des outils de recueil et d’interprétation des données qui répondent aux interrogations posées par la pratique de ces activités, puis d’en évaluer la pertinence en référence à l’utilisation qui en est faite dans les autres secteurs de la recherche en didactique de l’EPS ou dans d’autres disciplines, comme les mathématiques, la physique, le français, etc.
Pourquoi alors insister sur le développement de telles recherches ? Quel en est l’enjeu ?
Dans la situation de combat, la rencontre est toujours contingence. L’imprévisibilité fondamentale de son issue est une donnée incontournable de la pratique, un réel, en ce qu’il est impossible à prévoir. C’est la question à laquelle se heurtent les combattants, qu’ils soient experts ou débutants dans un cycle de combat en EPS. Face à cette incertitude de l’issue, à celle qu’introduit son adversaire ou à celle qu’ils manifestent eux-mêmes dans la situation d’opposition, ils élaborent un « savoir y faire » qui leur permet d’y faire face. De même, le savoir qu’a déjà l’enseignant se heurte à cette méconnaissance. Par son activité de réflexion, d’élaboration de situations, voire d’intuition, il tente d’y apporter une réponse anticipée. L’ensemble constitue une somme d’expériences, de formalisations, de découvertes sur laquelle doit travailler la recherche et produire des résultats, dans le cadre plus général de la didactique professionnelle.
Le chercheur ne peut écarter de l’étudier, pourquoi ? Pour être à la hauteur de ceux qu’il observe, il devrait essayer de rendre compte de ce point d’incertitude qu’incarne le sujet confronté à une situation d’opposition, dans ce qu’elle est imprévisible, mais qui est, en même temps, la condition de création d’un savoir nouveau et donc, un enjeu essentiel de la recherche en didactique, en se référant à la définition qui en a été donnée.
La didactique clinique en sports de combat
Il est tout à fait essentiel de maintenir le diversité des approches dont ces tableaux témoignent. Toutefois, j’insisterais pour que se développent les dernières études, que l’on peut qualifier de clinique, dans la mesure où elles travaillent au cas par cas, ce qui définit la clinique (Terrisse, 2000), pour plusieurs raisons :
Elles ne sont pas suffisamment développées. Le constat a déjà été fait par D Bouthier que les études sur la médiation didactique, qui correspondent à ce troisième type « sont faiblement représentées », alors qu’elles abordent « la question du sens, du contexte significatif des apprentissages, de l’expérience comme forme de rapport entre savoir et pratique » (Bouthier, 2000). Elles correspondent aux recherches de sens, encore appelées « herméneutiques » par Astolfi, qui les identifie comme un des trois secteurs de la recherche en éducation (Astolfi, 1993).
Elles sont pourtant essentielles dans la mesure où elles renseignent le chercheur sur la prise en compte du sujet, qui est le détenteur d’un savoir que seule cette approche permet de cerner. Les savoirs ne sont pas seulement ce que l’on peut extraire des textes, des écrits, des documents de référence, qui peuvent être décrits et explicités par des études transpositives. Dans les APS, ils sont d’abord des savoirs d’expérience, que la recherche a pour fonction d’identifier et de répertorier dans la mesure où ils font partie de l’héritage culturel des Sports de Combat et des Arts Martiaux, qu’ils sont spécifiques à ces activités, mais qui sont avant tout des savoirs personnels (des connaissances selon la communauté des didacticiens), difficiles à extraire et à transmettre.
Ces études sont indispensables à identifier le renouvellement des savoirs, à travers les créations, les inventions que produisent les combattants dans les situations où ils n’ont pas d’autres choix que d’inventer s’ils veulent dépasser les connaissances déjà acquises ou même vaincre leurs adversaires qui ont les mêmes connaissances qu’eux.
Enfin, la « didactique clinique » permettrait de réintroduire le sujet dans les recherches en didactique qui ont tendance, dans leur souci de scientificité, à l’évacuer. Il ne s’agit pas d’une position « humaniste », mais d’utiliser des outils qui permettent de comprendre et d’expliquer son fonctionnement, comme, par exemple, les catégories logiques du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique, constitutives de la structure du sujet (Lacan, 1974), qui permettrait, par son emprunt à la psychanalyse, une définition du sujet susceptible d’éclairer son fonctionnement. A notre avis, les faits observés dans les recherches en didactique de l’EPS ne rendent pas seulement compte des « contraintes du système » qui pèsent sur les acteurs de la scène didactique, mais ils doivent aussi témoigner des ressources que mobilisent les sujets pour transmettre, s’approprier, voire inventer le savoir en jeu dans ces situations. Cette prise de position, conforme à la référence aux Sciences Humaines et Sociales, exige des concepts et des méthodologies, que nous avons ici évoquées, pour rendre aux recherches en didactique des sports de combat, cette proximité au sujet sans laquelle ces recherches n’auraient aucun sens.
 
Conclusion
 
 
Si l’on observe une classe d’EPS dans laquelle sont enseignées ces activités, force est de constater qu’il est difficile de rendre compte de la transmission des savoirs à travers ces pratiques physiques, entre au moins deux personnes, l’enseignant et l’élève, sans prendre en compte la question du sujet dans ces différentes dimensions, en particulier sociales, relationnelles et affectives, puisqu’elle détermine en grande partie son fonctionnement, soit ce que le chercheur peut et doit observer. Toute la vie de la classe repose sur les relations que professeurs et élèves entretiennent bien qu’elles soient en grande partie déterminées par le savoir en jeu dans la leçon. Pour autant, et sans tomber dans un psychologisme que dénoncent les chercheurs en didactique, chacun possède une singularité qui n’est pas, par définition, équivalente à une autre. Chaque élève, comme chaque professeur, est particulier et mobilise des ressources et des capacités différentes qu’il est difficile de généraliser, par le fait même qu’elles sont souvent déterminées par son histoire personnelle et son expérience dans la pratique d’une activité. Dans ce but, les études de cas seront systématiquement utilisées pour prendre en compte les solutions singulières qui caractérisent chacun des sujets de l’observation.
Ainsi, un des modes d’explication des faits observés repose sur l’articulation entre les contraintes du système didactique, piloté par la nature du savoir en jeu, et les ressources que mobilise le sujet lorsqu’il est confronté à une situation difficile, comme la conduite d’une classe ou l’affrontement d’un adversaire. Peut être sommes nous alors plus prêts de l’histoire, celle de « la volonté des acteurs » que de la sociologie qui, « oppose la force des choses » (Prost, 1997, p 223).
Au moins pourrait on considérer dans la recherche en didactique des sports de combat, une dialectique contraintes/ressources comme soubassement théorique des recherches, en centrant l’observation sur le sujet comme moyen d’accéder à une « science de l’incertitude », seule garantie pour rendre compte de la spécificité de ses pratiques et du renouvellement du savoir.
 
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NOTES
 
[(1)] LEMME (E A 3042), Université Paul Sabatier, GRIDIFE (ERTe), (Groupe de Recherche sur les Interactions Didactiques et la Formation des Enseignants)
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