2004
Science et motricité
Axes de réflexion pour une lecture philosophique du dépassement de soi dans le sport de haut niveau
Isabelle Queval
[1]
La notion de dépassement de soi ne pouvait advenir dans l’univers de pensée antique, marqué par l’idée de finalité naturelle et la représentation d’un monde clos et fini. C’est l’idée
d’une nature comme pourvoyeuse d’ordre et de normes qui prédomine, interdisant à
l’homme l’idée de progrès indéfini. Aussi faut-il attendre les bouleversements scientifiques
des XVIe et XVIIe siècles pour qu’advienne l’ambition de perfectibilité et que l’homme se
pense selon un progrès constant. Une réflexion sur le dépassement de soi révèle ce qui oppose
deux représentations du monde et de l’homme, ainsi que l’affirmation progressive de l’idée
de progrès. Elle conduit à repérer dans le sport de haut niveau l’emblème d’une idéologie du
dépassement de soi qui traverse la société entière. En cela le sport de haut niveau témoigne
de l’ambivalence de l’excellence corporelle et est le révélateur paroxystique des conséquences
du dépassement de soi. Lorsque l’obsession de la performance conduit au surmenage du
champion ; au travers du dopage, lorsqu’il stigmatise un problème général des sociétés occidentales, la consommation addictive à fin de performance ; lorsque, par les techniques médicales accompagnant l’entraînement sportif, il interroge sur l’évolution humaine et le rapport
nature/culture.
Mots-clés :
sport de haut niveau, dépassement de soi, excellence corporelle, santé, dopage, nature humaine.
Data of thinking for a philosophical reading
of self surpassing in high level sport
ABSTRACT
The concept of self surpassing couldn’t befall in the universe of the Antique though, beard
by the idea of natural finality and by representation of a closed world. Idea of a Nature as
provider of order and standards is predominant, forbidding to mankind the Idea of undefined
progress. Therefore, it has to be waited for XVI-XVII centuries scientific upheavals to see
the perfectibility ambition coming up, to have the mankind self thinking as a constant
progress. Reflection about self surpassing revels what opposes two representations of the
World and of the mankind as well as the statement of the progressive idea of Progress. It
drives to repeat in the high level sport the emblem of a self surpassing ideology crossing the
society. In this, high level sport testify, through the corporeal excellency ambivalence as well
as it is aoristic revealer of consequences of self surpassing. When achievement obsession
drives to sportive champion overwork, through doping, when it stigmatizes general problems of occidental Societies, the addictive consumption for achievement finality, when
through medical techniques coming with the sportive training it wonders about mankind
evolution and the relationship nature/culture.
Keywords :
high level sport, self surpassing, corporeal excellency, health, doping, human nature.
Le sport de haut niveau, spécificité sportive du XXe et aujourd’hui du
XXIe siècle, extrapolation d’un processus d’institutionnalisation de la
performance initié au XIXe siècle en rupture avec les pratiques physiques antérieures, s’identifie dans l’exploit et le dépassement de soi.
Ultra médiatisé pour quelques unes de ses disciplines, vecteur économique puissant, il fournit des héros à une société sans nul doute en
quête de modèles identitaires et s’incarne dans le champion à l’instant
paroxystique de la performance sportive. Ce moment d’exception, toujours dramatique, est l’acmé de scénarios à la fois simples et renouvelés.
Les années sportives s’égrènent ainsi au rythme des grands rendez-vous
institués, le sport de haut niveau étant mû par ce mobile premier, qui le
définit et lui donne son crédit : faire toujours mieux, en allant au bout de soi.
Il s’agit de tendre vers un « toujours mieux » de l’exploit humain dont
aucun contour ni limite n’est posé a priori. Ce qui est offert ici, dans la
réitération de sa dramaturgie, est donc bien une incarnation de l’idée de
progrès.
Or ce phénomène interroge le philosophe quand et parce qu’il entre
en résonance avec un aspect marquant de notre société contemporaine,
bien sûr, mais aussi et surtout en ce qu’il traduit l’élection d’un concept :
l’idée de progrès érigée comme une norme, le dépassement de soi visé comme un
modèle d’existence. S’y retrouvent les traits d’une idéologie qui, bien
qu’historiquement parcourue de nombreux avatars, caractérise la
Modernité depuis les Lumières : celle de la croyance en les capacités infinies de la raison et de la technique humaines ; celle du pouvoir de la
liberté et de la construction de l’homme par lui-même. Forts de cette
idéologie, et aujourd’hui dépris des repères collectifs -religieux, entre
autres-, qui menaient à des buts transcendants, l’homme contemporain
investit sur le présent et sur lui-même, quêtant un salut existentiel et une
insertion sociale que semble permettre la performance. Partout, de
l’école à l’entreprise, dans la publicité et au travers du sport de compétition, nous sommes incités à dépasser nos limites, menés sur le chemin
de l’amélioration. La médecine elle-même, aujourd’hui plus que jamais
technicienne de la vie meilleure et de l’allongement de cette vie, alimente le versant scientifique de cette embellie de nos ambitions. Et,
quand des signes d’essoufflement de cette idéologie commencent à se
faire sentir -demande de réduction du temps de travail, aménagement
des rythmes scolaires, prise en compte d’un stress social généralisé-, le
sport de haut niveau, même contesté par d’autres formes ou pratiques
sportives, demeure sans conteste l’illustration de ce culte du dépassement de soi.
Aussi importe-t-il de comprendre ce phénomène à la fois en amont
et en écho des analyses sociologiques qui sont faites du phénomène
sportif, mais en différenciation d’elles de par le point de vue et les
méthodes adoptés, par une perception de l’évolution des concepts, du
basculement des représentations du monde qui s’opère à la convergence de plusieurs champs disciplinaires, — l’astronomie, la physique,
la médecine, les représentations du corps et de l’exercice physique —
que la philosophie interroge ici en contribution à l’histoire des idées.
Comment la pensée des philosophes, portant autant sur une représentation de l’univers que sur les modalités de « l’être-au-monde » de
l’homme, et longtemps conjointe à la conceptualisation des scientifiques, permet d’éclairer les conditions d’avènement d’une idée majeure,
dont les aspects sociétaux ne cessent de se diffuser et de se décliner des
Lumières jusqu’à nous, est ici l’intention de ce travail dont les axes principaux seront les suivants :
• d’une part la mise en évidence de la modernité de l’idée de dépassement de soi au travers d’une analyse des modes d’être et de penser,
dont l’enjeu est de percevoir l’articulation et l’avènement des
concepts ;
• d’autre part, l’hypothèse que le dépassement de soi sportif de haut
niveau est à la fois l’extrapolation d’un processus, sa version exacerbée, et son révélateur dans notre société contemporaine. Ainsi
s’inscrit-il dans un évolutionnisme latent qui consacre l’idée de
progrès ; il en est, en ce sens, un emblème. « Tout », dans le sport de
haut niveau, est orienté vers cet objectif du perfectionnement et du
chiffrage de la performance, et se subsume à ce titre nombre de préoccupations, à commencer par celle de la santé, dont les fins sont
parfois détournées. En retour, le sport de haut niveau est aussi le
point focal des perspectives, la manifestation, ce qui doit permettre
justement l’analyse des conséquences d’un culte du dépassement
de soi. Il pose, de ce fait, des questions quant à la définition de
l’excellence, notamment corporelle, sollicite urgemment une
réflexion sur ce qu’on entend par santé, de même que, au travers du
dopage, il introduit, semble-t-il, aux interrogations les plus contemporaines sur la nature humaine, ses aptitudes et ses limites. Où la
médecine de l’amélioration de l’humain apparaît alors comme l’ultime
frontière, celle qui, avec l’optimisation outrée des performances,
ouvre autant un espace de conquêtes, qu’elle exige, quant au devenir de l’homme, une prise en compte philosophique et morale.
Du point de vue méthodologique, c’est l’angle de l’histoire des
idées que nous adopterons dans la première partie, cherchant à pointer
ce qui, dès le XVIe siècle marque la rupture avec une tradition
antérieure : les conceptions du monde changent et avec elles les représentations de l’homme et de sa praxis. L’idée d’infini occupe les sciences
et permet l’émergence de l’idée de progrès, désormais offerte au nouveau sujet cartésien. Les concepts se modifient et avec eux les valeurs. De
là naît le dépassement de soi, notion portée par l’évolution des savoirs et
des ambitions humaines, catégorie de l’idée de progrès, trouvant
aujourd’hui dans le sport de haut niveau son laboratoire expérimental.
Une approche plus analytique conduira notre seconde partie. Elle
consistera à observer et critiquer selon des champs précis, choisis parmi
le riche matériau phénoménologique de l’expérience sportive pour leur
densité problématique — l’excellence, la santé, le dopage —, la manière
dont cette idéologie du dépassement de soi traverse aujourd’hui le sport
de haut niveau. Les rapports ambivalents de celui-ci avec la préoccupation médicale, avec la présence entêtante du dopage, tendent à suggérer
que ce dernier n’est que l’extrapolation d’un rapport nature/culture
qui, trouvant dans le sport sa version la plus contemporaine, nécessite
d’être nouvellement questionné. Que dire ainsi du dopage, lieu indiqué
du péril et de l’artifice, contre lequel on invoque aujourd’hui les arguments de la santé et de la règle pour tenter d’endiguer un phénomène
massif et peut-être consubstantiel à la culture de l’excès, de la performance extrême ? Sans doute, qu’à l’instar d’une médecine, qui est son
étroit auxiliaire, il est un miroir actuel des interrogations sur la nature
humaine, en ce sens où l’artificialisation toujours croissante de la perfomance surnature l’organisme humain au risque, précisément, de le
dénaturer.
Corps, nature et idée de progrès
À l’articulation de l’Antique et du Moderne, c’est-à-dire à compter du
XVIe siècle, deux représentations du monde et, en l’occurrence, de la
nature s’opposent. Elles traversent les finalités qu’on propose à l’exercice physique et, d’une manière générale, la définition qui peut être donnée de l’excellence corporelle.
Ainsi, le monde grec reposait, quant à l’excellence corporelle, sur
une antinomie apparente. L’athlète héroïque des différents Jeux antiques, tel que l’ont vanté Homère ou Pindare, répond à un projet distinct
de celui qui préside à l’éducation de l’aristocrate, enfant ou citoyen, tel
que Platon ou Aristote le préconisent. Dans le premier cas, et bien que
sa morphologie soit durablement l’objet de louanges, l’athlète est souvent soumis à la brutalité, à l’abêtissement et à la corruption de compétitions mercantiles. Le caractère excessif de sa préparation, et excessivement médicalisé, est repéré par les théoriciens de la santé, Hippocrate
notamment. Dans le second cas, l’éducation corporelle se définit en termes d’équilibre, de mesure, de tempérance. Tout excès y est banni parce
que contraire aux préceptes naturels. Dans les deux cas, cependant, la
vision du corps est élitiste : « l’esprit sain dans un corps sain » qui a fait
florès était, en réalité, réservé aux meilleurs. En outre, un lien fondamental unit conceptuellement athlète et citoyen ordinaire : l’homme de
l’Antiquité ne peut qu’accomplir son potentiel, sa nature, jamais la dépasser, jamais excéder ce que l’ordre du cosmos a prévu pour lui.
Sans doute, nous, Modernes, avons-nous transposé cette antinomie, selon un bouleversement des valeurs qui nous est propre. À l’athlète antique, accomplissant son destin selon sa/la nature, répond le culte
du dépassement de soi et de la performance, incarné dans la quête infinie de records. À un idéal de la santé, enraciné dans une théorisation élitiste de la mesure et du rapport corps/nature, correspond aujourd’hui la
diffusion massive dans le corps social d’une représentation de la santé
comme norme, leitmotiv à la portée de tous. Reste, cependant, et c’est là
le point essentiel de cette différenciation Antique/Moderne, que le lien
ancien dans le respect sans conditions des lois de la nature, qui a caractérisé le monde grec, nous fait à présent défaut. Plus encore, il est mis à
mal par une science moderne qui, notamment sous l’impulsion cartésienne et en développant l’idée de progrès, a fait de l’homme, résolument, la « mesure de toutes choses ».
La représentation antique
Du point de vue philosophique, le monde grec antique fut donc celui de
la mesure, de la proportion, de l’harmonie que toutes choses doivent
avoir avec la nature et, par delà la nature, avec l’ordre des dieux. Cette
représentation est valable pour l’explication astronomique et physique
du monde bien sûr, dans laquelle la nature est étroitement finalisée ; elle
est valable aussi pour l’homme, comptable de ses actions au regard de
principes qui l’englobent tout entier et auxquels il ne saurait déroger
sans se poser, posture impensable au sens strict pour les Grecs, contre
nature. Ainsi l’astronomie propose, à l’exception des Atomistes, un
univers circulaire et clos, dans lequel la terre se situe au centre, et où
prévaut l’idée de fini, comme expression de la limite, du parfait, de
l’achevé. La physique prévoit l’organisation savante des quatre éléments, l’eau, la terre, l’air et le feu, pour composer chaque objet matériel
et lui destiner un lieu dans l’univers, dans l’espace. « Une place pour
chaque chose et chaque chose à sa place », tel pourrait être le leitmotiv
premier de cette physique, notamment aristotélicienne, pour laquelle
« la nature ne fait rien en vain ».
Ainsi, c’est la nature, c’est-à-dire l’ordre cosmique, qui donne la
mesure de ce qui doit être. Prévalent le fini sur l’infini, la limite sur l’illimité, l’achevé sur l’inachevé, l’ordre sur le désordre. On ne peut, de ce point
de vue, imaginer l’homme s’émancipant d’un ordre qui le constitue
comme tout autre élément physique et lui dicte les voies de son excellence, intellectuelle — la contemplation, l’élévation de l’âme —, et corporelle, avec au premier titre la santé. Aussi Aristote définit-il l’arêtê
(excellence) comme une vertu, lui donnant le sens d’une juste mesure et
d’une proportion, « un juste milieu relatif à nous » qui requiert une
« sagesse », ou encore une « médiété ». La praxis ici, les conditions de
l’éthique, épousent donc la représentation physique en privilégiant ces
trois axes-clés : la mesure, l’ordre et la finalité, sachant que la nature
incarne une perfection que l’art humain s’efforce en vain d’égaler.
D’où la définition d’une médecine qui accorde à la nature le rôle
essentiel. Finalisée, celle-ci guide le corps, l’aide à se défendre contre les
maladies, sert de paradigme à l’état souhaitable de l’individu. Hippocrate conçoit la santé comme mesure et proportion convenables, équilibre des humeurs. Elle est une compréhension intelligente, une attention,
une vigilance, à l’égard de ce que la nature nous enseigne et que
l’homme doit suivre au mieux. L’essentiel réside dans cette intelligence
des idiosyncrasies qui permet au médecin de s’adapter à la constitution
particulière de son patient, de prévoir la prévention comme la restauration de la santé et de comprendre que la santé, comme la morale, projette autant qu’elle résulte d’une « juste mesure ». Point d’étonnement,
donc, devant le mépris d’Hippocrate à l’égard des athlètes disproportionnés que les Jeux antiques ont finalement produit, leur constitution
jugée non naturelle. Abêtis par leurs entraînements et par leurs régimes,
ceux-ci sont également médicalisés à l’extrême et cette médicalisation
témoigne de leur fragilité physique, qu’accompagne leur couardise à la
guerre. L’excès est ici stigmatisé, non seulement comme un contresens
scientifique, mais aussi comme une faute morale.
Ainsi n’y a-t-il, dans la philosophie antique, hors de la nature point
de dessein ni de destin pour l’homme. Etre excellent est accomplir un
potentiel, « relatif à chacun » dit Aristote, traçant ainsi la voie de
l’accomplissement personnel. Et l’excellence corporelle n’échappe pas à
cette exigence. Au chronos, temps cyclique définit par son éternité,
« image mobile de l’éternité » pour Platon, « nombre du mouvement
selon l’avant et l’après » pour Aristote, s’oppose le kairos, moment
exceptionnel, instant précis de l’action juste, comparable pour l’archer
au centre de la cible. Aussi n’y a-t-il pour l’individu, dans l’accomplissement de soi, qu’une proportion parfaite, qu’une perfection. Tout est
affaire d’équilibre, de mesure, de prudence morale. Et dans les distinctions savantes d’Hippocrate entre mouvements naturels et mouvements
forcés, dans le dosage précis de l’équilibre des humeurs, comme dans la
prise en compte par Galien des solides, autrement dit les muscles, on lit
l’attention scrupuleuse de la médecine grecque à convaincre l’homme
que son équilibre réside dans une compréhension des préceptes naturels adaptés en une sagesse.
Ce contexte théorique interdit la conception d’un dépassement de
soi comme valeur. Non pas que l’athlète antique ne se soit pas
« dépassé », de fait, dans des compétitions qui suscitent les louanges des
poètes et assurent sa gloire sociale, faisant de lui un héros accédant au
rang de demi-dieu. Et l’arêtê homérique, qui définit, dans un contexte
guerrier, la plus haute excellence à laquelle un homme puisse atteindre,
n’est certes pas la médiété aristotélicienne. Cependant, il faut garder à
l’esprit que cette gloire athlétique n’échappe en rien à ce contexte théorique où prévaut l’ordre cosmique sur l’initiative humaine, où la nature
fixe les limites de l’exploitation des potentiels, sans qu’on puisse, sauf
folie les excéder, c’est-à-dire les dépasser. Aussi l’apparent dépassement
de soi de l’athlète antique, comme du coureur de Marathon, s’inscrit-il
en réalité dans le cadre d’une impossibilité théorique à penser l’arrachement humain à la limite et à l’ordre, et plus encore, l’idée de progrès, et
de progrès à l’infini, comme expression d’une liberté humaine dont la
conceptualisation est encore subsumée à l’explication physique du
monde, et dont l’inventivité se heurte au paradigme naturel.
L’idée que l’homme pourrait œuvrer au dépassement de soi n’a donc
pas de sens dans cette perspective. Car « dépasser quoi » dans un univers fini et circulaire, où cette circularité précisément est le modèle de la
perfection ? Toutes choses ont déjà leur place et leur fonction. Le
« trop » et « l’excès » sont blâmables puisque la nature qui donne l’ordre
exècre les excès. « Dépasser quoi » et « par qui », dans cet espace de pensée où la notion moderne de sujet est absente et où l’homme n’a, pour
toute initiative, que de prendre place finalement dans un ordre cosmologique, dans un Tout, dont il n’a de répit dans sa vie terrestre que de
les avoir compris, vision théorétique, c’est-à-dire contemplative du
monde ? Aussi la contradiction antique se résout-elle là : la grandeur soit,
mais le dépassement de soi, au sens d’un dépassement des limites admises
et de « ses » limites, d’arrachement à soi, à la loi et à l’ordre, de cheminement vers l’inconnu, l’invention de l’homme par soi et de la mesure
par l’homme, non. La vertu est dans l’équilibre et dans la mesure. Elle
est dans la nature. L’excellence de l’homme a cette limite : la nature aura
le dernier mot.
On doit cependant mentionner que cette excellence corporelle n’est
pas sans ambivalence. Car, initiant, mais en d’autres termes, une
réflexion moderne sur le « bien » et le « mieux » que peut tout à la fois
signifier l’excellence, le kairos antique interroge sur le caractère performatif de la sagesse, sur cette vision élitiste — paradoxalement, donc —, de
la juste mesure. Car n’est-on pas, lorsque l’on est « parfaitement
accompli », « parfaitement mesuré », à la manière aristotélicienne par
exemple, lorsque l’on a réussi ce projet de la mesure idéale, déjà exceptionnel finalement ? Cela ne nous situe-t-il pas hors de la norme, hors de
la mesure des autres êtres humains, de par cette perfection ? La notion
d’excellence ne conduit-elle pas à ce constat paradoxal que « lorsqu’on
a tout fait bien », on est déjà dans le « mieux » de l’expérience et de la
moyenne humaine ? Mesure et limite, ou perfectionnement constant ?
Cette interrogation, valable pour l’ensemble du champ pédagogique notamment, est particulièrement sensible dans celui des pratiques
corporelles où l’on sait que se mêlent des finalités diverses et parfois
croisées, celles du sport santé, du sport loisir, du sport de masse et du
sport de compétition, celles de l’éducation physique ou du sport scolaire, avec une certaine difficulté, dans la définition des objectifs et la
délimitation des exercices, à saisir l’équilibre précisément, le juste
équilibre entre le « bien » et le « mieux » ou entre le « bien » et le
« trop ». Qu’est-ce qui délimite l’atteinte d’un équilibre et l’excès d’une
performance ? Qui en juge ? Comment définir une santé qui, sous
l’impulsion de l’évolutionnisme canguilhemien au début du XXe siècle,
s’est peu à peu muée en capacité adaptative et relance le débat sur
l’excès supposé des pratiques de haut niveau ? Dans l’effort sportif, le
« bien » tend aisément au « mieux », serait-ce à dire que le seul projet
d’accomplissement de soi suffit à mener au dépassement de soi, révélant un mode d’être inhérent à toute idée d’excellence ? Au fond, dans
l’élitisme de la parfaite mesure grecque, on trouve déjà ce basculement
vers l’exceptionnelle excellence de qui y parvient. L’équilibre n’est pas
à la portée de tous et y parvenir est en somme en être le champion.
La représentation moderne
Cependant, la complexité inhérente à un concept invite à comprendre
les univers de pensée dans lesquels il se développe. Et, de ce point de
vue, une chose fut de vivre dans une représentation du monde géocentrique, dans laquelle l’homme est contemplatif sur une terre plus ou
moins plate, plus ou moins sphérique selon les théories, immobile et au
centre du monde, comme c’est le cas dans l’Antiquité. Dans ce cas, la
nature est indéniablement une mère-nature. Autre chose est de vivre
dans ce qui deviendra, dès le XVIIe siècle, l’univers mécaniste cartésien
ouvert sur l’infini par l’héliocentrisme copernicien et galiléen. Dans ce
cas, cessant d’être finalisée par l’animisme et le qualitativisme aristotéliciens, cessant d’être la référence indépassable de toute activité
humaine, la nature est réduite à de l’étendue, qu’on va découper, mathématiser, expérimenter, et finalement désacraliser en lui ôtant son âme et
dans un activisme débridé. Dans le premier cas, on conçoit bien que
l’homme ne puisse rien faire contre la nature, ou contre-nature, et que
l’Idée platonicienne par exemple, l’eidos, soit un modèle suprême de la
connaissance et de l’accès au Bien. L’homme a à s’y plier, s’y conformer,
par une ascèse intellectuelle contemplative. Point d’invention de sa part
donc, sauf à déchiffrer ce qu’on attend de lui, selon les règles du cosmos,
des dieux, une destinée, en somme, déjà largement écrite.
Ainsi, avec les représentations du monde qui changent, les pensées
changent. Et aussi les manières d’aborder le monde, le savoir et soi. À
l’aube de la Modernité, aux XVIe et XVIIe siècles, on assiste au transfert
progressif, et en l’occurrence d’essence philosophique, de la source
législative, scientifique, philosophique, religieuse, de la nature vers
l’homme. La réflexion sur l’infini astronomique occupe les savants, de
Nicolas de Cues à Descartes, de Copernic, Galilée à bientôt Newton.
C’est l’écorce du monde clos aristotélicien qui se fend. L’idée d’infini fissure en même temps les certitudes quant à la providence naturelle.
Autrefois pourvoyeuse d’ordre, la nature est à présent convoquée
devant les mathématiciens et physiciens pour être appréhendée comme
un simple mécanisme. « Se rendre comme maîtres et possesseurs de la
nature », tel est le credo cartésien qui marque l’entrée dans la Modernité
scientifique, et place la pensée humaine, comme la technique, en position de conquête. Dépris de son insertion finalisée dans le monde antique, arc-bouté sur l’idée nouvellement possible d’un univers infini qui
rend du coup concevable l’idée de progrès, l’homme devient « mesure
de toutes chose » et s’appuie sur les sciences pour conquérir le monde.
La religion n’échappe pas à ce « désenchantement » de la nature.
Bien au contraire, le christianisme se charge, paradoxalement, de la
désacralisation du sacré. Au rapport originel « d’amitié » avec la nature
des religions païennes, se substitue l’idée d’instrumentalisation de la
nature. Les religions primitives avaient admis l’irréductibilité de la
nature à l’ordre humain et l’incompréhension constitutive, et donc
sacrée de cet ordre, ce qui est une définition du religieux. Elles admettaient le principe d’une dépossession de soi au sens d’un renoncement à
gouverner l’ordre du monde. Les sociétés plus évoluées, marquées par
le christianisme, en personnalisant le divin, en instaurant un dialogue
avec lui, l’ont en quelque sorte relativisé. Aussi peut-on voir dans la
phrase de M. Gauchet, « la montée en puissance est inhérente à la
puissance
[2] », l’expression d’un processus qui qualifie le pouvoir
humain exercé sur la nature et sur l’homme lui-même, dès lors que la
nature s’efface progressivement comme valeur de référence, comme
valeur
indépassable. Dès lors qu’il participe du pouvoir et devient acteur
de l’ordre, dès lors qu’il pense et personnalise le religieux, l’homme se
l’approprie et prépare sa fin. La loi physique se subsume à la mathématisation de la loi, comme à la loi religieuse se substitue l’interprétation de
la loi. C’est la naissance de la
subjectivité et avec elle de
l’invention de soi.
L’homme devient ainsi le sujet, le penseur, la mesure de l’ordre
naturel. En faisant du Cogito la validation première de la vérité, Descartes inaugure, aussi, la Modernité philosophique en initiant une philosophie du sujet. Le siècle des Lumières n’aura que cette définition du
progrès : la raison humaine. L’homme met en scène son propre savoir et
l’ordonnancement du monde. Dans la physique d’Aristote ou de Ptolémée, on pouvait le représenter debout, statique finalement, contemplant
les astres. On peut à présent l’imaginer arpentant à grandes enjambées
cartésiennes ou kantiennes un univers à la merci des mathématiques,
fort d’une « révolution copernicienne » par laquelle l’esprit donne ses
lois aux choses et la volonté transcende la nature. Se dépasser ? Maintenant, oui, puisque, épistémologiquement comme métaphysiquement,
en ouvrant le monde et en instrumentalisant la nature, l’homme
acquiert un pouvoir technicien sur le monde autour de lui, comme sur
lui-même, qui n’a plus de limites a priori. Libéré des réticences anciennes
à l’égard de la destinée humaine, le progrès devient un leitmotiv.
Dès lors, la pensée du corps emboîte le pas à cette embellie intellectuelle et technicienne. Aux XVIe-XVIIe siècles, la naissance de l’individu
s’assortit d’une attention soutenue aux apparences sociales du corps, à
sa rectitude, sans que les exercices physiques proposés n’excèdent beaucoup le champ de l’impératif médical, de la récréation pédagogique ou
du divertissement mondain. Il n’en reste pas moins que, si la prévention
des excès est encore de mise, la peur des maladies et de la difformité
physique, néanmoins l’appropriation par l’homme des finalités de
l’exercice physique s’affermit, anticipant les ambitions futures d’une
construction de soi. Aussi faut-il attendre le XVIIIe siècle pour qu’apparaissent, à proprement parler, les éducations physiques, pour que la démocratisation des mœurs liée aux bouleversements politiques s’accompagnent d’une volonté de parfaire, dès l’enfance, les corps comme les
esprits, donnant ainsi à chacun sa chance d’exceller. Chez Buffon, Mme
de Genlis, Rousseau, entre autres, cette préoccupation pédagogique a
des étais médicaux, la médecine étant partie prenante de cette évolution
de l’idée de progrès. Chez Rousseau encore, comme chez Condorcet, la
perfectibilité de l’homme est placée comme vertu cardinale et suppose un
dépassement de soi toujours possible de ses capacités. Cet humanisme
optimiste se complète, au XIXe siècle, de la caution scientifique qui
accompagne l’essor des sciences humaines et dote chacune des sciences
de nouveaux calculs, de nouvelles statistiques. C’est l’ère de la mesure
— au sens cette fois du calcul — et celle-ci envahit l’espace de la connaissance de l’homme et des sociétés, l’anthropologie, la sociologie,
l’économie, la criminologie en faisant un usage prononcé.
Le XIXe siècle, qui voit à la fois l’essor des gymnastiques et celui du
sport au sens strict, c’est-à-dire moderne, participe alors de plusieurs
élans. La quantification des activités humaines, parfois pour parvenir à
définir un idéal de l’homme-moyenne comme chez Quetelet, repose en
réalité sur la fascination pour l’établissement de normes. Il faut définir
l’homme « normal », au physique comme au moral, sa capacité de travail, sa morphologie, ses aptitudes et s’assurer au passage que l’homme
européen se distingue à son avantage de ses homologues des autres continents. Il faut mesurer pour normer, quantifier pour étalonner la force
humaine. Par là, et de par un processus dialectique qui en posant un
principe appelle aussi son contraire, le XIXe siècle, en mesurant les
aptitudes humaines, est aussi attiré par leur optimisation. L’ordinaire
appelle l’extraordinaire, la moyenne suppose ce qui excède la moyenne.
En réfléchissant sur la force de travail, en exhibant les hommes de foire,
en inventant de multiples appareils de mesure pour mettre en graphique le mouvement humain comme Helmholtz ou Marey, en faisant des
palmarès et des compétitions les actes de naissance du sport moderne,
en entraînant « scientifiquement » les hommes sur le modèle anglais du
« training » des chevaux, le XIXe et le début du XXe siècle attestent d’une
fascination exacerbée pour la performance et la construction scientifique de cette performance. L’impulsion pédagogique qui est à l’origine
celle du sport survient donc dans un contexte scientifique et social où
l’étude du corps et de ses capacités ne cesse de se spécialiser.
Le processus est celui d’un constructivisme toujours plus actif
qu’autorisent les progrès de la science. La médecine est bien sûr emblématique de ce processus, dans la mesure où elle complète, dans la
Modernité, ses finalités premières : à la prévention et à la restauration de
la santé, vocations ancestrales, vient s’ajouter, dès le XVIIIe siècle,
l’ambition de cultiver l’humain, de le parfaire, de s’assurer depuis
l’enfance de ses conditions de vie, de son hygiène, de son développement intellectuel et physique ; aux XXe et XXIe siècles, apparaissent les
conditions d’une modification de l’humain, d’une transformation de son
corps naturel, de naissance, par les prothèses, greffes, modifications
génétiques, qui laissent à penser que le corps humain est à présent, non
plus une entité close et facilement repérable, mais un corps ouvert, qui
pose dès aujourd’hui la question de l’identité humaine.
Aussi observe-t-on que le rapport moderne à la nature s’est inversé.
Celle-ci n’est plus pourvoyeuse d’ordre, mais terrain d’expérimentation. Elle n’est plus la seule source de finalités, mais doit être complétée,
réparée, transformée, dépassée. L’homme moderne est l’homme prométhéen, évoluant dans un no limits de ses actes et ambitions. D’où l’intérêt
du philosophe pour le dépassement de soi sportif, exemplification s’il
en est de ce processus. À la croisée d’un basculement conceptuel historique et philosophique, de convergences disciplinaires, porteur d’une
histoire qui témoigne de la complexité de l’excellence — entre « bien »
et « mieux » —, épousant au plus près les avatars les plus récents de
l’idée de progrès et traversé lui-même par des ambivalences autant
théoriques que pratiques, le sport de haut niveau moderne apparaît
comme l’extrapolation d’un processus, son laboratoire expérimental, en
même temps qu’il en est le révélateur. En lui l’idée de progrès trouve
son incarnation la plus spectaculaire. En lui se partagent les vocations
hygiénistes et pédagogiques, liées historiquement aux pratiques corporelles, et l’attrait sans limites pour la performance et ses excès, dont le
dopage. En lui l’expérimentation scientifique, et médicale en particulier,
trouve un terrain plus que favorable, dans la mesure où rien — notamment des réticences sociales, ou morales — ne semble ici venir contre-carrer l’impératif de performance, c’est-à-dire, finalement, la simplicité
extrême d’un objectif qui en constitue l’essence.
Sport de haut niveau et dépassement de soi
Ce processus d’avènement d’un culte du progrès — le dépassement de
soi étant, en quelque sorte, une « idée en expansion », à compter du
XVIe siècle, comme il y a un « univers en expansion » — introduit à la
compréhension d’un phénomène contemporain dont le sport de haut
niveau est un exemple privilégié. La généalogie retracée permet ici la
meilleure saisie du concept et de son imprégnation. En même temps,
c’est le sport de haut niveau lui-même qui suscite un éclairage sur ce qui
en constitue l’essence, le dépassement de soi et sa modernité. Comprendre
les présupposés d’une idée moderne, c’est aussi comprendre sa portée,
son influence, les liens qu’elle a inévitablement avec d’autres interrogations du moment. Or le sport de haut niveau offre cette possibilité, à la
fois d’une mise en perspective généalogique de l’idée de dépassement
de soi et de la saisie contemporaine de ses implications. C’est à présent
la démarche analytique qui, choisissant trois axes-clés de ce phénomène, doit nous permettre de comprendre ce qui, dans le sport de haut
niveau contemporain, est à la fois représentation et exacerbation d’un
processus, autant qu’ouverture à des questionnements philosophiques
et éthiques. Cette démarche, qui inclura des éléments phénoménologiques et critiques, s’articulera autour de l’ambivalence de la notion
d’excellence — entre « bien » et « mieux » —, de la définition problématique de la santé, lorsqu’elle est, par exemple, confrontée à l’« extrême »
d’une performance et des questions philosophiques que pose le dopage,
au-delà des arguments habituels de la lutte anti-dopage, ceux de la
santé et de la règle malmenées. Mais, au fond, ce que doit faire apparaître cette analyse du dépassement de soi, c’est bien le double intérêt problématique, d’une part d’un rapport mesure/démesure qui traverse toutes
les activités humaines et que le sport extrapole, d’autre part de la définition d’une nature humaine que le sport de haut niveau comme la médecine moderne, par leur obsession de l’optimisation de l’humain, soumettent à de nouveaux questionnements.
La question de l’excellence
De manière incontestable, le sport de haut niveau produit une représentation de l’excellence. Celle-ci se mesure à la réussite d’une trajectoire
sportive, individuelle et collective, à la construction, le plus souvent
linéaire, d’une logique de progrès qui ne se pose pas de limites a priori,
à l’atteinte de résultats et à la constitution de palmarès qui inscrivent le
champion dans l’histoire de sa discipline, en même temps que dans une
gloire présente.
Cependant, ceci appelle d’emblée trois remarques préalables. La
première est qu’une définition de l’excellence, pour autant qu’elle soit
liée à l’exhibition de résultats ainsi qu’à une reconnaissance sociale qui
l’agrée, pose la question, essentiellement d’ordre
existentiel ici, du rapport entre le
subjectif et l’
objectif, chez qui atteint cette excellence. Ou, dit
en d’autres termes, et sans doute parce que le champion sportif incarne
« l’homme heureux » à cet instant très particulier de la victoire ou du
record, on est fondé à s’interroger sur ce lien supposé entre
réussite sportive et
bonheur. Il semble qu’il y ait en effet souvent hiatus entre la performance atteinte, qu’on appellera la
mesure objective de la réussite, et le
maintien d’une insatisfaction qui demeure en apparence, ou la poursuite même de cette quête vers un au-delà indéfinissable, qu’on appellera la
mesure subjective de la réussite. « L’étymologie du mot
performance, dit C. Carrier, en condensant l’exploit et le spectacle, nous
introduit d’emblée sur le fil de l’interface entre, d’un côté le vécu subjectif et qualitatif de l’acteur sportif et, de l’autre, l’appréciation visuelle
apparemment quantitative du système qui l’apprécie
[3] ». Ce qui, d’un
point de vue philosophique, suggère, quant au dépassement de soi
constamment réitéré du sportif de haut niveau, une confusion possible
entre
absolu et
bonheur. D’un côté, l’accès à une
in-dépassable, et d’ailleurs
inhumaine perfection, de l’autre l’appréciation éminemment personnelle
et qualitative du bien-être éprouvé lors des occurrences de la vie, la confusion entre les deux ayant pour cause ou effet possible l’oubli de soi. Ce
qui donne au constat des désillusions sportives, de l’expérience de la
vacuité ou des après carrières sombres de certains champions, à la fois
une dimension profondément humaine et commune — la réussite ne
fait pas le bonheur — et une tonalité existentielle fondamentale pouvant
être mise en parallèle avec d’autres phénomènes sociaux de singularisation par la performance. Il y a, de toute évidence, dans ce dépassement
de soi spécifique et constitutif qui anime le sportif de haut niveau, la traduction d’une quête de sens, d’une quête de transcendance, voire, dans
un autre registre, d’une addiction à la sensation forte, à « cette source
unique de sensations » qu’est le dépassement de soi sportif, que ne comble pas complètement la réussite sportive objectivée dans les résultats.
La seconde et courte remarque concerne l’usage du mot
« performance ». Lorsque C. Carrier signale la performance comme
« exploit » ou lorsque A. Ehrenberg dénonce « le culte de la performance », cette dernière nous est proposée comme signifiant de manière
systématique une logique de progrès et de dépassement de soi dans une
dimension quelque peu exceptionnelle. Rappelons simplement que
l’ancien français parformer ou parformance signifie aussi l’accomplissement, l’achèvement. Et en ce sens, la performance est donc l’établissement d’un résultat, l’effectivité d’une tâche accomplie selon les attentes,
tels les bilans que produisent par exemple les entreprises. Le terme a
également le sens d’une réalisation, d’un acte « performatif » en linguistique. Aussi, dénoncée comme « culte de la performance » ou synonyme
d’exploit, est-elle entendue selon l’une seulement de ses dimensions,
celle qui lie la société contemporaine à la tyrannie du progrès en tous
domaines. Il n’est pas inutile ici de souligner, et ce pour éviter un usage
devenu idéologique du terme, que l’excellence sportive s’inscrit dans ces
deux sens, la production de résultats et l’accomplissement d’exploits, ce
qui contribue, par ailleurs, à l’intérêt de son examen et de l’ambivalence
déjà évoquée, de l’excellence entre « bien » et « mieux ».
La troisième remarque, enfin, porte sur l’interprétation du dépassement de soi sportif comme catégorie de l’idée de progrès, répondant
en cela à une idéologie qui prend sa source dans l’histoire moderne des
idées. Il importe en effet de préciser que, si la logique de l’excès qui préside à la performance de haut niveau entre, la plupart du temps, en
synonymie avec la construction linéaire d’un progrès — auquel cas « se
dépasser » ouvre à l’horizon d’exploits répertoriés et archivés tels que
les produisent les sports « classiques » —, cette synonymie est plus contestable dans le cas des sports « extrêmes » dans lesquels « l’éclate » ou
« la défonce » relèvent d’un temps non linéaire, discontinu. Ces derniers
sports pratiquent un dépassement de soi où l’accès à la sensation peut
être -c’est loin d’être toujours le cas, ne serait-ce que pour des raisons de
sécurité- moins médié par l’architecture rationnelle que constituent les
entraînements, la mesure quantitative de la performance et l’organisation des compétitions dans les sports « classiques ». Le dépassement de
soi est vécu comme un « arrachement à soi » auquel on peut donner une
dimension ordalique. Ici l’immédiat prime le médiat. Le rapport à la
sensation est parfois fusionnel, qui refuse de souscrire à la lente construction mentale et programmée d’une logique de progrès, comme à la
ponctuation chiffrée d’un rythme de compétitions. Il faut là encore
cependant relativiser, l’expérience du ski ou du surf extrêmes, par
exemple, étant sensiblement différente de celle d’un raid préparé à
l’avance et s’étalant sur plusieurs jours, poussant les athlètes au bout de
leurs forces, les deux toutefois se différenciant nettement — tout au
moins dans le rapport au
temps de la performance —, de l’expérience du
nageur ou de coureur à pied liés au rythme de leur progression. Il existe
donc des formes diversifiées de dépassement de soi sportif, y compris
au sein du seul sport dit « de haut niveau », dont certaines pratiques
extrêmes font évidemment partie. Néanmoins, un point commun semble relier ces pratiques, à la fois entre elles et à un phénomène plus généralisé, celui qui consisterait à devoir « sortir de soi » pour « être soi ». Ce
que traduit au fond l’expression : « dépasser ses limites
[4] ».
Ces préalables étant posés, une réflexion sur l’excellence obtenue
par le dépassement de soi sportif ouvre semble-t-il à deux examens
nécessaires. Le premier, et bien que le sport de haut niveau soit ici notre
objet privilégié, consiste à observer que le dépassement de soi est inhérent à bien des pratiques sportives et à questionner la teneur conceptuelle de ce phénomène. Le second, et conséquemment, consiste à interroger, en résonance avec les préceptes antiques, ce que l’on entend par
« excellence » et en quoi le sport de haut niveau produit de l’excellence
et laquelle.
Le sport de haut niveau se caractérise par le dépassement de soi,
c’est indéniable. Cependant, le dépassement de soi ne lui est pas
réservé, c’est là encore un fait. Il y a, de toute évidence, dans le sport
amateur ou de petit niveau, ainsi que dans des pratiques de loisir ou de
détente qui s’inscrivent à la marge de la
définition sportive, l’effectivité
d’un dépassement de soi qui prend des formes souvent plus personnelles qu’objectivées par un résultat. Quel est-il alors ? Suffit-il à se définir
par l’
effort qui permet d’atteindre ses limites et de les « dépasser » ? En
un sens, oui, parce que la notion même d’effort, axe de l’exercice physique, suppose de manière extrêmement générale un dépassement de
l’actuel, de l’admis, de l’habituel et du connu, un travail sur soi,
d’ailleurs paradoxalement associé, dans l’entraînement du sportif, à une
répétition de l’habituel et du connu (afin de réduire précisément la
« glorieuse incertitude » du sport, et son stress !). En même temps, on
sait bien qu’il y a de nombreuses pratiques physiques ne se réclamant
pas, tout au moins pas à titre premier de cette notion d’
effort. Bien des
pratiques corporelles revendiquent la santé, le bien-être, la détente, le
loisir et dénient l’idée même de performance, voire d’effort ou
« d’arrachement à soi ». Par ailleurs, si l’on suit la démonstration d’A.
Loret
[5], les sports « fun » eux-mêmes se posent en marge de cette apparentement classique à l’
effort comme signe distinctif de la pratique sportive.
Néanmoins, le dépassement de soi est embusqué dans nombre de
pratiques « sportives », y compris parfois dans celles qui le dénient, tantôt comme la quête chiffrée d’un progrès accompli, tantôt comme la
prise d’un risque, tantôt comme une quête de sensations. Il traduit toujours un rapport à l’expérimentation de soi, à un temps intime qu’on parcourt, à ce que Sartre appelle un projet, c’est-à-dire en fait un pro-jet, une
sortie de soi vers un soi inconnu, procurant semble-t-il une forte réassurance identitaire, et que le sport matérialise par une réalisation physique, technique et intellectuelle au travers de l’effort. Lié au temps d’une
réalisation, parfois programmée et extrêmement rationnelle, parfois ressortissant davantage de l’immédiate fusion avec la sensation, le dépassement de soi est toujours, aussi, ce que Sartre encore appelle un moment
ek-statique, c’est-à-dire (on y revient) une transcendance propre au sujet
qui l’accomplit. Ce qui ramène, en ce sens, à une dimension subjective
de l’excellence sportive atteinte au travers du dépassement de soi. Ce
qui permet aussi, dès lors, de poser corrélativement la question de la
définition de cette excellence atteinte : « bien » ou « mieux », « équilibre » ou « déséquilibre » de l’excès d’une performance exceptionnelle ?
Car si le sport de haut niveau, et c’est le second point, se caractérise
par l’exploit, il se définit également par l’excès. Et, en effet, tout semble
« excessif » aujourd’hui dans le sport de haut niveau : le niveau des performances atteint, la dramatisation du spectacle, les enjeux financiers, le
nombre de spectateurs potentiellement concernés par des compétitions
comme les Jeux Olympiques ou la Coupe du Monde de football.
[6] Le
sport de haut niveau se caractérise par une pratique de la compétition
intensive et souvent professionnelle, cette compétition impliquant, de
par la recherche de la performance (record, victoire), la mise en œuvre
de moyens physiques, psychologiques, techniques et financiers optimaux de la part de l’athlète et de son entourage. Ainsi, le dépassement
de soi qui consiste à viser quotidiennement, à l’entraînement comme en
compétition, le dépassement de ses propres limites actuelles ou la domination d’autrui par une exacerbation de qualités personnelles, est-il la
condition de possibilité de la réussite sportive, réduite en l’occurrence à
cette formule : « faire mieux ».
Ceci amène cependant à une première objection très simple : d’où
se situe-t-on pour affirmer, et par rapport à quels critères, que le sport
de haut niveau évolue dans l’excès ? Puisque après tout des champions
s’y épanouissent et donnent pour certains, parfois de manière éphé-mère, une représentation idéale de la forme, de la jeunesse et de la
beauté, comment évaluer de telles pratiques ? Si la réponse peut être
quantitative — nombre d’heures d’entraînement chez des sujets jeunes,
densité du rythme des compétitions, précocité des sélections et spécialisation excessive —, ou statistique — pourcentage de sportifs de haut
niveau blessés de manière plus ou moins chronique, espérance de vie
écourtée dans certains sports, conduites addictives intra ou post carrières, difficultés de la réinsertion sociale —, elle est aussi évidemment
subjective, et au fond philosophique. Elle implique de définir ce que l’on
entend par « excès ». Elle oblige à constater que cette valeur est inégale
en fonction des sportifs concernés. Elle interroge sur les définitions de
l’excellence et notamment sur la synonymie entre « exception » et
« excès » ou entre « record » et « excès ». Elle met en scène enfin un rapport nature/culture également convoqué sur la question de la santé.
Sur le premier point, définir l’excès, c’est définir le « trop ». Compte
tenu des critères du sport de haut niveau, il semble que cette notion soit
le plus souvent empirique, à savoir que le « trop » apparaît quand il y a
rupture, ou qu’on anticipe par connaissance ou expérience cette rupture. Il s’agit ici d’une notion évidemment très générale qui renvoie
immédiatement à la capacité de travail d’un individu donné, à sa capacité « d’encaissement » de rythmes d’entraînement et de compétitions
auxquels on va le soumettre. Aussi peut-on convenir que l’excès survient lorsque les quantités d’entraînement génèrent une fatigue excessive chez un individu
[7], des blessures, des déséquilibres psychologiques ou compromettent avec une forte probabilité son avenir physique
et son espérance de vie.
Encore faut-il reconnaître les aptitudes très différentes d’un individu à l’autre, les idiosyncrasies, et les capacités d’adaptation à l’effort et
à la vie de champion. Cependant, ce critère ne peut suffire à relativiser
jusqu’à le dissoudre d’ailleurs, l’argument de l’excès adressé au sport de
haut niveau. Car il va de soi, et nous retrouverons cet argument en examinant la question de la santé, que ce n’est pas parce qu’un individu
survit à ce qui lui est imposé que ceci doit apparaître comme une norme
ou ne pas alerter précisément sur ses risques. Ou, pour dire les choses
plus brutalement, ce n’est pas parce que le sport de haut niveau « ne tue
pas à tout coup » qu’il n’en est pas moins une pratique de l’excès et, à ce
titre, une mise en risque des sportifs concernés. Dire le contraire serait
avaliser le fait que puisque des sportifs de haut niveau s’épanouissent
dans leur activité, celle-ci ne doit pas faire l’objet de mises en garde contre l’excès. Là encore, deux remarques : d’une part, il n’est évidemment
pas question de « moraliser » l’excès en le désignant comme pratique
condamnable, mais seulement de définir le type d’excellence que produit le sport de haut niveau ; d’autre part, on peut très bien concevoir
qu’un individu s’épanouisse dans l’excès, et trouve, si l’on peut dire un
équilibre dans le « déséquilibre », ce qui est le cas, semble-t-il, de beaucoup de champions. Ou encore, valider l’excès sous prétexte qu’on s’y
épanouit n’est pas être aveugle à ses conséquences possibles.
Ce qui conduit naturellement à s’interroger sur la définition possible d’une excellence corporelle au travers du sport de haut niveau. Au
vu de ce qu’on vient de dire, il semble qu’ici la démesure s’oppose à ce
qu’on a dit plus haut être la mesure grecque. Le « trop » s’oppose à la
juste mesure, comme le déséquilibre à l’équilibre, l’illimité à la limite, et
donc le « mieux » au « bien ». Qu’est ce qu’être « excellent : est-ce
accomplir le « bien », le « juste bien » d’une mesure ou d’une moyenne,
(mais les deux sont-ils équivalents ?) sous le signe de la tempérance ?
Est-ce toujours viser le mieux pour parvenir à l’optimisation maximale
de ses capacités, voire à leur dépassement ? Ces questions qui opposent,
intrinsèquement, deux représentations du monde et de l’homme, mais
aussi de l’éducation, se complexifient si l’on tient compte du fait, d’une
part qu’il est sans doute possible de trouver un « mieux être » dans la
tempérance et non pas systématiquement dans l’excès, d’autre part que
l’équilibre, procédant du kairos pour les Grecs n’est pas forcément un
état stable auquel on opposerait le déséquilibre, mais un état qui se travaille et s’entretient. Autrement dit, les oppositions entre le « bien » et le
« mieux », l’« équilibre » et le « déséquilibre », ou encore la « santé » et
la « performance » se déclinent et se croisent concernant le sport de haut
niveau. Encore une fois, c’est là encore une sagesse qui est requise pour
cette appréciation, en même temps qu’une perception subjective,
sachant néanmoins, et corrélativement, qu’en ce qui concerne les excès
du sport de haut niveau des dispositifs officiels relevant des instances
sportives elles-mêmes, de l’hygiène publique ou du droit du travail
pour les enfants, par exemple, sont requis pour délimiter de manière
objectivée, sinon objective, la prévention des excès.
Ces interrogations sur la nature de l’excellence obtenue par le
dépassement de soi pratiqué dans le sport de haut niveau condense, on
s’en rend compte, un ensemble d’interrogations portant sur les finalités
du sport, et, plus largement encore sur les finalités de l’exercice physique en général, et ce depuis l’Antiquité. L’éducation, la santé, l’optimisation des performances humaines, sont des thèmes récurrents.
L’opposition qui a pu animer les théoriciens et les acteurs concernés,
notamment dans la seconde partie du XXe siècle, entre éducation physique
et sport, est une illustration de ce croisement de finalités liées ancestralement aux pratiques corporelles : éduquer et/ou parfaire, prévenir les
excès et/ou optimiser, trouver l’équilibre, mais aussi faire « de son
mieux ». Il semble que le sport soit un champ d’exemplification particulièrement significatif de cette opposition paradigmatique entre la
recherche d’équilibre et le risque d’un déséquilibre, que le sport de haut
compétition porte aujourd’hui à son acmé en lien avec la question de la
santé et celle du dopage.
La question de la santé
Santé et sport de haut niveau
La formule selon laquelle « le sport, c’est la santé » est aujourd’hui mise
à mal, si l’on s’en réfère au sport de haut niveau et pour autant qu’on
fasse du sport de haut niveau une représentation emblématique du
sport en général, ce qui n’est pas nécessairement justifié compte tenu
des critères très spécifiques définissant le sport de haut niveau comme
une sphère à part, un système. Pas un jour sans que la presse spécialisée
ou autre ne relate les blessures des sportifs, les interruptions de carrière,
parfois les décès prématurés, les affaires de dopage et, d’une manière
générale, la suspicion portant, d’une part sur les conditions de la performance, d’autre part sur ses effets à plus ou moins long terme sur la santé
des sportifs. De nombreux colloques inscrivent, par ailleurs, ouvertement ou en filigrane, ce thème à leur programme : comment concilier la
performance extrême et le maintien de la santé des sportifs de haut
niveau de tous âges.
Ce constat, assorti évidemment de toutes les études, enquêtes, statistiques, prévisions et mises en garde faites sur ce thème, suscite deux
remarques :
- la première invite à la vigilance quant à une volonté de pureté
[8] qui
touche aujourd’hui diverses sphères de notre société, la justice, la
politique, le monde des affaires entre autres, et qui, dans une
intention moralisatrice un peu schématique mais non dénuée
d’intentions normalisantes, voire pénalisantes, conclurait un peu
vite à la « gangrène » du sport de haut niveau, notamment par le
dopage, que résume cette expression lapidaire : « tous dopés, tous
pourris ». Or les sportifs de haut niveau ne sont évidemment ni
tous malades, ni tous dopés. Néanmoins, suffisamment d’éléments,
de faits, certains connus du grand public, d’autres moins, concourent à la justification d’une mise en alerte quant à la santé du
sportif de haut niveau : la performance extrême, de toute évidence,
épuise à plus ou moins long terme l’organisme et sollicite de
manière là encore extrême toutes les fonctions du corps humain,
avec les conséquences de ruptures qu’on peut imaginer. Et
- P. Yonnet a sans doute raison lorsqu’il avance que « les vrais risques
du sport de haut niveau, avant le dopage, c’est le sport de haut niveau luimême
[9] ».
- Ce qui amène, et c’est le second point, à l’épineuse question de la
définition de la santé. Car, si l’on s’accorde, de manière encore relativement empirique, pour reconnaître que le sport de haut niveau
présente des risques pour la santé, encore faut-il s’entendre sur ce
qu’est la « santé ». Cette définition pose problème. Définie comme
la mesure grecque, la sagesse hippocratique d’une relation avec la
nature, assimilée au sens accru de la limite, il va de soi que la santé
s’oppose frontalement aux excès constatés du sport de haut niveau,
comme pratique familière du dépassement des limites. Avec toujours
cette réserve que l’appréciation singulière de la constitution de chacun, déjà et y compris dans la tradition grecque, suppose une
médecine adaptée aux idiosyncrasies et une définition de la santé
en conséquence. Définie comme le « silence des organes » dont
parle Leriche et qu’étudie Canguilhem dans Le normal et le pathologique
[10], elle semble encore difficilement compatible avec une pratique sportive où le travail aigu sur la « sensation », justement,
implique souvent en retour une conscience permanente du muscle
qui fait mal, des articulations, des courbatures etc. On peut alors
être légitimement tenté de voir, dans la définition canguilhemienne
de la santé comme capacité adaptative, comme normativité qui fixe à
la nature ses critères et les fait donc évoluer, plutôt que de les attendre d’elle et de « figer » la définition de la santé, une réponse possible aux questions posées par la pratique « hors normes » du sport
de haut niveau. Entendue comme « capacité d’élargissement des
latitudes fonctionnelles de l’homme », la santé serait alors cette
capacité, proprement humaine, de surmonter épreuves, douleurs
et dangers, dans des situations où l’on risque précisément de la
compromettre et que le champion sportif illustre à merveille. Elle
permettrait de comprendre que nombre d’athlètes de haut niveau,
malgré ce statut, demeurent en « bonne santé ».
Cette conception pose toutefois, dans l’évolutionnisme optimiste
qui s’y exprime, la question philosophique du rapport nature/culture
telle qu’elle se pose dans l’examen du dopage. En effet, si toute pratique
extrême est susceptible de relever de cette « normativité » intrinsèque
qui « en apprend », en quelque sorte, à la nature, en ce sens la question
de la limite entre le « bien » et le « trop » n’est pas résolue. Car si tout ce
qui se pratique est validé par le fait qu’on y survit, si le sportif exprime
la « forme » dans une activité surintensive et qu’il en tire un bénéfice
ponctuel, est-ce pour autant que ceci doit définir la santé, ou tout au
moins justifier qu’on assimile encore le sport à la santé ? N’est-ce pas là
légitimer a priori tout excès potentiel et toute expérience de dépassement
de soi avec les moyens employés pour ce faire ? Sur quel motif interdira-t-on le dopage, s’il s’avérait un jour qu’il ne soit plus nuisible à la santé ?
Avec quels arguments préviendra-t-on l’excès chez les plus jeunes ?
Comme on le voit, l’élasticité du concept de santé ne facilite pas sa
caractérisation dans le cas du dépassement de soi sportif. D’un côté, la longue liste des faits et des dangers liés au sport de haut niveau et confirmant
l’effet de nuisance à la santé. De l’autre, les critères d’appréciation subjective, idiosyncrasique, la part d’évolution et de progrès aussi liée à l’humain
et concernant son adaptation à ses conditions de vie. Et ce constat, du concours
nécessaire de plusieurs champs disciplinaires, philosophie, médecine,
sociologie, anthropologie, psychologie, notamment, pour garantir le maintien de la santé des sportifs et les conditions de sa prévention.
Médecine du sport ?
Encore faut-il qu’on s’accorde, cette fois, sur ce qu’on entend par médecine du sport. Car celle-ci est au cœur des interrogations sur l’amélioration de l’humain, notamment en matière de dopage. Les réflexions sur
la santé, la diététique, l’anatomie, la physiologie, le développement
musculaire, la psychologie, la pharmacologie, habitent le sport. La performance est une valeur extrêmement aléatoire à laquelle la médecine
apporte depuis longtemps son concours. Aussi se conçoit donc une
médecine du sport, dont la finalité est de réparer, autant que de prévoir,
la blessure sportive. Demi paradoxe, sans doute, qu’exprime la nécessité
de pallier aux effets de cela même qui aurait du soigner.
Cependant, il n’y a qu’un pas, aujourd’hui franchi, entre une médecine qui pallie aux excès ou aux accidents de la performance sportive et
une médecine qui concourt scientifiquement à la construction et à l’optimisation de cette performance. Il n’y a qu’un pas, que certains ont d’ores
et déjà franchi, de la récupération et du soin, au dopage. Comment,
alors, concevoir l’usage de l’art, ou de
l’artifice médical dans la performance, sans admettre implicitement que le sportif est, en quelque sorte,
poussé au-delà de ses capacités « naturelles », c’est-à-dire qu’il répond
à la logique d’un
dépassement de soi qui n’a plus tout à fait, ou pas seulement, la santé, — dans sa définition d’équilibre et de modération —,
comme objectif ? En outre, dans une collaboration étroite avec une
médecine dont la technicité va croissant, le sport de haut niveau franchit
de plus en plus la frontière ténue qui consiste à recourir de manière systématique et le plus souvent en amont à des produits ordinairement
classés comme médicaments ou à des protocoles de soins détournés de
leur vertu curative
[11].
Certes, le surentraînement suppose un « jeu » autour du point de
rupture. Il s’agit au fond d’un pari sur le corps, devenu objet d’expérimentation. Les enjeux sont ceux d’une carrière sportive plus rapidement
aboutie, plus longue aussi, donc plus lucrative. Ainsi passe-t-on de la
« réparation » à la « préparation ». Et une part des questions éthiques du
sport de haut niveau du futur réside dans ce que la science sera autorisée à anticiper en modifiant préalablement le corps du sportif, ainsi que
dans le rôle d’une médecine installée dans le sport comme en son laboratoire. Outre les convoitises financières et médiatiques qu’elle attire
depuis longtemps, la performance intéresse aujourd’hui les laboratoires
pharmaceutiques qui voient dans le monde sportif, non seulement une
manne financière pour les produits déjà commercialisés comme l’EPO,
mais aussi un marché de cobayes potentiels pour des produits qui ne
sont pas encore commercialisés, et qui ne sont, parfois, même pas encore
expérimentés sur l’homme
[12]. Le sportif est donc instrumentalisé par
les laboratoires qui s’en servent comme cobayes. Cobayes souvent
demandeurs, d’ailleurs, et qui n’hésitent pas à solliciter eux-mêmes les
chercheurs, pour connaître les dernières avancées, par exemple en
matière d’accroissement du volume et de la puissance musculaire.
Sans conteste, la médecine du sport alimente les ambitions les plus
futuristes quand les seules considérations traditionnelles des techniques
d’entraînement ou de l’amélioration des matériaux ne suffisent plus à
produire de l’excellence. Ainsi, G. Dine dénonce-t-il, concernant l’application des biotechnologies au sport, une « industrialisation du vivant »
et J.-P. Escande met-il en garde contre une « surnaturation » de
l’homme à fin de performance. L’intervention sur la cellule, la programmation génétique, sont en ligne de mire. À l’image d’une mécanique de
précision, le sportif de haut niveau fait aujourd’hui l’objet de réglages si
pointus que la définition classique de la santé reste en suspens, balançant entre la nostalgie d’une médecine de la mesure, de toute évidence
reléguée au rang des antiquités, et l’état de fait d’individus expérimentant à leur péril, dans une projection à très court terme, des recherches
médicales et pharmacologiques dont on ne saurait dire qu’avec un
extrême prudence qu’elles constituent des « progrès ».
La question du dopage
La santé et la règle
La question du dopage interroge le philosophe à plusieurs titres, à commencer par les deux arguments qui font l’ossature de la lutte anti-dopage : la santé et la règle. Il n’est bien sûr pas question ici de remettre
en question la nécessité ni la pertinence de cette lutte anti-dopage, mais
plutôt de faire apparaître qu’une lutte anti-dopage qui s’en tient à ces
deux seuls arguments comme horizon du discours est pour une part
impuissante à conceptualiser le phénomène qu’elle combat.
D’abord, on l’a dit, parce qu’indépendamment du dopage, il y a
sans doute déjà beaucoup à faire dans le domaine de la prévention de la
santé des sportifs de haut niveau. Il est peu probable que la pratique du
sport de haut niveau dans des sports à professionnalisation intensive,
détection hyper précoce et calendrier de compétitions démentiel soit un
facteur favorisant du maintien d’une santé préservée à plus ou moins
long terme. Les décès récents du cycliste Salançon ou du footballeur Foe
ont contribué à relancer ce débat. Aussi, lutter contre le dopage au motif
qu’il nuit à la santé, pour pertinent que cela soit, est un peu comme élaguer les branches de l’arbre qui cache la forêt.
La question de la règle est plus complexe et en réfère à plusieurs
champs. D’abord, il faudrait rappeler que la règle est, pour une grande
part, ce qui fonde le sport, ce qui génère la spécificité du sport et que si,
de cette manière, le sport est généré par la règle, il est lui-même producteur de légalité dans la mise en scène de scénarios qui exhibent la règle
comme élément visible et essentiel. D’où un attachement à la règle sportive comme essence même de la pratique et du spectacle sportifs. Soit.
Encore que, rappelle Y. Vargas, « la règle du jeu n’est pas l’équivalent de
la loi. La loi est de nature négative, elle interdit et sanctionne afin de permettre la vie communautaire. Elle n’a aucune force ontologique, elle ne
crée pas la communauté et elle n’annule pas le crime, alors que la règle du
jeu crée le sport et annule tous les actes qui la dérogent. Le non-lieu juridique manifeste l’impuissance de la loi tandis que le hors-jeu sportif
manifeste la toute-puissance de la règle
[13] ». Aussi la règle qui veut qu’on
n’optimise pas ses facultés par des moyens illégaux — le dopage —,
entre-t-elle dans le cadre des autres règles qui régissent le sport et contribue à cette démarcation entre le sport et la vie. Elle tend à préserver des
fonctionnements propres au sport. Elle tend à maintenir le sport dans son
autonomie, ce qui est précisément le propre d’un jeu : avoir
ses règles.
Ceci appelle plusieurs remarques :
- la première consiste à repérer le glissement qui s’opère entre la
règle sportive et la règle sociale et le rôle que la seconde voudrait
faire jouer à la première. Ce sont les analyses sociologiques du phénomène sportif qui fournissent ici à la philosophie ses éléments de
réflexion, insistant notamment sur le mythe sportif, à savoir la prorogation culturelle d’un mythe du sport sain et égalitaire contribuant indéniablement à son succès (cf. Vigarello), ainsi que sur le
rôle de vitrine démocratique qu’on voudrait faire jouer au sport,
quand d’autres éléments de la vie sociale -l’ascenseur social, le suffrage universel, l’État de droit- faillissent quelque peu (cf. Ehrenberg). D’où la déception, pour ne pas dire le rejet et l’offuscation
face aux sportifs dopés, désignés ici briseurs de mythes.
- La seconde remarque concerne l’essence même de la règle sportive.
- Car si existe, de toute évidence, une règle du jeu, concernant le sport
on peut aussi évoquer un jeu avec la règle. Ainsi dit-on habituellement que tricher n’est pas jouer. C’est à voir. Qu’entend-on par
tricherie ? D’abord, une transgression volontaire de la règle.
- « Volontaire », car, sinon, il y a simplement « faute ». Un « en-avant »
en rugby, une main sur le ballon en football, un pied sur la ligne du
couloir en sprint, une bousculade dans un peloton, ne deviennent
- « tricherie » qu’effectués de manière systématique, volontaire, dans
l’intention précise d’en tirer un bénéfice ponctuel et déterminant, si
possible sans se faire prendre. Mais on pourrait dire aussi qu’il y a
tricherie dans l’intention de détourner la règle, d’en faire une interprétation personnelle là où il y a un manque dans la codification, là où
la règle ne prévoit pas tout. Ce qui est, par ailleurs, le propre d’une
règle, comme d’une loi. Or le détournement de la règle sportive ou son
interprétation inédite, pose le problème de ce qui fait la frontière
entre une tricherie et un progrès. Car, en réalité, l’histoire du sport,
de ses techniques, de ses gestes, de ses règles, est aussi l’histoire de
son évolution. Et celle-ci est faite d’aménagements successifs des
règles ou du matériel, inspirés par des attitudes ou des inventions
qui ont pu d’abord paraître comme des tricheries ou, du moins, des
illégalités. Les exemples foisonnent. Chaque période sportive
invente ses techniques de pointe et sa technique gestuelle améliorée. Les vélos, les perches, les chaussures, les skis, les raquettes, les
engins motorisés sont l’objet d’incessantes recherches dont les
innovations bousculent toujours les règles établies. Ainsi, l’histoire
du sport est-elle l’histoire d’innovateurs. Pas de grands champions
sans que des styles particuliers ne s’imposent, des méthodes
d’entraînement, une optimisation du matériel, soumettant à la
réflexion commune la question du permis et du défendu, et donc
celle de l’extension ou de la réforme des règles. Où l’on voit que le
sport, dans sa modernité, est essentiellement technique. Ainsi
s’égrène, scandales d’un jour ou évolution admise, une liste interminable d’innovations techniques qui stimulent l’imagination.
- Aussi ce que l’on observe dans le sport de haut niveau et qui est facteur de progrès est toujours un usage « limite », non seulement du
matériel souvent poussé jusqu’à la « casse », mais aussi de tout ce
qui environne la compétition, à commencer par les règles. Et en ce
sens, l’esprit de jeu qui caractérise le sportif, l’esprit de progrès qui
nourrit son ambition, ne peuvent s’abstraire de cette considération
de la règle et de ce qu’elle permet, jusque dans quelles limites, selon
quelle interprétation. Ainsi, c’est le jeu même qui appelle la tricherie
dans le jeu, dans un rapport quasi dialectique et avec cette frontière,
parfois mouvante, qui s’établit entre ce qui sera accepté durablement et ce qui sera interdit. La notion de règle en sport est donc
moins immuable qu’on ne voudrait parfois le croire. Chaque époque, chaque génération de champions appelle, au contraire, à la
relecture de la règle.
Aussi ne peut-on s’empêcher de penser que la question du dopage
n’échappe pas à cet univers de comportements où le souci obsédant de
la performance et de l’innovation mène à des conduites originales, à des
tentatives pour déroger à l’habitude, pour contourner une règle qui a
des failles ou que l’évolution même du sport rend caduque. Il y a une
inventivité dans le dopage qui, certes, inspire souvent le pitoyable scénario d’un jeu de « gendarmes et de voleurs », mais qui, aussi, dans le
souci constant d’optimiser la performance, de trouver le « truc » inédit,
« pointu », n’est pas étrangère à ce dialogue entre le jeu et la règle. Avec
cette nuance cependant : les progrès techniques protègent l’individu,
quand les médications dopantes le détruisent. Il n’en reste pas moins
qu’il faut être le premier à trouver le produit miracle, à en tirer avantage,
jusqu’au jour où, le secret étant éventé, la question de son interdiction ou
de sa légalisation se pose. C’est ainsi qu’en sport, l’innovation précède
toujours la réglementation. Ce qui ne banalise pas le dopage, mais en
réfute la lecture manichéenne, systématiquement et trop schématiquement morale, ainsi que la confiscation actuelle par le discours du médecin ou celui du législateur. Se doper, c’est aussi « jouer », en pariant sur
l’extensibilité des règles, sur leurs lacunes et leurs limites. En pariant,
aussi, et c’est là qu’il y a tricherie véritable, sur le risque d’être pris.
Aussi l’argument de violation de la règle sportive aujourd’hui
régulièrement invoqué tend-il à faire trop souvent apparaître la règle
comme une frontière immuable, durablement établie pour l’ensemble
des sports et des époques. Or cette option est problématique en matière
de dopage. Le dopage génétique, par exemple, posera sans doute bientôt, si ce n’est déjà fait, la question, d’une part de l’invisibilité du
dopage, d’autre part de son incidence inconnue — peut-être moindre —
sur la santé des athlètes. L’évolution, le progrès, par ailleurs, qui meuvent
l’existence humaine, soumettent à questions le lien de l’homme et du
médicament ou de la prothèse, comme accessoires de l’amélioration technique de l’humanité. Quid alors des arguments de la santé et de la règle,
s’ils n’ont pas été étayés par une réflexion philosophique plus générale
sur l’idéologie du dépassement de soi — impliquant au premier chef la
médecine — et l’incidence sur la nature humaine que cela peut avoir ?
L’idéologie du dépassement de soi
La société dopée
On ne reviendra pas ici sur les analyses d’A. Ehrenberg
[14] faisant état
d’une « société dopée », dopée aux médicaments notamment et autres
drogues légales de la performance sociale, militaire, artistique, scolaire
etc. Le dopage sportif apparaît, dans ce contexte, comme un cas particulier, une exhibition un peu soudaine et spectaculaire d’un phénomène
généralisé qui consiste, encore une fois, à ne pouvoir être soi qu’en étant
« mieux que soi ». P. Laure
[15], Y. Vargas
[16], entre autres, développent
des analyses comparables, Y. Vargas, comme Ehrenberg, insistant sur
les motivations socio-politiques qui consistent à exiger des sportifs une
« pureté » en la matière qui n’est aucunement requise pour les chanteurs
ou les écrivains. Retour ici au « mythe sportif » et à sa valeur d’exemplification démocratique supposée.
On peut, cependant, ajouter à ces analyses deux éléments :
- Le premier consiste à remarquer que l’idéologie du dépassement
de soi ne s’illustre pas seulement dans la consommation médicamenteuse généralisée, la consommation de drogues ou le dopage.
- De manière subliminale, mais constamment présente, elle traverse
aujourd’hui la publicité, et notamment la publicité pour l’alimentation qui vante des produits — laits, potages, céréales, yaourts, compléments alimentaires — constamment « enrichis en… », banalisant de ce fait, et de façon tout à fait pernicieuse, une culture de
l’adjuvant. L’équivalence : naturel = pur = sain, conjuguée à une confusion entre santé et performance, est philosophiquement suspecte et
repose sur des amalgames conceptuels. Le message diffusé est celui
selon lequel il faut « consommer », et « consommer » notamment
des vitamines, sels minéraux, adjuvants etc., de manière à « être
plus performants » — c’est-à-dire moins fatigués, plus agiles, plus
tenaces, plus intelligents, plus gais etc. Il s’agit aussi d’une culture
du « plus » ! Les enfants et adolescents sont une cible privilégiée
pour ce message et la plupart des produits alimentaires leur étant
destinés utilisent cet argument de vente, sans compter le panel de
produits parapharmaceutiques proposés en période d’examen. Or,
si l’on suit de près les slogans promouvant tous ces produits, on ne
peut qu’aboutir à ces conclusions : d’une part, « être bien », c’est
- « être mieux », de l’école à l’entreprise, à l’université, dans le sport ;
d’autre part, pour « être bien », c’est-à-dire « mieux », il faut
- « consommer » des produits. La similarité entre le discours de
l’addiction à la vitamine et celui de l’addiction aux drogues de
l’intégration sociale ou aux drogues de la performance est assez
frappante, toutes proportions gardées. Il ne semble pas, par
ailleurs, et si l’on s’en tient aux définitions de P. Laure
[17], abusif de
parler d’« attitude dopante » ou de « conduite dopante » concernant ce recours, devenu nécessaire à beaucoup d’entre nous, vital,
à la consommation de produits « enrichis en… ».
- Dans ce contexte de sensibilisation particulière à l’obtention de performances quelles qu’elles soient par le biais d’une consommation
de produits, à commencer par l’alimentation, mais pas seulement
- — ce qui repose, d’ailleurs, de manière assez ambiguë la question
de la définition de la santé —, le sportif de haut niveau se situe à un
point de focalisation. La nature même de sa performance, l’attention quasi obsessionnelle qu’il porte à ses sensations, à son corps,
son narcissisme, le lien étroit de la production de cette performance
avec la consommation orale de produits — nourriture, boissons —,
mis en évidence par C. Carrier, comme par W. Lowenstein
[18], le
prédisposent, semble-t-il à la conduite addictive en général, et plus
particulièrement au dopage. Dans ce cas, plus qu’un système à part,
une frange maudite et à expurger de la société, le dopage sportif
apparaît plutôt comme l’exacerbation spectaculaire et médiatisée,
la concentration d’un phénomène social beaucoup plus généralisé,
voire son bouc émissaire. Et l’on dira donc : exacerbation et révélateur de ce phénomène.
Le rapport nature/culture
D’un point de vue strictement logique, et hors considération morale ou
sanitaire, le dopage sportif s’inscrit comme étape supplémentaire d’un
processus qui, après l’amélioration technique, diététique, celle de la
science des entraînements, concourant à la production de la performance, se tourne vers la consommation chimique et pharmacologique.
De ce point de vue, il s’inscrit également dans un rapport nature/
culture selon lequel, la plupart des activités humaines étant empreintes
de technique — à commencer par le sport — il est illusoire de vouloir tracer une démarcation entre le naturel et l’artificiel, démarcation sensée
servir à la stigmatisation des pratiques dopantes. Rien de plus artificiel,
en effet, qu’une raquette, une piscine ou un stade, sans compter les multiples artifices que constituent les apports de la science humaine. On pourrait même ajouter la chose suivante : si en 2000, à Sydney, lors des Jeux
paralympiques, l’Américain Marlon Shirley avait couru plus vite son
100 m avec prothèse, que Maurice Greene quelques jours avant, la question du rapport du sport à l’artifice et la question même du dopage en
auraient été immédiatement changées. Shirley est encore loin de
Greene, mais le jour où la technologie de ses prothèses lui permettra de
distancer les sprinters classiques, comment jugera-t-on cette performance : prouesse technologique qui ne fera qu’accentuer la démarcation
entre les deux types de compétitions, mais, cette fois, au bénéfice statistique du sport handicapé ? Légitimation de l’insertion des sportifs handicapés dans les compétitions classiques, mais selon quelles limites,
avec quels critères ? Qualification de dopage pour les athlètes avec
prothèses, mais à quel titre et avec quelles conséquences : peut-on
empêcher un athlète à qui manque la moitié d’une jambe de courir avec
une prothèse ?
Et, si on ne le peut (évidemment) pas, pourra-t-on empêcher que des
athlètes ne possédant pas ce handicap aient malgré tout recours à de telles
prothèses, hypothèse de science-fiction qui n’est pas à exclure, mieux
valant, dans ce domaine, toujours penser au pire pour légiférer à temps ?
Le problème se pose déjà aujourd’hui avec l’insertion de tissus cartilagineux dans les genoux de certains athlètes, dont on ne sait plus très bien si
cette insertion est à but thérapeutique ou si elle peut intervenir à titre préventif dans des sports (le cyclisme, le football) où le genou est très sollicité. Aussi plutôt que de vouloir s’attacher à préserver un sport naturel —
expression contradictoire dans les termes — en lui opposant un sport
dopé, c’est-à-dire artificiel, mieux vaut, sans doute, pour l’intérêt et l’avenir
du débat, considérer le dopage pour ce qu’il est : une tentative humaine,
avec tous ses risques, pour progresser encore dans ses performances.
À partir de là, se pose évidemment la question des moyens utilisés
pour atteindre cet objectif. Aujourd’hui chimique et pharmacologique,
à peu près repérable et nommément nuisible à la santé, le dopage est
relativement facilement désigné comme le lieu du péril, la frontière à ne
pas franchir, en somme un repoussoir. On peut cependant poser la question suivante : comment considérerait-on le dopage s’il s’avérait qu’un
jour il soit, non plus chimique et pharmacologique, mais génétique, par
exemple, moins nuisible pour la santé — ce qui, en matière de dopage
génétique est loin d’être garanti — et moins visible ? Comment, en effet,
évaluer ce qui optimise la performance, mais sans effets négatifs sur la
santé et sans forcément la visibilité qui le qualifierait comme tricherie
ostensible ? Comment penser un dopage qui serait non seulement bénéfique pour la performance sportive, mais peut-être, pourquoi pas, pour
l’individu lui-même — pour autant, bien sûr, qu’on le préserve des
excès de cette performance — ? C’est là où la définition de Canguilhem,
de la santé comme normativité culturelle s’imposant à la nature, pose le
problème que nous suggérions plus haut : s’adapter, progresser, évoluer, mais jusqu’où et avec quelles limites ? Comment penser le rapport
de l’état de fait au principe, du processus scientifique — ou culturel — à
une morale urgemment convoquée pour réfléchir sur la nature humaine ?
Le dopage ne s’inscrirait-il pas alors dans une logique de progrès dont
l’humanité a déjà fourni de nombreux exemples ?
Aussi la définition de l’humain se pose-t-elle en termes d’évolution,
comme toujours, mais d’évolution dont l’homme, pour la première fois
dans son histoire et à cette ampleur, possède à la fois la lecture, les clés
et le pouvoir d’agir sur sa propre définition. Un homme dopé ou un
homme modifié vers son évolution ou son amélioration ? Voici l’alternative
qui excède la question du dopage et lui donne une autre lumière, si on
envisage que le dopage du futur sera génétique, invisible et probablement sans les tragédies sanitaires qu’on observe aujourd’hui, avec la
limite intellectuelle, cependant, à cette dernière remarque que, l’homme
n’étant pas immortel et sa vie n’étant pas, au sens strict, naturelle —
entendons sans apport technique d’aucune sorte —, on doit bien admettre que tout innovation humaine est susceptible de se solder par une
mortalité, ce qui ne la condamne pas nécessairement. Ou, en d’autres
termes, qu’on meure quand même n’est pas un argument contre le dopage.
Loins alors, très loins, les arguments de la santé et de la règle, mais la
convocation au contraire d’une réflexion sur l’avenir de l’humanité, sur
ce qui est possible en matière médicale, sur ce qui est permis et défendu,
non plus seulement, dès lors, relativement au sport, mais au regard de
l’homme tout simplement, dont la question de l’identité, de la délimitation, est une question brûlante, posée à la lumière d