2004
Science et motricité
Modes de déplacement spontané en tennis
Yannick Palut
Pier-Giorgio Zanone
[(1)]
Pierre Gurdjos
[(2)]
Cette recherche utilise les théories de l’auto-organisation pour étudier le comportement col~lectif des joueurs de tennis. Les déplacements périodiques de chacun des joueurs autour
d’une position de référence, à savoir le milieu de la ligne de fond de cours, sont assimilables
à ceux d’un oscillateur. De plus, les joueurs possèdent un environnement informationnel
commun qui fait que les deux joueurs sont visuellement couplés, on peut donc les considérer
comme deux oscillateurs couplés. Dans un système d’oscillateurs couplés, la phase relative
est une mesure de la synchronisation temporelle existant entre les différents oscillateurs.
Notre hypothèse est que la phase relative peut être une variable collective pertinente pour
représenter le déplacement relatif des joueurs au cours du jeu. Quatre joueurs de tennis ont
été filmés en train de réaliser des échanges et leurs déplacements ont été analysés. Les résul~tats montrent que deux modes de déplacement sont majoritairement adoptés : en phase et
anti-phase. Dans le mode en phase, les joueurs synchronisent leur déplacement dans la
même direction, alors que dans le mode en anti-phase, ils synchronisent leur déplacement
dans des directions opposées. Lorsque les joueurs se déplacent entre la ligne de fond de cours
et le filet, le mode en phase est plus utilisé que le mode en anti-phase ; et lorsque les joueurs
se déplacent d’un couloir à un autre, le mode en anti-phase est adopté. Ces résultats, confir~mant l’hypothèse que la phase relative est une variable pertinente pour étudier le comporte~ment collectif des joueurs de tennis, et ouvre de nouvelles perspectives dans l’étude des
sports duels.Mots-clés :
Auto-organisation, sports duels, systèmes dynamiques.
Spontaneous patterns of displacement in tennis
This research bears on self-organization theories in order to investigate the collective behav~ior of tennis players. In tennis, players exhibit unceasing to-and-fro displacements about a
reference position, located in the middle of the baseline, which are alike those of an oscillator.
Moreover, their reciprocal attending constitutes an informational linkage, so that theoreti~cally, the two players represent a system formed by two coupled oscillators. In such a system,
relative phase proves to be a adept measure of the temporal synchronization between the
oscillators. Our hypothesis is that relative phase could be a relevant variable to characterize
the relative displacements of tennis players. Four players were videotaped and their displace~ments analyzed. Results revealed two patterns of displacements, in-phase and anti-phase. In
the former, players moved in the same direction, whereas in the latter, they moved in oppo~site directions. When they moved toward and away from the net, the in-phase pattern is more
stable than anti-phase. When they moved laterally, players showed mainly the anti-phase
pattern. These results confirming our hypothesis that relative phase is relevant to investi~gate the relative displacements of tennis players and open new avenues for investigating
dual sports.Keywords :
Dual sports, auto-organization, dynamical systems.
De nombreuses études ont utilisé le cadre théorique d’une approche
cognitive pour étudier le comportement perceptivo-moteur des joueurs
de tennis. Ces recherches se sont focalisées sur les processus perceptifs
et cognitifs des joueurs, mais très peu de travaux concernent la motricité
des joueurs ont été réalisés. Depuis les années 1980, les théories de l’autoorganisation ont été appliquées à l’étude du comportement moteur et
ont permis la formulation de plusieurs lois comportementales. Dans
une première partie de cet article, nous exposerons les principaux postulats qui sous-tendent une approche cognitive de la question. Dans une
seconde partie, nous présenterons les théories de l’auto-organisation et
montrerons comment ce cadre théorique peut nous aider à mieux comprendre le comportement moteur des joueurs de tennis et en particulier
leur interaction.
Une approche cognitive du tennis
Dans une approche cognitive de la motricité, qui fait référence à la théorie de l’information (Shannon et Weaver, 1949) et à la cybernétique
(Wiener, 1948), les réponses motrices sont produites à la suite d’un traitement séquentiel des entrées sensorielles qui implique des étapes perceptives, décisionnelles et motrices. Aussi l’étude du comportement
perceptivo-moteur du joueur de tennis s’est-elle essentiellement centrée
sur les différentes étapes cognitives qui précèdent la réponse motrice.
Au niveau perceptif, le joueur de tennis doit identifier et sélectionner les
indices sensoriels pertinents pour se déplacer et intercepter la balle. Au
niveau décisionnel, le joueur doit utiliser les informations provenant du
stade perceptif afin de choisir la réponse motrice la mieux adaptée à la
situation de jeu. Au niveau moteur, le joueur exécute un programme
moteur contenant l’ensemble des instructions nécessaires à la production et à la régulation de l’action. En ce qui concerne les sports duels, les
recherches ont principalement porté sur les stades perceptifs et décisionnels (Abernethy & Russel, 1987 ; Goulet, Bard, & Fleury, 1989 ;
Abernethy, 1990 ; Ripoll, Kerlirzin, Stein & Reine, 1995).
Selon l’approche cognitive, l’interception de la balle requiert que le
joueur sélectionne des informations spatiales et temporelles sur la trajectoire de la balle afin de déterminer le lieu et le moment de l’interception. Dans l’objectif d’identifier ces informations, deux méthodes ont
été principalement utilisées : l’occlusion (Abernethy & Russel, 1987) et
l’oculométrie (Bard, Guezennecy, & Papin, 1981). L’occlusion consiste à
masquer certains indices temporels (par exemple, une partie de la trajectoire de la balle) ou spatiaux (par exemple, des segments corporels du
joueur) lors de la présentation de séquences de jeu. Les indices cachés
qui occasionnent le plus d’erreurs de prédiction sont censés posséder un
contenu informationnel plus riche. L’oculométrie consiste à suivre le
mouvement des yeux en termes de localisations et de fixations à l’aide
un oculomètre fixé sur le sujet. Cette méthode repose sur le postulat que
les indices les plus regardés sont les plus informatifs. Ces outils d’analyse ont montré que la prise d’information visuelle dépendait du niveau
d’expertise, de l’âge, et de la nature de l’activité présentée. Les recherches effectuées dans le cadre de l’approche cognitive ont apporté une
bonne description des processus cognitifs, perceptifs et décisionnels du
joueur de tennis. Par contre, on constate que très peu de travaux ont été
réalisés au niveau moteur. L’étape de la programmation motrice est
presque toujours assimilée à un processus de rappel et de déclenchement d’un mouvement stéréotypé qui s’exécute dès la fin du stade décisionnel.
Dans une autre perspective, certains chercheurs (McGarry &
Franck, 1994,1995,1996) ont étudiés les sports duels en utilisant des
méthodes probabilistes pour prédire le comportement des joueurs. Ces
travaux reposent sur des processus de Markov selon lesquels la probabilité qu’un évènement (frappe) se produise est uniquement déterminée
par l’évènement qui le précède. Dans cette optique les auteurs ont accumulé un grand nombre d’information concernant le jeu de chaque
joueur : nature et quantité des frappes, localisation du joueur dans le
cours. L’analyse détaillée du style de jeu des joueurs de squash a notamment permis d’établir des relations entre les frappes et le résultat (type
de frappe et frappe gagnante ou perdante) qui leur est associé. Les résultats ont montré que lors des matchs certaines séquences de frappe
étaient majoritairement utilisées par les joueurs et rendaient compte de
nombreux points marqués. Ces séquences constituent des invariances
comportementales qui permettent de déterminer le profil de jeu des
joueurs et peuvent être utilisées par les entraîneurs pour optimiser leur
préparation tactique. Cependant la validité de ce processus probabiliste
nécessite une grande quantité d’informations. Il faut notamment qu’un
même couple de joueurs réalise un nombre élevé de matchs. La grande
quantité d’information inhérente à ce type de méthodologie empêche
toute prédiction à moyen ou long terme et semble traduire de la complexité des sports duels. Ces résultats confirment qu’une méthode analytique n’est pas la plus adaptée à l’étude des systèmes complexes. Cette
constatation a conduit certains auteurs à proposer les théories de l’autoorganisation pour analyser de manière systémique le comportement
des joueurs de sports duels (Hodges, McGarry, & Franks, 1998 ;
McGarry, Anderson, Wallace, Hughes, & Franks, 2002). Les sports duels
ne sont alors plus considérés comme la somme des comportements des
deux joueurs, mais plutôt comme un système complexe composé d’un
grand nombre de composantes en interaction. Un niveau d’analyse particulier, sur lequel porte cette recherche, est celui des déplacements des
joueurs. Dans cette optique, l’évolution des déplacements relatifs des
joueurs en tennis peut être étudié en terme de système dynamique. C’est
ainsi que ce travail analyse le tennis comme un système dynamique
auto-organisé.
Théorie de l’auto-organisation et tennis
Les théories de l’auto-organisation ont déjà été utilisées pour comprendre le comportement de systèmes complexes dans divers domaines
(physique, chimique, biologique) et ont apporté de nombreux éclairages
sur leur fonctionnement. D’une manière générale, les théories de l’autoorganisation analysent des systèmes composés de nombreux éléments
dont les interactions (non-linéaire) sont susceptibles de faire apparaître
à un niveau macroscopique des invariances comportementales. Kelso
(1984) fut le premier à appliquer les théories de l’auto-organisation au
domaine de la motricité dans ses travaux sur la bimanualité. Dans ces
expériences, il demande à ses sujets de réaliser des mouvements périodiques des deux index à une fréquence commune. Parmi tous les modes
de coordinations possible que peut réaliser le sujet seul deux modes
sont spontanément adoptés : le mode en phase et le mode en opposition
de phase (aussi appelé anti-phase). Dans un repère egocentré, ils correspondent respectivement à des mouvements synchrones dans la même
direction et à des mouvements synchrones dans des directions opposées. Ces deux modes de coordination sont les états d’équilibres stables
(attracteurs) de ce système, car quelque soit la coordination choisie initialement par les sujets, ils finissent par adopter l’un des deux modes.
L’étude des systèmes complexes nécessite l’utilisation d’une (ou
plusieurs) variable collective (également appelé paramètre d’ordre) qui
caractérise les modes d’organisation des éléments que le système peut
exhiber. Dans les expériences de Kelso, la variable collective choisie
pour caractériser les modes de coordination des index est le décalage de
phase (ou phase relative). Le mode en phase correspond à une phase
relative de 0° et le mode en anti-phase correspond à une phase relative
de 180°. Lorsqu’on augmente la fréquence d’oscillation (en terme technique, le paramètre de contrôle), le maintien de la coordination en antiphase devient de plus en plus difficile si bien qu’à partir d’une fréquence critique, un changement spontané de coordination vers le mode
en phase se produit. Si l’on continue à augmenter la fréquence d’oscillation le mode en phase se déstabilise mais on n’assiste pas à un autre
changement de coordination. Cette transition comportementale se
manifeste au niveau de la variable collective par un passage abrupt
d’une phase relative de 180° à une phase relative de 0°. Les résultats des
expériences de Kelso montrent que la phase relative est une variable collective pertinente pour représenter les invariances et les changements
comportementaux dans les coordinations bi-manuelle. Ce cadre expérimental s’est ensuite étendu aux coordinations quadrupèdes (Jeka,
Kelso, & Kiemel, 1989), à l’intention (Schöner & Kelso, 1988) à l’apprentissage (Zanone & Kelso, 1992) ou à l’attention (Temprado, Zanone,
Monno, & Laurent, 1999).
Ce cadre a surtout été utilisé dans des tâches de coordination intraindividuelle. Depuis quelques années toutefois, il tend à s’intéresser
également aux coordinations inter-individuelles. Dans ce domaine, plusieurs études (Schmidt, Carello & Turvey, 1990 ; Schmidt, Fitzpatrick,
Bienvenu, & Amazeen, 1998 ; Schmidt, Shaw & Turvey, 1993, Schmidt
& Turvey, 1994,1995 ; Amazeen, Schmidt, & Turvey, 1994) mettent en
jeu des protocoles dans lesquels des sujets se regardent et doivent réaliser des mouvements périodiques d’une de leur jambe. Les résultats
indiquent de nombreuses similitudes comportementales avec les coordinations intra-segmentaires (même dynamique de la phase relative)
mais montrent aussi des caractéristiques spécifiques aux coordinations
inter-individuelles (notamment une stabilité des modes de coordinations moindre). Ces résultats montrent que la phase relative est également une variable collective pertinente pour décrire les coordinations
inter-personnelles et que la vision peut assurer un lien coordinateur
entre deux individus. Cependant, les recherches concernant les coordinations inter-personnelles se sont toujours limitées à des sujets assis et
les protocoles utilisés restent très analogues à ceux employés par Kelso
dans ses recherches sur la bi manualité. Les résultats des recherches réalisées durant ces 20 dernières années montrent que le cadre des théories
de l’auto-organisation s’avère fécond pour l’étude de la motricité
humaine. Aussi nous pensons que ce cadre théorique peut également
s’avérer fructueux pour l’investigation d’une motricité plus naturelle ;
c’est à dire une motricité réalisée en dehors des conditions très contraignantes du laboratoire. Notre objectif est d’utiliser les théories de l’autoorganisation pour analyser la motricité des joueurs de sports duels,
notamment celle des joueurs de tennis.
Cette recherche s’inscrit dans cette perspective théorique et analyse
le tennis comme un système dynamique auto-organisé. L’investigation
du tennis en tant que système dynamique requiert l’utilisation d’une
variable collective (Haken, 1983) qui caractérise les invariances et les
changements comportementaux des joueurs au cours du jeu. En tennis,
les contraintes du jeu amènent les joueurs à toujours se replacer vers le
milieu de la ligne de fond de cours après qu’ils se soient « excentrés »
pour renvoyer la balle. En conséquence, les joueurs doivent réaliser
d’incessants déplacements de va-et-vient autour de cette position centrale. Ces déplacements périodiques font que les joueurs peuvent être
considérés comme des oscillateurs. De plus, les joueurs doivent prendre
en compte pour se déplacer des informations sur leur position, celle de
leur adversaire et celle de la balle. Cette prise d’information réciproque
suggère que les deux joueurs sont visuellement couplés et que l’on peut
les considérer comme deux oscillateurs couplés. Une des propriétés
majeures des systèmes d’oscillateurs couplés, quelles que soient leur
nature et leur échelle, est la synchronisation de phase. Les relations de
phase décrivent les rapports temporels existants entre les différents
oscillateurs du système. Aussi, notre hypothèse est que le décalage de
phase (ou phase relative) peut être une variable collective pertinente
pour caractériser les modes de déplacement relatif des joueurs sont
susceptibles d’adopter au cours des échanges. Plus précisément, on
s’attend à ce que les joueurs adoptent les modes en-phase et anti-phase.
Le mode en phase signifie que les joueurs synchronisent leur déplacement dans la même direction et le mode en anti-phase signifie qu’ils
synchronisent leur déplacement dans des directions opposées.
Sujets
Quatre sujets masculins, étudiants à l’U.F.R. S.T.A.P.S. de Toulouse, ont
participé à cette expérimentation. Ils pratiquent le tennis depuis une
dizaine d’années et sont classés 15.5, ce qui correspond à un niveau
moyen.
Matériel
Dans un gymnase, une caméra équipée d’un objectif grand angle est
fixée à une hauteur de 10 m et permet de visualiser l’ensemble du terrain de tennis. Les images étaient enregistrées à une fréquence de 25 Hz
sur une bande vidéo par un magnétoscope.
Procédure
Dans un premier temps, on demandait aux sujets de s’échauffer en réalisant des échanges pendant 10 minutes. Dans un second temps, sur
lequel porte notre travail, chaque sujet était individuellement informé
de la consigne suivante : « Vous devez d’abord fatiguer physiquement
votre adversaire avant d’entreprendre de marquer le point ». L’objectif
de cette consigne était d’obtenir un nombre d’échanges suffisamment
important pour que des modes de coordination se mettent en place et
que leur analyse soit possible.
Analyse des données
Soixante essais contenant plus de six échanges ont été sélectionnés. Les
essais ont une durée moyenne de 40 s. Les essais ont été échantillonnés
toutes les cinq images, soit toutes les 200 ms. Sur chaque échantillon, les
positions des deux joueurs sont répertoriées selon un système d’axes
orthonormés : l’axe des x représente le déplacement horizontal des
joueurs sur l’image et correspond à leurs déplacements dans la longueur du terrain, alors que l’axe des y représente le déplacement vertical des joueurs sur l’image et correspond à leurs déplacements dans la
largeur du terrain. On obtient ainsi, pour chacun des 60 essais, deux
séries temporelles correspondant aux déplacements des joueurs dans la
longueur et dans la largeur du terrain.
Deux cross-corrélations sont effectuées sur les séries temporelles
des joueurs pour leurs déplacements dans la longueur et dans la largueur du terrain. La cross-corrélation se base sur une procédure de corrélation pour déterminer comment et dans quelle mesure une série co-varie avec une autre. Plus précisément, elle établit la corrélation entre les
deux séries temporelles, tout en décalant progressivement l’une des
séries par rapport à l’autre d’un échantillon. Initialement, on établit la
corrélation entre deux séries temporelles sans décalage (décalage 0).
Cette procédure correspond à une corrélation simple. Puis, on décale
l’une des deux séries d’un échantillon (décalage 1) et on effectue une
nouvelle corrélation entre les deux séries ainsi décalées. Puis, on procède de même pour tous les décalages, jusqu’à ce que l’on ait décalé les
séries par la moitié du nombre total d’échantillons. On obtient ainsi une
valeur de la corrélation pour chaque décalage, soit, dans le cas présent,
toutes les 200 ms. Une corrélation positive signifie que lorsqu’une variable augmente, l’autre augmente aussi, et inversement. Autrement dit,
les joueurs se déplacent dans la même direction selon chaque axe. La
corrélation est d’autant plus positive que la tendance à une évolution
identique est forte. Une corrélation négative signifie que lorsqu’une
variable augmente, l’autre diminue, et inversement. Autrement dit, les
joueurs se déplacent dans des directions opposées. La corrélation est
d’autant plus négative que la tendance à une évolution inverse est forte.
FIGURE 1
Cross-corrélogramme des déplacements des joueurs dans la largeur pour un essai.
La figure 1 représente le cross-corrélogramme, le résultat d’une
cross-corrélation, pour les déplacements des joueurs dans la largeur lors
d’un essai. L’axe des ordonnées représente le décalage, répliqué de
manière plus précise dans la 1re colonne intitulée « Décalage » située
dans la partie gauche du graphique. L’axe des abscisses représente le
degré de corrélation, détaillé dans la 2e colonne nommée « corr » le long
de l’ordonnée. La ligne en pointillée représente le seuil discriminant une
corrélation significative d’une corrélation non-significative qui y est
également affichée dans la 3e colonne, dénotée « Significative Error ».
Ceci signifie que toute corrélation située à l’extérieur de la zone définie
entre les deux lignes en pointillé est significative. Le nombre d’échantillons séparant deux pics donne une mesure de la période commune
des deux séries temporelles.
Dans cet essai, deux pics négatifs sont séparés d’environ 70 échantillons (soit 14 s), comme deux pics positifs le sont également. La corrélation significative la plus proche de Décalage 0 est de –0.36 et se situe à
Décalage –1. Ce décalage rapporté à la période commune, tous deux
exprimés ici en nombre d’échantillons, donne une mesure de la phase
relative. Si l’on utilise la convention des degrés, cette formule devient :
La cross-correlation est une méthode qui est sensible à l’amplitude
des déplacements, si bien qu’elle surévalue les déplacements de grandes amplitudes au détriment des déplacements de petites amplitudes.
En tennis, les joueurs réalisent des déplacements de grandes amplitudes
qui correspondent aux déplacements effectués pendant 2 ou 3 échanges.
Ce sont ces oscillations qui ont une période de 14 s et qui sont détectés
par la cross-correlation. Nous nous sommes en premier lieu intéressés à
l’analyse des déplacements de grandes amplitudes car ils représentent
la majeure partie du déplacement des joueurs au cours d’un essai. Cette
procédure de cross-corrélation que nous venons d’exposer a été appliquée aux soixante essais. Pour chaque essai, nous sélectionnons le pic
significatif le plus proche de Décalage 0 et calculons sa phase relative en
degré.
Les Figures 2 et 3 sont des histogrammes représentant la répartition des
phases relatives réalisées au cours de 60 essais. Ils concernent les déplacements des joueurs dans la longueur et dans la largeur du terrain, respectivement. Dans ces graphiques, l’axe des abscisses représente les
valeurs que peut prendre la phase relative sur 360°, échelonnés ici tous
les 30° entre –90° et 270°. L’axe des ordonnées est la fréquence d’observation de chaque phase relative. Ces histogrammes donnent une estimation de la stabilité des modes de déplacements. En effet, plus un
mode de déplacement est stable, plus la probabilité que les joueurs
l’adoptent est grande, et inversement. En termes techniques, c’est une
mesure de la stabilité globale du système, c’est-à-dire, une évaluation
du paysage dynamique dans lequel le système évolue. Ainsi, les modes
de l’histogramme reflètent la présence d’attracteurs sous-jacents au
comportement collectif des joueurs.
Dans la Figure 2, qui représente les déplacements dans la longueur
du terrain, on relève deux modes de déplacements aux alentours de 0°
et 180°, plus précisément de 1° et 192°, avec, respectivement, des valeurs
moyennes de corrélations significatives à 0.5 et –0.6. Ceci signifie que les
joueurs ont préférentiellement adopté les deux modes de déplacement
en-phase et en anti-phase. Sur le terrain le mode en phase signifie que
les joueurs ont un déplacement symétrique par rapport au filet, c’est-à-dire simultanément vers le filet ou vers leur ligne de fond de cours respectives. Le mode en anti-phase signifie que les joueurs ont un déplacement asymétrique par rapport au filet : Lorsqu’un joueur se dirige vers
le filet l’autre joueur se dirige vers sa ligne de fond du cours, et inversement. On remarque toutefois que le mode en phase correspond à une
fréquence relative de 28 %, alors que celui du mode en anti-phase est de
11 %. Autrement dit, le patron en phase possède une plus forte stabilité
que le patron en anti-phase, entraînant qu’il va être préférentiellement
adopté.
FIGURE 2
Déplacements des joueurs dans la longueur du terrain pour 60 essais. On constate que deux
Dans la Figure 3 qui représente les déplacements dans la largeur du
terrain, on remarque qu’il n’y a qu’un seul mode de déplacement, avec
une phase relative de 212° (R = –0.5, p <.05). Ce mode prend néanmoins
une forme plus évasée, c’est-à-dire que les joueurs ont tendance à utiliser les phases relatives voisines. La courbe de tendance polynomiale
d’ordre 5, en pointillé sur le graphique, rend plus lisible ce phénomène.
Sur le terrain les déplacements des joueurs correspondant à ce mode
proche de anti-phase (180°) signifie que lorsqu’un joueur se dirige vers
un couloir l’autre joueur se dirige vers le couloir opposé. Autrement dit
les joueurs se déplacent en même temps dans des directions opposées
par rapport au couloir. On note que la fréquence relative atteint 16 %.
Certes, la stabilité de ce mode en anti-phase est élevée par rapport aux
autres phases relatives, mais elle reste 50 % moindre que le patron le
plus stable des déplacements dans la longueur, à savoir le patron en
phase (28 %). Ceci signifie aussi que les joueurs passent un quart de leur
temps en anti-phase et les trois quarts du temps dans d’autres phases
relatives.
FIGURE 3
Déplacements des joueurs dans la largeur du terrain pour 60 essais. Une seule phase relative
Dans cette étude, nous avons analysé le tennis comme un système dynamique auto-organisé. Notre hypothèse était que la phase relative pouvait être une variable collective pertinente pour représenter le comportement collectif des joueurs de tennis et que les modes de déplacements
en phase et anti-phase sont spontanément adoptés par les joueurs au
cours des échanges.
Dans les déplacements dans la longueur deux modes de déplacements sont présents, le mode en phase étant plus stable que le mode en
anti-phase. Ces modes de déplacements, identifiés en phase lorsque les
joueurs se dirigent, par rapport au filet, dans une même direction et
anti-phase lorsqu’ils se dirigent dans une direction opposée, ne sont pas
toutefois pratiqués avec la même probabilité. Ceci signifie que
lorsqu’un joueur se dirige en direction du filet ou de la ligne de fond de
court, il y a une plus grande probabilité pour que l’autre joueur en fasse
de même plutôt qu’il se déplace dans la direction inverse. Bien sûr, ces
deux modes de déplacements sont fortement surreprésentés par rapport à l’ensemble des autres types de déplacements possibles. Dans les
déplacements dans la largeur où les joueurs se déplacent d’un couloir à
un autre, le mode de déplacements en anti-phase est majoritairement
choisi. Le fait que ce mode ait une forme moins pointue que les modes
présentés dans la Figure 1 traduit une plus grande variabilité de ce
mode. Cette forme évasée équivaut à des variations de plus grandes
amplitudes autour d’une phase relative moyenne de 212°. Il reste néanmoins une forte probabilité pour que les joueurs adoptent ce mode dans
leurs déplacements dans la largeur par rapport aux autres modes possibles. L’émergence d’un mode de déplacement unique peut s’expliquer
par le fait que les joueurs réalisent des échanges dans le but de satisfaire
une consigne de jeu particulière.
La cross-corrélation est un outil de traitement des séries temporelles qui nous a permis d’identifier les régularités entre les déplacements
des joueurs. Cependant cette méthode est surtout sensible aux déplacements de grande amplitude par rapport à la position de référence des
joueurs (i.e., le milieu de la ligne de fond de cours). Ainsi, si des régularités sont présentes entre les déplacements de petite amplitude, elles
sont « absorbées » par celles concernant les déplacements de grande
amplitude et n’apparaîtrons donc pas dans la cross-corrélation. En
d’autres termes, les co-variations de grande amplitude sont trop importantes pour que la cross-corrélation soit sensible à celles des petits
amplitudes : elle les assimile en quelque sorte à du bruit. Au besoin, des
analyses spectrales et cross-spectrales subséquentes pourraient permettre d’identifier les éventuelles régularités contenues dans des déplacements d’amplitude plus faible.
Cette recherche montre qu’au cours du jeu les joueurs tendent à
synchroniser leurs déplacements dans les modes en phase et anti-phase.
Ce constat corrobore l’hypothèse qu’une analyse simple du jeu et du
comportement des joueurs assimile leur dynamique collective à celle
d’oscillateurs non-linéaires couplés. De plus, il démontre que leur interaction découlant du jeu même, essentiellement d’origine visuelle, permet d’assurer ce couplage et contraint la manière avec laquelle ils se
déplacent au cours du jeu.
En dépit d’une apparente trivialité, ces conclusions ouvrent des
horizons nouveaux dans l’analyse du tennis. Les différentes époques de
synchronisation en-phase et en anti-phase pourraient correspondre à
des états de domination (ou absence de domination) qu’un joueur
exerce sur l’autre. Le fait qu’un joueur prenne l’avantage sur son adversaire pourrait entraîner une modification comportementale des déplacements des joueurs. Ce changement pourrait ainsi se traduire par une
synchronisation dans le mode en phase ou anti-phase ou encore par le
passage d’un mode à un autre. Ainsi l’étude de la synchronisation du
déplacement des joueurs peut être un moyen de décrire les changements comportementaux des joueurs de tennis liés à un ensemble de
facteurs (anthropomorphiques, stratégiques, perceptifs, motivationnels,
etc.) qui pourraient être mesurés directement par les valeurs prises par
la phase relative de leurs déplacements. Bien évidemment, une telle
approche peut, en principe, s’appliquer tout aussi bien à d’autres sports
duels, tels que le badminton ou la boxe.
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