2004
Science et motricité
Théorie des styles explicatifs et performance sportive : fondements théoriques, données empiriques et perspectives
Charles Martin-Krumm
[1]
Philippe Sarrazin
[2]
Cette revue de littérature porte sur la théorie des « styles attributionnels » ou « styles
explicatifs » (e.g., Abramson, Seligman & Teasdale, 1978), selon laquelle, chaque individu
aurait une manière relativement stable d’expliquer les événements positifs ou négatifs susceptibles de lui arriver. Malgré son intérêt, celle-ci n’a fait l’objet que de très peu d’études
dans le domaine des activités physiques et sportives. L’objectif de cet article est de faire un
état des lieux de cette théorie, et de montrer en quoi elle peut intéresser la recherche dans le
domaine du sport ou de l’éducation physique. Seront abordés en particulier, les racines historiques de la théorie, le problème de la mesure du style explicatif, les conséquences affectives, cognitives et comportementales des styles dans le domaine de la performance sportive,
et la question de leurs antécédents. Enfin, les perspectives actuelles de ce champ théorique
seront développées. Nous montrerons qu’après avoir été considéré comme un corrélat de différents symptômes, le style est maintenant appréhendé comme une variable distale et/ou une
variable modulatrice. Les travaux portent maintenant davantage sur les processus, ainsi les
résultats permettent de mieux comprendre les relations entre le style explicatif et différents
types de déficits.
Mots-clés :
style explicatif, optimisme, pessimisme, performance, motivation, médiation, modulation.
The attributional style theory and sport
performance : Theoretical backgrounds,
empirical data and future directions.
This literature review aims at presenting the « attributional style » (Abramson, Seligman
& Teasdale, 1978) or « explanatory style » theory (Buchanan & Seligman, 1995) according
to which each individual would have a relative stable manner to explain the positive or negative events which may happen to him/her. Despite its interest, there are only very few studies about this theory in the field of sports. The purpose of this article is to draw up the most
recent works based on this theory and to show how it may interest research in the field of
sports or physical education. More generally, (1) the historical roots of this theory, (2) the
problem of the measure of explanatory style, (3) the affective, cognitive and behavioral consequences of the styles in the field of sports performance, and (4) their antecedents will be
tackled. Finally, current perspectives of this theoretical area will be developed. We will show
that the explanatory style, after having been considered as a correlate for various symptoms,
is now rather considered as a distal variable and/or a moderating variable. Thus, studies now
rather deal with processes which allow a better comprehension about the links between
explanatory style and different kinds of deficits.
Keywords :
explanatory style, optimism, pessimism, performance, motivation, mediation, moderation.
Le sport et l’école sont des domaines d’accomplissement dans lesquels
les trajectoires des uns et des autres dépendent des succès, mais aussi
des échecs vécus. Pourtant, force est de constater des différences singulières dans la manière dont les individus réagissent. Après un échec cuisant ou une blessure sévère, certains vont s’effondrer, se sentant incapables de revenir sur le devant de la scène. D’autres, au contraire, vont
« rebondir » et considérer l’échec comme un obstacle temporaire,
ouvrant la porte à de nouveaux défis.
L’Homme naïf qualifierait les premiers de pessimistes, et les seconds
— capables de « positiver » les situations les plus critiques — d’optimistes. Mais qu’est-ce que l’optimisme et le pessimisme ? S’agit-il de caractéristiques personnelles générales et relativement endurantes, ou
d’attributs plus labiles et spécifiques aux situations ? Comment devient-on optimiste ou pessimiste ? Quelles en sont les conséquences affectives,
cognitives et comportementales ? Et par l’intermédiaire de quels
mécanismes ? Apporter des réponses à de telles questions présente un
intérêt considérable pour l’entraîneur comme pour l’enseignant. Mieux
comprendre ce phénomène permettrait à la fois de repérer les élèves et
les athlètes à risque élevé de schémas dysfonctionnels en cas d’échec, et
de mettre en œuvre des stratégies susceptibles de réduire le développement de personnalités pessimistes.
Une théorie particulièrement à même d’éclairer cette problématique est la théorie des styles attributionnels ou des styles explicatifs (e.g.,
Abramson, Seligman & Teasdale, 1978). Elle tire ses racines de la théorie
de la résignation apprise (learned helplessness). Selon cette théorie,
lorsqu’un individu échoue devant une situation dans laquelle il ne perçoit aucun moyen d’atteindre le but, celui-ci fait l’apprentissage de
l’inutilité de ses efforts et peut devenir résigné. Selon Gernigon, Fleurance, Wolff et Reine (1998), la résignation apprise correspond alors à
une perception d’indépendance entre comportements et résultats, à
l’origine d’une expectation d’incontrôlabilité qui peut s’étendre au-delà
même de la situation qui en a généré l’apprentissage. Par la suite, des
éléments empruntés à la théorie de l’attribution causale (e.g., Weiner,
1974) ont donné lieu à une reformulation de la théorie de la résignation
apprise (Abramson et al., 1978), mettant l’accent sur la manière dont
l’individu explique les événements auxquels il est confronté. Le concept
de « style attributionnel » ou « style explicatif » était né. Les recherches
autour de ce concept se sont progressivement émancipées des problèmes stricts de résignation apprise et contribuent aujourd’hui aux problématiques relatives à l’orientation optimiste ou pessimiste d’une personne (e.g., Chang, 2000).
Malgré son intérêt, la théorie des styles explicatifs n’a fait l’objet
que de très peu d’études dans le domaine du sport ou de l’école. L’un
des objectifs de cette revue de littérature est précisément de faire une
recension des travaux utilisant cet éclairage théorique dans le domaine
du sport et des activités physiques. Plus généralement, seront traitées
les questions relatives (1) à la mesure du style, (2) à ses conséquences
affectives, cognitives ou comportementales, et (3) à ses antécédents.
Enfin, les orientations actuelles de ce cadre théorique seront évoquées.
Nous montrerons en particulier, qu’après avoir été considéré comme
une variable proximale, le style est maintenant plutôt considéré comme
une variable distale — un « facteur de risque » (e.g., Peterson & Seligman, 1984). Aussi les travaux actuels (1) cherchent à identifier le rôle de
« médiateurs » potentiels entre cette caractéristique personnelle et certaines variables comportementales, ou (2) considèrent le style comme
une variable « modulatrice », supposée accentuer ou inhiber l’influence
d’autres variables.
Dans une première partie, une présentation de la théorie des styles
sera effectuée. Après avoir rappelé les racines historiques de celle-ci,
sera abordé dans une deuxième partie le problème de sa mesure et dans
une troisième partie, celui de la définition de l’optimisme et du pessimisme. La quatrième partie de cette contribution, présentera les résultats des études sur les conséquences des styles, en particulier en contexte sportif ; sera également abordé le « statut » de cette variable — à
savoir — simple corrélat, variable distale ou variable modulatrice. La
cinquième partie s’attachera plus particulièrement aux travaux sur les
antécédents du style et sur la manière dont cette caractéristique personnelle se cristallise chez l’enfant. Enfin la conclusion permettra de présenter les perspectives de recherches sur la théorie des styles explicatifs.
De la Résignation Apprise au style explicatif
La résignation apprise a été étudiée pour la première fois sur des chiens
(e.g., Overmier & Seligman, 1967). Le protocole consistait, lors d’une
phase de pré-traitement, à soumettre des chiens à des chocs électriques
auxquels ils ne pouvaient pas échapper. Ensuite, lors d’une phase de
test, les chiens étaient placés dans une cage et subissaient à nouveau des
chocs électriques, mais cette fois-ci ils avaient la possibilité d’y échapper
à partir d’une réponse simple. Les chiens ayant subi cette phase de prétraitement n’apprenaient pas cette réponse. Au lieu de cela, ils adoptaient des attitudes prostrées et résignées, et subissaient passivement la
décharge électrique. Cette attitude contrastait fortement avec celle de
chiens n’ayant pas subi la phase de pré-traitement, qui réagissaient aux
chocs et apprenaient rapidement comment y mettre fin.
Selon les chercheurs, les chiens avaient « appris » à être résignés ;
après l’exposition préalable à un choc incontrôlable, ils apprenaient
qu’il n’y avait plus rien à faire : le choc électrique surviendrait, et cela
indépendamment de leurs comportements (Maier & Seligman, 1976).
Autrement dit, il est présumé que l’apprentissage de l’indépendance du
lien entre les comportements et les résultats est représenté sous la forme
d’une attente de résignation susceptible de se généraliser à de nouvelles
situations et de produire trois types de déficits : motivationnel, cognitif
et émotionnel. Le premier se traduit par de la passivité, le second par la
difficulté d’apprendre que certaines réponses de l’individu conduisent
à des résultats, et le dernier par des états émotionnels négatifs.
Après avoir été observé chez d’autres espèces animales, ce phénomène a commencé à être étudié chez l’Homme. Le protocole expérimental était le même que celui utilisé pour l’animal : les sujets étaient confrontés à des événements incontrôlables dont les conséquences étaient
observées. L’exposition à des bruits désagréables ou à des problèmes
insolubles (e.g., Hiroto & Seligman, 1975 ; Seligman, 1975) a remplacé
les décharges électriques, mais les effets du phénomène subsistaient :
après avoir fait l’expérience d’incontrôlabilité (i.e., de l’inutilité de leurs
efforts), les personnes manifestent une variété de déficits motivationnels, cognitifs ou émotionnels (pour une revue de ces études voir, Mikulincer, 1994 ; Peterson, Maier & Seligman, 1993).
Dans le domaine du sport, quelques rares études se sont intéressées
aux conséquences de l’induction d’incontrôlabilité sur la performance
motrice. Par exemple, Gernigon, Fleurance et Reine (2000) ont effectué
deux expériences utilisant une tâche de tir au pistolet. Dans ce qu’ils ont
d’essentiel, les résultats montrent que les participants confrontés dans
un premier temps à une situation dans laquelle les feed-back de réussite
ou d’échec sont indépendants de l’atteinte ou non de la cible (tâche
incontrôlable), sont généralement moins persistants (en terme de nombre d’essais tentés) et moins performants dans une tâche subséquente
identique, par rapport à ceux qui ont été confrontés préalablement à une
situation contrôlable (dans laquelle les feed-back de réussite ou d’échec
dépendent de l’atteinte ou non de la cible).
Plusieurs critiques ont commencé à s’élever parallèlement à l’avancée des recherches sur la résignation apprise. Certains chercheurs ont
dénoncé le manque de validité interne de certaines expériences, en
apportant d’autres explications aux baisses de performance constatées
dans celles-ci (pour une revue voir, Ric, 1996,2001). Par exemple, la
réaction aux feed-back d’échec qui conduisaient les sujets à utiliser une
stratégie de protection de soi (e.g., Frankel & Snyder, 1978), la focalisation de l’attention du sujet sur des éléments qui ne concernent pas la
tâche à proprement dite (e.g., Mikulincer & Nizan, 1988), l’hostilité
éprouvée envers l’expérimentateur étant donné le caractère aversif de
certaines manipulations expérimentales (e.g., Silver, Wortman & Klos,
1982), semblent constituer autant d’hypothèses explicatives alternatives
à celle de l’apprentissage d’incontrôlabilité ou de l’inutilité de l’effort.
D’autre part, la validité même de la théorie a été remise en cause. Le
modèle ne permet pas d’expliquer l’ensemble des réactions que les individus démontrent face aux événements incontrôlables (voir les synthèses faites par, Miller & Norman, 1979 ; Roth, 1980 ; Wortman & Brehm,
1975) : certains manifestent les déficits présumés à travers le temps et les
situations, tandis que d’autres ne manifestent pas ces déficits. Par exemple, l’absence de contrôle sur le tirage des boules au Loto n’entraîne pas
pour autant des déficits motivationnels, cognitifs ou émotionnels chez
les joueurs. Ainsi, le modèle de la résignation apprise dans sa formulation originale semble constituer une simplification excessive quand il
est appliqué à l’être humain (Peterson & Park, 1998).
C’est la raison pour laquelle, Abramson, Seligman et Teasdale
(1978) ont reformulé le modèle de la résignation apprise en empruntant
des éléments à la théorie de l’attribution (Kelley, 1973 ; Weiner, 1974),
afin de le rendre plus compatible au fonctionnement humain. Pour
résoudre les résultats contradictoires observés dans la littérature,
Abramson et al. ont fait évoluer la théorie en prenant en compte la
manière dont la personne explique ou interprète son manque de contrôle sur une situation. La nature de sa réponse — l’attribution causale
qu’il formule — donne alors les caractéristiques de la résignation qui
suit. Si l’attribution causale est stable (« cela va durer longtemps car quoi
que je fasse, rien ne changera »), elle induira une résignation chronique ;
si elle est instable, alors la résignation sera transitoire. D’autre part, si
l’attribution causale est globale (« c’est pour tout pareil »), alors les
symptômes de résignation seront susceptibles de se généraliser à des
domaines variés (i.e., résignation apprise globale). Par contre, si les causes sont spécifiques, alors les symptômes seront circonscrits à un
domaine particulier (i.e., résignation apprise spécifique). Enfin, la perception d’un manque de contrôle attribuée à une cause interne (« c’est
entièrement de ma faute »), entraînera une diminution de l’estime de soi
(i.e., résignation apprise personnelle), ce qui ne sera pas le cas, si la cause
invoquée est externe (« c’est très difficile »)(i.e., résignation apprise universelle).
Ces hypothèses, résumées dans la figure 1, sont à la base de la reformulation « attributionnelle » de la théorie de la résignation apprise (Abramson et al., 1978). Cette nouvelle formulation de la théorie ne change pas
les postulats du modèle original : les événements incontrôlables sont
toujours présumés conduire à des déficits quand ils engendrent une
attente d’indépendance entre les actions de l’individu et les résultats
obtenus. Cependant, la nature de ces déficits dépend à présent de l’attribution causale émise par l’individu.
FIGURE 1
Le processus de la résignation apprise (inspiré de Peterson & Seligman, 1984, p. 350).
Dans certains cas, la situation en elle-même est porteuse d’explications des réussites ou des échecs rencontrés. La littérature sur les attributions causales souligne la variété des influences situationnelles du
processus (e.g., Shaver, 1975). Par exemple, une défaite au volley-ball
contre une équipe classée deux ou trois divisions au dessus aurait de
fortes chances d’être attribuée au niveau de cette équipe, et pas à
l’incompétence des partenaires. Dans d’autres cas, l’individu utilise des
schémas explicatifs stables et récurrents, qu’Abramson et al. (1978) ont
appelé style attributionnel ou style explicatif (attributional style). Quand
un événement incontrôlable survient, et quand les explications situationnelles ne sont pas évidentes, alors le style explicatif devrait influencer la manière dont l’individu va se comporter. La résignation sera chronique ou transitoire, globale ou spécifique, préjudiciable à l’estime de
soi ou non, en fonction précisément du style explicatif de l’individu
(Peterson & Park, 1998).
En résumé, le style explicatif est « la tendance d’une personne à donner le même type d’explications aux différents événements auxquels elle
est confrontée » (Peterson, Buchanan & Seligman, 1995, p. 1). C’est une
manière relativement stable d’expliquer — en terme d’internalité
[3], de
stabilité, et de globalité — une variété d’événements négatifs ou positifs
qui surviennent et dans lesquels l’individu est impliqué. Il s’agit par
exemple de l’incapacité à suivre un entraînement, une lourde défaite,
une réprimande de l’entraîneur, une dispute avec les partenaires, une
victoire importante pour la suite de la saison sportive etc.
Mesurer le style explicatif
Le style explicatif a engendré des recherches propres à partir du
moment où ont commencé à se développer des mesures de cette propension personnelle. Plusieurs outils existent à présent, et vont être présentés rapidement (pour une discussion plus détaillée sur ces mesures,
voir Reivich, 1995).
La première mesure de style explicatif qui a été développée, est le
Questionnaire de Style Attributionnel (Attributional Style Questionnaire
ou ASQ ; Peterson, Semmel, von Baeyer, Abramson, Metalsky & Seligman, 1982 ; Seligman, Abramson, Semmel & von Baeyer, 1979). L’ASQ
demande aux sujets d’imaginer qu’ils soient confrontés à un ensemble
d’événements hypothétiques positifs (e.g., « Imaginez que vous obteniez une promotion ») et négatifs (e.g., « Imaginez qu’un de vos amis
vous dise qu’il ne peut pas avoir confiance en vous ») pour lesquels ils
doivent à chaque fois mentionner la « cause principale » de celui-ci. Ces
scénarii mettent en scène des événements susceptibles de survenir dans
le contexte large de l’accomplissement (succès ou échecs professionnels
ou scolaires) et de l’affiliation. Ensuite, les sujets doivent indiquer sur
une échelle en 7 points pour chaque scénario, le degré avec lequel la
cause est interne versus externe (e.g., « Est-ce que la cause du manque de
confiance de votre ami est due à quelque chose qui vient de vous ou à
quelque chose qui vient d’autres personnes ou des circonstances ?), stable versus instable (e.g., « Dans le futur quand vous interagirez avec vos
amis, est-ce que cette cause sera toujours présente ? »), et globale versus
spécifique (« Est-ce cette cause est quelque chose qui influence uniquement vos interactions avec vos amis, ou est-elle susceptible d’influencer
d’autres domaines de votre vie ? »).
Plusieurs variantes de l’ASQ existent. Certains outils ne proposent
que des scenarii négatifs (e.g., Expanded-ASQ de Peterson & Villanova,
1988 ; ASQ for general use de Dykema, Bergbower, Doctora & Peterson,
1996), d’autres outils ont adopté un mode de réponse à choix forcé pour
pallier certaines difficultés rencontrées — en particulier avec les jeunes
sujets — pour compléter le type de réponse aux questions de l’ASQ
(e.g., Children’s ASQ ; Kaslow, Tannenbaum & Seligman, 1978 ; Forced-Choise ASQ ; Reivich & Seligman 1991).
Si la conceptualisation du style comme un trait de personnalité
semble largement reconnue, certains théoriciens (e.g., Cutrona, Russell
& Jones, 1985 ; Peterson & Park, 1998 ; Peterson, 2000) préconisent néanmoins d’effectuer une évaluation de ce construit qui soit relativement
spécifique à un domaine particulier. C’est la raison pour laquelle sont
apparus récemment des outils similaires à l’ASQ, mais spécifiquement
conçus pour le domaine scolaire (e.g., Academic ASQ ; Peterson & Barrett, 1987) ou celui de la finance (e.g., Financial Service ASQ ; Proudfoot,
Corr, Guest & Gray, 2001). Ainsi, pour évaluer le style explicatif des athlètes, certains auteurs (e.g., Biddle, Hanrahan & Sellars, 2001) recommandent l’utilisation d’une mesure spécifique au sport, comme
l’Échelle du Style Explicatif en Sport (Sport Attributional Style Scale ;
SASS) dans sa version longue (Hanrahan, Grove & Hattie, 1989) ou
courte (Harahan & Grove, 1990), ou sa version modifiée et validée en
français : l’Échelle Sportive de Mesure du Style Explicatif (ÉSMSE ;
Martin-Krumm, Sarrazin, Fontayne & Famose, 2001), plutôt qu’une
mesure trop générale. L’ÉSMSE comprend 10 situations hypothétiques
fréquentes dans le domaine du sport : 5 scénarii positifs (e.g., « vous faites une bonne performance à une compétition » ; « vos coéquipiers
disent de vous que vous êtes un bon athlète ») et 5 scénarii négatifs (le
contraire de chaque scénario positif). Comme pour l’ASQ, les participants doivent fournir la cause la plus probable à chaque événement, et
spécifier ensuite le degré de stabilité et de globalité de celle-ci sur une
échelle en 7 points (voir le Tableau 1 pour un exemple d’item). La
dimension locus de causalité a été abandonnée à la fois pour des raisons
métrologiques et théoriques (note 1 ; Dykema et al., 1996 ; Peterson,
2000 ; Peterson & Vaidya, 2001).
Une analyse factorielle confirmatoire effectuée à partir des réponses de plus de 600 adolescents (Martin-Krumm et al., 2001) a fourni un
appui fort à l’existence de deux dimensions corrélées (i.e., stabilité et
globalité des causes), à la fois pour les événements positifs et les événements négatifs. Par ailleurs, la fiabilité de l’échelle s’est révélée fort satisfaisante, que ce soit au niveau de sa consistance interne (coefficients
alphas de Cronbach de chaque sous échelle ≥ .70) ou de sa stabilité temporelle (corrélations test-restest sur 6 mois ≥ .40).
TABLEAU 1
Exemple d’événement tiré de l’Échelle Sportive de Mesure du Style Explicatif
TABLEAU 1
Exemple d’événement tiré de l’Échelle Sportive de Mesure du Style Explicatif
Imaginez que vous réalisiez une très bonne performance lors d’une compétition
sportive.
1. Écrivez ci-dessous, la cause la plus probable, selon vous, de votre bonne
performance :
2. Si dans le futur vous réalisez à nouveau de très bonnes performances sportives,
pensez-vous que la cause (que vous avez notée dans le rectangle ci-dessus) sera la
même ? (Encerclez un chiffre)
C’est très peu probable 1 2 3 4 5 6 7 C’est fortement probable
3. Est-ce que la cause, que vous avez mentionnée dans le rectangle ci-dessus, est
quelque chose qui permet d’expliquer uniquement vos bonnes performances
sportives, ou est-ce quelque chose susceptible d’influencer aussi d’autres aspects
de votre vie (par exemple vos performances scolaires, vos relations avec les
autres, votre vie sentimentale etc.) ? (Encerclez un chiffre)
Permet d’expliquer seule- Influence tous les aspects
ment cet événement parti- 1 2 3 4 5 6 7
de ma vie
culier de ma vie
Une manière différente de mesurer le style explicatif est d’utiliser
une méthode d’analyse de contenu à partir d’un matériel écrit ou oral
faisant état d’explications causales pour des événement quelconques.
Cette technique — dénommée analyse de contenu des explications textuelles (Content Analysis of Verbatim Explanations ou CAVE ; Peterson,
Schulman, Castellon & Seligman, 1992) ou Analyse du Contenu des
Explications Spontanées (ACES ; Seligman, 1994) — comprend deux
étapes : extraire les événements rapportés par l’individu et ses attributions les concernant, et repérer ce qui relève du locus de causalité, de la
stabilité et de la globalité. Différentes conditions doivent être respectées
pour utiliser cette technique : (1) les utilisateurs doivent être bien formés, ne pas connaître l’auteur des propos ni l’issue des événements
rapportés ; (2) un minimum de cinq événements négatifs est nécessaire
afin d’identifier le style d’une personne ; (3) il ne peut être question de
style que si la personne présente une faible variation dans sa manière
d’expliquer les différents événements auxquels elle a été confrontée ; et
(4) il est important que la cause relevée soit bien invoquée par la personne dont on cherche à identifier le style (par exemple, si un joueur de
football dit dans une interview consécutive à une défaite : « l’entraîneur
m’a dit que je n’étais pas en forme en ce moment », l’attribution rapportée dans ces propos semble davantage correspondre à ce que pense
l’entraîneur que le joueur ; elle ne pourrait donc pas être retenue dans
l’analyse).
Lorsque les événements auxquels la personne a été confrontée ont
été repérés, et que ses explications ont été identifiées et catégorisées en
termes de locus de causalité, de stabilité et de globalité, une dernière
étape consiste à donner un score sur une échelle de 1 à 7, pour chaque
dimension. Le tableau 2 donne un exemple de la manière d’utiliser la
technique ACES.
TABLEAU 2
Exemple d’analyse de contenu d’explications verbales
TABLEAU 2
Exemple d’analyse de contenu d’explications verbales
Les chercheurs examinent minutieusement le contenu de documents écrits ou audio
phoniques qui mentionnent des événements accompagnés d’explications causales.
Ces faits et ces causes sont ensuite extraits pour être présentés à un jury chargé d’établir un score sur une échelle de un à sept pour chacune des causes selon les dimensions interne versus externe, stable versus instable et global versus spécifique.
L’exemple suivant est destiné à illustrer cette méthodologie.
Cela avait vraiment été une mauvaise saison. L’année dernière j’ai manqué la
finale des championnats de France d’aviron. J’avais voulu partir vite. Il y
avait beaucoup de vent défavorable et j’avais pris des réglages beaucoup
trop durs. Je pense que c’est de ma faute parce que je n’avais pas vérifié mon
matériel. Je ne fais jamais attention au matériel. J’ai regretté parce que
j’aurais pu réaliser une bonne performance.
Fait négatif : j’ai manqué la finale des championnats de France d’aviron…
j’avais pris des réglages beaucoup trop durs
Cause : je n’avais pas vérifié mon matériel. Je ne fais jamais attention au
matériel
Score :
Internalité : 7 (je)
Stabilité : 6 (jamais)
Globalité : 2 (le matériel)
À ce jour, cette méthode a été utilisée à partir de retranscriptions de
psychothérapies, d’interviews, de questionnaires ouverts, de discours
politiques, de récits sportifs etc. (voir Peterson & Park, 1998, pour une
synthèse de ces travaux). Son principal intérêt est de permettre d’effectuer des études rétrospectives. Si le chercheur dispose de matériel verbal, sur des événements antérieurs de la vie des individus dont le sort à
long terme est connu, alors la technique ACES permet de faire très rapidement des études sur plusieurs décennies. Par exemple, Peterson,
Seligman et Vaillant (1988) ont utilisé la technique pour prédire avec
succès la santé physique de participants qui avaient complété plus de
30 ans plus tôt, un questionnaire analysable par la technique CAVE.
Style explicatif optimiste versus pessimiste
Avec la naissance du concept de style explicatif, certains auteurs (e.g.,
Buchanan & Seligman, 1995 ; Peterson, 1991 ; Seligman, 1991) ont commencé à utiliser les termes « optimisme » et « pessimisme » pour qualifier certains styles explicatifs. Un « style explicatif » ne signifie pas forcément grand chose pour la plupart des gens, mais une vision
« optimiste » ou « pessimiste » des causes des événements a probablement plus de sens (Peterson & Park, 1998). Comme le présente le
tableau 3, inspiré de Seligman (1994), une personne qui attribue — de
manière récurrente — ses échecs à un facteur considéré comme interne
(« c’est de ma faute »), stable (« il n’y a aucune raison que cela change »),
et global (« c’est pareil dans tout ce que j’entreprends »), et/ou ses succès à un facteur considéré comme externe (« je n’y suis pour rien »), instable (« j’ai eu de la chance aujourd’hui »), et spécifique (« c’est bien la
première fois »), est qualifié de pessimiste. À l’inverse, celui qui attribue
ses échecs à un facteur externe, instable, et spécifique, et/ou ses succès
à un facteur interne, stable et global, est qualifié d’optimiste.
TABLEAU 3
Définition de l’optimisme et du pessimisme en fonction des explications
TABLEAU 3
Définition de l’optimisme et du pessimisme en fonction des explications
apportées aux événements positifs et négatifs (d’après Seligman, 1994)
Locus
de causalité
Stabilité
Globalité
Styles explicatifs
Pessimiste Optimiste
Echec Succès Echec Succès
Interne Externe Externe Interne
(personnalisa- (extériorisa- (extériorisa- (personnalisation) tion) tion) tion)
Stable Instable Instable Stable
(permanence) (transitoire) (transitoire) (permanence)
Global Spécifique Spécifique Global
(général) (particulier) (particulier) (général)
Partant de ce postulat, les différentes recherches empiriques utilisent généralement la somme des réponses aux scénarii négatifs de
l’ASQ (ou de ses dérivés) comme indicateur d’optimisme/pessimisme.
En d’autres termes, ils font la somme (ou la moyenne) des réponses des
participants aux dimensions causales stabilité, globalité et internalité
(mais cette dernière dimension tend à être abandonnée aujourd’hui ;
note 1), pour les événements négatifs. Cet indice — dénommé
« composite négatif » (CN) — se justifie dans la mesure où les réponses
aux échelles globalité et stabilité (et dans une moindre mesure à l’échelle
internalité) se révèlent généralement assez corrélées positivement. Plus
le score de cet indice est élevé, plus le participant est considéré comme
ayant un style pessimiste. À l’inverse, plus le score est faible, plus le participant est considéré comme ayant un style optimiste.
Généralement, les chercheurs calculent aussi un indice à partir des
scores obtenus aux dimensions causales, pour les événements positifs.
Ce dernier — dénommé « composite positif » (CP) — consiste à faire la
somme des dimensions causales stabilité et globalité (et parfois
internalité) ; un score élevé reflète une personnalité optimiste. Si l’indice
CN est très utilisé dans les recherches, l’indice CP a beaucoup plus rarement retenu l’attention des chercheurs (e.g., Taylor & Brown, 1988), probablement parce qu’il n’est pas possible de tirer autant d’informations
des événements positifs que des négatifs, les individus étant moins
« soucieux » lorsqu’ils pensent aux premiers, comparativement aux
seconds (Langer, 1989).
Conformément aux recommandations de certains auteurs (e.g.,
Peterson, 1991,2000), un dernier indice est souvent utilisé par les chercheurs. Dénommé « composite positif moins composite négatif »
(CPMCN), il consiste à prendre en compte à la fois les événements positifs, et les événements négatifs, en soustrayant les scores des seconds
aux scores des premiers. Plus le score est positif, plus le style de l’individu est optimiste, car il obtient un score élevé à l’indice CP et un score
faible à l’indice CN. À l’inverse, plus le score est négatif, plus le style de
l’individu est pessimiste, car il obtient un score faible à l’indice CP et un
score élevé à l’indice CN.
Pour conclure sur ce point, il semble important de retenir qu’en
l’état actuel des recherches, la définition de l’optimisme et du pessimisme dans le cadre de la théorie des styles explicatifs n’est pas consensuelle et reste ouverte. Certains chercheurs considèrent cette caractéristique personnelle uniquement à partir des explications apportées aux
événements négatifs ; une majorité des études s’appuie sur les explications présentées par les individus, à la fois aux événements positifs et
négatifs ; enfin, une infime minorité des études prend en compte uniquement les événements positifs. Dans le même ordre d’idée, certains
chercheurs (e.g., Carver, 1989) sont assez réticents vis-à-vis de l’utilisation des scores composites, qui « diluent » l’information, et recommandent d’utiliser les scores pour chaque dimension causale prise séparément. Par ailleurs, Peterson et Park (1998) invitent à la prudence dans
l’utilisation des termes « optimiste » et « pessimiste » dans la mesure où
les scores extrêmes sont relativement rares, la majorité des individus
obtenant des scores moyens. Ainsi, il ne faudrait pas faire l’amalgame
entre un vocable destiné à décrire une manière particulièrement stable
d’expliquer les événements, et une typologie de personnalité. Par
ailleurs, il existe d’autres manières plus directes de conceptualiser et de
mesurer l’optimisme et le pessimisme (pour une synthèse voir Chang,
2000).
Parallèlement à l’avancée des travaux sur la mesure des styles
explicatifs, des recherches se sont intéressées aux conséquences de cette
variable, tandis que d’autres ont appréhendé ses antécédents. Nous
allons d’abord présenter les études qui ont porté sur les conséquences
du style, en insistant plus particulièrement sur celles réalisées dans le
domaine sportif. Nous développerons ensuite les tendances récentes de
la recherche qui tentent d’éprouver l’hypothèse selon laquelle le style
explicatif n’est qu’une variable « distale », ou un « facteur de risque »
des symptômes de résignation. Enfin, nous présenterons les travaux
ayant traité des antécédents du style.
Les conséquences du style
Un domaine de recherche ayant pour objet l’étude des conséquences du
style explicatif sur différentes variables cognitives, motivationnelles,
émotionnelles, ou comportementales s’est progressivement développé.
Il a même tendance aujourd’hui à s’émanciper des problématiques initiales sur la résignation apprise. Ainsi, de nombreuses études ont été
réalisées dans lesquelles le style a été considéré comme un corrélat de
nombreuses manifestations de la résignation apprise comme la dépression, la maladie, ou l’échec (voir Figure 1). De manière systématique, les
personnes au style pessimiste manifestent davantage de symptômes de
la résignation apprise par rapport à celles au style optimiste (voir Peterson & Park, 1998, pour une synthèse). Par exemple, un style pessimiste
est lié à de plus faibles performances scolaires (e.g., Nolen-Hoeksema,
Girgus & Seligman, 1986 ; Peterson & Barrett, 1987) ou professionnelles
(e.g., Schulman, 1995), à une moins bonne santé physique ou mentale
(e.g., Peterson & Bossio, 2000), et à davantage de symptômes dépressifs
(e.g., Gillham, Shatté, Reivich & Seligman, 2000). Plus généralement, le
style explicatif est associé à des variables comme l’efficience du système
immunitaire (Brennan & Charnetsky, 2000), les blessures (Peterson, Bishop, Fletcher, Kaplan, Yesko, Moon, Smith, Michaels & Michaels, 2001),
les pensées irrationnelles (Ziegler & Hawley, 2001), la satisfaction conjugale (e.g., Fincham, 2000), la victoire politique (e.g., Zullow, 1995), et
différents types d’anxiétés (e.g., Mineka, Pury & Luten, 1995).
Dans le domaine du sport, il n’existe à notre connaissance que cinq
études dont les résultats ont été publiés. Dans une étude conduite avec
50 jeunes joueurs de tennis de haut niveau, Prapavessis et Carron (1988)
ont mis en évidence que les joueurs qui présentaient des schémas non
adaptatifs sur les plans cognitifs, motivationnels, émotionnels, et comportementaux (mesurés avec des questionnaires) avaient tendance à
donner des explications internes, stables et globales à leurs mauvaises
performances. Les résultats montrent qu’ils étaient également perçus
par leur entraîneur comme étant moins persistants dans leurs matches.
Néanmoins, cette étude présente un certain nombre de limites : (1) le
style explicatif n’a pas vraiment été mesuré en tant que tel, c’est plutôt
la manière dont les joueurs ont expliqué leur récente défaite qui a été
prise en compte (Biddle et al., 2001), (2) la mesure du comportement du
joueur a été faite de manière indirecte à partir de mesures auto~rapportées ou à partir du jugement des entraîneurs, et (3) style et comportements ont été mesurés au même moment, ce qui rend impossible les
inférences de causalité : le style explicatif peut autant causer les déficits
constatés que l’inverse.
Deux autres études utilisant la technique ACES pour mesurer le
style des joueurs, sont rapportées par Rettew et Reivich (1995). La première a utilisé des équipes de base-ball et la seconde, des équipes de basketball. Dans les deux cas, les équipes au style optimiste remportaient
plus de matches durant la saison étudiée et « rebondissaient » davantage après une défaite que celles au style pessimiste. Toutefois, l’évaluation indirecte du style par la technique ACES, ainsi que la nature rétrospective des données, ne permet pas de prouver le lien de cause à effet
entre le style et la performance sportive.
Deux autres études réalisées par Seligman, Nolen-Hoeksema,
Thornton et Thornton (1990), avec des nageurs de haut niveau, ont soutenu davantage l’influence du style sur les performances sportives.
Dans la première étude, de nature prospective, le style explicatif mesuré
en début de saison (l’indice CPMCN) prédisait négativement le pourcentage de compétitions dans lesquelles l’athlète réalisait une contre
performance. Dans la seconde étude, l’entraîneur délivrait lors d’une
séance test, un feed-back d’échec crédible — à savoir, il signalait une
contre performance (allant de 1 seconde 5 à 5 secondes selon les distances de course). Dans un second test réalisé après un repos de 30 minutes,
la performance des nageurs au style le plus pessimiste s’est détériorée,
ce qui ne fut pas le cas pour les nageurs au style le plus optimiste.
Qu’elles soient conduites dans le domaine du sport, ou dans tout
autre domaine, les études sur les styles explicatifs n’ont jamais véritablement testé pleinement les hypothèses de la reformulation de la théorie de la résignation apprise, mais uniquement certains aspects de celle-ci. En effet, comme le fait remarquer régulièrement Peterson (e.g., Peterson & Park, 1998 ; Peterson & Steen, 2002), d’un point de vue théorique,
le style explicatif n’est pas considéré comme la cause immédiate et inévitable des problèmes, mais plutôt comme une variable distale (e.g.,
Peterson & Steen, 2002) ou un facteur dispositionnel de risque (Peterson &
Park, 1998). Pourtant la plupart des études réalisées dans ce cadre n’ont
appréhendé que les corrélats du style, en examinant les liens que cette
variable entretient avec d’autres comme la dépression, la maladie ou
l’échec (cf. infra).
Il y a deux manières de concevoir et de tester le caractère « distal »
d’une variable. La première consiste à envisager l’existence de médiateurs (mediator) entre le style et certains symptômes de résignation. Dans
ce cas la variable distale « est à l’origine du déclenchement de l’action
d’un médiateur ou de son intensité, qui lui-même influence la réponse »
(Rascle & Irachabal, 2001, p. 99 ; voir également Baron & Kenny, 1986 ;
Brauer, 2000). Parmi les médiateurs possibles, la théorie insiste sur le
rôle des attentes (ou expectations) généralisées d’indépendance action
— résultat (e.g., Peterson & Steen, 2002). Pourtant, à notre connaissance,
il n’existe qu’une seule étude qui ait testé véritablement cette hypothèse
(Peterson & Vaidya, 2001). Dans cette étude, 155 étudiants ont complété
un questionnaire mesurant (1) leur style explicatif, (2) leur expectations
générales d’occurrence d’événements heureux ou malheureux (e.g.,
« par rapport aux autres étudiants, quelles sont vos chances de connaître l’amour véritable cette année »), et (3) la présence ou non de différents symptômes dépressifs. Des analyses par équations structurelles
ont corroboré l’existence d’un médiateur — les expectations générales
— entre le style et les symptômes de la résignation : un style pessimiste
prédisait les expectations d’occurrence d’événements négatifs, qui prédisaient en retour les symptômes de la dépression. Néanmoins, la
nature synchronique des données (toutes les variables ont été mesurées
au même moment) ne permet pas de confirmer avec certitude la cascade
« causale » des événements. Il est, en effet, tout à fait possible d’envisager des influences réciproques (les symptômes dépressifs prédisent les
attentes et les styles).
La deuxième manière de concevoir le statut de « variable distale »
ou de « facteur de risque » du style explicatif, est de l’envisager comme
un modulateur (moderator). Un modulateur est une variable de nature
qualitative ou quantitative qui affecte la direction ou l’intensité de la
relation entre une variable indépendante et une variable dépendante
(voir Baron & Kenny, 1986 ; Brauer, 2000 ; Rascle & Iraschabal, 2001).
Alors qu’une variable médiatrice nous renseigne sur comment et pourquoi un certain effet a lieu, une variable modulatrice explique quand et
sous quelles conditions cet effet se produit (Brauer, 2000). À notre connaissance, il n’existe qu’une seule étude qui ait testé le caractère modulateur du style explicatif (Jackson, Sellers & Peterson, 2002). Les auteurs
de cette étude prédisaient que le style modulait l’influence du stress sur
certaines variables négatives comme la maladie ou la détresse psycho-logique. Les résultats ont effectivement confirmé cette hypothèse. Après
avoir mesuré le style explicatif, le stress et la santé perçus de 198 étudiants, Jackson et al. ont demandé aux participants de compléter neuf
semaines plus tard, un questionnaire évaluant la présence ou non de
maladies. Une interaction significative stress × style est ressortie : le
stress perçu prédisait l’occurrence de maladies pour les individus
pessimistes (β = .28, p < .005), mais pas pour les individus optimistes
(β = – .07, ns), et ce, même après avoir contrôlé le niveau initial de santé.
Autrement dit, un style pessimiste accentue les effets néfastes du stress
sur la maladie, alors qu’un style optimiste « immunise » l’individu de
ces conséquences néfastes.
Dans le domaine du sport, seules deux études ont — à notre
connaissance — testé véritablement le caractère distal du style. L’objectif de la première étude (Martin-Krumm & Sarrazin, 2002 ; Martin-Krumm, Sarrazin, Peterson & Famose, in press) était tout d’abord de
reproduire et d’étendre les résultats de Seligman et al. (1990) sur la capacité de rebond des sportifs après un feed-back d’échec, auprès d’une
population de collégien, dans une tâche de basket-ball, et en contrôlant
plusieurs variables susceptibles d’influencer la performance sportive
comme l’habileté initiale, le sexe, l’habileté perçue et l’importance de
réussir. Le deuxième objectif principal de cette étude était d’examiner
les processus médiateurs susceptibles d’expliquer comment le style
explicatif influence la performance sportive après un échec. Parmi ceux-ci, les attentes de réussite et l’état d’anxiété ont été appréhendés. Il était
présumé qu’un style pessimiste soit associé à une diminution des attentes de réussite et à une élévation de l’anxiété après un feed-back d’échec,
ce qui en retour était susceptible d’entraîner une diminution de la performance à un test ultérieur. Par contraste, il était prévu qu’un style
optimiste soit associé à une moindre diminution des attentes de réussite
et à une moindre élévation de l’anxiété après échec, ce qui en retour était
susceptible de faciliter un « rebond » dans les performances. L’ÉSMSE a
été administrée à 278 élèves de collège, et leur score à l’indice CPMCN
a été utilisé pour constituer un groupe de participants au style le plus
optimiste et un groupe de participants au style le plus pessimiste. Dans
un premier temps, différentes variables de contrôle (e.g., habileté perçue en basket et importance de réussir) ainsi que les attentes des participants quant à leur capacité à réussir un parcours en basket ont été mesurées. Après avoir réalisé ce parcours, un feed-back d’échec a été délivré
à l’ensemble des participants. Après une période de repos, les attentes
de réussite et l’anxiété somatique (opérationnalisée comme l’augmentation de la fréquence cardiaque par rapport au niveau de base) ont été
évaluées, et les participants effectuaient à nouveau le parcours chronométré. Dans ce qu’ils ont d’essentiel, les résultats montrent que les pessimistes ont connu (1) une forte baisse dans leurs attentes de réussite
entre les deux tests, (2) une anxiété plus importante à l’approche du
deuxième test, et (3) une stagnation de leur performance. À l’inverse, les
optimistes ont montré une moindre baisse dans leurs attentes de réussite, une moindre élévation de leur fréquence cardiaque, et une augmentation sensible de leurs performances au second test. L’analyse des processus — effectuée conformément à la méthode préconisée par Judd et
Kenny (1981) — confirme le rôle médiateur des attentes de réussite et de
l’anxiété somatique, entre le style explicatif et la faculté de rebond après
échec. Les résultats sont visibles sur la figure 2.
FIGURE 2
Processus par l’intermédiaire desquels le style explicatif influence le « rebond »
Une deuxième étude réalisée en Éducation Physique et Sportive
(EPS) (Martin-Krumm, 2002) était destinée à éprouver le caractère
modulateur du style, sur une variable qui intervient fortement dans la
réussite à l’école : la compétence perçue (Pajares & Schunk, 2001).
D’autre part, comme dans l’étude précédente, les auteurs ont testé
l’existence de variables médiatrices entre le style et la réussite en EPS.
Conformément au modèle expectation-valeur d’Eccles et Wigfield
(2002 ; voir aussi Fontayne & Sarrazin, 2001), les attentes de réussite et
la valeur de la discipline constituent les variables les plus proximales
responsables de la réussite dans un domaine d’accomplissement. Les
auteurs ont donc émis l’hypothèse selon laquelle le style explicatif interagissait avec la compétence perçue pour prédire à la fois les attentes de
réussite et la valeur de l’EPS. En retour, ces deux dernières variables
étaient censées prédire la note obtenue par l’élève dans cette discipline.
Pour tester ces hypothèses, 182 élèves de collèges ont été suivis sur
une année scolaire. Au début de celle-ci, le style explicatif et la compétence perçue en EPS ont été mesurés. Un mois plus tard, les participants
ont rempli un second questionnaire appréciant leurs attentes de réussite
en EPS et la valeur de cette discipline. Enfin, la moyenne annuelle des
élèves a été relevée au terme de l’année scolaire. Les résultats ont, en
premier lieu, confirmé le caractère modulateur du style explicatif : une
analyse de régression hiérarchique modérée a fait ressortir une interaction significative « compétence perçue × style explicatif » à la fois sur les
attentes de réussite et sur la valeur de l’EPS. Comme le montre la
figure 3, pour les pessimistes, la compétence perçue a eu un impact
significatif sur la valeur de l’EPS (b = .48, p < .001) : plus elle est faible,
plus la valeur de la discipline est faible. Par contraste, pour les optimistes, la compétence perçue n’a pas d’impact significatif sur la valeur de
l’EPS (b = .007, ns) : une faible compétence perçue n’est pas associée à
une dévalorisation particulière de l’EPS. Il est donc vraisemblable que
la spécificité des causes évoquées par les individus optimistes pour
expliquer un échec n’affecte pas leur estime de soi (Seligman, 1991,
1994). Par conséquent, ceux-ci n’éprouveraient pas le besoin de développer des stratégies de protection de l’estime de soi, telles que la dévalorisation de l’activité (e.g., Harter, 1990). Concernant les attentes de
réussite, les résultats montrent que la compétence perçue prédit
d’autant plus fortement les attentes de réussite que le style explicatif de
l’élève est optimiste (b = .73 vs .59, respectivement pour les plus optimistes et les plus pessimistes ; cf. Figure 3). Autrement dit, si le style
n’exerce aucune influence quand la compétence perçue est faible ou
moyenne, les conséquences d’une compétence perçue élevée sur les
attentes de réussite sont d’autant plus fortes que l’élève est optimiste.
FIGURE 3
Rôle modulateur du style explicatif dans l’influence de la compétence perçue sur la valeur
FIGURE 4
Modèle structurel des relations entre le style explicatif, la compétence perçue, les attentes
Enfin, les résultats de cette étude confirment le caractère distal du
style explicatif, sur la réussite en EPS. Des analyses par équations structurelles montrent que quand les attentes de réussite et la valeur de l’EPS
sont contrôlées, le style explicatif n’a plus d’effet sur la note (cf.
Figure 4). Autrement dit, l’influence du style explicatif sur la note
s’exerce par l’intermédiaire de variables plus proximales présumées par
Eccles (e.g., Eccles & Wigfield, 2002) : les attentes de réussite et la valeur
de l’activité.
Antécédents du Style Explicatif
Après avoir confirmé l’influence directe ou indirecte du style sur la
performance sportive, il semble important à présent de s’interroger sur
l’origine de cette caractéristique personnelle. D’où provient cette
manière relativement stable que nous avons d’expliquer les événements
auxquels nous sommes confrontés ? Le style est-il stable ou susceptible
d’évoluer dans le temps ? Les études qui se sont intéressées à ces questions n’ont pas eu la performance sportive comme contexte de référence.
Toutefois, compte tenu de la généralité relative du style explicatif, nous
allons présenter rapidement les principaux résultats. Il est possible de
regrouper les antécédents du style en trois grandes catégories : les facteurs génétiques, les expériences singulières, et les facteurs sociaux.
Selon Buchanan et Seligman (1995), il est possible qu’il puisse y
avoir une composante génétique dans la genèse du style explicatif. Une
corrélation de l’ordre de .48 a été observée entre les styles explicatifs des
jumeaux monozygotes, alors que le lien n’est pas significatif pour des
jumeaux dizygotes (Schulman, Keith & Seligman, 1991). Toutefois, il
semble plus probable que les facteurs génétiques n’aient qu’une
influence indirecte sur le style explicatif (Peterson & Park, 1998), en
prédisposant l’individu à vivre certaines expériences positives ou négatives. Les qualités physiques, psychologiques, morphologiques etc.,
déterminées par des facteurs génétiques, peuvent amener les individus
à faire certaines expériences heureuses ou malheureuses, qui influenceront en retour leur style.
Quelles sont les conséquences d’un traumatisme important sur le
style explicatif des individus ? Les études montrent que les expériences
singulières telles les maladies, les traumas, les négligences ou les échecs
cuisants dans des domaines importants, peuvent avoir des conséquences sensibles sur la genèse d’un style explicatif pessimiste (e.g., Brewin
& Furnham, 1986 ; Nolen-Hoeksema, Girgus & Seligman, 1991).
Enfin, les facteurs sociaux comme les autrui significatifs (i.e., les
personnes importantes pour l’individu comme ses parents, son/sa
meilleur(e) ami(e), les enseignants etc.) ou les médias semblent contribuer à forger un style explicatif particulier. Selon Peterson et Park (1998)
les feed-back des parents au regard des comportements de leur(s)
enfant(s) modèleraient de manière durable sa manière d’expliquer et
d’interpréter les événements auxquels il est confronté tout au long de sa
vie. Par exemple, Radke-Yarrow, Belmont, Nottelman, et Bottomly
(1990) ont trouvé une forte association entre le nombre de commentaires
désapprobateurs de la mère à l’égard de son enfant, et le nombre d’allusions négatives à soi-même de l’enfant. D’autres études soulignent le
rôle des enseignants dans la stabilisation du style explicatif de l’enfant.
Par exemple Heyman, Dweck, et Cain (1992), ont montré que les critiques des enseignants pouvaient, dès l’école maternelle, influencer les
perceptions négatives que les enfants avaient d’eux-mêmes. Un autre
type d’influence concerne l’impact de la confiance que les autrui significatifs accordent à l’enfant. Selon Eisner (1995), un manque de confiance de leur part peut entraîner le développement d’un style pessimiste, alors que leur confiance entraînerait plutôt un style optimiste.
Enfin, certains travaux se sont penchés sur l’influence des médias télévisés (e.g., Hearn, 1991). Les scènes répétées de violences dans les fictions ou les journaux télévisés, exacerberaient un sentiment d’insécurité
susceptible de générer le pessimisme (e.g., Hearn, 1991 ; Nolen-Hoeksema, 1987) ; ceci d’autant plus quand les événements violents
sont présentés comme durables et omniprésents, et que les téléspectateurs sont jeunes (Peterson & Steen, 2002).
En résumé, la question des antécédents du style amène des réponses multiples. Le style semble être le résultat de facteurs biologiques,
psychologiques et sociaux, chacun contribuant vraisemblablement à
cristalliser en l’individu une manière de percevoir le monde qui
l’entoure, sans qu’il soit possible à l’heure actuelle de préciser le rôle et
la nature de chacun d’entre eux. D’autre part, il est probable qu’un processus complexe s’engage dans lequel les événements influencent
autant la construction du style, que ce dernier n’influence les événements (Peterson et al., 1993). Comme la dépression, le style explicatif
peut donc être à la fois une cause et une conséquence (Nolen-Hoeksema
et al., 1986). Par exemple, un style explicatif pessimiste maximise la probabilité d’occurrence d’événements négatifs, qui en retour renforcent le
style pessimiste de l’individu.
Le style évolue-t-il en fonction de l’âge ? Y-a-t-il des différences en
fonction du sexe ? Il semblerait que oui. Selon Nolen-Hoeksema et Girgus (1995), le style semble se cristalliser vers l’âge de 9 ans, mais certains
événements peuvent encore le faire évoluer jusqu’à 13-14 ans. Ces
auteurs ont conduit une étude longitudinale sur 5 ans, dans laquelle les
enfants remplissaient tous les six mois un questionnaire permettant
d’identifier leur style explicatif. Les résultats ont révélé qu’entre 9 et
13 ans, les attributions relatives aux événements positifs devenaient
plus stables et globales (donc correspondant à un style de plus en plus
optimiste), alors que celles pour les événements négatifs n’évoluaient
pas. D’autre part, le style explicatif des garçons semble évoluer différemment de celui des filles. Les premiers deviennent de plus en plus
optimistes après 13 ans, alors que les filles deviennent de plus en plus
pessimistes entre 11 et 13 ans, et n’évoluent plus par la suite. L’existence
d’un style plus pessimiste (ou moins optimiste) chez les filles a été confirmée dans les domaines sportif (Seligman et al., 1990), ou scolaire (e.g.,
Nolen-Hoeksema, 1987).
Plusieurs hypothèses ont été émises pour expliquer ces différences.
Les biais évaluatifs dont sont victimes les filles (e.g., Basow, 1986) ont été
mis en cause, en particulier l’interprétation de leurs succès et échecs par
les autrui significatifs. Par exemple, les succès sont davantage expliqués
en termes de causes internes et stables (e.g., l’aptitude) pour les garçons,
et en termes de causes instables (e.g., l’effort, l’aide de l’entourage) pour
les filles. À l’inverse, les échecs sont davantage expliqués en termes de
causes instables (e.g., le manque de travail) pour les garçons, et en termes
de causes internes et stables (e.g., la manque d’aptitudes) pour les filles
(e.g., Dweck, Davidson, Nelson & Enna, 1978). Dans le même ordre
d’idée, l’attitude des parents, qui ont tendance à pousser les garçons et à
freiner les filles dans leurs expériences, a aussi été invoquée (e.g., Firth,
1982). Enfin, la manière dont les garçons et les filles perçoivent leurs
changements morphologiques à l’adolescence peut aussi expliquer leurs
différences au niveau du style explicatif. Si les garçons ont plutôt tendance à apprécier ces changements (le développement morphologique et
des caractéristiques sexuelles secondaires, la prise de masse musculaire
etc., leur permettant de se rapprocher des « canons » de la virilité), les
filles semblent davantage souffrir de la modification de leur silhouette,
notamment de l’augmentation des masses graisseuses qui les éloigne des
canons en vigueur de la féminité (e.g., Simmons, Blyth, Van Cleave &
Bush, 1979). Cette frustration de ne pas pouvoir contrôler les changements de silhouette qu’elles subissent (en association avec la valeur
sociale accordée à la minceur) contribue à renforcer une vision pessimiste
des événements, plus fréquente chez les filles (e.g., McCarthy, 1990).
Conclusion et perspectives
L’objet de cet article était de présenter les différentes avancées que la
recherche sur les styles attributionnels ou styles explicatifs a connues.
Ce concept tire ses racines de la théorie de la résignation apprise (e.g.,
Seligman & Maier, 1967 ; Seligman, 1975) qui place au centre du modèle,
l’apprentissage d’incontrôlabilité (ou de l’inutilité de ses efforts). Les
critiques que cette théorie a suscitées, ont conduit les chercheurs à une
reformulation du modèle initial empruntant des éléments à la théorie de
l’attribution causale (Abramson et al., 1978). À présent, la manière relativement récurrente d’expliquer — en terme de causes stables ou instables, et globales ou spécifiques — les événements positifs ou négatifs
susceptibles d’arriver est présumée constituer une variable intervenant
dans les symptômes de résignation. Plus précisément, contrairement à
un style optimiste (i.e., la propension à expliquer les échecs en termes de
cause instable et spécifique, et les réussites en termes de cause stable et
globale), un style pessimiste (i.e., la propension à expliquer les échecs en
termes de cause stable et globale, et les réussites en termes de cause instable et spécifique) est présumé conduire à certains symptômes de résignation comme la passivité, l’anxiété, les échecs, la maladie ou des déficits cognitifs. Certains travaux ont confirmé ces résultats dans le
domaine sportif (Prapavessis & Carron, 1988 ; Rettew & Reivich, 1995
Seligman et al., 1990).
Après avoir été considéré comme un corrélat de différents symptômes, le style est maintenant appréhendé comme une variable distale ou
un facteur de risque. Les travaux récents conduits à la fois dans le
domaine de la pathologie (e.g., Jackson et al., 2002 ; Peterson & Steen,
2002) ou dans celui du sport (Martin-Krumm, 2002 ; Martin-Krumm et
al., in press) ont confirmé l’effet indirect du style sur différentes variables, comme la performance sportive. Ils montrent comment le style agit
sur certains médiateurs qui en retour jouent un rôle sur les résultats
obtenus par l’individu. Ils permettent également de décrire l’effet
modulateur du style — une variable pouvant immuniser des influences
néfastes de certaines variables ou au contraire les aggraver. Néanmoins,
certains aspects théoriques, méthodologiques et empiriques méritent
encore d’être développés.
Du simple lien de cause à effet entre style et performance,
à la recherche d’autres médiateurs
Le rôle d’autres médiateurs motivationnels, entre le style et certains
comportements de résignation reste encore à déterminer. Compte tenu
des différents modèles rendant compte du fonctionnement de la motivation humaine dans le domaine du sport (pour une synthèse, voir Cury
& Sarrazin, 2001), il semble prometteur d’envisager les buts poursuivis
par l’individu comme faisant partie de ces médiateurs potentiels. On
peut en effet postuler que la poursuite de buts d’évitement (e.g., comportements de fuite ou de renoncement ; voir Cury & Da Fonséca, 2001),
ou l’a-motivation (e.g., absence de motivation ; voir Vallerand & Grouzet, 2001) soient plus fréquentes parmi les sportifs ayant un style pessimiste. Par ailleurs, d’autres études dans le contexte de la performance
sportive sont nécessaires afin d’éprouver également des modèles dans
lesquels le style pourrait moduler l’effet de prédicteurs de la performance comme le stress.
Tester les effets de l’environnement social
sur le développement du style en contexte sportif
D’une manière générale, des travaux sur les antécédents des styles
explicatifs dans le domaine sportif semblent nécessaires dans la mesure
où aucune étude, à notre connaissance, n’a été réalisée dans ce domaine.
On peut dont s’interroger sur la cascade des événements qui conduit un
sportif à adopter un style pessimiste. Quelles sont les causes possibles ?
L’entraîneur, les parents, les équipiers, la confrontation à un climat
de compétition dès le plus jeune âge sont-ils des facteurs susceptibles
d’influencer l’installation d’un style particulier ? Le rôle des pressions
sociales exercées sur les jeunes sportifs, parfois très jeunes, dans le cadre
de certaines activités sportives comme la gymnastique ou le tennis
mérite d’être abordé et pourrait contribuer à compléter certains modèles
permettant d’expliquer les processus impliqués dans l’abandon sportif
(e.g., Sarrazin & Guillet, 2001).
Passer d’un style pessimiste à un style optimiste
dans le contexte de la performance sportive
Les résultats présentés plus haut ont souligné les bienfaits d’un style
optimiste et les méfaits d’un style pessimiste pour les individus, en
général, et les sportifs en particulier. La carrière de ces derniers étant
parsemée de succès, mais aussi de désillusions profondes, la capacité à
gérer les échecs et à repartir de l’avant semble constitutive de la personnalité des champions. Mais que faire, lorsqu’un sportif présente un style
explicatif pessimiste ? N’est-il pas possible de « rééduquer » un tel style,
afin de le transformer en style plus optimiste ?
Il existe plusieurs recherches dont l’objet porte sur la modification
du style explicatif. Certaines se sont déroulées dans le cadre de programmes plus vastes destinées à lutter contre la dépression (e.g., Jaycox,
Reivich, Gillham & Seligman, 1994). Une seconde ligne de recherche a
été conduite dans le domaine scolaire, avec pour objectif d’apprendre
aux élèves à modifier leurs attributions causales. Les résultats ont montré qu’en encourageant les élèves à attribuer les échecs scolaires au manque d’effort (une cause spécifique et instable), ceux-ci étaient plus persistants sur les tâches (e.g., Andrews & Debus, 1978 ; Fowler & Peterson,
1981). Cet entraînement à la modification des explications causales semble même plus efficace que le simple fait de placer l’individu en condition de réussite. Par exemple, Aydin (1988) a comparé les effets de deux
programmes destinés à un groupe d’élèves impopulaires au style explicatif pessimiste. Ces derniers ont été assignés soit à une condition de réentraînement attributionnel (durant 10 semaines, on leur lisait des scénarii dans lesquelles le rejet social était attribué à un manque d’effort
plutôt qu’à un manque d’aptitude, et on leur demandait ensuite de
« jouer un rôle » dans l’histoire racontée), soit à une condition de succès
(dans laquelle l’expérimentateur manipulait le feed-back d’un prétendu
test de compétence sociale, de sorte que l’enfant reçoive 90 % de feedback de réussite à la fin de la période), soit à une condition de contrôle.
Les résultats ont révélé que seul l’entraînement à la modification des
attributions causales changeait le style explicatif des participants, et
améliorait la relation de ces enfants impopulaires à leurs pairs, même
s’ils restaient toujours relativement mal perçus.
Il ne faudrait pas conclure trop hâtivement de ces résultats que les
succès ne sont pas importants pour modifier un style explicatif pessimiste. Il semble uniquement, qu’à court terme, l’entraînement à la
modification des attributions soit plus efficace que simplement donner
l’illusion de réussir. Néanmoins, il est fortement probable qu’une modification du style vers davantage d’optimisme, qui ne soit pas assortie de
succès subséquents, conduise rapidement à un retour en arrière — à
savoir, une manière pessimiste d’expliquer les événements.
De tels programmes, spécifiquement conçus pour le domaine du
sport, permettraient d’acquérir des techniques limitant l’impact des
événements négatifs, comme les blessures ou les performances décevantes, sur la vie des sportifs. Une approche de cet ordre mériterait une
attention particulière et pourrait ouvrir des perspectives de recherche
prometteuses dans leurs applications tant dans le domaine du sport que
dans celui de l’EPS.
Différents niveaux de généralité et différents styles explicatifs
Dans les premières conceptualisations du style explicatif, cette variable
se plaçait à un niveau très élevé de généralité. À l’instar de l’ASQ
(cf. infra), les outils interrogaient les participants sur les causes d’événements négatifs ou positifs, susceptibles d’arriver dans différentes situations de vie (professionnelle, familiale, amicale etc.). Compte tenu de ce
niveau de généralité, il n’est pas surprenant que les individus au style
pessimiste soient enclins à la dépression et manifestent des comportements de résignation généralisée. Néanmoins, les profils si extrêmes
sont rares ; et il est possible de trouver des comportements de résignation qui soit plus circonscrits à un domaine d’accomplissement particulier, sans pour autant que l’individu manifeste les symptômes pathologiques de la dépression. C’est la raison pour laquelle, plusieurs auteurs
recommandent d’évaluer le style explicatif en utilisant des outils spécifiques au contexte (e.g., Cutrona, et al., 1985 ; Peterson & Park, 1998 ;
Peterson, 2000). Ainsi, à l’instar des modélisations contemporaines sur
le concept de soi (e.g., Marsh, 1998) ou sur la motivation (e.g., Vallerand,
1997), il semble heuristique d’envisager l’existence de différents styles
explicatifs relativement circonscrits à des domaines particuliers comme
l’école, le sport, le travail, les relations sociales etc., qui sont susceptibles
de se généraliser à un style explicatif plus vaste (e.g., Peterson & Park,
1998). La validité prédictive de ces différents styles, ainsi que les liens
qu’ils entretiennent, mériteraient d’être analysés dans les travaux ultérieurs.
D’autre part, les travaux dont nous avons fait état, ont souvent
comparé les styles explicatifs optimiste et pessimiste. Or comme nous
l’avons fait remarquer, les scores extrêmes sont relativement rares. La
majorité des participants obtiennent des scores bas aux deux échelles
d’événements positifs et négatifs, tandis que certains rapportent des
scores élèves à ces deux échelles (e.g., Peterson & Park, 1998). Les travaux futurs devraient ajouter un groupe de participants obtenant des
scores faibles aux deux échelles et un autre groupe de participants obtenant des scores élevés, afin de comparer les résultats de ces 4 profils.
D’autre part, l’étude des réactions de participants présentant ces différents profils, suite à des feed-back d’échec et de réussite, apporterait
également des informations sur le caractère plus ou moins adaptatif de
chacun d’eux.
En définitive, si l’objectif est d’expliquer ou de décrire ce qui conduit les uns à voir leurs performances stagner ou baisser après échec, et
les autres à rebondir, les futures études qui s’intéresseront au style
explicatif pourront apporter une aide aux cadres sportifs ou aux enseignants dans leur manière d’intervenir auprès de leurs athlètes ou de
leurs élèves. Ce type de recherches permettra aux études réalisées dans
le contexte sportif de s’intégrer dans le courant plus général de la Psychologie Positive dont l’objet est de comprendre et de développer les qualités qui conduisent les individus, les communautés et les sociétés à être
performants et à s’épanouir. Ce courant de la psychologie a pour objet
d’étude l’ensemble des facteurs qui influencent le bien-être, les facultés
de rebond, les « états de grâce » (flow) parfois ressentis lors de situations
particulières (e.g., Seligman, 2002), comme il est possible d’en vivre
dans le domaine du sport de compétition ou de loisir.
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[1]
Université Paris XI, Bâtiment 335,91405 Orsay Cedex, et IFEPS, Angers, 49 rue des Perrins, 49130 Les Ponts-de-Cé.
[2]
Laboratoire Sport et Environnement Social, UFRAPS, Université J. Fourier Grenoble 1,
BP 53-38041 Grenoble Cedex 9.
[3]
Dans les derniers articles empiriques et théoriques (e.g., Abramson, Metalsky & Alloy,
1989 ; Dykema, Bergbower, Doctora & Peterson, 1996 ; Peterson, 1991 ; Peterson, Bishop,
Fletcher, Kaplan, Yesko, Moon, Smith, Michaels & Michaels, 2001 ; Peterson & Vaidya, 2001),
la dimension internalité a progressivement été délaissée car sa mesure semble moins fiable,
et ses corrélats (avec les expectations par exemples) moins consistants, que ceux obtenus
avec la stabilité ou la globalité.