2004
Science et motricité
Pour une « dé-psychologisation » de la performance sportive de
haut niveau
Denis Hauw
[(1)]
Marc Durand
[(2)]
A l’heure du bilan des résultats olympiques, l’efficacité du
travail des psychologues du sport auprès des athlètes de haut niveau est
questionnée puis analysée. Des orientations novatrices sont proposées en terme
d’analyse de l’activité réelle des athlètes.
Mots-clés :
haute performance, aide à la performance, activité située.
The period of post-Olympic Games assessment is a propitious
moment to consider the effec~tiveness of current techniques in sports
psychology for enhancing athletic performance. These techniques are questioned
and carefully considered, and new approaches that provide a means to analyze
the real activity of athletes are then proposed.
Keywords :
elite performance, aiding performance, situated activity.
Les Jeux Olympiques d’Athènes ont vu se développer la
controverse relative à l’utilité des psychologues, psychothérapeutes et autres
préparateurs mentaux auprès des athlètes. Montrée du doigt par les médias lors
de contre-performances inattendues et, stigmatisée par les jugements
d’entraîneurs en charge de ces athlètes, l’action de ces intervenants pose
problème dans le monde de la haute performance sportive. Alors que certains
athlètes et entraîneurs font preuve d’une confiance totale en eux, d’autres
sont plus dubitatifs ; certains affichent même une totale hostilité. Les effets
de ces interventions restent finalement très incertains, principalement parce
qu’il sont dépendants des utilisateurs, et qu’ils ont un caractère immatériel,
intangible et difficilement observable et mesurable. A côté d’un important
développement des connaissances en sciences du sport et l’expérience croissante
mais aussi singulière d’entraîneurs devenus professionnels, force est de
constater la grande difficulté qui subsiste à comprendre les mécanismes de
production d’une performance. Il en résulte une situation confuse au sein de
laquelle les psychologues du sport jouent un rôle complexe : artisans, avec
d’autres, du succès ou de l’échec, ils sont aussi des fusibles en cas de
problèmes.
Fustiger les psychologues du sport, c’est oublier les
difficultés devant lesquelles les entraîneurs se trouvent et l’aide logistique
dont ils ont besoin pour faire face à la pression toujours plus grande imposée
par l’exigence de résultat. Notons d’ailleurs que c’est souvent lorsqu’ils sont
confrontés aux difficultés que les entraîneurs ou les athlètes sollicitent les
psychologues. Ces appels révèlent les difficultés à maîtriser le processus de
construction et de production de la performance, son incertitude exacerbée par
une concurrence toujours plus forte, le resserrement des niveaux et
l’importance fondamentale que prend désormais le moindre détail.
Comprendre les causes du succès et de l’échec sportif constitue
une gageure tant la performance sportive demeure un phénomène complexe et
mystérieux. Cependant, l’analyse même la plus sommaire, suggère l’existence
d’un manque criant de discernement et d’organisation dans la mise en œuvre des
dispositifs actuels d’aide aux athlètes, notamment lorsqu’on laisse des
intervenants (entraîneurs et psychologues en l’occurrence) travailler
séparément. Il est difficilement concevable que le travail de ces intervenants
ne soit pas dirigé de concert vers le développement des méthodes d’entraînement
pour préparer les compétitions. Mais cela ne suffit pas. Une performance reste
l’expression d’un processus complexe de construction : nous dirons, reprenant à
notre compte une métaphore proposée dans un autre cadre par Michel Serres
(1991), que c’est un fleuve à franchir à la nage. Ce franchissement est jalonné
d’embûches et de remous. Il faut oser s’éloigner de la rive où chaque
intervenant garde toute son assurance. Il faut passer cette zone médiane où ni
le retour ni l’avancée n’offrent de solutions faciles. Il faut aussi gérer ses
efforts, mutualiser les énergies puisque la traversée est collective ; il faut
faire en sorte que l’athlète ne change pas de techniques de nage au dernier
moment, et savoir le pousser sur les derniers mètres…
Bref, cette construction est délicate ; elle doit être
partagée. Par leurs interventions, les psychologues du sport sont au cœur d’un
dispositif multidimensionnel de formation et de préparation des athlètes. Et
notre point de vue est qu’il serait simpliste pour comprendre et améliorer les
performances de les envisager à partir d’un découpage, comme les filières
universitaires découpent leurs disciplines : psychologie, physiologie,
neurosciences, biomécanique… La performance est un tout complexe qui est
aujourd’hui envisagé de façon analytique, et son accompagnement souvent comme
la superposition d’interventions séparées. Critiquer les psychologues du sport
exprime un raccourci saisissant et affirme une conception analytique, même si
une grande majorité de psychologues du sport eux-même acceptent cette
conception. D’abord les cliniciens, qui formés à partir de techniques émanant
de la psychologie pathologique, organisent leurs interventions à l’écart du
dispositif d’entraînement par des actions portant sur les grandes fonctions
psychologiques : l’estime de soi, la confiance en soi, la construction
identitaire, l’épanouissement de la personnalité… Ensuite les psychologues
cognitivistes, spécialistes du traitement de l’information, qui organisent
leurs interventions en aidant les athlètes à se concentrer, à se représenter
mentalement leur mouvement…
Faut-il alors voir dans la mise en cause des psychologues du
sport les signes d’un renforcement de cette conception, ou de son épuisement
?
Pour notre part, nous pensons que le morcellement du
psychologique, du physique et du technique qui prévaut dans ces dispositifs de
formation et d’intervention n’est plus vraiment pertinent. Il existe
aujourd’hui des approches qui envisagent la performance sportive comme un
ensemble indissociable où le psychologique n’est pas séparé du physiologique,
où l’action prime sur la cognition, où la performance n’est jamais conçue sans
le contexte. Ces approches offrent des perspectives intéressantes et nouvelles
pour transformer l’approche analytique et former une nouvelle génération de
psychologues du sport. Dépassant cette « psychologisation » étroite des
conduites sportives, ils sont aptes à analyser et intervenir sur
l’action ou
l’activité engagée dans la
performance, et pas seulement sur des processus psychologiques isolés.
L’activité c’est ce que fait un
athlète en compétition, et non ce qui est supposé déterminer ce qu’il fait ;
l’activité est située en un instant et
un contexte précis qui pèsent sur l’athlète ; l’activité est aussi un
engagement singulier, une sensation, une émotion… formant un tout dans
l’histoire de la performance. Comprendre et intervenir auprès d’un athlète ne
peut être réalisé sans la prise en compte des situations possibles dans
laquelle ils vont se trouver au cours de leur performance. Situations qu’ils
construisent eux-même avec la culture de leur discipline, les années de
pratique et au fur et à mesure du défilement de leurs action.
Cette approche a supporté l’analyse d’activités déployées lors
de compétitions de haut niveau dans de nombreuses disciplines sportives comme
le tennis de table, la voile, le cyclisme ou le trampoline. Elle a ainsi montré
tout l’intérêt qu’elle offre en évitant le double écueil qui consiste à isoler
le psychologique de l’activité réelle des athlètes et à l’aborder
indépendamment des situations dans lesquelles elle se déploie. Utilisée de
façon systématique en trampoline, elle a longtemps contribué à la construction
de performance de haut niveau (e.g. : Hauw, Bardy & Rivoal, 2001 ; Hauw,
Berthelot & Durand, 2003). Aujourd’hui, elle documente l’ajustement
progressif des contenus d’entraînement nécessaire pour contrer l’adversité
croissante dans cette discipline.
Cette approche de l’activité située relègue alors aux
antiquités les interventions qui isolent les athlètes de leur contexte de
performance. Récente et encore marginale cette approche est susceptible de
faire sortir de l’impasse devant laquelle les deux précédentes se trouvent. La
rénovation des rôles et de l’intervention des psychologues du sport passe par
le développement d’intervention de spécialistes de l’activité d’athlètes en situation.
·
HAUW, D., BARDY, F., RIVOAL, G. (2001). L’entraînement en
trampoline. Une conception nouvelle de préparation de l’équipe de France.
Revue Gym-Technic, 37, 28-32.
·
HAUW, D, BERTHELOT, C., DURAND, M (2003). Enhancing performance
in elite athlete through situated-cognition analysis : Trampolinists’course of
action during competition. International Journal
of Sport Psychology, 34, 4,299-321.
·
SERRES, M. (1992). Le
tiers-instruit. Paris : Folio
[(1)]
Maître de conférences, Université Montpellier 1,
France.
[(2)]
Université de Genève, Suisse.