2004
Science et motricité
Le pouvoir des noms propres dans l’ouvrage de Géo-Charles primé aux J.O. de 1924
Christian Vivier
Jean-François Loudcher
Paul Dietschy
[(1)]
Cette étude originale s’appuyant sur les travaux de Roland Barthes tente de croiser une
approche sémiologique des noms propres choisis par l’écrivain et poète Géo-Charles dans son
œuvre primée au concours d’art des Jeux Olympiques de 1924 avec une analyse historique
de l’événement auquel elle se réfère ; à savoir le match de légende Carpentier-Dempsey. Elle
est l’occasion d’investir les méandres créatifs d’un artiste, sa sensibilité consciente ou
inconsciente, plus encore de saisir les impressions de tout un peuple, voire même de tout un
continent, d’esquisser la logique identitaire qui accompagne ce combat « mythique », de tenter d’appréhender l’explosion de l’engouement des foules pour le sport-spectacle lors de
l’immédiate après-guerre et de la frénésie qui l’entoure.
Mots-clés :
sémiologie, histoire, littérature, nom propre, boxe, signe.
ABSTRACT
This first study based on the works of Roland Barthes tries to mix the semiological approach
of proper names chosen by the writer and poet Geo-Charles in his work which was awarded
in the Olympics Arts Competition of 1924. It also includes a historical analyses of the event
it refers to ; i.e. the legendary match of Carpentier vs. Dempsey. This study is the opportunity to invest the creative flow of an artist, his conscious or unconscious sensitivity of an
entire nation, or even of a whole continent. And also the opportunity to draw the logical
identity which accompanies the « mythical » combat and to attempt the explosion of the
enthusiasm of the crowds for the sporting event during the period following aftermath, and
the frenzy that surrounds it.
Roland Barthes, qui s’est penché longuement sur le travail d’écriture, a
tenté de mettre en évidence le ciment créateur à l’origine de l’œuvre déjà
conçue et essayée mais non point encore écrite. Il a donc étudié les deux
discours, homologues mais pas analogues, du narrateur et de l’auteur et
s’est spécialement intéressé à la réminiscence littéraire constitutive de
l’essence des objets romanesques. En analysant plus spécialement
l’œuvre de Marcel Proust, le sémiologue a démontré que les Noms propres représentaient une classe d’unités verbales possédant, au plus haut
point, ce pouvoir constitutif. Selon lui, le Nom propre dispose de trois
propriétés : «
le pouvoir d’essentialisation (puisqu’il ne désigne qu’un seul
référent), le pouvoir de citation (puisqu’on peut appeler à discrétion toute
l’essence enfermée dans le nom, en le proférant), le pouvoir d’exploration (puisque l’on « déplie » un nom propre exactement comme on fait d’un souvenir) : le
Nom propre est en quelque sorte la forme linguistique de la réminiscence »
[(2)].
Ainsi, Roland Barthes émet l’idée que c’est la découverte des Noms
qui a « lancé » la
Recherche du temps perdu. Il met en évidence que le Nom
propre est lui aussi un signe qui s’offre à un déchiffrement d’une exceptionnelle richesse car «
il est à la fois un « milieu » (au sens biologique du
terme), dans lequel il faut se plonger, baignant indéfiniment dans toutes les
rêveries qu’il porte, et un objet précieux, comprimé, embaumé, qu’il faut ouvrir
comme une fleur » (Barthes, 1972 : 122). Contrairement au nom commun
qui ne livre jamais qu’un de ses sens par syntagme, le Nom propre est
un signe volumineux toujours gonflé de l’ensemble de ses significations.
Le Nom propre est empreint de multiple « figures » qui sont en fait de
véritables sèmes, doués d’une parfaite validité sémantique, en dépit de
leur caractère imaginaire. Ici tout particulièrement, la distinction entre
le signifié et le référent s’impose plus encore. Si Roland Barthes démontre toute l’originalité poétique de la
Recherche sortie de quelques noms,
il n’en demeure pas moins qu’au-delà de l’œuvre de Marcel Proust nous
pouvons retenir que le Nom propre peut être rempli, dilaté, compressé
dans les interstices de son ossature sémique d’une infinité de rajouts.
Riche de ce cadre, mais sans vouloir plaquer la théorie proustienne du
Nom sur quelques exemples de littératures sportives déjà étudiés
[(3)], il
nous semble à la fois original et intéressant de retenir l’idée d’une
« motivation du signe » (Barthes, 1972 : 124). Selon lui, il y aurait deux
catégories d’explications, l’une, naturelle, qui relève de la phonétique
symbolique et l’autre, plus culturelle, qui règle «
à la fois l’invention des
néologismes, alignés sur un modèle morphématique, et celle des noms propres,
« inspirés », eux, d’un modèle phonétique » (Barthes, 1972 : 127). Roland
Barthes écrit alors très significativement que «
lorsqu’un écrivain invente
un nom propre, il est en effet tenu aux mêmes règles de motivation que le législateur platonicien lorsqu’il veut créer un nom commun ; il doit, d’une certaine
façon, « copier » la chose, et comme c’est évidemment impossible, du moins
copier la façon dont la langue elle-même a créé certains de ses noms » (Barthes,
1972 : 127). Pour illustrer concrètement ces deux types de « motivations », il nous a semblé pertinent de choisir une œuvre originale de la
littérature sportive produite au cours de l’entre-deux-guerres d’autant
plus que cette dernière renvoie à l’un des plus importants (sinon le plus
grand) événements sportifs de l’histoire : le « combat du siècle » tel qu’il
est alors identifié opposant le boxeur français Georges Carpentier à
l’américain Jack Dempsey, le 2 juillet 1921, devant près de 90 000 spectateurs réunis dans l’arène spécialement construite à cet effet, à Jersey
City, faubourg de New York. Si l’étude de cette rencontre légendaire et
du mythe qui l’entoure a bien sûr déjà été réalisée
[(4)], en particulier par
André Rauch dans son ouvrage
Boxe, violence du XXe siècle qui lui consacre tout un chapitre
[(5)], notre intention n’est pas de s’engager dans une
nouvelle histoire du match Carpentier-Dempsey mais de croiser une
approche sémiologique originale de l’œuvre de Géo-Charles avec une
analyse historique de l’événement s’appuyant, d’une part, sur les travaux déjà produits et, d’autre part, sur l’analyse des sources que constitue l’hebdomadaire
Le Miroir des sports pour les années 1920,1921,
1922
[(6)] et quelques livres signés par Georges Carpentier
[(7)]. Outre la référence au match de légende Carpentier-Dempsey
[(8)], le choix de l’écrivain
de prendre la boxe comme théâtre de son travail littéraire s’explique
sans doute aussi parce que ce sport est parmi les plus populaires en ce
début de l’entre-deux-guerres fortement affecté par le drame des tranchées. Particulièrement bien médiatisée, la boxe est une discipline sportive très suivie qui trouve sa place après l’incontournable « petite reine »
et les sports athlétiques et collectifs de grands terrains (athlétisme, football et rugby) comme l’atteste le dénombrement par sport de la Une du
Miroir des sports pour l’année 1921
[(9)].
Jeux Olympiques
[(10)] est une pièce de théâtre de plein air écrite par
Géo-Charles qui remporte, grâce à elle, le concours de littérature à
l’occasion des Jeux de Paris en 1924. Elle est écrite par un homme qui
tente d’introduire un style d’écriture particulier mettant en étroite juxtaposition ses prétentions artistiques et sa pratique sportive. Sa vision
du sport semble assez nouvelle comme le confirme les analyses proposées par P. Charreton
[(11)] et R. Bourgeois
[(12)]. Son style s’inspire de Rimbaud, Verlaine, Baudelaire, et tranche avec les odes traditionnelles faites
au sport à l’instar de celle écrite par Pierre de Coubertin qui est consacrée au concours d’art des Jeux Olympiques de 1912
[(13)].
Jeux Olympiques est une œuvre innovante. Géo-Charles crée ainsi «
le
premier texte d’un théâtre de plein air
, fait pour être dit et pour être joué »
(Bourgeois, 1985). L’auteur s’engage sur la voie de la sensibilité multiple
à travers une véritable épopée où «
s’interpénètrent sans « dominante »
spéciale : Musique du vers, voix récitantes, plastique, danse, ébats sportifs »
(Géo-Charles, 1925 : 9) comme il l’écrit lui-même dans ses notes préliminaires. Poésie, musique, chant, sculpture, poses esthétiques de type
photographique, danse — arts auxquels est mêlé le sport — représentent l’œuvre du poète, toute sa modernité. Géo-Charles fait appel à des
effets originaux créés par un haut-parleur pour assurer l’un des rôles
majeurs de sa pièce. Dès lors, il est impossible d’oublier le gigantisme de
la rencontre Carpentier-Dempsey et l’importance de la sonorisation du
stade de Jersey City avec ses dizaines de milliers de spectateurs
[(14)] dans
la tradition des combats en plein air et de leurs valeurs rustiques esquissant ainsi un clin d’œil à la poésie lyrique comme le fait Géo-Charles
avec les chants des Parisiens qui forment un chœur à l’antique consécutivement à l’appel du speaker qui les exhorte au porte-voix
[(15)]. Mais il
s’agit moins pour Géo-Charles de reproduire la mise en scène monumentale orchestrée par l’américain Tex Rickard
[(16)] que d’évoquer les
moyens modernes mis en œuvre par le Tout-Paris pour suivre, en très
léger différé, les informations relatives à l’évolution du combat. A n’en
point douter, Géo-Charles reste encore particulièrement imprégné de la
frénésie parisienne qui entoura le « match du siècle ». Le moderne qu’il
est ne peut que jubiler au prodige de la Télégraphie Sans Fil (T.S.F.) qui
permet de diffuser dans la Capitale et dans la France entière les nouvelles du combat quelques minutes seulement après qu’elles ont été
envoyées de Jersey City. Ainsi, deux minutes après l’issue de la rencontre, l’information est connue à Paris. Comme le montre André Rauch,
c’est la France de la technologie et du progrès technique qui s’affirme à
travers la rencontre Carpentier-Dempsey par opposition à son versant
rétrograde. Cet événement est l’occasion de livrer «
dans les rues de Paris
le plaisir de décoder l’information sans languir dans l’ignorance de l’actualité
ni dévaloriser le présent et le progrès… » (Rauch, 1992 : 138). Ce qui n’est
sans doute pas pour déplaire à Géo-Charles. Dès lors, il est incontestable
que la signalisation relative à l’annonce du résultat de la rencontre par
les médias parisiens inspire l’écrivain. Comment ne serait-il pas séduit
par cette débauche de codes tous plus sonores les uns que les autres ! Du
rouge pour la victoire de Carpentier ou vert en cas de défaite arboré sur
le balcon du journal
Sporting, des fusées de couleur lancées dans le ciel
de Paris : rouge pour annoncer l’issue favorable à Carpentier et blanche
en cas de victoire de Dempsey par
Le Petit Parisien et
Le Petit Journal tandis que les porte-voix transmettent le compte rendu du match au
public ; «
placards, tableaux, bulletins « parlés » (devant) décrire pour la foule
massée faubourg Montmartre les phases successives de la rencontre » (Rauch,
1992 : 124), la liste est longue comme l’indique André Rauch. Dans cet
événement, ce qui galvanise la foule, comme Géo-Charles, réside dans
l’intensité du moment, l’attente collective quasi dramatique, la tension,
accrues plus encore par les circonstances de la transmission des informations. On peut penser que Géo-Charles, témoin de ces instants exceptionnels, a tenté d’exploiter ce contexte particulier d’un spectacle fort en
émotions. Le rôle du speaker dont la voix est transmise par les hautparleurs et les chœurs des parisiens et des américains en seraient l’illustration. Les conditions visuelles et sonores originales de la pièce de Géo-Charles renforcent un texte poétique centré sur les émotions rappelant
les passions alimentées par des informations opaques ou incomplètes
sur le match Carpentier-Dempsey qui enrichissent plus encore l’imaginaire. Elles s’accordent en partie avec l’enthousiasme général à l’égard
des grandes manifestations sportives qui s’accentue considérablement
après 1918. Comme l’explique André Rauch, «
Avant la Grande Guerre,
un combat de boxe reste circonscrit aux passions du ring » (Rauch, 1992 :
125). La Première Guerre mondiale a marqué de façon indélébile les
États, les nations, les institutions mais aussi et avant tout les peuples. La
France victorieuse sort de la guerre meurtrie, atteinte dans sa chair
(1 300 000 morts dont 27 % d’hommes de moins de 28 ans et 3 000 000 de
blessés dont 1 000 000 de mutilés, 60 000 amputés et 50 000 malades des
suites de la guerre
[(17)]. Près d’un cinquième de la population française
est affectée par cette hécatombe et rares sont les familles épargnées par
cette guerre. Dès lors, on peut comprendre le rôle joué par le spectacle
sportif et l’intérêt de tout un peuple autour de son champion dans une
perspective de dépassement des traumatismes subis. Comme le dit
André Rauch : «
Les enjeux existent à un autre niveau de l’affrontement de
deux individus sur des planches » (Rauch, 1992 : 133). Pourtant si, comme
en fait la démonstration cet historien, le 2 juillet 1921 révèle finalement
une manipulation médiatique des animosités et des faits réels au profit
d’autres hostilités plus profondes et plus tenaces, le message laissé par
Géo-Charles n’est pas de cet ordre. Le poète français envisage moins
l’affrontement de ces deux monstres du ring autour «
d’enjeux imaginaires d’un conflit d’identités » (Rauch, 1992 : 126) que dans une perspective
plus émotionnelle, comme l’occasion d’un gigantesque rassemblement
motivé par le désir de partager en commun des passions mais aussi des
frissons, comme une nécessité d’être ensemble et de vivre la convivialité
de l’exceptionnel instant, peut-être un exutoire ou plus simplement un
besoin de reconstruire des liens de sociabilité après l’épreuve d’une
guerre si difficile à oublier
[(18)]. Si
Jeux Olympiques évoque en partie
l’opposition entre deux style de boxe, deux modes de vie, deux formes
de société symbolisées par le combat entre les deux héros livresques que
sont le français Jean Royer et Jim Harris, l’américain, qui se calque sur
la rencontre Carpentier-Dempsey, il n’en demeure pas moins que la
pièce créée par Géo-Charles ne semble pas avoir été envisagée pour traiter d’une quelconque problématique identitaire, voire même d’une
autre histoire de la guerre ou de la France. Alors que André Rauch montre de quelle manière ce combat de légende devient «
une revendication
identitaire », «
une cérémonie de commémoration qui fait rêver » ou encore
«
un assaut patriotique » (Rauch, 1992), l’étude détaillée de l’œuvre de
Géo-Charles ne situe pas le message à ce niveau ou que très indirectement. L’intention de l’écrivain est avant tout guidée par le souci
d’atteindre une écriture moderne et artistique.
Les phénomèmes naturels de phonétisme symbolique
Fort du choix d’une œuvre particulièrement significative, nous pouvons
étudier, en premier lieu, les motivations de type naturel qui relèvent de
la phonétique symbolique. Le romancier, qui a la liberté (mais aussi
l’obligation dans une certaine mesure) de créer des Noms propres «
à la
fois inédits et exacts » (Barthes, 1972 : 124) fait appel à un système motivé
fondé sur un rapport d’imitation entre le signifiant et signifié. Tandis
que le narrateur «
croit déchiffrer dans les noms qui lui sont donnés une sorte
d’affinité naturelle entre le signifiant et le signifié » (Barthes, 1972 : 124), le
romancier doit «
chercher dans la tablature générale des phonèmes quelques
sons accolés à la combinaison de ces signifiés » (Barthes, 1972 : 124). Finalement Roland Barthes en conclut que le Nom propre inventé par le
romancier est une simulation. La proximité sonore de l’enchaînement
prénom-nom du héros de l’œuvre de Géo-Charles : Jean Royer et de
celui du champion du monde français Georges Carpentier est incontestable au point de se terminer par un phonème complètement identique,
matérialisant l’analogie par le son
ié. Elle trouve ici une illustration simple et évidente qui peut être largement approfondie comme l’envisage
Roland Barthes qui postule l’existence d’une gamme de signes phoniques qu’il étudie à travers l’œuvre de Marcel Proust. Le travail artistique de l’écrivain consiste en une tendance générale qui vise à faire passer du côté du son des traits appartenant à d’autres sens. Ainsi pour la
vue par exemple, et plus particulièrement pour la couleur, les motivations phonétiques impliquent le plus souvent une équivalence entre le
son et la couleur. À travers l’œuvre de Proust, Roland Barthes montre
que
Jeu est vieil or,
é est noir,
an est jaunissant, blond et doré,
i est pourpre. En ce qui concerne l’œuvre primée de Géo-Charles, une mise en
adéquation des sons et des couleurs pourrait également être envisagée
en ce sens que l’écrivain se plait à indiquer avec précision les couleurs
des tricots et des caleçons de sport des boxeurs, principaux acteurs de la
pièce. Ainsi, le jaune d’or est attribué aux frères Lucas vraisemblablement plutôt pour la rondeur sonore mais aussi graphique du
a associé
au caractère pointu du
u qui donne un éclat de vivacité et de luminosité
à la couleur initiale. On voit alors que les phénomènes de phonétisme
symbolique sont rattachés à la métaphore au-delà de la coutume qui
consiste à attribuer à l’opposition i/o le contraste traditionnel du
petit/
gros ou de
l’aigu/rond. Dans l’exemple choisi, l’opposition
u/a renvoie au
contraste du vif et du pâle, de la lumière et de la pénombre. D’autre part,
l’épais tricot blanc que porte Jean Royer est autant significatif de la neutralité et de la pureté du héros à la fois sportif et poète, renforcé par la
dernière syllabe du nom
ié pour laquelle la verticalité du
i placé devant
le
é viendrait inversé, comme un signe positif, la couleur noire accolée
généralement au son
é chez Marcel Proust. On peut alors se demander
si le versant sombre évoqué par le dernier son du Nom propre du héros
de Géo-Charles n’est pas une simple allusion à l’enfance difficile de
Georges Carpentier issu d’une modeste famille du Nord qui est contraint, dès l’âge de 11 ans, d’arrêter ses études pour contribuer aux
besoins de la famille en prenant un emploi de «
petit sauteruisseau » (Carpentier, 1921) chez un notaire de Lens ou encore d’exécuter des numéros
d’acrobaties, de jongleries, de tours de cartes, de prestidigitation, de
gymnastique, de boxe et même d’hypnose (Carpentier, 1921) avec son
professeur de boxe, François Descamps, qui deviendra son entraîneur et
son manager par la suite. Qu’il s’agisse de Jean Royer ou de Georges
Carpentier, tout deux sont natifs du Nord, de ce rude pays minier où
jaillissent les corons et les amoncellements charbonneux, où l’anthracite
domine autant comme couleur que comme matière. La localisation du
héros de la pièce de Géo-Charles comme du champion du monde français dans les charbonnages du Nord révèle en quelque sorte la sensibilité de l’écrivain qui rend le système capitaliste responsable de tant
d’injustice tandis qu’il souhaite croire en la possibilité d’un monde
meilleur offerte par le jeune communisme d’Union Soviétique
[(19)]. «
Sans
militer au sens propre, il (Géo-charles) se place au côté de tous ceux qui luttent
pour plus de bonheur, de justice et de liberté » (Bourgeois, 1985 : 18). Le
poète prendra ses distances avec ce mouvement quelques années plus
tard.
Enfin, concernant peut-être autant l’ouïe que le toucher voire même
l’odorat, est cette sorte d’harmonie imitative hautement parlante qui
permet de lier le son de la première syllabe du Nom du partenaire
d’entraînement (champion du Nord de la France dans la catégorie poids
lourd)
Van Dal au champion de France de Boxe amateur (catégorie poids
moyen) héros de l’œuvre de Géo-Charles. Le passage du signifiant au
signifié est facilité par un relais conceptuel, celui du
souffle, qui vaut
pour les sens auditif, tactile et peut-être aussi olfactif. Le souffle appliqué au son renvoie évidemment à des métaphores traditionnelles pour
mieux les dépasser par la suite. La deuxième syllabe du Nom du boxeur
nordique
Dal complète la description du personnage en lui ajoutant une
pointe de solidité qui se traduit admirablement par la tirade prononcée
par les spectateurs parisiens «
Voici Van Dal, champion du Nord, grand
comme un arbre » (Géo-Charles, 1925 : 25). Le jeu de scène des acteurs,
décrit avec de multiples détails par Géo-Charles, confirme cette association conceptuelle des sonorités des deux syllabes du Nom de ce boxeur
du Nord, pareil à un souffle puissant. Le déroulement de la scène est
remarquablement explicite : «
Van Dal rejoint sur le ring le jeune boxeur,
esquisse un « jeu de jambes » pareil à un « one step » puis lance deux ou trois
swings larges comme des gifles vers l’apprenti qui se sauve bientôt » (Géo-Charles, 1925 : 25). Ainsi campé, le phonétisme symbolique du Nom traduit idéalement l’impression laissée d’un mouvement puissant dégageant un souffle brutal. Vent fort, destructeur et froid que les Parisiens,
sous la plume de Géo-Charles, décrivent littéralement en ces termes
sans équivoque : «
« Van » du Nord, cheval emmitouflé d’un vif cruel… »
(Géo-Charles, 1925 : 25). Au delà certes de l’homonymie aisée entre
« Van » et « vent », la métaphore des gestes vifs et violents du boxeur
casqué et ganté occasionne un souffle d’air dévastateur et pleinement
confirmé par l’association des deux syllabes du Nom propre vite significative, par homonymie, de cruauté. Lourd, puissant et destructeur,
Van Dal symbolise l’homme brutal, ignorant et dépravé mais surtout
aussi blessé et si troublant d’humanité comme il se décrit lui-même :
«
L’appel des cinémas, filles électrisées, et de leurs sœurs, m’assaillaient au coin
des rues, ô combat du boxeur saoul et vieille blessure, corset de guêpes, au fond
du vélodrome les feux des cigares : Steamers lointains… Ecroulements : trois
fois la lumière éclata : bombes tous les coups de gong du monde sonnaient à mes
oreilles, j’apparaissais, rayé de rouge, bétail scié du haut en bas, à l’étal du
boucher » (Géo-Charles, 1925 : 36). On peut alors penser que la description du boxeur poids lourd
Van Dal pourrait évoquer l’un des partenaires d’entraînement de Georges Carpentier ayant fait tout spécialement
le voyage avec lui pour l’aider à se préparer au « combat du siècle ». Il
pourrait s’agir du poids lourd français Paul Journée ou encore de Marcot présents en permanence sur le lieu d’entraînement privé du champion français situé dans la « villa Matthews » à Manhasset, Long
Island
[(20)]. Il va sans dire que la personnalité du
sparing partner de Jean
Royer est là pour rappeler le paradoxe majeur de cette discipline sportive qu’est la boxe et avec lequel joue en permanence Géo-Charles. En
effet, la bestialité d’un duel farouche ne laissant qu’un seul vainqueur,
comme l’atteste le principe de 12 reprises sans décision choisi pour la
rencontre Carpentier-Dempsey
[(21)], s’oppose au versant profondément
humain caché le plus souvent sous une carapace meurtrie et souvent
déformée par les coups. Tel est l’exemple symptomatique laissé par
Van
Dal, mais aussi par Jean Royer qui montre une fraîcheur poétique contrastant avec la brutalité du combat comme Georges Carpentier est
reconnu pour ses qualités humaines et son intelligence. Ne faudrait-il
alors s’interroger sur le fond d’humanité caché de Jack Dempsey ?
Mais cette interprétation ne peut se contenter de la seule analyse
des phénomènes naturels de phonétisme symbolique du Nom propre. Il
nous faut donc passer à l’étude d’autres « motivations ».
Les phénomènes culturels à signification polysémique
En second lieu, reste une autre catégorie de motivations des signes, plus
culturelles, qui se satisfait de la dilatation sémique du Nom propre. Elle
est d’autant plus active qu’elle est emplie d’une signification diffuse
polysémique en raison non seulement de son contexte, mais aussi de sa
sujétion à un monde phonique. Le nom « Pair », inventé par Géo-Char-les pour identifier deux personnages principaux de son œuvre théâtrale
primée en 1924 contient, comme pour « Guermantes » de Proust, plusieurs primitifs. Il a effectivement en lui toujours plusieurs sens
simultanés : ce qui est égal, la personne semblable quant à la fonction
et/ou la situation sociale, le rapport de deux monnaies et même, associé
à la préposition au, l’action d’échange d’un travail contre le logement et
la nourriture. Ainsi Roland Barthes explique que le Nom propre renvoie
à des sèmes différents. Malgré une écriture du mot inamovible, chaque
sème fait appel à des images qui sont, en réalité, de purs signifiés.
L’exemple du Nom propre « Pair » utilisé par l’écrivain Géo-Charles est
particulièrement parlant. Si les images sémiques relatives au Nom du
couple « Pair » des Jeux Olympiques (1924) renvoie à une épaisseur profonde, il va sans dire que les homonymies multiples auxquelles se rattache ce Nom propre en accentuent encore considérablement la richesse
sémantique. Il y a effectivement trois homonymes classiques : paire,
père, pers auxquels il faut ajouter les différentes formes du verbe perdre. C’est donc sans surprise que le choix de Géo-Charles du Nom propre « Pair » s’accorde remarquablement avec les traits de caractères de
ces deux personnages importants de la pièce de théâtre de plein air intitulée Jeux Olympiques. Les sens homonymiques multiples complètent et
enrichissent le Nom propre en lui accordant des indices sémiques utiles
à une appréhension et à une localisation générale des personnages dans
la scène théâtrale. Ils sont incontestablement des images sémiques informatives.
Ainsi, l’homonyme du Nom propre « Pair » rappelle à chaque
intervention de Jacques ou Henriette Pair la présence d’un couple (une
paire) d’amis du champion investi dans le domaine des pratiques physiques. Le mari est le directeur de la salle d’éducation physique dans
laquelle sa femme enseigne la gymnastique et la danse. Le premier est
logiquement entouré des valeurs visibles, combattantes et décisionnelles, tandis que son épouse, danseuse proche du héros sportif, est dotée
de l’esthétisme et de la sensibilité caractéristiques de la féminité. La
parité du couple s’exprime donc dans une harmonie incontestablement
travaillée par l’auteur.
Une autre homonymie significative qui doit être associée à Jacques
Pair est le lien paternel qui attache le héros Jean Royer, champion de
France de boxe amateur (poids moyen), à son manager « rusé » (Géo-Charles, 1925 : 20) qui l’entraîne, le conseille, le choie, l’entoure de sa
science du combat et de son affection. L’analogie entre Jacques Pair et
François Descamps, l’entraîneur de Georges Carpentier, est frappante.
L’un comme l’autre sont d’excellents gymnastes, investis dans le
domaine des pratiques physiques et de la boxe. La description que fait
Georges Carpentier de son mentor pourrait parfaitement compléter
celle dressée par Géo-Charles dans
Jeux Olympiques. «
Homme de manière
et d’allure » (Carpentier, 1921), le professeur Descamps est entouré
«
d’une sorte d’auréole de mystère » (Carpentier, 1921). Georges Carpentier
le considère un peu comme un magicien, un homme isolé capable de
miracles dans un pays où la mine accapare tout. Il le dit d’ailleurs
significativement : «
Tout chez lui : son ardeur de prophète, sa voix rude mais
prenante, son intense conviction, ses petits yeux pétillants et malins, m’avaient
attiré » (Carpentier, 1921). Et lorsque ce dirigeant d’une petite salle de
boxe et de gymnastique de Lens jette son dévolu sur le jeune Carpentier,
la cause est entendue. Ils feront leur chemin de concert (pour ne pas dire
de pair), l’un devenant champion du monde de boxe et l’autre son manager et un industriel responsable d’une importante entreprise, à la fois
généreux et dur en affaires
[(22)]. Le temps des acrobaties et des spectacles
hétéroclites dans les petits bourgs du Nord est alors définitivement
aboli. Il reste pourtant de cette période difficile où les subsides versés
par les élèves étaient insuffisants pour assurer des revenus décents à
François Descamps une complicité forte et une admiration mutuelle
inaltérable entre l’entraîneur et son pupille (Carpentier, 1921), comme le
premier se plaisait à nommer Georges Carpentier. De plus, le Nom propre du manager de Jean Royer, Jacques Pair, évoque, inconsciemment
sans doute, la présence du père au côté du champion et, plus encore, son
soutien total. Une autre preuve qui confirme cette interprétation est
donnée par l’évocation, à plusieurs reprises(Géo-Charles, 1925 : 26-27),
de la mère du champion de boxe Jean Royer qui est malade tandis qu’il
n’est jamais fait allusion à son père dans l’ensemble du texte.
Un troisième homonyme : « pers », plus coloré et surtout plus littéraire, évoque diverses couleurs où le bleu domine. Si Géo-Charles
n’associe aucune couleur particulière au manager Jacques Pair à l’exception d’un chandail gris, qui pourrait d’ailleurs aisément révéler des
nuances bleutées, moulé sur son buste droit, en revanche il « dépose »
Henriette Pair au centre d’un décor métaphorique dominé par les tons
bleus. Simple exemple significatif, cette réplique à Jean Royer : « O mon
ami, ai-je été trop sirène parisienne sur votre plage bretonne et jolie bulle, ballon
trop coquet, dans votre ciel du Nord ? » (Géo-Charles, 1925 : 32) qui finalement met remarquablement en adéquation l’homonyme pers avec le
nom propre d’Henriette.
Enfin, hautement éloquente est l’analyse qui peut-être produite à
partir des affinités évocatrices liées à l’armature sémique qui renvoie
aux différentes formes du verbe perdre. Il plane donc, à chaque apparition des époux Pair ou même à la seule évocation de leur nom, la délicate issue du combat. Jean Royer, le boxeur français, va-t-il perdre ?
Faut-il dissocier la défaite du champion sportif de celle de l’homme,
«
agent de publicité et poète », description de Jean Royer par Géo-Charles
qui n’est pas sans rappeler que l’écrivain gagne alors sa vie comme courtier de publicité à la recherche de clients pour Didot-Bottin et pour la
Foire de Paris (Bourgeois, 1985) en plus de sa production littéraire
comme un simple mécanisme de projection de l’auteur sur son héros ?
Les différentes conjugaisons du verbe perdre au singulier présent semblent aller dans ce sens. Qui perd ? Le champion, lui seul ? Son manager
et ami ? L’épouse de son manager qui est aussi sa muse et son amie ? La
question est délicate et posée comme une problématique récurrente à
chaque apparition de l’un de ces deux personnages. Elle reflète merveilleusement le trouble qui a suivi la défaite de Carpentier en France.
Mal accepté, l’échec du champion français semble être aussi celui de
tous les boxeurs mais aussi de tous les sportifs et de tous les spectateurs
français qui le soutenaient. Il ressurgit de manière latente à chaque
entrée en scène de l’un des deux époux du couple Pair. D’ailleurs, le
sème associe indubitablement le « je », le « tu » et le « il ». De plus, si
l’image sémique homonymique est particulièrement vaste et ne laisse
pas à première vue la possibilité d’identifier le ou les perdants, elle ne
permet pas plus de déterminer précisément ce que les protagonistes ont
à perdre. La question reste en suspens comme une réflexion fondamentale relative à l’acte sportif. Que mettent en jeu les sportifs et leur
entourage ? Qu’ont-ils à perdre au-delà d’une victoire ou d’un simple
titre, au-delà de la reconnaissance et de l’honneur ? Qu’en est-il de la
sociabilité et de l’amitié ? Ce pourrait être la question fondamentale
posée par Géo-Charles dans sa pièce. Il va de soi que les questions
esquissées évoquent une réflexion qui déborde largement la seule problématique de la victoire en boxe ou dans le domaine du sport d’une
manière générale. En effet, la pièce créée par Géo-Charles fait trop allusion à la rencontre Carpentier-Dempsey pour évacuer définitivement
les enjeux identitaires qui l’accompagnent. Le succès du combat révèle
l’ascension du sentiment national qui naît dans les années 20 aux États-Unis. Tandis que les U.S.A. se prêtent à rêver en leur supériorité face à
une société lointaine toujours admirée pour son histoire, la France
espère en la victoire de Carpentier comme «
une sorte de revanche de
l’Europe sur la jeune Amérique qui l’a supplantée dans tous les domaines de
l’activité physique »
[(23)] et plus encore. Le combat contre Dempsey est tout
un symbole. Il reflète une volonté de résister à la pénétration des mœurs
étrangères et, plus encore, à l’immoralité du Nouveau Monde comme le
souligne André Rauch. Ainsi, la presse s’empare de cette logique identitaire pour mieux encore cristalliser l’enthousiasme des foules. C’est de
la sorte qu’elle accuse bientôt Jack Dempsey de s’être embusqué pendant la Première Guerre mondiale tandis que d’autres laissaient leur vie
au fond d’une tranchée boueuse ou se battaient vaillamment, à l’image
de l’aviateur Carpentier ou du coureur Jean Bouin qui y a laissé sa vie.
L’un fait figure de poltron alors que l’autre incarne le héros de Verdun.
Plus encore, le divorce de Jack Dempsey et son remariage s’opposent au
modèle de moralité que représente Georges Carpentier «
attaché aux
valeurs d’une France toujours fidèle aux alliances paysannes ou bourgeoises… » (Rauch, 1992 : 134). Finalement, ce championnat du monde
professionnel toutes catégories doit révéler, à travers les deux pugilistes
mis en compétition, qui, du Vieux Continent ou du Nouveau Monde,
sortira vainqueur. L’enjeu est de taille et enflamme d’autant plus les
foules qu’il est inégal. En effet, même s’ils sont tous les deux champions
du monde, Georges Carpentier et Jack Dempsey ne boxent pas dans la
même catégorie de poids. Dès lors, c’est «
David contre Goliath » comme
se plaisent à l’annoncer les journaux (Le Miroir des sports, Jeudi 23 juin
1921 : 389). L’américain domine le français physiquement d’une hauteur
de tête, de près de huit kilogrammes et son allonge est supérieure de 20
centimètres. De telles circonstances déchaînent alors logiquement l’imaginaire. On se plaît à opposer au comportement assassin et bestial de
Dempsey la boxe de Carpentier pleine d’esprit et de subtilité. Tandis
que le français est adulé pour son sourire doux, sa beauté, son
intelligence ; Dempsey est «
le tigre, le lion, la bête féroce, le cyclone, la tornade humaine, c’est l’homme qui combattra en américain, l’irrésistible » (Le
Miroir des sports, Jeudi 23 juin 1921 : 389). Même si, comme nous
l’avons déjà dit, l’œuvre de Géo-Charles ne doit pas être interprétée
autour de ce registre propre aux enjeux identitaires ou nationalistes, il
n’en demeure pas moins que l’auteur est automatiquement influencé
par un tel climat, à la fois fort et unanime, qui imprègne chaque français
dans sa profondeur la plus intime. Géo-Charles n’est pas exempt de ce
processus général. Chaque apparition de Jacques ou Henriette Pair rappelle, par homonymie, la défaite de Carpentier, preuve inconsciente de
la douleur collective qui a marqué les esprits français et peut-être même
européens du début des années 20 et qui s’estompera avec le temps à la
manière de la déclaration de Géo-Charles à propos de sa pièce radiodiffusée primée aux J.O. de 1924 affirmant, quelques années plus tard, qu’il
n’écrirait plus la même chose.
Pour revenir à une interprétation des motivations culturelles plus
globales, surtout moins analytiques, de l’invention romanesque des
Noms propres, il ne faudrait pas oublier que bien des Noms présentent
une « plausibilité culturelle ». Comme le montre Roland Barthes à travers l’œuvre proustienne, des Noms propres tels que Laumes, Argencourt, Villeparisis, Combray ou Doncières sont créés pour mettre en avant
la « francité » et « leur véritable signifié est : France » (Barthes, 1972 : 127).
La pièce de théâtre de Géo-Charles n’échappe pas à ce phénomène culturel d’autant plus important qu’elle se situe dans un contexte international à deux niveaux : tant par le déroulement de l’histoire qui se place
autour d’un combat de boxe olympique évoquant la rencontre du siècle
entre Carpentier et Dempsey que par la participation de l’écrivain au
concours olympique de littérature des jeux de 1924 avec cette même
œuvre Jeux Olympiques. Dès lors, les Noms propres du héros sportif
Royer et de son ami d’enfance Lambert présentent une structure phonique et même graphique typiquement française. Ils sont élaborés en conformité avec des Noms et des groupes de lettres attachés spécifiquement
à la toponymie française (Roland Barthes emploie même l’expression
« francienne » qu’il trouve plus précise) (Barthes, 1972 : 127). Chez le
champion de France de boxe amateur Jean Royer comme chez son ami
l’international de Football Association Pierre Lambert, c’est finalement
la culture française qui impose au Nom une motivation naturelle. Les
noms de ces deux champions signifient au moins la nationalité française
qu’ils représentent dignement à chaque compétition à laquelle ils participent et toutes les images qui peuvent s’y associer. Le modèle phonique
utilisé dans la création de ces Noms imite non pas ce qui est dans la
nature mais bien plutôt ce qui traverse l’histoire, « une histoire cependant
si ancienne qu’elle constitue le langage qui est issu en véritable nature, source
de modèles et de raisons » (Barthes, 1972 : 127-128). À travers la consonance parfaitement française du Nom de l’international de Football
Association Lambert, Géo-Charles ne revendiquerait-il pas d’une certaine manière, les origines d’une pratique traditionnelle hexagonale (la
soule) que les britanniques auraient adoptée puis transformée ? Sans
aller jusque-là, il est néanmoins évident que le choix des Noms tels que
Royer ou Lambert indique une appartenance culturelle française qui contraste logiquement avec la phonétique tout à fait anglo-saxone du Nom
propre porté par le champion Olympique et d’Amérique des poids
moyens, Jim Harris. La comparaison avec l’adversaire de Georges Carpentier est encore une fois prononcée. Au-delà même de la similitude
entre la nationalité de Jack Dempsey et celle du personnage créé par
Géo-Charles pour affronter la champion français, s’impose un Nom à la
consonance anglo-saxonne qui forme les deux premières syllabes du
second prénom du boxeur américain, de son « vrai » Nom William Harrison Dempsey. Cette proximité phonétique est trop marquée pour
n’être que le fruit d’un pur hasard et confirme, si l’on en doutait encore,
la référence que constitue le match Carpentier-Dempsey pour l’œuvre
de Géo-Charles. Ainsi, les Noms propres choisis par Géo-Charles dans
sa pièce de théâtre Jeux Olympiques renvoient tout au moins à la nationalité de ceux qui les portent et, plus encore, à tous les indices imagés qui
s’y ajoutent. Ils peuvent même renvoyer à des signifiés plus particuliers,
comme la province d’appartenance (plus en tant que milieu qu’en tant
que région). Tel est le cas du partenaire d’entraînement de Jean Royer,
champion du Nord de la France et professionnel poids lourd, qui se
nomme Van Dal.
Finalement, l’analogie que nous avons étudiée entre la rencontre olympique des poids amateurs opposant Jean Royer à Jim Harris imaginée
par Géo-Charles et le championnat du monde professionnel toutes catégories confrontant Carpentier à Dempsey le samedi 2 juillet 1921
s’arrête là où survient l’épilogue. Les issues de ces deux combats sont
inversées. Tandis que 13 minutes 20 secondes après le début du « match
du siècle » les 90 000 spectateurs présents à Jersey City peuvent saluer
la victoire de Jack Dempsey diffusée et connue dans le monde entier
moins de 10 minutes plus tard, Géo-Charles se fait un point d’honneur
à faire gagner son champion Jean Royer en qui il se reconnaît pleinement. Il concrétise dans son œuvre littéraire l’espérance de tout un peuple et même, plus encore, du Vieux Continent. La pièce de théâtre tient
finalement sa revanche sur la réalité historique, un peu comme si, malgré le K.O. encaissé, Georges Carpentier avait gagné cette rencontre.
N’est-ce pas en fin de compte ce que vont ou voudront retenir les
français ! L’intelligence ne pouvait que triompher devant la bestialité.
De même : le poète devant l’assassin, le courage devant la lâcheté, l’honneur devant l’ignominie, la moralité devant le vice, l’agilité et la souplesse devant la lourdeur et la puissance, l’amateurisme devant le
professionnalisme ; autant de combats dont l’issue est connue collectivement à l’avance. Même si la victoire envisagée par Géo-Charles
s’annonce bien plus sur un mode artistique empreint de modernité, la
proclamation du résultat favorable au français Jean Royer n’oublie pas
l’apothéose poétique compensatrice comme le souci de rétablir publiquement une quelconque justice céleste. Le passage d’un avion « deus
ex-machina » (Géo-Charles, 1925 : 74) rappelle les ballets des aéroplanes
lâchant des fusées blanches pour informer de la victoire de Dempsey
mais, cette fois, comme un hymne à la joie en faveur du boxeur français
chanté en ces termes :
« La nue éclatante comme la pierre bleue des carrières, s’étend
un avion descend, bel oiseau acrobate,
Nous chanterons aussi le dernier visage de la vertu
Que signa le paraphe loyal jusqu’en la mort,
De l’homme qui se tua en écrivant au ciel
Les platanes étagent de beaux firmaments verts ;
Les arbres ressuscitent les atlas légendaires…
Certains systèmes sont unis
D’autres retombent échevelés
Un arbre soutient l’Univers » (Géo-Charles, 1925 : 74).
En définitive, l’étude détaillée des Noms propres choisis par Géo-Charles pour les personnages de son œuvre primée au concours olympique d’art de 1924 a permis de montrer qu’un écrivain se retrouve tout
entier dans le Nom qu’il donne à ses personnages et, peut-être plus
encore, qu’au-delà du géniteur transparaissent les sensibilités et même
les attentes collectives d’une nation et même d’un continent. Ce type
d’analyse utilisant le cadre théorique de Roland Barthes se révèle alors
d’autant plus riche lorsqu’elle est croisée avec une réflexion historique
approfondie : le « combat du siècle » Carpentier-Dempsey du 2 juillet
1921 et les circonstances de son déroulement comparé à la rencontre de
boxe amateur mise en scène par Géo-Charles dans son œuvre
Jeux Olympiques couronnée en 1924. La mise en évidence de la cohérence entre le
travail artistique d’un écrivain et les conditions de l’émergence de l’un
des plus grands événements sportifs du siècle autour du thème de la
modernité nous a mieux permis d’appréhender les mentalités et les sensibilités de l’immédiate après-guerre. Ainsi, toute l’Europe voit exploser
à cette période l’engouement des foules pour le sport-spectacle. Plusieurs pistes peuvent être envisagées pour comprendre la naissance
d’« événements » tels que le match Carpentier-Dempsey. La première
renverrait à la frénésie de l’oubli après une guerre qui, comme l’ont rappelé récemment Annette Becker et Stéphane Audouin-Rouzeau, avait
été marquée par une violence radicale rompant avec le processus de
civilisation des mœurs entamé depuis plusieurs siècles
[(24)]. La
deuxième, celle de la « brutalisation » des sociétés européennes pendant
la Grande Guerre, poursuivrait cette dernière. Selon son inventeur
Georges Mosse, la guerre aurait brutalisé les belligérants au point de les
rendre plus « brutaux ». Ce processus se traduirait par une insensibilité,
voire une attirance pour le spectacle de la violence, du combat, notamment sportif
[(25)] déjà perceptible au début du XX
e siècle
[(26)]. Toutefois,
George Mosse envisage surtout cette « brutalisation » pour l’Allemagne
de Weimar, le Royaume-Uni et la France,
« pays victorieux où la transition
de la guerre à la paix avait été relativement douce, (ayant pu) maîtriser en partie
ce durcissement » (Mosse, 1999 : 181). La troisième piste complèterait
finalement les deux premières : le match de boxe serait une sorte de fête
patriotique dans laquelle Carpentier défendrait les vertus de la « race »
française. L’originalité de l’étude réalisée et la richesse des interprétations qui se sont ouvertes à nous semblent attester de l’intérêt historique
d’un tel travail. D’autre recherches analogues pourraient être envisagées dans des secteurs d’activités physiques et/ou des époques différents. C’est ainsi que nous pourrions prolonger ces travaux à la fois littéraires et historiques à partir de l’œuvre de M. Bajot
Éloge de la paume
[(27)]
publiée pour la première fois en 1800. Dans ce long poème de 25 pages
plongeant au cœur du début du XIX
e siècle, le docteur Bajot met en
scène tous ses héros à la manière d’un combat homérique effectué au
centre d’un jeu de paume. Dans une note, l’auteur signale que les Noms
des personnages inventés «
se trouvent appropriés au caractère que l’on
donne au joueur qui le porte, et chacun de ces caractères a été puisé dans les
exemples que l’auteur a constamment sous les yeux » (Bajot, 1854 : 178 note
15). Il explique alors le sens des Noms de ses héros tel celui de
Vafrin :
«
Vafer, fin, adroit, rusé » (Bajot, 1854 : 178 note 15). Une analyse sémiologique plus poussée se révèlerait sans doute captivante pour mieux
pénétrer l’univers de la paume au début du siècle des révolutions.
Enfin, pour insister sur l’intérêt d’une réflexion historique à partir
de l’interprétation des Noms propres dans l’œuvre romanesque, nous
avons choisi de nous référer à l’analyse réalisée par Philippe Sollers à
propos du décryptage d’un des multiples Noms adoptés par Casanova
au cours de sa vie. Ainsi, refoulant l’interprétation des casanovistes qui
voient dans
Seingalt l’anagramme de l’érudit danois à qui il adresse en
1797 sa fameuse lettre sur la langue française, nous préférons celle de
Philippe Sollers, plus riche et plus sémiologique, qui se satisfait de la
dilatation sémique du Nom propre telle que nous l’avons envisagée à
partir de la réflexion de Roland Barthes : « Seing,
signe, signature, alt
,
comme altesse, du latin altus
, haut. Je suis de haute et noble signature comme
d’autres sont de haute naissance. Je suis né aussi
, et même plutôt
de l’alphabet,
par un acte libre de mon goût et de ma volonté »
[(28)]. L’homme de lettres se
signant de toute évidence ici comme l’analyse Philippe Sollers. Il va sans
dire que cet exemple, au confins de la bascule entre l’auteur et son héros,
est des plus significatifs. Le Nom propre, qu’il soit inventé pour un personnage de roman ou pour être porté par l’auteur lui-même, dans la littérature, dit beaucoup de chose. Les exemples de quelques écrivains
français renommés par eux-mêmes comme Molière, Voltaire, Céline,
Lautréamont, Nerval, Stendhal etc. l’attestent. Ils montrent finalement
qu’un auteur se reconnaît souvent dans le Nom propre attribué à son ou
ses héros et qu’il «
est tout entier dans le Nom qu’il se donne (même s’il est
identique à celui de son géniteur) » (Sollers, 2000 : 213) comme le dit Philippe Sollers. Dès lors, ne faudrait-il pas ici prolonger notre réflexion sur
l’acte d’écriture qui constitue incontestablement une remise en question
de l’identité de celui qui écrit : «
Écrire, c’est couper
dans la chaîne biologique ou généalogique, acte de liberté, exorbitant, et, pour cette raison, très
surveillé » (Sollers, 2000 : 213). Géo-Charles trouverait-il une nouvelle
naissance grâce à la victoire de son héros : Jean Royer ?
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[(1)]
Maîtres de conférence, Laboratoire des sciences historiques (EA 2273). Université de
Franche Comté. UFR STAPS Besançon — 31, chemin de l’épitaphe — 25000 BESANCON Tel.
(labo) : 03 81 66 67 86. E-mail :
christian. vivier@ univ-fcomte. fr
[(2)]
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[(3)]
Loudcher J.-F., Vivier C. (2000) Les concours Olympiques d’art de la VIII
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e Colloque
international du CESH sur le thème « La littérature et le sport », Madrid (sous presse).
[(4)]
Fleisher N., Andre S. (1977) Les Rois du ring. Paris, Messine ; Green B. (1974) Jack Dempsey, Champion Heavyweight Boxer. New York, Samhar Press et Roberts R. (1979) Jack
Dempsey. The Manassa Mauler, Baton rouge, Louisiana State University.
[(5)]
Cf. chapitre premier de la deuxième partie : « L’autre violence » dans Rauch A. (1992)
Boxe, violence du XX
e siècle. Paris, Aubier : 123-152.
[(6)]
Le Miroir des sports, années 1920,1921,1922, coll. Privée Jean-François Loudcher.
[(7)]
Carpentier G. (1921) Ma vie de boxeur. Amiens, Roger-Léveillard et Carpentier G. (s. d.)
Mon match avec la vie. Paris, Flammarion, s. d., coll. Privée Jean-François Loudcher.
[(8)]
Le Miroir des sports consacre deux fois la Une à la rencontre Carpentier-Dempsey avec
photo à l’appui dans Le Miroir des sports du jeudi 30 juin 1921 et du jeudi 7 juillet 1921.
[(9)]
Pour 1921, Le Miroir des sports porte 14 fois à la Une avec photographies d’accompagnement le cyclisme, 9 fois l’athlétisme, 8 fois le football, 7 fois le rugby et 3 fois la boxe.
Viennent ensuite pour 2 fois le tennis, 2 fois les sports d’hiver, 2 fois les sports nautiques,
une fois l’équitation et une fois le sports automobile.
Cf. Le Miroir des sports, année 1921,
op. cit.
[(10)]
GEO CHARLES (1925) Jeux Olympiques. Paris, Nouvelle Revue Française.
[(11)]
Charreton P. (1985) Les fêtes du corps. Saint-Etienne, CIEREC.
[(12)]
Bourgeois R. (1985) Géo-Charles, un poète de la vie moderne. Echirolles, Edts Galerie-Musée Géo-Charles.
[(13)]
Loudcher J.-F., Vivier C. (2000) Les concours Olympiques d’art de la VIII
e Olympiade
(1924).
[(14)]
La scène de Jersey City est érigée au parc Montgomery sur 250 ares « qui devait contenir
cinquante mille personnes ; deux semaines avant le combat, l’arène a été agrandie de vingt-cinq mille places supplémentaires ; cinquante jours, quatre cents tonnes de matériaux »
selon RAUCH A (1992) : 144.
[(15)]
Cf. Prologue dans GEO-CHARLES (1925) : 10.
[(16)]
Tex Rickard est un self made man né en 1871 qui incarne la réussite de l’Amérique capitaliste comme l’explique RAUCH A. (1992) note 16, chap. I, deuxième partie, pp. 333-334.
[(17)]
Armengaud A., Reinhard M. (1961) Histoire générale de la population mondiale. Paris,
Montchrétien.
[(18)]
Comme le rappellent les ouvrages ou les textes portant sur les affres de la guerre 14-18 :
Celine LF (1932) Voyage au bout de la nuit. Paris, Denoël ou encore Gueno J.-P., Lapluma Y.
(1999) Paroles de poilus : lettres et carnets du front (1914-1918). Paris, Impr. Trèfle communication.
[(19)]
Gounot A., Loudcher J.-F., Vivier C. (2000) La diffusion d’une image idéale de l’Union
soviétique à travers les récits de voyage à thème sportif 1921-1928. op. cit., et Loudcher J.-F.
Vivier C., Gounot A. (2000) L’écrivain Géo-Charles et sa vision du sport à travers ses notes
de voyage en URSS en 1928.
[(20)]
Le Miroir des sports, Jeudi 26 mai 1921, p. 327, coll. Privée Jean-François Loudcher.
[(21)]
Si à l’issue des 12 reprises de trois minutes aucun des deux pugilistes n’a été mis hors de
combat, aucune décision ne pourrait alors être rendue en l’absence volontaire de juges et
Jack Dempsey conserverait alors son titre.
[(22)]
À ce propos, Le journal L’Auto du 29 mai 1920 écrit : « Descamps est avant tout un businessman », cité par Rauch A. (1992) : 139.
[(23)]
Le Miroir des sports, Jeudi 23 juin 1921, p. 388, dans coll. Privée Jean-François Loudcher.
[(24)]
Voir Audouin-Rouzeau S., Becker A. (2000) 14-18, retrouver la guerre. Paris, Gallimard.
[(25)]
Mosse GL (1999) De la Grande Guerre au totalitarisme : la brutalisation des sociétés
européennes. Paris, Hachette : 122. L’ouvrage de George Mosse a largement inspiré le livre
de Stéphane Audouin-Rouzeau et Annette Becker.
[(26)]
Cf. Loudcher J.-F. (1999) La boxe française aurait-elle pu devenir un sport national In :
colloque JORRESCAM, Amiens.
[(27)]
Bajot M. (1854 pour la 4
e édition) Eloge de la paume, et de ses avantages. Paris, Typographie de Firmin Didot Frères. La première édition est publiée en 1800. Dans la seconde édition de 1806, le poème est considérablement augmenté tandis qu’il est précédé d’un discours
sur les avantages de la paume et suivi de notes historiques et littéraires. Une troisième édition paraît en 1824 sans notes ni discours préliminaires. Dans la quatrième édition, l’auteur
réimprime ce qu’il appelle son poème enrichi de ses discours, notes et nouvelles recherches.
[(28)]
Sollers P. (2000) Casanova l’admirable. Paris, Gallimard, Folio : 212.