2004
Science et motricité
La dynamique socio-culturelle de l’élite athlétique française sous
la IVe République : essai d’analyse prosopographique
Carine Erard
[(1)]
L’article vise à mettre au jour la jeunesse qui, sous la IVe
République, semble la plus disposée à investir l’élite athlétique, un espace
qui depuis la fin du XIXe siècle se définit comme « bourgeois ». Il s’agit de
saisir, à travers une analyse prosopographique, la dynamique socio-culturelle
de l’élite athlétique à partir de trois niveaux de réalité : les ressorts
biogra~phiques, les ressorts institutionnels et les ressorts structurels (qui
correspondent respective~ment aux faits de représentation, de fonctionnement et
de structure tels que Durkheim les définit). L’élite athlétique est ainsi
appréhendée comme un espace dont la dynamique est liée à des agents dont les
propriétés socio-culturelles s’accordent aux caractéristiques de la pra~tique
athlétique d’élite dans une conjoncture particulière : la IVe
République.
Mots-clés :
sociologie dynamiste, athlétisme, prosopographie, IVe République.
This article aims to bring to light the youth who, under the 4th
Republic, seems to be the most disposed one to invest the athletic elite, a
space that has described itself as a middle~class space since the end of XIXth
century. The matter is, through a prosopographic analysis, to seize
sociocultural dynamics of the athletic elite from three levels of reality : the
biograph~ical motives, the institutional motives and the structural motives
(which respectively corre~spond to facts of representation, functioning and
structure as Durkheim defines them). So the athletic elite is seized as a space
the dynamics of which are connected to specific agents. Their sociocultural
properties go with the characteristics of the athletic elite practising and the
particular circumstances : the IVth Republic.
Keywords :
sociology, athletics, prosopography, IVth Republic.
Les élites sportives n’ont jusqu’à présent en France pas
d’histoire, si ce n’est une histoire contemporaine postérieure aux années
soixante-dix. Les recherches s’accordent à penser que les recrutements sociaux
des pratiques compétitives au cours des années soixante dix sont, dans notre
pays (Fink & Pociello, 1985) comme à l’étranger (Dunning, 1979 ; Lüschen,
1965 ; Lüschen, 1983 ; Heinilä, 1979), dominées par les classes moyennes, avec
toutefois des écarts entre le recrutement (plus populaire) des sports
professionnels (tels le football ou le cyclisme) et les sports amateurs (tels
l’athlétisme, le rugby…)
[(2)]. Ainsi, d’après D. Fink et C. Pociello
[(3)], au regard des
biographies socio-sportives des sélectionnés olympiques de 1972, l’élite
sportive française du début des années soixante-dix est dominée par les classes
moyennes, avec un recrutement social inversé par rapport à la structure sociale
de la population : les hommes comme les femmes sont d’une origine sociale assez
élevée, avec des parents membres des professions libérales ou exerçant des
fonctions de cadres supérieurs ou de cadres moyens (aucun des compétiteurs
n’est issu de la grande-bourgeoisie ; les milieux ouvriers et paysans sont
relativement sous-représentés). Reprenant l’hypothèse de Günther Lüschen
[(4)] et de Klaus
Lehnerts
[(5)], la
domination des classes moyennes serait liée à aux dispositions
socio-culturelles exigées par la pratique : la pratique compétitive, lieu par
excellence de l’effort persévérant et répétitif soutenu par une volonté
puissante de réussite répond aux dispositions ascétiques que des fractions des
classes moyennes ont tendance à développer. Cette interprétation de la
distribution sociale des compétiteurs qui s’appuie sur la théorie
dispositionnelle du « goût » de Pierre Bourdieu
[(6)] mérite toutefois
d’être nuancée par le fait que l’investissement dans le sport compétitif dépend
également du volume des efforts consentis, des coûts corporels et temporels
nécessaires à l’excellence, de la nature des profits sociaux et symboliques
escomptés, des incidences sur les stratégies scolaires et enfin, du statut des
compétiteurs (amateurs ou professionnels). Pour ce qui est de l’athlétisme, son
élite recruterait au début des années soixante-dix parmi les classes moyennes
et en particulier parmi les fractions dont le capital culturel prédomine sur le
capital économique, dans un mouvement de translation vers le haut par rapport à
la masse de ses pratiquants (contrairement à l’espace des pratiques de loisir,
aucune distinction n’est fournie à propos de la distribution sociale des
pratiquants d’élite en fonction des disciplines athlétiques)
[(7)].
Pourtant, un certain nombre de travaux (Thomas, 1975 ; Fink,
1989 ; Pociello, 1993 ; Defrance, 1995) avancent l’hypothèse qu’un changement
de régime s’est opéré au début des années soixante-dix, avec la prise en charge
politique de l’élite sportive dans un contexte de positionnement dans une
division internationale du travail sportif : les conditions sociales de
production de performances se seraient transformées. L’idée d’une
transformation sociale est avancée, mais
quid de cette élite depuis l’introduction des «
sports modernes » à la fin du XIX
e, c’est à dire le temps
où les athlètes étaient des étudiants issus des milieux bourgeois et cultivés
[(8)] ?
S’intéresser à la dynamique socioculturelle de l’élite
athlétique française sous la IV
e République permet par
conséquent d’appréhender la question du changement social dans la production
des élites sportives en France. Or, à travers les divers travaux précédemment
cités, on comprend bien que la production d’une élite sportive est liée à des
dispositions socio-culturelles particulières mais qu’elle est aussi soumise à
l’influence des conjonctures socio-historiques (sociopolitiques), sans pour
autant qu’on puisse saisir véritablement leurs relations. C’est la raison pour
laquelle l’hypothèse ici posée est que, sous les Trente Glorieuses, une
transformation structurelle de l’espace athlétique s’opère selon deux
conjonctures qui correspondent aux IV
e et
V
e Républiques. Deux conjonctures se dégagent en effet du
point de vue de leurs caractéristiques démographiques, sociales, culturelles,
économiques et politiques. On peut ainsi rappeler brièvement quelques
caractéristiques structurelles relatives à la IV
e
République : l’élite athlétique recrute parmi les classes creuses
[(9)] et encore
faiblement scolarisée de l’entre-deux-guerres
[(10)] ; les licenciés
en athlétisme sont peu nombreux et en faible progression
[(11)] ; les
structures sportives (clubs d’élite et entraîneurs qualifiés) sont concentrées
à Paris et dans les grandes agglomérations (Bordeaux, Lyon Strasbourg,
Marseille, Rouen…) ; la priorité politique est de panser les cicatrices morales
et physiques d’une jeunesse qu’elle cherche à rendre conquérante et productive
[(12)] ; l’éducation
physique et sportive reste considérée comme une discipline scolaire récréative
[(13)] et ne fait pas
l’objet d’une sanction évaluative ; la société française, après d’interminables
mois de privation, est en pleine reconstruction et rêve aux fruits que la
croissance soutenue lui apportera
[(14)]. Les conditions
sociales de production des élites sportives sont en outre bien différentes
durant la V
e République (des années 1958 à 1974) : elles
disposent du réservoir de la génération du baby-boom
[(15)] ; la masse des
licenciés en athlétisme a explosé
[(16)] ; les
structures sportives productrices d’élite se sont multipliées et décentralisées
(avec la mise en place des conseillers techniques régionaux par le colonel
Crespin en 1964) ; la politique sportive donne la priorité à la constitution
d’une élite sportive à la hauteur de la concurrence internationale
[(17)] ; l’éducation
physique et sportive est intégrée aux examens (en 1959 pour le baccalauréat) en
mettant en valeur les pratiques sportives (et l’athlétisme en particulier)
[(18)] ; la société
française est en pleine croissance
[(19)].
Pour saisir la dynamique socio-culturelle de l’élite athlétique
durant cette première conjoncture (la IV
e République), la
démarche appliquée est de trouver, sur la base de la théorie bourdieusienne des
goûts
[(20)], un
rapport d’affinité qui se serait historiquement constitué (sous la
IV
e République) entre une pratique (l’athlétisme) et des
groupes sociaux (une jeunesse bourgeoise et petite-bourgeoise).
Cette dynamique historiquement constituée de l’élite athlétique
est appréhendée grâce à la méthode prosopographique qui consiste à reconstituer
une biographie collective relative à un groupe d’individus qui présentent une
caractéristique commune
[(21)], en se situant à l’interface entre l’individuel et
le collectif
[(22)],
entre « le dedans » et « le dehors ». Cette méthode permet ainsi, comme le
suppose une sociologie « dynamiste
[(23)] », d’être
attentif aux caractéristiques et aux propriétés dynamiques et relationnelles de
l’élite athlétique : elle tient compte des effets de l’environnement sur sa
structure sociale.
Ainsi, en confrontant une analyse prosopographique, qui permet
de mettre à jour des convergences, divergences et récurrences dans les
propriétés socio-culturelles des athlètes qui ont constitué l’élite française
sous la IVe République (c’est à dire la « dynamique du
dedans ») avec l’histoire de l’athlétisme et de la société française, (c’est à
dire « dynamique du dehors »), la dynamique socio-culturelle de l’élite
athlétique pourra alors être saisie comme un ensemble de forces biographiques
(liées aux dispositions individuelles), institutionnelles (liées aux
caractéristiques de l’élite athlétique) et structurelles (liées à l’histoire
collective).
L’analyse ici présentée s’appuie sur un travail empirique de
reconstitution de notices biographiques d’athlètes français qui ont obtenu au
moins une sélection en équipe de France senior entre 1945 et 1958. Une
cinquantaine de notices biographies a été réalisée grâce à des questionnaires
ou entretiens semi-directifs réalisés avec les athlètes de la période
considérée ; cet ensemble de notices a ensuite été interprété sur la base d’un
analyseur sociologique : la position sociale du père (qui a été catégorisée
selon la nomenclature PCS de l’INSEE). Il s’agit, à travers ce prisme, de
comprendre les propriétés socio-culturelles de la jeunesse qui investit l’élite
athlétique au regard des caractéristiques de cet espace d’une part, et de la
conjoncture de la IVe République, d’autre part.
Les ressorts dispositionnels de la dynamique socio-culturelle de
l’élite athlétique
La IV
e République apparaît comme
particulièrement propice à l’appropriation de la pratique athlétique d’élite
par une jeunesse issue des classes moyennes, « petite-bourgeoise ». En effet,
la jeunesse la plus disposée à investir l’élite athlétique est issue de
familles qui occupent une position moyenne dans l’espace social, tout en
manifestant une volonté d’ascension sociale qui les conduit à s’approprier les
pratiques de la classe dominante
[(24)] : «
mon père était un maréchal-ferrant «
huppé » raconte J.L, un international en 100m entre 1945 et 1948.
Elle est, par ailleurs, issue de familles sensiblement marquées par des
dispositions ascétiques : «
ma mère se levait de
bonne heure le matin et terminait tard le soir. Elle repassait à longueur de
journée et de nuit. Elle devait avoir cinq ou six jours de vacances par an. On
ne savait pas ce qu’était « partir en vacances ». Quand j’étais à l’Ecole
Normale de Triguier, l’été, au premier juillet, j’allais travailler à la Poste.
Je travaillais la nuit pour pouvoir bricoler la journée avec mes copains. Je ne
partais nulle part » précise F.S, fils d’un marin patron de grands
yachts et d’une ménagère, international en 400m entre 1946 et 1953
. C’est également une jeunesse qui porte le
désir familial d’ascension : «
mon père voulait
que je devienne instituteur » évoque F.S (international en 400m
entre 1954 et 1957 ; fils d’un marin patron de grands yachts et d’une
ménagère-repasseuse de l’île de Bréhat) ; «
mon
père voulait que je fasse médecine (la médecine militaire parce que les études
étaient gratuites). Mon père était un self-made man, parti du bas de l’échelle
aux PTT, il s’est hissé par des concours internes à un poste élevé de chef de
centrale téléphonique. Il était ambitieux pour son fils qu’il voulait voir
faire ce qu’il n’avait pas fait » évoque M.G, un international en
400m entre 1954 et 1957 (fils d’un cadre supérieur des PTT). En réussissant
dans une discipline individuelle, cette jeunesse peut ainsi exposer des
dispositions « bourgeoises » à l’individualisme, et par là répondre à ses
prétentions d’ascension sociale dans le sens où la pratique d’un sport
individuel porte la marque d’une origine sociale élevée à l’inverse des sports
collectifs plus fortement pratiqués dans les classes populaires
[(25)].
En somme, la production d’excellence athlétique apparaît comme
une façon pour cette jeunesse d’exprimer des dispositions socio-cultu-relles «
petites-bourgeoises », c’est à dire des prétentions d’ascension sociale qui ne
peuvent être satisfaites qu’en reposant sur un ascétisme et un respect de la
culture dominante
[(26)] : «
pour moi le
sport, au départ, c’est une promotion sociale. Quand on a suffisamment de
moyens, on fait autre chose que du sport. Ceux qui s’accrochent, qui vont
jusqu’au bout, sont ceux pour qui le sport est un moyen de vie et de survie.
Pour moi, le sport de haut-niveau était une promotion sociale »
raconte G.A (un international, fils d’agriculteurs propriétaires d’un grand
domaine dans le Béarn).
Par ailleurs, à cette période, la jeunesse issue des classes
dominantes reste également particulièrement encline à investir l’élite
athlétique. Dans ce cas, il s’agit le plus souvent d’une jeunesse marquée par
un dilettantisme scolaire qui la place sous le joug d’un probable déclassement
: « en 1947, dès que j’ai eu mon bac, j’ai quitté
ma famille parce que je voulais être prof de gym et pour mon père, agrégé de
médecine, il n’y avait que des voyous qui devenaient profs de gym. Alors il m’a
dit : « mon garçon, tu veux être prof de gym, c’est ton problème, tu quittes la
maison… ». Je suis parti de Paris pour aller au CREPS de Toulouse. C’est à ce
moment là que je me suis dit : « tu marches bien en athlétisme, continue
l’athlétisme, cela va te payer tes études ». Etant à Toulouse, le Racing Club
de France, mon club, me payait mes déplacements en première classe et je
voyageais en seconde, ce qui me payait une partie de ma subsistance
» explique C.J (un international en cross, 5000m, fils d’un médecin, chef de
service à l’Hôtel Dieu à Paris et d’une pianiste). «
J’ai pas mal bourlingué dans les écoles
religieuses. Mes pérégrinations scolaires vont de St Jean de Béthunes à
Versailles (un an), puis l’école Ste Marie de Montsourt de Viry-Chatillon (3
ans), puis Lectour dans le Gers (trois ans) pour des raisons familiales. En
1954-1955, j’ai effectué une année de préparation à l’école coloniale. Je n’ai
pas été reçu, c’était trop difficile. Alors, je suis entré dans l’école des
cadres du commerce à Paris, et cette année là, en 1955, je suis international
junior en athlétisme » raconte F.M, cet autre international en 400m
haies, petit-fils d’un polytechnicien et fils d’un ingénieur dépositaire de
brevets d’invention (qui est aussi écrivain et professeur d’histoire à l’école
nationale d’équitation de Saumur). Cette jeunesse semble donc quant à elle
exprimer un certain dilettantisme « bourgeois » en excellant en athlétisme, une
pratique qui s’est historiquement constituée en France, à l’initiative
d’étudiants issus des fractions de la bourgeoisie parisienne et cultivée, en
opposition aux disciplines scolaires et disciplinées chères aux Républicains de
la fin du XXe (Chartier & Vigarello, 1989).
Sous la IV
e République, les athlètes qui
intègrent l’élite athlétique apparaissent ainsi marqués par des dispositions
socioculturelles « bourgeoises » et « petites-bourgeoises » qui trouvent
chacune leur pleine expression dans la pratique athlétique. Quand la jeunesse «
bourgeoise » peut continuer d’exposer une forme de dilettantisme dans une
pratique d’élite qui s’est historiquement constituée parmi une jeunesse issue
des fractions socialement les plus élevées et conquérantes, la jeunesse «
petite-bourgeoise » peut valoriser ses dispositions ascétiques et ainsi se
distinguer en excellant dans une pratique qui reste connotée comme « bourgeoise
». Ainsi, à travers cette double appropriation de l’espace athlétique (qui est
liée à un « effet d’hysteris
[(27)] » et à la possible expression d’habitus distincts
dans des disciplines aussi variées que les sauts, les lancers et les courses),
se reproduisent finalement les rapports de classe qui se jouent plus
généralement entre ces fractions dans la société française. De fait, les
caractéristiques institutionnelles de cette pratique athlétique semblent tout à
fait propices à une telle dynamique sociale.
Les ressorts institutionnels de la dynamique socio-culturelle de
l’élite athlétique
Si l’élite athlétique est investie par cette jeunesse
bourgeoise et petitebourgeoise, c’est parce qu’à cette époque, elle est
socialement considérée comme un espace distinctif, réservé, « bourgeois » : «
ma mère pensait que seuls les gens aisés
pouvaient réussir en athlétisme » remarque J.D, fils d’un agent
technique et d’une concierge. « C’est grâce au
patronage que j’ai pu débuter le sport. S’il n’y avait pas eu de patronage, je
ne serais pas allé au CREPS et si je n’étais pas allé au CREPS, je ne serais
pas international parce que je n’étais pas issu d’une famille bourgeoise
» note V.S, fils unique d’une vendeuse.
En effet, sous la IVe République,
l’athlétisme, en continuant de se poser comme une garant de l’amateurisme
sélectionne sa jeunesse parmi celle qui adhère aux valeurs bourgeoises de «
désintéressement » : « c’est en 1954 que je
commence à faire de l’athlétisme plus sérieusement. Je laisse tomber le
football parce que je commence à être vieux. J’ai dix-huit ans et à dix-huit
ans, il faut choisir : professionnel de football ou… Or, j’étais d’un milieu où
être professionnel de football ne se faisait pas. Mes parents étant de la
bourgeoisie, il n’était pas question que je devienne professionnel de football,
alors que j’en avais les moyens. C’est là que j’ai reversé sérieusement dans
l’athlétisme en 1954 », se rappelle F. M (précédemment cité). A
l’inverse, l’élite athlétique, en reposant sur ces valeurs « bourgeoises »
d’amateurisme, contribue à écarter les athlètes qui, d’ethos populaire, sont
plus enclins à s’investir dans une pratique professionnelle : «
il y avait beaucoup de gars qui couraient
drôlement bien, mais, ils changeaient de sport et se tournaient vers le
cyclisme, parce qu’ils voyaient bien qu’ils se défendaient en athlétisme, mais
qu’il fallait faire de l’athlétisme pour rien… » note A. P, fils
d’un inspecteur de police. Par contre, ces valeurs « bourgeoises » semblent
être celles qui contribuent à favoriser l’investissement d’une jeunesse «
petite-bourgeoise » qui voue un respect systématique aux valeurs « distinguées
» des classes dominantes : « j’ai été sollicité
plusieurs fois par de grands clubs de football (le Havre par exemple), mais je
n’ai jamais voulu faire du sport un métier. Pour moi, le sport, c’était un
plaisir. J’avais beaucoup de plaisir à jouer au foot mais à jouer au foot
exactement pour le plaisir, pas pour autre chose. J’avais du mal à faire de
l’athlétisme un plaisir, mais j’y suis quand même arrivé ! » se
souvient J.L (ci-dessus présenté).
En d’autres termes, la dynamique socio-culturelle de l’élite
athlétique trouve quelques uns de ses ressorts dans les caractéristiques
institutionnelles de l’athlétisme qui en se posant comme garant de
l’amateurisme, favorise l’investissement des fractions d’ethos « bourgeois
[(28)] » et «
petit-bourgeois » et limite l’engagement des fractions d’ethos plus « populaire
». Les caractéristiques structurelles de la période considérée induisent
probablement par ailleurs de telles appropriations sociales relativement
circonscrites.
Les ressorts structurels de la dynamique socio-culturelle de
l’élite athlétique
A la fin du XIX
e, la compétition
athlétique relevait d’une stratégie de distinction « réservée » adoptée en
premier lieu par des jeunes issus des classes aisées dans un contexte de
transformation des élites qui devenaient plus ouvertes aux talents et aux
capacités
[(29)]. Il
paraît de même légitime de penser que l’adoption de la pratique athlétique
d’élite comme moyen de distinction par une jeunesse « petite-bourgeoise » est
contemporaine d’une société française portée à la Libération par un élan
conquérant pour un nouvel ordre économique et social, par une volonté de
progrès, d’expansion et par un esprit d’entreprise qui sont en toute domaine
encouragés
[(30)].
En effet, consécutivement à la période vichyssoise qui a fait
de la pratique sportive (et l’athlétisme en particulier
[(31)]) un instrument
de mobilisation de la jeunesse, la jeunesse « petite-bourgeoise » acquise et
portée par un désir d’ascension sociale apparaît comme la plus disposée à
investir cet espace jusqu’alors resté socialement réservé à une jeunesse
estudiantine issue des milieux aisés et cultivés : «
ma carrière sportive a débuté en 1942, en 1941
même, dans l’armée. C’était la débâcle. La grande mode, c’était de faire du
sport. On faisait donc du sport du « piou-piou » jusqu’au colonel. De plus,
j’étais dans le régiment d’infanterie de Brive La Gaillarde : le colonel Tanguy
était vraiment un fana de sport. J’ai donc commencé le sport comme cela
» explique F. S. En effet, cette jeunesse, plus longtemps scolarisée
grâce au système scolaire mis en place sous la III
e
République,
[(32)] a
ainsi pu incorporer des dispositions au désintéressement que suppose la
pratique athlétique d’élite à l’époque : «
à
l’âge de 11 ans, en 1930, je suis allé à l’école primaire supérieure de
Triquier, interne à l’EPS, et ce jusqu’en 1937 (je retournais donc à Bréhat
juste pendant les vacances : j’ai passé le brevet élémentaire et eu le concours
d’entrée à l’Ecole Normale de Saint Brieuc. D’octobre 1937 à avril 1940, je
suis donc à l’Ecole Normale, avant d’être incorporé en avril 40, dans l’armée
» raconte ce même athlète.
De plus, dans un contexte de plein emploi et d’effervescence
lié à la reconstruction d’après-guerre, cette jeunesse trouve dans la pratique
athlétique d’élite un espace de liberté et d’insouciance particulièrement
séduisant : « l’athlétisme, c’était une certaine
façon de griller la vie. Griller la vie a deux explications, même trois.
D’abord, il y a le tempérament des individus avec ceux qui ont envie de griller
et ceux qui n’ont pas envie. Ensuite, il y a l’émulation d’un groupe, de
copains, l’amitié et puis le troisième élément qui est peut-être le premier :
n’oublions pas que de 39 à 45, on s’est fait chier ! On s’est fait copieusement
chier ! Alors la liberté … » raconte J.L, fils d’un boucher du
centre ville de Rouen. Et puis, c’est aussi un espace qui permet de voyager
dans un contexte d’après-guerre où ce type de loisir reste réservé aux
fractions sociales économiquement les plus dotées : «
d’un seul coup d’un seul, je me suis retrouvé à
haut-niveau ! Et puis, cela m’a tellement plu de voyager parce que j’étais
invité à courir partout en France… » se rappelle A.P.
Ce contexte de la IV
e République crée donc
des conditions structurellement favorables à cette dynamique d’investissement
de l’élite athlétique une jeunesse d’origine « petite-bourgeoise » : plus
longtemps scolarisée, portée par un mouvement d’émergence accélérée des classes
moyennes au sein de la société française
[(33)], et profitant
de l’élan d’ouverture culturelle d’après-guerre, elle se trouve
structurellement encouragée à conquérir un espace qu’elle considérait
jusqu’alors comme « illégitime ».
Au regard de cette analyse prosopographique qui confronte trois
niveaux d’interprétation et de réalité, la jeunesse des classes moyennes semble
dominer l’élite athlétique de la IVe République parce
qu’elle peut y valoriser ses dispositions socioculturelles «
petites-bourgeoises » et que le contexte sociohistorique lui est nouvellement
favorable. De ce point de vue, cette dynamique sociale qui affecte l’élite
athlétique semble liée à des « ressorts biographiques », c’est-à-dire par des
dispositions socioculturelles qui entrent en correspondance avec les
caractéristiques institutionnelles d’un espace dans un contexte sociohistorique
porteur pour des fractions dotées d’un tel habitus. Ce type d’approche de
l’excellence athlétique, sous l’angle d’une triple rencontre (biographique,
institutionnelle et structurelle), gagne cependant à être complexifiée : en
faisant varier la conjoncture et la discipline athlétique, on peut en effet
mettre à jour des « effets de mythification » et « d’assignation sociale » qui
viennent infléchir la dynamique d’une élite sportive qui se constitue autour de
disciplines aussi variées techniquement (et par là, socialement) que des
courses (de vitesse et de longue durée), des sauts et des lancers.
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POCIELLO C. (1997). Les cultures sportives, Paris,
PUF.
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POCIELLO C. (1999). Sports et sciences sociales, Paris,
Vigot.
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RIOUX J-P. (1980). La France de la IVe République, tome 1,
L’ardeur et la nécessité (1944-1952), Paris, Points-Histoire.
·
SIRINELLI J-F. (2003). Les baby-boomers, Une génération
1945-1969, Paris, Fayard.
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THOMAS R. (1975). La réussite sportive, Paris, PUF.
·
THOMPSON P. (1980). Des récits de vie à l’analyse du changement
social, Cahiers internationaux de sociologie, vol L XIX, n° spécial, Histoires
de vie et vie sociale, pp. 249-268.
[(1)]
CRESS/ URCS. Université Paris XI, division Staps, bât 335. Bd
Georges Clémenceau, 91405 Orsay-cedex, France.
Carine.
erard@ staps. u-psud. fr.
[(2)]
Fink, D. (1989).
Les marchés des
excellences sportives. Contribution à l’analyse de l’évolution du sport de
compétition, thèse dirigée par Georges Vigarello, Université Paris
V, 1989, p. 74.
[(3)]
Fink, D. & Pociello, C. (1985). « Biographies
socio-sportives et marché des excellences sportives. Les champions de 1972 »,
Rapport CORDES, « Emplois et formations du secteur sportif, marchés du travail
et stratégies de formation », tome 12, pp. 11-12.
[(4)]
Gunther Lüschen, a étudié la population des compétiteurs les
plus performants de Cologne, à partir de 400 sportifs engagés dans quinze
disciplines sportives différentes, Lüschen, G & Sage, G. (1980). Social
stratification is one of the between researched areas in sociology of sport, in
Handbook of Social Sciences of Sport, Champaign, Illinois, Stines.
[(5)]
Klaus Lehnerts a mené son étude à partir d’archives médicales
des athlètes amateurs de « haut-niveau » appartenant aux équipes A, B, C
d’Allemagne répartis dans 27 disciplines, Lehnerts, K. (1979). Berufliche
Entwicklung des Amateurspitzensportler in des Bundesrepublik Deutschland, Klön,
Ed Bundesinsitut F, Sportwissenschaft.
[(6)]
Bourdieu, P. (1976). La distinction. Critique sociale du
jugement, Paris, Ed Minuit.
[(7)]
Fink, D. & Pociello, C. (1985). Op.cit, pp. 11-12.
[(8)]
Pociello, C. (1999). Sports et sciences sociales, Paris,
Vigot.
[(9)]
Dupâquier, J. (1988). Histoire de la population française, tome
4, De 1914 à nos jours, Paris, PUF.
[(10)]
Compagnon, P. & Thévenin, A. (1995). L’école et la société
française, Paris, Ed Complexe.
[(11)]
En France, en 1949, il y a 35214 licenciés (soit un taux de
pénétration de 0.87‰) ; en 1958, il y a 39187 licenciés, c’est à dire à peine
4000 licenciés en plus (ce qui correspond à un taux de pénétration de
0.91‰).
[(12)]
Le Noë, O. (2000). Socio-histoire des politiques sportives
(1940-1975), Thèse en science politique, Université de Paris
I-Panthéon-Sorbonne.
[(13)]
Herr, M. (1995). Les Textes officiels et l’Histoire. Analyse de
trois textes relatifs à l’Education physique, in Arnaud, P (et al) Education
physique et sport en France. 1920-1980, Paris, AFRAPS.
[(14)]
Rioux, J-P (1980). La France de la IV
e
République, tome 1, L’ardeur et la nécessité (1944-1952), Paris,
Points-Histoire.
[(15)]
Sirinelli, J-F (2003). Les baby-boomers, Une génération
1945-1969, Paris, Fayard.
[(16)]
La fédération française d’athlétisme qui comptait 39187
licenciés en 1958, dénombre 92445 licenciés en 1973, c’est à dire plus du
double (le taux de pénétration qui était de 0.91‰ en 1958 est passé à 1.8‰ en
1973.
[(17)]
Le Noë, O. (2000). Op cit.
[(18)]
Martin, J-L (1999). La politique de l’éducation physique sous
la V
e République, Paris, PUF, 1999.
[(19)]
Fourastier, J (1979). Les Trente Glorieuses, Paris,
Fayard.
[(20)]
Bourdieu, P. (1976). La distinction, critique sociale du
jugement, Paris, Minuit, 1976.
[(21)]
Charles, C. (1987). Les élites de la République. 1880-1900,
Paris, Fayard.
[(22)]
« C’est en effet en retraçant des vies individuelles que l’on
peut apercevoir les relations entre le développement de la personnalité et
l’économie sociale, à travers l’influence médiatrice des parents, des frères,
des sœurs et cousins, du groupe de copains, de l’école et de l’Eglise, de la
presse et des médias audiovisuels », Thompson, P (1980). Des récits de vie à
l’analyse du changement social, in Cahiers internationaux de sociologie, vol L
XIX, n° spécial, Histoires de vie et vie sociale.
[(23)]
Balandier, G (1971). Sens et puissance, les dynamiques
sociales, Paris, PUF, p13.
[(24)]
Ce qui est la définition même de la petite-bourgeoisie de P.
Bourdieu, Bourdieu, P. (1976). La distinction. Critique sociale du jugement,
Paris, Ed de Minuit.
[(25)]
Boltanski, L. (1971). Les usages sociaux du corps, Annales ESC,
n° 1, p 227.
[(26)]
Ce qui est la définition même de « petite-bourgeoisie » de P.
Bourdieu, pour qui pour qui la petite-bourgeoisie se caractérise par un désir
anticipé d’accès à la bourgeoisie qui se traduit par des pratiques qui vouent
un respect systématique à la culture dominante, par une volonté de l’acquérir
et par des prétentions anticipées d’ascension sociale qui ne peuvent compter
que sur son ascétisme, Bourdieu, P. (1976).
op.
cit.
[(27)]
Bourdieu, P. (1976).
op.
cit.
[(28)]
L’inclination pour une activité désintéressée est une
inclination fondamentale de l’ethos des élites bourgeoises qui se piquent de
désintéressement et se définissent par la distance élective aux intérêts
matériels, Bourdieu, P. (1976). La distinction. Critique sociale du jugement,
Paris, Ed Minuit, 1976.
[(29)]
Charles, C. (1987).
op.
cit.
[(30)]
Borne, D. (1988). Histoire de la société française depuis 1945,
Paris, A.Colin.
[(31)]
Parce que c’était un sport peu coûteux, et amateur, loin de
l’affairisme qui gangrenait les pratiques professionnelles telles le cyclisme
ou le football, Bancel, N. & Gayman, J-P. (2002). Du guerrier à l’athlète,
Paris, PUF.
[(32)]
Briand J-P & Chapoulie, J-M (1996). Les collèges du peuple,
Paris, ed CNRS.
[(33)]
Marchand, O. & Thélot, C. (2001). Le travail en France
(1800-2000), Paris, Nathan.