2004
Science et motricité
Petit test d’ouverture aux autres disciplines
Voici deux extraits d’ouvrages : diriez-vous de chacun d’eux qu’il est
scientifique ou non ?
- Extrait n° 1 : « Beeru ! Ejo, Kromi, Waave » chuchote une voix
d’abord lointaine et confuse, puis douloureusement proche. Quel
effort pour s’arracher en pleine nuit au bonheur du repos et à la
chaleur du feu voisin. Viens homme blanc ! Viens l’enfant de Pichugui est né ! Tout s’éclaire brusquement, je sais de quoi il s’agit. C’est
son frère grand Coati qui est penché sur moi. Les flammes s’agitent
mais nulle émotion n’anime ses traits. Voyant que je ne dors plus il
se redresse et disparaît sans ajouter un mot dans l’obscurité. Je me
précipite sur ses talons espérant que le bébé n’est pas né depuis
trop longtemps ».
- Extrait n° 2 : Le Maréchal n’en peut plus. La charge maintenant
l’écrase. Trois ans plus tôt, quand on le pressait d’assumer la
régence, quand il finit de guerre lasse par accepter devenant
- « gardien et maître » de l’enfant roi et de tout le royaume d’Angleterre, il l’avait bien dit et répété « je suis trop vieux, trop faible et
tout démantibulé ».
Le texte n° 1 est tiré d’un des tout premiers ouvrages de référence
en Ethnologie « Chronique des indiens Guayaki » de Pierre Clastres ; le
second provient d’un des meilleurs livre d’histoire écrit ces trente dernières années « Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde » ;
Georges Duby, son auteur, est un grand nom du collège de France.
La prescription épistémologique que livrent ces deux extraits est
qu’il est nécessaire d’accepter les critères de reconnaissance de chaque
discipline de référence qui composent les STAPS. Sachez, en somme,
que si vous restez quand même sceptique, vous avez perdu au test.
Il convient de respecter même et surtout les sciences les plus dominées, et envers lesquelles les sciences à peine moins dominées sont
d’ordinaire les moins tendres. En effet, il leur paraît souvent plus facile
de se dégager des critiques portant sur leur propre manque de légitimité
scientifique en se comparant avec de providentielles disciplines encore
plus « molles » qu’elles. Comme dans le jeu du « mistigri », elles passent
à leurs plus proches voisines les accusations dont elles sont chargées.
Les bénéfices identitaires ponctuels que chacune d’elle peut en retirer
ont pourtant des effets globaux dramatiques sur une section universitaire dont l’équilibre repose fondamentalement sur un tir à la corde
entre les sciences de la vie et les sciences humaines et sociales. L’important est que chacun tienne bon sa place et tire dans le sens de son équipe.
Mais de même que l’on peut craindre pour les sciences sociales les
méfaits d’une dérive positiviste, on peut tout autant appréhender pour
elles la dernière mode « anti-positiviste » qui consiste à tirer à boulets
rouges sur tout ce qui ressemble à de la production de chiffres, à des statistiques, à des équations… En effet, ce n’est évidemment pas la même
chose de renoncer ponctuellement aux statistiques par choix (en ayant
la possibilité d’y avoir recours quand ses enquêtes le réclament) ou par
défaut (parce qu’on ne peut guère faire autrement n’ayant pas acquis la
formation et les compétences nécessaires).