2004
Science et motricité
Effets d’une alcalose induite sur les paramètres métaboliques et sanguins lors d’un test
Cyclisme et Course à pied chez des triathlètes entraînés
Christophe Hausswirth
François Bieuzen
Sébastien Argentin
Jean-Michel Levêque
[(1)]
Estelle Patou
[(2)]
L’objectif de ce travail était d’étudier l’effet d’une ingestion de boisson alcalinisante sur
l’évolution des valeurs de consommation maximale d’oxygène ( VO2max) en cyclisme, ainsi
que sur les valeurs métaboliques et sanguines lors d’un temps limite en course à pied réalisé
en enchaînement. Neuf triathlètes entraînés ont réalisé quatre tests d’enchaînement Ergo-
cycle-Tapis roulant, suivant une modalité triangulaire en cyclisme (i.e. VO2max) et rectan-
gulaire en course à pied (Tlim) après une minute de repos entre les deux tests. Ils ont ingéré,
après tirage au sort, 1h30 avant le test une solution de Citrate de sodium tri-sodique (C) à
0,3 g.kg–1 de poids corporel, d’hydrate de carbone avec vitamines et minéraux (CHO), d’un
Placebo (P) et d’une solution mélangeant Citrate de sodium et CHO (C-CHO). Les valeurs
VO2max n’étaient pas modifiées sur ergocycle. La puissance maximale aérobie (Pmax) était
augmentée (p<0,05) de 3 % en C-CHO vs. C, de 6 % (p<0,05) en C-CHO vs. CHO, et de
8 % (p<0,05) en C-CHO vs. P. Les résultats de Tlim montrent une amélioration de 8 %
(p<0,05) en C-CHO vs. C, de 14 % (p<0,01) en C-CHO vs. CHO, et de 21 % (p<0,01) en
C-CHO vs. P. Ces valeurs étaient reliées au % de VO2max utilisés lors du test. Les valeurs
de pH, de bicarbonates et de lactates sanguins étaient plus élevées après le test d’ergocycle
et le Tlim en C et C-CHO, comparées à P et CHO (p<0,05). La solution de C-CHO apparaît
reliée aux effets isolés du citrate ingéré seul, avec toutefois de meilleures Pmax en cyclisme
et une augmentation des Tlim en course à pied : ces résultats semblent davantage reliés à des
paramètres métaboliques et d’efforts perçus et peu corrélés aux variations des gaz du sang et
de l’alcalose induite.Mots-clés :
Mots clés, Triathlètes, VO2max, temps limite, lactatémie, citrate de sodium, statut acido-basique.
Effects of an induced alkalosis on metabolic
and blood parameters using a Cycling-Running test
in trained triathletes
The aim of the present study was to compare the effect of an alkalosis drink ingestion on the
oxygen uptake ( VO2max) values in biking, and on blood and metabolic values during a Tlim
running test done in transition. Nine trained triathletes realised 4 cycle-run tests, where the
cycling test was a VO2max test and the running test was a Tlim on a treadmill at ventilatory
threshold. They ingested in a random order 1h30 before the cycle-run test either a solution
of sodium citrate (C) at 0,3 g.kg–1 body weight, either a solution of carbohydrates associated
with vitamins and minerals (CHO), either a placebo (P) and either a mixed drink of sodium
citrate and CHO (C-CHO). VO2max are similar in cycling. Maximal aerobic power (Pmax)
increased (p<0,05) in 3 % in C-CHO vs. C, in 6 % (p<0,05) in C-CHO vs. CHO, and in
8 % (p<0,05) in C-CHO vs. P. Tlim results showed an increase in 8 % (p<0,05) in C-CHO
vs. C, 14 % (p<0,01) in C-CHO vs. CHO, and 21 % (p<0,01) in C-CHO vs. P. These val-
ues were linked to the % of VO2max used during the test. Moreover, blood pH, blood bicar-
bonates and lactates values were higher after cycling and the Tlim running test in C and C-CHO, compared to P et CHO (p<0,05). The C-CHO drink seemed linked to the results
obtained in sodium citrate isolated drink, but with however best Pmax in cycling and a sig~nificant increase in Tlim during running : these results are more related to the modifications
of metabolic parameters and ratings of perceived exertion, and less correlated to the varia~tions of blood gaz values and the induced alkalosis.Keywords :
Key words, Triathletes, VO2max, Time limit, Lactatemia, Sodium citrate, Acid-base status.
L’aptitude physique d’un individu comprend plusieurs composantes ;
dans ce cadre, de nombreuses études ont pu montrer que la consomma
tion maximale d’oxygène ( VO2max) est un bon indice de l’aptitude bioé
nergétique aux exercices sollicitant prioritairement la source d’énergie
aérobie. Cependant, il est bien établi qu’aucune variable physiologique
isolée ne peut être un indicateur unique associé à la performance réalisée au cours de la réalisation de sports à forte demande énergétique
comme le cyclisme ou la course à pied (Hausswirth & Brisswalter, 1999).
Avec l’apparition de sports d’endurance relativement récents comme le
triathlon (natation, cyclisme, course à pied), le coureur est confronté à
de nouvelles sensations lorsqu’il aborde la dernière épreuve. À ce jour,
aucun test de routine en terme d’évaluation physiologique maximale
n’a pu être mis en évidence chez les triathlètes entraînés afin préciser la
particularité réelle de l’enchaînement ergocycle — tapis roulant en laboratoire.
Il est bien documenté (Sahlin 1978) que lors d’un exercice court et
intense ou à l’issue d’un test de VO2max, la production d’acide lactique
dans les muscles actifs et sa diffusion rapide dans les liquides extracellulaires entraînent une élévation des concentrations d’ions hydrogènes.
De nombreuses observations (Hermansen & Osnes, 1972 ; Sahlin 1978)
ont conduit à l’hypothèse qu’au cours d’un exercice maximal ou supramaximal, l’acidose métabolique pourrait être un facteur responsable de
l’apparition de la fatigue musculaire. À partir de ces observations, plusieurs travaux scientifiques (Kowalchuk et coll., 1984 ; Jones et coll., 1977)
ont cherché à déterminer dans quelle mesure un apport en substances
tampons (type bicarbonates) ingéré avant un effort pouvait améliorer la
performance, en retardant la baisse du pH intramusculaire, et en permettant une plus grande production d’ions lactates. Les résultats de ces
études fournissent des observations contradictoires. En effet, une amélioration de la performance associée à une plus grande élévation de la
lactatémie après ingestion a été rapportée par Jones et coll. (1977) au
cours d’un exercice maximal à charge graduellement augmentée, ou au
cours d’un temps limite isométrique mené jusqu’à épuisement lors d’un
exercice d’extension du genou (Hausswirth et coll., 1995). À l’inverse,
d’autres travaux (Kinderman et coll., 1977) n’ont observé aucun effet
significatif au cours d’exercices supra-maximaux compris entre 30 et
60 secondes.
D’un point de vue physiologique, le déséquilibre acido-basique
sanguin perturbe à la fois le système endocrinien, la disponibilité en
substrats sanguins et musculaires (Sutton et coll., 1981), les systèmes cardiocirculatoire et ventilatoire (Jones et coll., 1977) ainsi que la perception de l’effort (Swank & Robertson, 1989). Si l’importance de l’ingestion
de bicarbonate de sodium (NaHCO3) a été largement utilisée à fortes
doses (0,3 à 0,5 g.kg–1 poids corporel) pour mettre en évidence une amélioration des performances en course à pied (Wilkes et coll., 1983), celles-ci sont souvent associées à des troubles gastro-intestinaux (voir revue :
Linderman & Gosselink, 1994). Une autre substance a reçu l’attention
des chercheurs ces dernières années, il s’agit du citrate de sodium trisodique (Na3C6H5O7) : son effet ergogénique a été montré dans quelques
études (McNaughton 1990 ; Hausswirth et coll., 1995) sans pour autant
être associé ou comparé à des hydrates de carbone ingérés avant un
exercice mené jusqu’à épuisement.
Les buts de notre étude étaient :
- De déterminer l’influence de l’ingestion pré-exercice de Citrate de
Sodium Tri-sodique (C) sur les valeurs de VO2max en cyclisme et
de temps limite (Tlim) en course à pied, en comparaison avec un
groupe placebo (P),
- De comparer les résultats sanguins et métaboliques obtenus entre
les situations d’alcalose induite seule (C), d’alcalose induite associée à des hydrates de carbone avec vitamines et minéraux (C-
- CHO), la situation placebo (P) et la situation d’hydrates de carbone
avec vitamines et minéraux seule (CHO), et de les relier à la performance et aux variations d’efforts perçus.
L’hypothèse de notre travail était de montrer qu’une ingestion préexercice d’une boisson énergétique alcalinisante devait autoriser des
performances plus élevées ( VO2max, Tlim) dans un test spécifique
d’évaluation physiologique mis au point chez les triathlètes entraînés.
Les sujets de cette expérimentation étaient au nombre de neuf, de sexe
masculin (âge : 21,1 ± 3,8 ans ; masse : 68,1 ± 5,8 kg ; taille : 177,5
± 3,4 cm ; cf. Tableau 1), tous triathlètes et/ou duathlètes bien entraînés
(entraînement hebdomadaire : 22h ± 4). Leur meilleure performance de
l’année sur un triathlon distance olympique était de 1h58min ± 4min, et
était habitué à courir sur tapis roulant. La pratique de l’enchaînement
vélo-course à pied était également habituelle à l’entraînement. Afin de
participer à cette étude, ils ont été informés de la nature des possibles
problèmes associés à l’expérimentation. Tous les sujets étaient volontaires et motivés par la réalisation de l’expérimentation. La présente étude
a été approuvée par le comité d’éthique de la protection des personnes
de Paris-Cochin.
TABLEAU 1
Caractéristiques descriptives des sujets associées aux valeurs obtenues lors du test triangulaire
Age
(ans)
24,1
± 3,8
Masse
(kg)
68,1 ±
5,8
Taille
(cm)
177,5
± 3,4
FCmax
(batt.
min–1)
191 ± 7
.
O2maxV
(mL.kg1.
min–1)
69,2 ± 5,1
[La-]
(mM)
10,2 ±
1,4
% de
.
O2max V
à SV2
79,2 ± 6,1
VMA
(km.h–1)
20,3 ± 0,6
%
masse
grasse
9,2 ±
1,2
Entraîn.
Hebdo.
(heures)
22 ± 4
TABLEAU 1
Caractéristiques descriptives des sujets associées aux valeurs obtenues lors du test triangulaire
effectué sur tapis roulant (0 % de pente). Les valeurs sont moyennées ± ET.
FCmax = Fréquence Cardiaque maximale
.
O2max = consommation maximale d’oxygèneV
[La–] = lactatémie de fin de test
SV2 = second seuil ventilatoire
VMA = Vitesse Maximale Aérobie
Test de consommation maximale d’oxygène sur tapis roulant
Les neuf sujets ont réalisé une épreuve maximale de détermination de
la vitesse maximale aérobie (VMA) sur tapis roulant (Gymrol, France)
placé volontairement à 0 % de pente. Au cours de ces tests, les paramètres gazeux et respiratoires étaient enregistrés pendant toute la durée
des tests au moyen d’un système télémétrique de type Cosmed K4RQ©
(Rome, Italie) validé scientifiquement (Hausswirth, Bigard, & Le Chevalier, 1997).
La consommation d’oxygène (VO2), le débit ventilatoire (VE)
et la fréquence respiratoire (FR) ont été les principaux paramètres pris
en considération (cf. Tableau 1). Après un échauffement de 6 minutes à
10 km.h–1, l’épreuve débutait à 11 km.h–1 puis était incrémentée de
1 km.h–1 toutes les minutes. Nous avons pu vérifier pour chaque individu
l’atteinte des critères de VO2max proposés par Howley et coll.
(1995), i.e. une atteinte d’un plateau de O2 malgré une augmentationV
de l’intensité de l’exercice, une fréquence cardiaque correspondant à
90 % de la fréquence cardiaque maximale théorique, un quotient respiratoire supérieur à 1.15, et une lactatémie post-exercice supérieure ou
égale à 8 mM. La lactatémie pré, per et post-exercice a été analysée à partir de l’appareil Lactate Pro© (Arkray — Monitor, Anglet, France). La
vitesse maximale aérobie était la vitesse la plus élevée complètement
réalisée par les sujets. Le seuil ventilatoire (SV2) a été obtenu d’après la
méthode de calcul proposée par Beaver, Wasserman, & Whipp (1986),
méthode basée sur la recherche systématique du point de rupture de la
relation VCO2/ VO2. Tous les tests ont été réalisés aux mêmes instants de
la journée, après un repas standardisé. Les sujets n’ont pas effectué
d’entraînement épuisant dans les deux jours précédant le test.
Test d’enchaînement Ergocycle-Tapis roulant (E-TR)
Protocole
Après 48h de repos ou d’activité physique modérée, les neuf sujets ont
été soumis à un test triangulaire mené jusqu’à épuisement sur ergocyle
(Lode© — Type Excalibur, Groningen, Les Pays-bas). Le protocole débutait par 6 minutes d’échauffement à 100 watts, puis la puissance était
incrémentée de 25 watts toutes les 2 minutes jusqu’à l’atteinte des critères
de VO2max (Howley et coll., 1995). Après une minute de
récupération pendant laquelle les triathlètes changeaient de chaussures et
allaient sur le tapis roulant, ils débutèrent le Tlim en course à pied à la
vitesse de SV2 calculée lors du test triangulaire sur tapis roulant. Cette
vitesse a été démontrée comme étant proche de celle obtenue lors du
10 km de course à pied lors d’un triathlon de distance olympique (Hausswirth et coll., 1996).
Sessions expérimentales et constitution des boissons ingérées
1h30 avant le test E-TR, chaque sujet devait ingérer une des quatre solutions proposées avec tirage au sort préalable :
1. Citrate de Sodium Tri-sodique (C), contenant 0,3 g de Na3C6H5O7
par kg de poids corporel dilués dans 1 litre d’eau,
2. Placebo (P), contenant du chlorure de sodium dosé à 0,045 g.kg–1 de
poids corporel,
3. Hydrates de carbone — vitamines — minéraux (CHO), contenant
5,5 % de CHO (fructose, maltodextrine) soit 55 g. L–1, et des vitamines (A, C, B1, B6), du β carotène, des bioflavonoïdes d’agrumes, et
des minéraux (magnésium et calcium),
4. Citrate de sodium tri-sodique + Hydrates de carbone — vitamines
— minéraux (C-CHO), contenant la solution 1 (C) + la solution 3
(CHO).
Tous les sujets ont passé les 4 situations, ingérant par là-même les
4 boissons au hasard 1h30 avant la réalisation du test E-TR. Le régime
alimentaire était contrôlé et identique 48h avant la passation d’un test.
De plus, 72h de récupération étaient données aux sujets entre chaque
test E-TR.
Prélèvements sanguins
Les prélèvements sanguins ont été réalisés au lobule de l’oreille dilaté
au préalable pendant 5 minutes avec une vasodilatateur local (Finalgon,
Düsseldorf, Allemagne). Une quantité de 100 µl de sang fut prélevée à
chaque prise au moyen d’un capillaire pré-hépariné et placé immédiatement dans un appareil de mesure de gazométrie sanguine (i-STAT
corporation®, New-Jersey, Etats-Unis) dans le but de mesurer le pH, la
pression partielle en CO2 (pCO2) et la pression partielle en O2 (pO2). Les
valeurs de bicarbonates ([HCO3–]) ont été calculées à partir de l’équation de Henderson-Hasselbach. Les prélèvements pour la mesure de ces
valeurs ont été effectués à différents instants : T1 : avant ingestion ; T2 :
1h30 après ingestion (i.e. avant test) ; T3 : fin du test de VO2max
Ergocyle ; T4 : fin du test de Tlim Course à pied ; T5 : 15 minutes après
la fin de l’enchaînement E-TR.
Effort perçu
Les valeurs d’effort perçu ont été relevées à la fin de chaque palier lors du
test triangulaire d’ergocycle et à la fin du test de temps limite en course à
pied sur tapis roulant. L’échelle utilisée était celle de Borg (1970).
Statistiques
La passation des tests a été tirée au sort par les sujets afin de ne pas introduire un effet d’ordre. D’autre part, plusieurs phases d’apprentissage
au test d’enchaînement ont été réalisées pour ne pas induire un biais de
type « habileté spécifique » lors des évaluations.
La vitesse au seuil ventilatoire a été obtenue à partir d’une extrapolation des différentes valeurs encadrant cette zone de travail. Plusieurs
paramètres ont été associés à cette intensité, à savoir la fréquence cardiaque et la consommation d’oxygène, mais également le débit ventilatoire.
Les valeurs représentent la moyenne ± l’écart type à la moyenne.
Une analyse de variance à deux facteurs (Situation × Performance) a été
réalisée. Lorsque la différence était significative, la comparaison entre
les différents indices obtenus (pH, [HCO3–], [La-], VO2, VE, FC) a été
réalisée à partir d’un test paramétrique pour des échantillons appariés (t de
Student). Le seuil significatif a été fixé à p<0.05.
Les résultats de ce travail ne révèlent aucune différence significative
dans les valeurs de VO2max relevées lors du test de course à pied et celui
de cyclisme réalisé sur ergocycle (Situation Placebo, Tableau 1 et 2). De
plus, indépendamment de la boisson ingérée, VO2max et FCmax ne sont
pas modifiés lors des 4 tests triangulaires effectués sur ergocyle
(Tableau 2). Aucune différence significative n’est enregistrée pour les
débits ventilatoires également, VE. Les valeurs de puissance maximale
aérobie (Pmax) atteintes lors de C-CHO sont significativement supérieures à la situation C (p<0,05) et aux situations CHO et P (p<0,01).
Les % de VO2max à SV2 calculés dans les situations C et C-CHO sont
significativement plus élevées que dans les situations CHO et P (p<0,05).
Les valeurs d’effort perçu lors du test triangulaire (cf. Figure 1) en
cyclisme montrent des valeurs significativement plus faibles en condition C-CHO comparées aux valeurs relevées dans les conditions CHO et
P à partir du palier 150 W et jusqu’à la fin du palier 375 W (p<0,01 de 150
à 250 W, et p<0,05 de 275 à 375 W). Les valeurs sont significativement
plus faibles en condition C-CHO vs. C uniquement du palier 150 watts
au palier 250 watts (p<0,01), les valeurs n’étant plus significativement
différentes ensuite, et ce jusqu’à la fin du test. Les valeurs relevées en
situation C sont significativement plus faibles (p<0,05) que celles des
conditions CHO et P du palier 275 W jusqu’à la fin du palier 375 W.
FIGURE 1
Valeurs d’effort perçu obtenues lors du test triangulaire sur Ergocycle. Les valeurs indiquées sont
Les valeurs de changements de concentrations en bicarbonates sanguins et de pH sanguins ne sont pas significativement différentes avant
l’ingestion (cf. Figure 2A et 2B). À l’instant T2 (i.e. 1h30 après ingestion),
pour [HCO3–] et le pH les valeurs en conditions C-CHO et C sont significativement plus élevées comparées aux situations CHO et P (p<0,01).
Les mêmes différences sont enregistrées entre les instants T3, T4 et T5
(p<0,01), à la fois pour [HCO3–] et le pH.
FIGURE 2
Changements de concentrations en bicarbonates sanguins (A) et pH (B) avant ingestion (T1),
FIGURE 3
Changements de concentrations en lactates sanguins avant ingestion (T1), après ingestion (T2),
Les valeurs de lactatémies sont significativement plus élevées aux
instants T3, T4 et T5 pour les conditions C-CHO et C en comparaison
avec les valeurs relevées dans les conditions CHO et P correspondantes
(cf. Figure 3). Aucune différence significative n’a été enregistrée pour les
valeurs de lactatémies avant ingestion (T1) et 1h30 après ingestion (T2).
Le résultat principal de cette étude est que l’ingestion d’une solution de
citrate de sodium tri-sodique associée à des hydrates de carbone, des
vitamines et des minéraux (C-CHO) améliore d’une part la puissance
maximale aérobie en cyclisme sans modifier toutefois la VO2max, et
d’autre part augmente la performance en terme de temps limite au
second seuil ventilatoire en course à pied réalisée en enchaînement du
test de cyclisme chez des triathlètes entraînés.
L’effet ergogénique d’une ingestion de bicarbonate de sodium et de
citrate de sodium a été largement décrit dans la littérature pour des
exercices relativement courts et intenses. Les résultats montrent un effet
bénéfique sur des périodes de temps comprises entre 1 à 6 min en exercice global (Bouissou et coll., 1988 ; McNaughton 1990) et entre 2 et 5 min
en exercice local isométrique (Hausswirth et coll., 1995 ; Maughan et coll.,
1986). En revanche, aucune étude n’a étudié l’effet d’une alcalose
induite sur un temps limite (Tlim) réalisé après un test triangulaire mené
jusqu’à épuisement. La présente étude détermine un effet positif de
l’ingestion de citrate de sodium tri-sodique (C) sur la Pmax en cyclisme,
en comparaison avec un placebo (P ; +5 %) et une solution classique
d’hydrates de carbone (CHO ; +4 %). Cette différence en terme de performance
n’est pas attribuée à des modifications de VO2max ni de VE,
ces valeurs restant identiques entre les situations. La principale modification
est obtenue pour le % de VO2max à SV2, où le pourcentage en C
est supérieur à celui calculé en CHO ou en P. De ce fait, au niveau du
seuil ventilatoire, une meilleure extraction périphérique de l’oxygène
est rendue possible par l’alcalose, reculant ainsi les effets délétères de
l’acidose métabolique de l’exercice. En effet, nous avons montré que les
valeurs de bicarbonates et de pH sanguins sont augmentées par l’ingestion de citrate de sodium, et que ces valeurs plus élevées sont retrouvées
à la fin du test de cyclisme. À des intensités plus faibles (i.e. en dessous
ou au niveau de SV2), l’alcalose participe à un meilleur coût énergétique
de l’exercice sous-maximal. Ces résultats sont à rapprocher de ceux
obtenus par McNaughton et coll. (1999), montrant une amélioration des
performances (i.e. % de VO2max plus élevés) lors de 60 min de cyclisme :
ce meilleur rendement énergétique a été attribué à l’alcalinisation préalable, comme comme en témoignaient les valeurs de bicarbonates plasmatiques plus élevées tout au long des 60 min. Par ailleurs, tout comme
l’étude de Brisswalter et coll. (1999), une solution de CHO n’a pas d’effet
ergogénique sur le coût énergétique de la course à pied chez des triathlètes entraînés. Dans notre étude, l’effort perçu est plus faible en situation C comparé à P et CHO, mais uniquement à partir des paliers 275 W
et jusqu’à la fin du test de cyclisme. Une étude récente de Utter et coll.
(2002) montrait que les marathoniens étaient capables de courir plus
vite avec une ingestion de CHO vs. Placebo, sans toutefois modifier
l’effort perçu. Dans notre étude, Tlim est plus élevé de 9 % entre CHO et
P, sans modification toutefois de l’effort perçu en fin de course à pied, et
pour des valeurs de lactatémies similaires. La situation C augmente le
Tlim comparé à P (+15 %) et CHO (+7 %). Ce résultat est relié à des lactatémies plus élevées ainsi que des bicarbonates et pH sanguins augmentés. Ce résultat est souvent retrouvé dans la littérature pour des exercices de course à pied isolés : les temps de course sont améliorés par
l’alcalinisation exogène sur des exercices de 400 m (Goldfinch et coll.,
1988) et de 800 m (Wilkes et coll., 1983). Notre étude montre de plus que
C induit des Tlim supérieurs à une situation CHO. L’effet ergogénique
de l’alcalose est connu pour augmenter les efflux de protons et d’ions
lactates en provenance du muscle, améliorant ainsi le pouvoir de tamponner ces protons dans le milieu extracellulaire (McNaughton 1990).
De ce fait, dans notre étude, l’ingestion de citrate de sodium provoque
une augmentation de bicarbonates et permet ainsi une meilleure extrusion des ions lactates vers le milieu circulant tout en tamponnant l’excès
de protons et facilitant un meilleur Tlim en course à pied.
Lors d’exercices d’intensités comprises entre 70-85 % de VO2max,
le glycogène musculaire est le substrat le plus important à l’exercice
(Coyle et coll., 1983). Quelques études ont mis en évidence qu’une supplémentation d’une solution de CHO pendant l’exercice était associée à
une augmentation des performances ; cela a été relié à un maintien de la
concentration de glucose sanguin ainsi qu’à une épargne en glycogène
musculaire (Coyle et coll., 1986). Par ailleurs, quelques auteurs ont pu
montrer, à l’inverse, des effets négatifs de l’absorption d’une solution
CHO 45 min avant le début d’un exercice (Koivisto et coll., 1981). Ils ont
observé une association entre l’élévation de la concentration de glucose
sanguin et la baisse des Tlim lors d’un exercice de cyclisme. Concernant
notre étude, nous observons une augmentation des Tlim en course à pied
dans la condition CHO vs. P (+9 %). Ceci est attribué à la présence de
polymères de glucose dans la solution CHO, polymères ne produisant
que des réponses insuliniques plus réduites en comparaison avec du
glucose seul (Flynn et coll., 1987).
La solution de C-CHO de notre étude entraîne une augmentation
de la Pmax comparée à C (+3 %), à CHO (+6 %) et à P (+8 %) ; ceci n’est
pas expliqué par une modification de la VO2max, de FCmax ou de
Emax, ces valeurs restant identiques dans les 4 situations en fin de test
d’ergocycle. Les valeurs de lactatémies, de bicarbonates et de pH sanguins sont plus élevées en fin de test comparées aux conditions P et
CHO, expliquant largement les possibles améliorations de la Pmax,
comme en témoignent également les valeurs significativement plus faibles d’effort perçu durant toute la durée du test triangulaire en condition C-CHO. Pour expliquer les différences de Pmax entre C et C-CHO,
seules les valeurs d’effort perçu peuvent rendre compte partiellement
des différences, essentiellement aux intensités faibles (150 à 250 W) ; la
fatigue subjective ressentie par les triathlètes est plus faible en condition
C-CHO, pour des intensités en dessous de SV2. N’ayant pas mesurés de
paramètres sanguins supplémentaires ou électromyographiques (EMG)
pendant l’exercice incrémenté, seule la plus faible fatigue perçue par les
sujets aux intensités sous-maximales peuvent expliquer partiellement
les modifications de Pmax en fin de test.
De nombreuses études ont mis en évidence des augmentations du
temps limite de course à pied après ingestion de bicarbonate de sodium
(voir : Hooker et coll., 1987), mais ces études souvent associées à des problèmes d’ordre méthodologique ; en effet, l’allure de course est souvent
fixée à priori et les athlètes ne peuvent pas tirer profit de l’augmentation
de la capacité tampon fournie. De ce fait, nous avons proposé un exercice de Tlim précédé d’un exercice épuisant de VO2max au préalable afin
que les sujets tirent partie complètement de l’augmentation du pouvoir
tampon. Heigenhauser & Jones (1991) nous indiquent que la façon dont
le citrate de sodium va agir est dépendante de la capacité de travail produite. Son action sera d’autant plus efficace que l’intensité sera élevée.
Les Tlim observés dans notre étude sont supérieurs en condition C-CHO et C, comparés aux conditions CHO et P. Ceci confirme le fait que
l’exercice était suffisamment épuisant pour que la capacité du pouvoir
tampon lié à l’ingestion de citrate de sodium soit active. En effet, les
valeurs de pH, de bicarbonates et de lactates sanguins sont plus élevés
en fin de Tlim pour ces deux situations alcalinisantes. Ces résultats sont
souvent expliqués par le fait que des taux élevés de la glycolyse diminuent le pH intramusculaire, lui-même faisant chuter l’efficacité de contraction des protéines contractiles (Bryant-Chase & Kushmeric, 1988).
Ces auteurs ont montré que la relation est réversible, c’est-à-dire que la
remise à un niveau physiologique de base ou au dessus du pH intramusculaire avait pour conséquence une production de force plus
importante. Les meilleurs Tlim obtenus en C-CHO et C dans notre étude
sont à relier également aux valeurs de FC plus importantes, aux % de
VO2max et aux % de VEmax en fin d’exercice. Ceci indique largement la
faculté des sujets à pouvoir mobiliser quasi 100 % de VO2max dans la
condition C-CHO, associée de ce fait à une plus grande fréquence
cardiaque (i.e. débit cardiaque) en fin de test. Les différences de Tlim obtenues entre C-CHO et C peuvent être expliquées par le fait que l’enchaînement E-TR dure environ 45-50 min avec l’échauffement. Par
conséquent, seule la solution avec polymères de glucose, vitamines et
minéraux était susceptible de pouvoir jouer un rôle encore plus bénéfique sur le Tlim, performance associée à un plus faible % de VO2max en
condition C vs. C-CHO. Si toutefois nous avons obtenus quatre Tlim
significativement différents entre eux, aucune différence significative
n’a été relevée dans l’effort perçu en fin de test d’enchaînement E-TR.
En conclusion, cette étude a montré d’une part l’importance d’une
ingestion de solution alcalinisante dans l’accomplissement d’une performance en cyclisme (Pmax) et en course à pied Tlim), et d’autre part la
réalisation d’une meilleure performance par ajout de CHO à cette alcalose induite. Les bénéfices ergogéniques sont à rapprocher des valeurs
élevées de pH et de bicarbonates sanguins. Les niveaux de pH plus
importants doivent autoriser un maintien des propriétés contractiles
musculaires en facilitant les efflux d’ions lactates et de H+ depuis les
muscles actifs. Toutefois, les différences obtenues entre C-CHO et C
sont davantage à relier avec les différences d’effort perçu ; une analyse
EMG des muscles concernés aurait permis d’avancer des hypothèses
liés au type de recrutement musculaire et à son évolution dans cette
caractéristique d’exercice épuisant.
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[(1)]
Laboratoire de biomécanique et physiologie, INSEP, 75012 PARIS
[(2)]
Fédération Française de Triathlon