2004
Science et motricité
Analyse mécanique comparative d’une même projection de judo : Seoi Nage, réalisée par cinq experts de la Fédération Française de Judo
Laurent Blais
Francis Trilles
Nous avons cherché, à travers cette étude, à mettre en évidence des principes d’efficacité
nécessaires à l’exécution de Seoï Nage. Au-delà d’une analyse empirique de cette technique
de projection, nous souhaitions avoir une approche objective basée sur la mesure de diffé~rents paramètres mécaniques du mouvement. Pour cela, nous avons analysé la gestuelle uti~lisée par cinq experts de la FFJDA (tous spécialistes de cette technique) dans l’exécution de
Seoï Nage sous forme de nage komi. Notre outil cinématographique (5 caméras vidéos à
50 Hz synchronisées), nous a permis de mesurer ou calculer les paramètres cinématiques, et
ainsi d’identifier des éléments communs du geste retrouvés chez tous les experts. Ces élé~ments pourraient constituer les principes d’action fondamentaux (ou habiletés techniques
fondamentales) de Seoï Nage.
Mots-clés :
Judo, Seoï Nage, outil cinématographique, pédagogie.
Comparative mechanical analyzis of the same judo
throwing : Seoi Nage, realized by five experts
of the Judo French Federation
Through this study, we have been looking for showing effectiveness principles necessary to
the execution of Seoï Nage. Beyond an empirical analysis of this throwing technique, we
wished to have an objective approach based on the measure of various mechanical parameters
of the movement. For that, we analyzed the gestural used by five experts of the FFJDA (all
specialists in this technique) in the execution of Seoï Nage in the form of Nage Komi. Our
cinematographic tool (five 50 Hz synchronized video cameras), allowed us to measure or cal~culate the kinematic parameters, and thus to identify common elements of the gesture found
in all the experts. These elements could constitute the fundamental principles of action (or
fundamental technical skills) of Seoï Nage.
Keywords :
Judo, Seoï Nage, Cinematographic tool, Pedagogy.
Les outils d’acquisition dont dispose l’entraîneur sont constitués de ses
différents capteurs coordonnés (perceptions visuelles, kinesthésiques,
vestibulaires…) et guidés par son système nerveux central qui a mémorisé le fruit de son expérience. S’agissant de l’observation d’un judoka,
à distance, son œil exercé peut déceler nombre d’éléments constitutifs
d’une projection (Roux, 2001). Cette observation visuelle peut donner
lieu à une description technique, voire une analyse (Charlot, 2001).
Mais, ces capteurs sont imparfaits d’une part (un seul angle de vue,
incapacité de dissocier les images) et orientés subjectivement d’autre
part (savoirs empiriques). Rappelons avec Beyer (1992) que « la cinématographie est le seul procédé qui permette de façon absolument neutre
d’enregistrer des séquences de mouvements. Un autre avantage réside
dans la représentation claire des mouvements dans un intervalle de
temps qui ne peut être découpé par l’œil humain. »
Malgré la difficulté inhérente à ce type d’analyse appliqué au judo
(Lacouture & Junqua, 1998, Trilles, Lacouture, Duboy & Junqua, 2000)
quelques auteurs ont proposé des approches fondées sur l’analyse
objective à partir d’enregistrements dynamographiques et/ou cinématographiques. Les premières approches utilisent une seule caméra, soit
pour objectiver des déplacements globaux des centres de masse des
deux combattants (l’athlète est considéré alors comme un point matériel), Ikai et Matsumoto (1958), Gil’ad (1979), Minamitani, Fukushima,
Yamamoto, Suganami & Hirose (1988), soit pour mesurer la vitesse de
déplacement de masses manipulées par le judoka en situation de
musculation spécifique, Leplanquais, Cotinaud, Lacouture, Trilles &
Mayeur (1995) et Trilles, Lacouture & Mayeur (1998). L’utilisation combinée d’une plate-forme de force et d’une caméra, Harter et Bates (1985),
Cadière (1988), Trilles, Lacouture & Cadière (1990) permet d’analyser
les évolutions gestuelles concomitantes aux variations des courbes de
force recueillies dans les trois plans de l’espace par la plate-forme de
force. Colin (1996) a permis un progrès dans l’analyse du geste par la
synchronisation de deux caméras disposées face à face pour étudier O
Soto Gari. Tezuka, Funk, Purcell & Adriani (1983) furent les premiers à
notre connaissance à utiliser une plate-forme de force et deux caméras
rapides pour analyser Tai Otoshi et deux formes distinctes de Harai
Goshi. Par ce dispositif, les auteurs ont pu décrire non seulement les forces d’action recueillies sous les pieds des judoka mais également les
positions successives du centre de masse de Uke au cours de la projection en relation directe avec ces mêmes courbes. La fin des années quatre vingt dix marquera un progrès décisif par l’utilisation de plusieurs
caméras synchronisées autorisant l’analyse des mouvements en 3D.
Cette approche conditionnée notamment par les progrès des systèmes
d’enregistrement en infrarouge ou en numérique et l’utilisation de
modèles anthropométriques polyarticulés, permet d’isoler l’action des
différents segments corporels. Les effets moteurs individuels de chaque
segment peuvent être quantifiés. Le chercheur accède ainsi à la coordination des actions musculaires mise en œuvre par l’athlète au cours du
mouvement. Malgouyat (1998) a ainsi proposé une analyse en 3D de O
Soto Gari à partir de 4 caméras à infra rouge. Enfin, Blais (2001), Blais,
Trilles & El Mouhaid (2003) ont utilisé un système de quatre caméras
numériques pour valider les progrès réalisés par un groupe de judokas
soumis à un entraînement sur l’ergomètre de musculation spécifique de
Mayeur.
L’enjeu essentiel du travail présenté ici se situe dans la même logique qui consiste à dépasser la simple observation, quand bien même il
s’agirait de celle d’un expert, pour proposer une analyse objective de la
réalité du mouvement réalisé par le judoka. À travers cet enjeu, l’approche proposée vise des objectifs multiples :
- faire connaître une méthode d’investigation qui s’avère incontournable pour l’analyse de tout mouvement humain,
- identifier ce qui se passe réellement lors de l’exécution d’un geste
technique à partir de l’observation sous quatre angles différents,
- valider ou invalider les descriptions techniques traditionnelles,
- identifier des éléments communs ou le rôle déterminant de telle ou
telle action au cours d’un geste global,
- déterminer les points faibles ou forts d’un athlète de haut niveau
quant à la réalisation de son mouvement favori.
Sujets
Nous avons travaillé avec 5 athlètes de haut niveau, membres de
l’équipe de France senior et tous champions de France senior. Les
experts analysés (appelés expert 1, expert 2, … expert 5) jouent tous le
rôle de Tori, c’est-à-dire celui qui exécute le mouvement par opposition
à Uke qui le subit.
Protocole expérimental
Voulant analyser un geste technique, morote seoï nage, exécuté par de
véritables experts, nous avons donné comme consigne aux athlètes de
se mettre dans une situation similaire à celle rencontrée en combat
(mécanismes de mise en action exécutés par Tori, positionnement et
résistance relative de Uke) afin de se rapprocher le plus possible des
sensations de compétition.
Chaque athlète a effectué 5 projections ou nage komi. À partir de
l’observation des vidéos et de la représentation qu’avaient les combattants de la qualité d’exécution de leurs propres mouvements, nous
avons choisi, avec l’aide de cadres techniques fédéraux, le geste qui
nous semblait être le meilleur parmi les 5 et nous l’avons analysé. Cette
discrimination subjective correspond bien, à notre sens, à la tâche de
l’arbitre d’un combat de judo qui doit « juger » de la qualité relative de
la projection et attribuer en conséquence un résultat technique fondé sur
un jugement.
Chaque courbe représentant les paramètres cinématiques des projections est segmentée en différentes phases afin de mieux analyser
leurs évolutions au cours du temps et de comparer phase à phase les différentes prestations. Ainsi, on distinguera 3 phases :
- Une phase dite « Kuzushi » (phase Ku) représentant l’action de
déséquilibre du partenaire. Nous distinguerons deux périodes à
cette phase : une période d’ouverture et une période de prolongement du déséquilibre.
- Une phase dite « Tsukuri » (phase T) représentant le placement de
tori relativement à uke. Cette phase est superposée au prolongement du déséquilibre indiqué ci-dessus.
- Une phase dite « Kake » (phase Ka) représentant l’envol de uke.
Nous pouvons ainsi définir les limites temporelles (début et fin de
l’action motrice ou temps moteur : TM) de la technique de projection MSN.
Prenons l’exemple du geste technique réalisé par l’expert 1 (cf. photographie 1 présentant, à partir de 8 images numériques l’ensemble du
mouvement réalisé par l’athlète), nous obtenons :
Remarque : des mesures pratiquées sur des athlètes de niveau plus
modeste (régional, interrégional et national) montrent des durées
d’action comprises entre 1,40 et 1,70 s.
PHOTOGRAPHIE 1
Chronophotographie, réalisée à partir des images filmées par la caméra 4 (cf. schéma 2),
présentant l’ensemble du mouvement pratiqué par l’expert 1 en situation de Nage Komi.
Afin d’identifier précisément les moments de début et de fin de
chaque phase, nous avons pris différents points de repères sur les images vidéo 50 Hz :
- Phase Ku : le début correspond au décollage du pied gauche et la
fin au moment précédant l’envol d’uke.
- Phase T : le début correspond au déclenchement de la rotation de
tori et la fin au moment précédant l’envol d’uke.
- Phase Ka : le début correspond à l’envol d’uke et la fin à l’impact
du dos de uke avec le sol.
Outils d’analyse
Nous avons utilisé l’analyse cinématographique en nous appuyant sur
la mesure des déplacements des différents segments corporels dans
l’espace. Cette analyse s’appuyant sur la modélisation (Hanavan, 1964),
nécessite de localiser avec précision (schéma 1) différents repères (représentés par des marqueurs fixés sur chaque centre d’articulation) sur le
corps de l’athlète (photographie 2 représentant l’expert 1 équipé des différents marqueurs) afin de déterminer leurs déplacements, leurs vitesses et leurs accélérations au cours du mouvement.
PHOTOGRAPHIE 2
Photographie réalisée par la caméra 5 (cf. schéma 2) représentant l’expert 1 équipé des capteurs
dont le suivi permet la mesure des déplacements des différents segments au cours du geste.
SCHÉMA 1
Modélisation 3D d’Hanavan et localisation des marqueurs.
Notre outil d’analyse cinématographique (Cloup, 1996) est un système de traitement d’images BIOGESTA : SAGA-3 DV (système d’analyse gestuelle automatisée). C’est un système de cinq caméras vidéo
50 Hz synchronisées filmant simultanément le geste pour restituer une
image en trois dimensions (schéma 2).
SCHÉMA 2
Ensemble du dispositif expérimental avec la schématisation des 3 plans de déplacement par
Ainsi, grâce à la méthode cinématographique, nous déterminons
les paramètres cinématiques de chaque segment et leurs effets individuels ou contribution relative sur le corps humain dans sa globalité, à
travers la cinématique du centre de gravité global G. Cette analyse
s’avère incontournable pour objectiver, c’est-à- dire pour rendre compte
ou décrire, la gestuelle d’un judoka et par la même, de comparer les gestuelles de différents judoka ou différentes gestuelles du même judoka.
Mesures
Les projections sont filmées à 50 Hz par le système cinématographique
SAGA3DV. Les positions des marqueurs sont déterminées à chaque instant par un dépouillement image par image pour les 5 caméras. Elles
sont exportées ensuite vers un logiciel mathématique de calcul matriciel
« MATLAB ». Ainsi par programmation, nous pouvons déterminer la
position des centres de gravité segmentaires à chaque instant. Puis
l’évolution en fonction du temps des autres paramètres cinématiques
du mouvement, à savoir :
• Déplacement du CG de chaque segment et du CG global au
cours du temps suivant les trois axes.
Avec Pi : l’extrémité proximale du segment
Avec Di : l’extrémité distale du segment
• Vitesse du CG de chaque segment et du CG global au cours du
temps suivant les trois axes.
• Accélération du CG de chaque segment au cours du temps suivant les trois axes.
• Quantité de mouvement du CG global au cours du temps suivant les trois axes, ainsi que les contributions segmentaires à
cette quantité de mouvement résultante.
• Moment cinétique global au cours du temps autour des trois axes
passant par G, ainsi que les contributions segmentaires à cette
quantité de rotation résultante.
• Paramètres angulaires inter segmentaires au cours du temps suivant les 3 axes.
Avec θ1 et θ2 : les angles de différents segments par rapport à un
plan.
Limites liées à la méthodologie mise en œuvre
L’incertitude de mesure est liée d’une part au système cinématographique (0,1 % du champ d’action) et d’autre part, aux erreurs de pointage
lors du dépouillement évaluées à 0,1 cm (Moreau, 2003). De plus, les
marqueurs cachés nécessitent dans un premier temps une approximation (validée par un suivi de la courbe de déplacement), puis éventuellement une interpolation.
Par ailleurs, Tori n’est pas revêtu de son habituel judogi (improprement appelé kimono) en raison de la présence des marqueurs. Par
conséquent, Uke se trouve dans l’impossibilité d’opposer une résistance
proche de celle obtenue en compétition.
L’analyse des résultats, au-delà d’une compréhension plus fine de la
gestuelle de chaque champion, fait apparaître une série d’éléments présents chez tous les athlètes observés. Nous émettons l’hypothèse que ces
éléments communs constituent de véritables principes (ou règles
d’actions) constitutifs de la qualité de la réalisation technique. Nous disposons dès lors d’une véritable grille d’observation qui nous permettra
d’analyser ou d’évaluer la gestuelle de tout judoka pratiquant ce type de
technique de projection. Tous les principes d’actions sont représentés
dans un schéma récapitulatif (figure 1).
FIGURE 1
Schéma récapitulatif des différents invariants identifiés à partir de l’analyse mécanique des
L’analyse des contributions segmentaires à la quantité de mouvement globale résultante ainsi qu’à la quantité de rotation, permet d’accéder à l’organisation motrice ou coordination du judoka. Ces résultats
sont particulièrement précieux pour l’éducateur comme pour l’entraîneur de haut niveau.
Résultats en translation
L’utilisation de l’ensemble du corps pour déséquilibrer uke
Les membres supérieurs n’ont qu’une infime participation à l’action de
déséquilibre (– 10 %). Ainsi, tori doit utiliser l’ensemble de son corps
pour agir sur uke. « Le kuzushi doit être exécuté non pas avec les seules
mains, mais avec le corps dans son ensemble » (Inokuma et Sato, 1986).
En effet, en mobilisant tout son corps, tori mobilise une masse bien plus
importante que la masse des membres supérieurs uniquement. À cette
masse corporelle, il va donner une certaine vitesse et cet ensemble aura
un impact plus important sur uke. Cette utilisation de la masse corporelle se traduit par l’inclinaison pré-pivot, au cours de laquelle tori
s’incline vers l’arrière (dans le sens de la projection) en restant face à uke
(exemple figure 2a et 2b).
FIGURE 2a
Contributions segmentaires à la quantité de mouvement globale suivant l’axe Ox, au cours du
FIGURE 2b
Contributions segmentaires à la quantité de mouvement globale suivant l’axe Oz, au cours du
Nous pouvons identifier sur les deux figures la part relative de chaque segment à la création de la quantité de mouvement globale suivant
l’axe antéro-postérieur (Ox), ainsi qu’à la création de la quantité de
mouvement globale suivant l’axe vertical (Oz) pour un l’expert 1. Nous
constatons que les membres supérieurs n’ont qu’une faible participation
au déséquilibre. Leur action devient plus importante en fin de tsukuri,
où ils prennent le relais des membres inférieurs notamment pour créer
le pivot ou l’inclinaison du corps vers l’avant. Leur action est également
importante lors du kake pour guider uke jusqu’au sol. La succession des
actions des membres inférieurs, puis de la tête + tronc et enfin des membres supérieurs apparaît très clairement sur la figure 2a. Il s’agit là d’une
coordination d’action caractérisée par une succession d’impulsions segmentaires en partant des éléments les plus libres.
Le décalage antéro-postérieur et le décalage vertical
Tori doit simultanément exécuter deux décalages (exemple : figures 3a
et 3b) :
- Un décalage vertical vers le bas pour amener son centre de gravité
sous celui d’uke et se mettre en position idéale pour ensuite se propulser vers l’avant.
- Un décalage antéro-postérieur vers l’avant (rapprochement) pour
se mettre à bonne distance d’uke pour les mêmes raisons.
Sur les deux figures, sont représentées les vitesses globales suivant
les axes (Ox) et (Oz) pour les 5 experts. Nous observons le décalage
antéro-postérieur effectué avec plus ou moins de vitesse, caractérisé par
la phase négative des courbes lors du tsukuri (figure 3a), ainsi que le
décalage vertical réalisé avec plus ou moins de vitesse, caractérisé par la
phase négative des courbes lors du tsukuri (figure 3b).
La propulsion vers l’avant
Au début du kake, tori doit à nouveau changer de rythme. Celui-ci est
caractérisé par une forte accélération pour se propulser vers l’avant avec
une vitesse maximale. Tori, étant placé sous uke, doit s’engager vers
l’avant pour projeter uke avec un maximum de vitesse.
FIGURE 3a
Vitesse du CG global suivant l’axe Ox (axe antéro-postérieur) pour les 5 experts, au cours du
FIGURE 3b
Vitesse du CG global suivant l’axe Oz (axe vertical) pour les 5 experts, au cours du temps.
Exemple : figure 3a
Nous observons sur la figure 3a la propulsion de tori vers l’avant,
caractérisée par la pente de la phase positive des courbes en fin de geste.
Résultats en rotation
La torsion hanches-épaules
Comme dans le cas de l’analyse en translation, nous observons une
coordination des impulsions segmentaires en partant des éléments les
plus libres : Tori doit d’abord mobiliser ses membres inférieurs, puis
mobiliser le haut du corps pour se rapprocher et pour pivoter. Tori agit
alors comme un lanceur qui retarde l’action du haut du corps (figure 4).
Ce principe est appelé principe de « torsion hanche-épaule » par
Cadière et Trilles (1998). Roux parle volontiers au cours des stages qu’il
encadre, pour souligner la mise en tension, d’action de « catapulte ».
La figure 4 représente l’évolution de l’angle épaules-hanches au
cours du temps pour un des experts. Nous constatons deux phases
distinctes de la courbe : une phase positive caractérisant l’avance des
hanches lors du pivot et une phase négative caractérisant l’avance des
épaules lors du kake. La ceinture pelvienne qui est libre est mobilisée en
premier. Elle entraîne ensuite une mobilisation de la ceinture scapulaire.
Notons que notre athlète passe de +70 ° à –30 ° en 0,2 s, c’est-à-dire que
la ligne des épaules parcourt dans ce laps de temps très réduit un angle
de 100 °, soit une vitesse moyenne de 500 °/s avec un pic à près de
1000 °/s.
FIGURE 4
Évolution de l’angle hanches-épaules au cours du temps pour l’un des experts. La prise d’avance
Le début du pivot dès le début du kuzushi
Lors du kuzushi, tori doit s’éloigner pour :
- d’une part créer un espace libre et ainsi pouvoir s’engouffrer
dedans avec un maximum d’amplitude et de vitesse,
- et d’autre part pour déséquilibrer uke dans le sens de la projection.
- Ce déséquilibre est initié par tori en restant de face par rapport à
uke. Mais tori doit, simultanément à cette action, déclencher son
propre pivot pour obtenir un placement optimal pour la suite de la
projection. Nous retrouvons là le sens profond de l’analyse classique qui précise que tsukuri et kuzushi sont susceptibles d’être plus
ou moins confondus.
Par ailleurs, le pivot de tori est déclenché par les membres inférieurs qui sont les segments les « plus libres », car ils ne sont pas au
contact d’uke. Tori doit donc être capable de mobiliser efficacement
(timing, vitesse, amplitude, coordination, etc.) ses membres inférieurs
lorsque le haut du corps est contrarié par uke (figure 5).
FIGURE 5
Quantité de rotation globale autour de l’axe Oz (axe vertical) pour les 5 experts, au cours du
La figure 5 représente la quantité de rotation globale autour de
l’axe (Oz) correspondant au pivot (rotation à l’image d’une toupie),
pour les 5 experts. Nous constatons que les courbes commencent à croître dès le début du geste, dans les instants précédant le tsukuri.
Nous pouvons dissocier deux styles de pratique marquant la spécificité de chaque athlète : d’une part des actions monophasées (un pic
unique) comme l’expert 1 et d’autre part des actions pluriphasées (plusieurs pics) comme l’expert 3. Chacun des deux modes d’action décrits
ci-dessus traduit selon nous, un style personnel synthétisant à la fois les
apprentissages moteurs et les qualités physiques propres de l’athlète.
L’inclinaison post-pivot
Les membres inférieurs enclenchent l’inclinaison du corps vers l’avant
dans le sens de la projection. Tori doit donc mobiliser encore ses segments les « plus libres » afin d’amener son corps dans une position optimale pour projeter uke.
FIGURE 6
Évolution de l’angle corps / horizontale au cours du temps pour l’expert 1. Elle rend compte de
La rotation maximale vers l’avant est atteinte lors du tsukuri. Tori
doit passer d’une position extrême (inclinée vers l’avant face à uke) à
une position extrême opposée (inclinée vers l’avant dos à uke). Il doit
effectuer ce trajet en un minimum de temps (grande vitesse), mais il doit
également déclencher son action très fortement pour ne pas laisser le
temps à uke de réagir (grande accélération). Nous pouvons aussi parler
d’action de « pendulage » (Cadière et Trilles, 1998), c’est-à-dire une
rotation, à l’image de la rotation du pendule autour de son point fixe en
haut. Les membres supérieurs de tori, par le contrôle qu’ils exercent sur
uke, jouent un rôle particulièrement important. Ils constituent l’axe de
rotation instantané du pendulage (figure 6).
La figure 6 représente l’évolution de l’angle corps/plan horizontal
au cours du temps. Ainsi, nous constatons que la courbe décroît fortement lors du placement du corps de tori (tsukuri), ce qui traduit une
forte inclinaison de tori vers l’avant dans le sens de la projection.
L’accentuation de la rotation vers l’avant et du pivot lors du kake
Lorsque tori projette uke, il doit coupler à son action vers l’avant,
une action de pivot et une action de bascule vers l’avant. Cette action se
rapprocherait de celle exécutée lors d’une chute avant (figures 5 et 7).
FIGURE 7
Quantité de rotation globale autour de l’axe Oy (axe transverse) pour les 5 experts, au cours
Sur la figure 5, l’action de pivot lors du kake est traduite par la
phase positive des courbes en fin de geste avec des maximums plus ou
moins importants. Il en est de même sur la figure 7 en ce qui concerne
l’action de bascule vers l’avant.
Grâce à l’analyse des gestes techniques exécutés par les champions français, nous avons pu mettre en évidence un certain nombre de principes
d’action objectivés par la mesure des paramètres cinématiques du mouvement. Nous avons extrait de ce panel, 5 éléments qui nous semblent
primordiaux : la torsion hanches-épaules, l’inclinaison pré-pivot, l’inclinaison post-pivot, le décalage vertical et le décalage antéro-postérieur.
Nous pouvons souligner la complexité des gestes techniques du
judo qui impliquent la gestion simultanée de différentes actions dans les
trois directions de l’espace. Par ailleurs, toutes ces actions ne peuvent
pas être effectuées librement, c’est-à-dire qu’elles doivent toujours être
effectuées par rapport à une cible fixe ou mobile (uke).
Les principes d’action étant déterminés, nous envisageons avec
l’aide des entraîneurs de mettre en place des situations pédagogiques
favorisant l’apprentissage de ces habiletés. Ces exercices pourront être
utiles :
- d’une part aux entraîneurs de structures de haut niveau pour évaluer et optimiser les qualités techniques d’un athlète
- d’autre part aux entraîneurs de clubs pour construire et développer
les habiletés techniques fondamentales liées à notre activité.
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