2004
Science et motricité
Les enseignants d’art martiaux : structure des identités
professionnelles
Samuel Julhe
[(1)]
Nadine Haschar-Noe
[(2)]
L’objectif de notre étude est de comprendre les mécanismes de
structuration de « l’identité professionnelle » des enseignants d’arts de
combat d’origine japonaise (budô). Fondé sur diverses approches sociologiques
et principalement sur celle de Claude Dubar, notre travail pose que «
l’identité professionnelle » de ces enseignants procède d’un processus de
double transaction engendré par la rencontre entre leur trajectoire
socioprofessionnelle et leur implication dans le champ des pratiques martiales.
Afin d’étayer notre travail, nous avons réalisé une série de douze entretiens
semi-directifs, auprès d’enseignants de karate-dô et d’aïkidô de la ville de
Toulouse. L’analyse de ce corpus a permis de dégager des « formes » et des «
stratégies » identitaires spécifiques. En définitive, ce travail montre que la
profession d’enseignant de budô se définit plus comme un métier de vocation
(beruf), que comme une profession au sens anglo-saxon.
Mots-clés :
identité professionnelle, arts martiaux, profession, formes identitaires.
The purpose of our study is to understand mechanisms of
structuration of « professional identity » of Japanese martial arts (budô)
teachers. Based on several sociological approaches and mainly on Claude Dubar’s
one, our work sets out that budô teachers’ « professional identity » comes from
a double transaction process created by the socioprofessional trajec~tory and
implication in martial arts field conjunction. To support our work, we made a
twelve semi-directive interviews set with karate-dô and aïkidô teachers from
Toulouse. The analysis of this corpus allowed to bring out specific «
identitary forms » and « strategies ». In fact, our work explains that budô
teacher profession is more definite as a « calling » (beruf) than as a «
profession », in the Anglo-Saxon meaning.
Keywords :
profession, martial arts, professional identity, identitary forms.
L’étude proposée s’inscrit dans le cadre de la sociologie des
professions. Elle vise à comprendre comment se construit et se structure le
rapport des enseignants d’arts martiaux d’origine japonaise
[(3)] à leur activité
dans le champ des pratiques martiales. Nous abordons la question en articulant
la théorie wéberienne de la rationalité et la notion de carrière à celle
d’identité professionnelle, telle qu’elle est développée dans les travaux de
Claude Dubar.
Les enseignants de budô comme objet de recherche
Le fait que les
budô
soient d’origine extra européenne et qu’ils aient été approprié et retravaillé
par les sociétés occidentales et notamment française pose d’emblée la question
des différences entre la manière traditionnelle et japonaise d’appréhender
l’enseignement du
budô et son
adaptation française. La conception traditionnelle procède de la culture
asiatique et notamment des cultures confucéenne et bouddhiste. La seconde, plus
spécifiquement française, se situe dans une perspective de rationalisation de
l’enseignement et s’appuie sur l’attribution de diplômes nationaux. Elle s’est
construite à partir des règles issues de la législation française qui impose
certaines normes en matière d’enseignement des activités physiques et sportives
[(4)] (Brousse,
2000).
Ainsi, de manière formelle, on pourrait penser que la pratique
d’un budô et son enseignement sont
passés d’une forme de beruf défini
comme un métier de vocation et une voie de salut, légitimés par une conception
traditionnelle et charismatique du rapport maître/disciple (Bond, 2001), à une
profession établie, ayant suivit un processus de bureaucratisation de type
wéberien, appuyé sur une légitimité légale rationnelle.
Cependant, on peut se demander dans quelle mesure ce processus
mené en partie par l’Etat a été intégré et accepté par les enseignants. N’y
a-t-il pas pour eux des contradictions ou des tensions entre ces deux
conceptions, « traditionnelle » et « moderne » ? Autrement dit, se pose la
question de la construction de l’identité professionnelle des enseignants de
budô ?
Selon les travaux classiques de la
sociology of the profession
anglosaxonne
[(5)], on
peut observer une profession sous plusieurs angles. D’une part, d’un point de
vue macrosociologique, c’est-à-dire à l’échelle du groupe professionnel, en
abordant le processus d’institutionnalisation d’une profession. D’autre part, à
partir d’un angle plus microsociologique permettant de comprendre comment la
profession est vécue « de l’intérieur ». C’est ce second type de perspective
que nous avons privilégié, en l’abordant à partir de la notion d’identité
professionnelle (Dubar, 1991). Dans ce cadre, l’identité est appréhendée, comme
un produit procédant de la rencontre entre la trajectoire d’un individu dans un
champ spécifique et sa trajectoire socioprofessionnelle. Ces deux trajectoires,
elles-mêmes en relation avec les processus de socialisation, sont en
interaction avec les « stratégies identitaires » de l’individu. Ce processus
qui prend la forme d’une double transaction conduit à la construction d’une
identité professionnelle négociée. En ce sens, nous suggérons que la profession
d’enseignant de
budô est vécue et
défendue comme un métier de vocation au sens de
beruf (Weber, 1964), plutôt que comme une
profession établie, au sens anglo-saxon du terme (Hughes, 1996). On peut
également penser que le rapport à la profession n’est pas univoque ni homogène
et que les différentes trajectoires socioprofessionnelles, en interaction avec
des « stratégies », conduisent à la construction de plusieurs « formes »
d’identité professionnelle (Dubar, 1992).
Nos deux hypothèses de travail ont été testées à partir d’un
échantillon d’enseignants brevetés d’Etat, exerçant à tire rémunéré en activité
principale ou secondaire. Ne pouvant étudier les enseignants de l’ensemble des
différents budô implantés en France,
nous avons restreint notre champ d’investigation à l’analyse de
l’aïkidô et du
karate-dô, disciplines représentatives
de la diversité du champ (Clément, 1987). Nous avons analysé de manière
approfondie les cas de 12 brevetés d’Etat exerçant leur activité dans une
agglomération de plus de 200.000 habitants, soit la moitié des enseignants
exerçant ces deux disciplines dans l’agglomération de référence.
L’approche étant de type « compréhensive », nous avons réalisé
une série d’entretiens semi-directif visant à reconstituer, à la fois, la
trajectoire sociale et la carrière (Becker, 1985) des enseignants, mais
également à rendre compte du sens qu’ils donnent à leur pratique
professionnelle. Les douze entretiens, d’une durée de quarante-cinq minutes à
deux heures trente, ont été enregistrés sur bandes magnétiques, avant d’être
intégralement retranscrits sur support informatique.
Ces données discursives ont donné lieu à deux types d’analyse,
mêlant démarche quantitative et qualitative.
- Une analyse thématique du corpus a été réalisée à l’aide du
logiciel Modalisa. Pour ne pas partir d’une catégorisation
a priori, qui ne correspondraient pas
à une réalité empirique, et de manière à faire émerger les éléments communs et
différenciateurs des cas étudiés, les catégories thématiques ont été élaborées
par la « méthode des tas » (Bardin, 1988). Une série de tableaux croisés
décomposant le nombre d’occurrences de chacun des thèmes en fonction du type de
pratique (karaté ou aïkidô) et du type d’implication professionnelle (activité
principale ou secondaire) a été soumis au test du χ2
(résultats significatifs à p = 0,01) de manière à vérifier l’existence de liens
entre l’appartenance à ces groupes et l’évocation des thèmes. L’objectif ici
était de repérer les éléments constitutifs d’une culture professionnelle
commune, avec d’une part ceux qui concernent la « carrière » conduisant de la
pratique à l’enseignement et d’autre part ceux relatifs au point de vue
réflexif adopté sur leur profession par les enseignants.
- Cependant, un « monde » professionnel quel qu’il soit est
rarement homogène, il est composé de divers courants et tendances vecteurs
d’autant d’identités différentes (Strauss, 1992). C’est pourquoi nous avons
procédé à une analyse structurale du corpus, qui permet de dégager des
disjonctions binaires structurantes du discours (Piret, Nizet, Bourgeois,
1996), puis de repérer les schèmes spécifiques de chaque entretien (Demazière,
Dubar, 1998). La mise en rapport de ces éléments, qui combinent énoncés
évaluatifs et événements biographiques saillants a permis de construire des
idéaux types représentatifs de carrières et de rapports à la profession
différenciés. Des « portraits » d’enseignants, écrits de manière à restituer la
cohérence biographique des individus en mêlant discours objectif et subjectif,
illustrent et donnent chair à chacun de ces idéaux types
L’enseignement des budô comme processus de carrière
De la pratique à
l’enseignement
L’analyse thématique du corpus nous éclaire sur le
déroulement de la « carrière » martiale des enseignants.
Selon eux, ce serait « par hasard » qu’ils auraient débuté
leur pratique. Cette référence à des éléments contingents peut aller jusqu’à la
présentation de situation quasi « providentielle ».
« J’ai débuté le karaté par hasard, en entrant dans une
salle (…) [Comment fait on pour entrer par hasard dans un dôjô ?] Bein, on
descend du bus et puis on entend du bruit à une fenêtre et puis on rentre (…)
En plus, c’était pas la bonne station de bus, donc, j’étais vraiment descendu
en me plantant (…) J’appelle ça le hasard, on va appeler ça comme ça (rires) »
Pascal.
Cependant, on constate des distorsions entre les explications
sub-jectives et l’analyse des éléments objectifs du discours. Trois types de
facteurs ont eu une influence sur leur entrée dans la pratique et renvoient à
des perspectives classiques du processus de socialisation.
- Le premier facteur renvoie à des antécédents familiaux et
aux pratiques physiques familiales. On retrouve des liens entre les parents
proches de l’enseignant et les pratiques de combat, notamment le judô ou la
boxe.
- Le deuxième facteur, qui se retrouve chez les enseignants
âgés de moins de quarante ans présents dans l’échantillon, concerne l’influence
précoce des médias. Leur période de socialisation primaire correspond au
développement en France, durant les années
- 1970, de bandes dessinées et de séries télévisuelles en
relation avec les pratiques martiales (Rosello, 1994).
- Le troisième facteur renvoie à des stratégies manifestes
d’affirmation de soi et de recherche d’une pratique de self-défense
[(6)]. On notera par
exemple le cas de ce karateka :
- « Chaque quartier avait sa bande (…) quand il y avait
confrontation évidemment il y avait bobos (…) Donc voilà pourquoi j’ai commencé
le judô, c’était pour m’armer contre ces bandes-là (…) C’est pour cela
qu’ensuite on a bifurqué sur le karaté » Christian.
Si la socialisation primaire peut être reconnue comme
favorisant leur entrée dans la pratique, il n’en va pas de même pour
l’enseignement. En effet, dans l’ensemble des cas étudiés, une seule personne a
eu des parents enseignants. L’entrée dans l’enseignement est plutôt à mettre en
relation avec la rencontre d’un « maître », « autrui significatif » (Mead,
1963) ayant permis l’initiation. Ici, l’enseignement n’est pas présenté comme
un hasard ni même comme un choix. C’est une sorte d’obligation, une continuité
naturelle de la pratique. On retrouve ici l’expression d’une adhésion aux
valeurs du champ qui prônent l’investissement total de l’individu dans sa
pratique.
De manière globale, l’analyse montre que l’enseignement
répond en fait à deux types de stratégies. D’une part une stratégie de
réinvestissement du capital corporel dans une activité pouvant donner lieu à
rémunération. D’autre part une stratégie d’investissement temporel dans le sens
où l’enseignement permet d’augmenter le temps de pratique personnelle. De notre
point de vue, la constance du lien qui unit la pratique et l’enseignement est
une des caractéristiques de cette profession. Au sens wéberien, nous retrouvons
ici une conception ascétique de l’activité, dans la mesure où celui qui possède
un capital, quel qu’il soit, ne doit pas vivre sur ce capital, il se doit d’en
poursuivre l’accumulation ainsi, « le travail
constitue surtout le but même de la vie » (Weber, 1964, p.
199).
Un rapport traditionnel à
l’enseignement
Pour appréhender le rapport à l’enseignement des enseignants
de budô, nous les avons interrogés sur
la valeur qu’ils accordent au passage du Brevet d’Etat, diplôme à priori
indispensable à leur intégration dans la profession. Nous constatons que le
rapport au diplôme est souvent ambigu. Le contenu de la formation est
généralement envisagé comme positif mais son utilité et sa légitimité sont
souvent contestées. Le Brevet d’Etat est souvent décrit comme un « pensum »
indispensable pour être reconnu par les institutions sportives. Ce diplôme
permet en effet d’acquérir la licence et le mandat assurant une légitimité
assise sur des bases légales (Hughes, 1996). A contrario, la figure
emblématique du maître est une référence constante, maître avec qui le contact
est maintenu ou recherché s’il est absent.
Ainsi, les enseignants sont très proches des conceptions
traditionnelles de l’enseignement, la revendication ou le positionnement de
l’activité comme profession établie et institutionnalisée ne sont jamais
abordés spontanément. Dans leur discours, les enseignants décrivent leur
profession comme une « passion » où il convient d’avoir ce qu’ils appellent la
« foi » ou la « flamme ».
« L’enseignement c’est pas un métier, c’est une passion,
c’est quelque chose qui brille de l’intérieur (…) [A ce propos, quelle est la
place des arts martiaux dans votre vie ?] Bein, la place des arts martiaux dans
ma vie, c’est pas compliqué, c’est que ma vie, elle est dans les arts martiaux,
en gros (…) On habite ensemble (rires). Je ne suis plus tout seul, on fait un
ménage à trois. Karaté, kendô et moi et voilà. » Pascal.
La relative dépréciation du Brevet d’Etat couplée à une
adhésion au maître et l’évocation d’une passion renvoient à l’idée wéberienne
de « métier vocation » [beruf] défini
comme une activité exercée tout au long de la vie et pouvant répondre à une
mission que l’on s’est donnée ou donnée par autrui (Weber, 2001).
Cependant, comme dans d’autres processus de carrière (Becker,
1985), les enseignants de budô sont
confrontés à des choix et doivent réaliser des compromis. On constate tout
d’abord une nécessité d’harmoniser vie de famille et carrière martiale. L’échec
de ce compromis entre les activités propres au champ des pratiques martiales et
celles qui sont « hors champ » peut conduire à une rupture
biographique.
« Je faisais du sport tout le temps et beaucoup d’aïkidô,
énormément, ce qui fait que bon. Ma vie de famille, ma vie privée en a pris un
coup [divorce]. » Pierre.
A l’inverse, les compromis concernant directement la pratique
et la manière de l’enseigner sont évités. Dans ce cas, la réalisation d’un
compromis est perçue comme une possible dénaturation de l’éthique et de «
l’esprit » de l’activité, et comme un risque de s’écarter de la « voie de salut
» (Weber, 1964) que représente la carrière martiale.
« Il n’y a pas tellement de compromis. On essaye d’en faire
un petit peu, pour garder les gens un peu fragiles, pour quelques filles (…).
Mais s’il fallait faire des compromis sur tous ceux qui se présentent, tout le
temps, on deviendrait professionnel et on n’enseignerait pas vraiment
l’aikibudô. »
Eric.
L’adhésion à cette « éthique » et le relatif rejet du
compromis dans l’enseignement montrent que les professionnels de l’enseignement
des budô ont intégré les luttes
relatives aux évolutions historiques de la profession et à son
institutionnalisation, mais aussi, qu’ils se réunissent autour d’une forme
d’action rationnelle par rapport aux valeurs [wertrational].
Formes identitaires et structuration de l’espace
professionnel
En nous inspirant du modèle tétrachronique développé par Claude
Dubar nous avons pu distinguer quatre formes identitaires
[(7)] (Dubar, 1992) (cf.
tableau 1) représentant quatre mondes sociaux relativement autonomes (Strauss,
1992) et dans lesquels les rapports à la profession se différencient. Des
portraits d’enseignants illustrent ces formes identitaires.
TABLEAU 1
Processus de double transaction et formes identitaires des
enseignants
TABLEAU 1 Processus de double transaction et
formes identitaires des enseignants Processus de double transactions et «
formes identitaire » Transaction d’ordre Continuité « biographique » Rupture
Transaction d’ordre « relationnelle » Reconnaissance Non-reconnaissance Monde
du maître Monde des promoteurs garant Monde de la Monde de la transition
transition martiale professionnelle
Le monde du « maître garant
»
Ce monde est illustré par Joël et Bernard, tous deux
enseignants d’aïkidô en activité principale. Pour eux, le « maître » est une
figure centrale, il s’agit d’un « autrui significatif » (Mead, 1963)
incontestable et
Portrait de Bernard
Bernard, 54 ans, débute le judô à l’âge de 7 ans parce que
« j’étais un gamin, on m’a amené faire du judô.
C’est tout simple ». A 20 ans, il arrête le judô
« parce qu’il y avait trop de compétition
», il a alors « rencontré l’aïkidô
» qu’il continue depuis. Comme son frère, il devient professeur
d’éducation physique, son père était militaire, «
donc là, rien à voir ». Suite à une rencontre avec un professeur
d’aïkidô japonais lors d’un stage à Munich, il quitte la France et part au
Japon pendant 7 ans. Quand il revient en France au début des années 1980, il
décide de monter un dôjô car « la meilleure
manière de s’entraîner, c’est de commencer à enseigner ». Il doit
alors faire face à l’inquiétude de ses parents parce qu’il ne fait pas
« exactement ce qu’ils attendaient ».
Il les rassure en argumentant : « ne vous
inquiétez pas, il est important que je fasse ce que j’aime ». Devenu
professeur, il refuse de passer le Brevet d’Etat dont le principe est
« un peu stupide ». Il n’y a pas de
formation au Japon : chacun doit faire ses preuves,
« Si on a des élèves tant mieux ». Il
n’a pas de relation avec le système fédéral « et
personne m’embête ». Il se réfère uniquement à ses professeurs :
« j’ai confiance en eux, parce que je sais que
leur pouvoir personnel, ils s’en foutent complètement ». Avec un
petit groupe de professeurs répartis dans toute la France,
« on essaye de garder l’enseignement transmis par
maître X ». Actuellement, il enseigne et s’entraîne en essayant
« d’être le plus droit possible par rapport à sa
pratique », sans perdre son temps avec les problèmes matériels,
« parce que ce n’est pas si intéressant
». Etre droit, c’est « choisir
l’élévation dans sa pratique et ne pas choisir d’avoir beaucoup d’élèves
». « Il faut faire attention à ne pas
faire de compromis. En général, le niveau de pratique baisse ». Il
suit l’exemple de ses professeurs qui « ne
trichent pas ». Son seul projet est de retourner comme chaque année
au Japon pour retrouver ses professeurs, car «
ils arrivent à des âges assez avancés » et il veut
« en profiter le plus possible
».
incontournable. Ils cherchent donc à se situer dans la
continuité de leur maître Japonais. Cette stratégie conforme aux normes et aux
valeurs classiques du champ des pratiques martiales (Bond, 2001) induit une
forme de légitimation charismatique et traditionnelle et une reconnaissance
dans le champ. Ils effectuent un voyage annuel au Japon pour retourner
pratiquer auprès de leur maître et le décrivent comme un rituel de retour aux
sources.
Le monde de la « transition
martiale »
Dans ce « monde », uniquement illustré par des
karateka, nous identifions une
stratégie de réorientation de la pratique et de redéfinition de
Portrait de Pascal
Pascal, d’origine basque, a 45 ans. Son père boulanger,
« relativement sportif » faisait de la
boxe, du cyclisme et du marathon. Etant jeune, Pascal pratique la pelote basque
mais « c’était plus une activité culturelle
qu’une activité sportive ». « Le
sport, je l’ai découvert avec le karaté ». En 1975, à 18 ans, il
entre « par hasard » dans une salle de
karaté parisienne. « Ce qui m’a plu, c’est la
globalité du travail ». Il s’inscrit dès la semaine suivante.
L’intérêt pour cette pratique est si grand qu’il se donne pour objectif de
rentrer dans l’équipe de France. Alors, «
l’entraînement et les études, ça a été simple, à partir du moment où j’ai
découvert le karaté, j’ai tout arrêté (…) J’ai même arrêté de travailler
». A l’époque, il travaillait comme mécanicien à la RATP. Avec son
entourage, c’est le « clash »,
« les gens n’ont pas compris » et
Pascal se retrouve seul. Pour subvenir à ses besoins, il réalise
« des petits boulots, à droite à gauche
», en tant qu’éducateur dans les cités. Il finit par atteindre son
objectif et rentre en équipe de France. Il reste pendant 7 ans au niveau
international, « à raison de 6 à 8 heures
d’entraînement par jour ». Dans le même temps, il donne des cours
parce que « de toute façon, l’art martial, a un
moment donné conduit à l’enseignement ». Il passe le Brevet d’Etat,
car « c’était quasiment une obligation
». Il termine sa carrière de sportif de haut niveau avec un titre de
vice champion du monde Kata mais « n’était pas
satisfait ». « Je m’attendais à une
sorte de révélation divine, voire mystique (rires) », mais non, on
lui donne une médaille, « voilà, c’était, point
final… ». Il arrête la compétition, cependant il n’arrête pas
l’entraînement car les jours où il ne s’entraîne pas, il est
« pris de tremblement ».
« Un mur de question se posait à moi »
jusqu’au jour où il rencontre Bernard, un ancien judoka parti pendant 14 ans au
Japon pour étudier le kendô. Comme ce dernier apporte des réponses à ses
interrogations, Pascal décide « d’essayer le
kendô ». Cette rencontre a permis de «
réorganiser ma pratique en karaté et d’atteindre quelque chose qui me convient
mieux, quelque chose de plus profond ». Cette transition du haut
niveau vers une « normalité de pratique
» aura pris dix ans. Actuellement, il pratique et enseigne le karaté
et le kendô dans le dôjô qu’il a créé. Il entraîne certains jeunes pour la
compétition, mais « je me demande si je ne vais
pas arrêter ou déléguer ce côté de l’enseignement, qui quelque part ne me
convient pas ». Il veut se consacrer au
« groupe d’anciens » qu’il a formé et
continuer sa pratique personnelle et toujours aller vers
« une recherche de perfection
».
soi. En passant du statut de compétiteur à celui de
pratiquant d’un style traditionnel, ces personnes changent de « rôle », et
opère un glissement identitaire (Kaufmann, 1994), changement perçu comme une
rupture dans leur trajectoire interne au champ des pratiques martiales.
Actuellement, ce passé de compétiteur leur assure une légitimité pour entraîner
« l’élite » montante. Ce double rôle « d’entraîneur » et de « professeur/
enseignant » leur assure une reconnaissance aussi bien par leurs élèves que par
les institutions sportives.
Le monde de la « transition
professionnelle »
Dans ce « monde », les individus poursuivent une stratégie de
reconversion en réinvestissant leur « capital sportif » sur le plan
professionnel. Souhaitant changer de statut professionnel, ils s’inscrivent
dans une phase de rupture biographique. Cependant, cette forme identitaire
n’est
Portrait de Pierre
Pierre, 40 ans, est d’origine italienne. Il a
« toujours fait du sport », des sports
d’équipe et notamment du basket où il a fait de la compétition, parce que
« j’avais une facilité…, J’avais une très bonne
condition physique ». Il va en terminale,
« comme un peu tous les enfants »,
mais a « privilégié les copains, les sorties et
le sport, plutôt que l’école (…) au grand désespoir de mon père parce que lui,
il voulait que je fasse des études ». Pierre se marie à l’âge de 17
ans et cherche « à travailler et à gagner de
l’argent plutôt que de continuer des études ». Il fait un an de
droit mais « ça été catastrophique ».
A 19 ans, il débute l’aïkidô « par hasard…
». Avec un ami d’enfance, ils cherchent à pratiquer un art martial.
La définition de l’aïkidô sur le dictionnaire correspond bien à ce qu’ils
attendent à l’époque, c’est-à-dire « se servir de
la force de l’adversaire pour le déséquilibrer et le contrôler ».
Par la suite, la remise du hakama est perçue comme
« un diplôme (…) Ça m’a donné de la valeur, de
l’importance », « la passion m’a prise
». « De fil en aiguille »,
il a voulu enseigner. D’un cours par semaine, c’est devenu tous les soirs et
« sa vie de famille en a pris un coup
». Ses parents, qui « ne prennent pas
ça comme un travail », lui en ont voulu
« parce que j’en faisais trop, j’étais jamais là
». Sa femme le quitte au bout de dix ans de mariage car il préfère
« faire ma passion, plutôt que de continuer à
faire un métier et gagner peut-être honorablement ma vie et faire vivre ma
famille, mais ne pas être plus heureux que ça ». A l’aïkidô,
« il peut s’exprimer » et il y
travaille avec « énormément de plaisir
». Pour progresser, il fait des stages avec des
« experts » à Paris et ailleurs
« parce que sur Ville X, il y a pas grand-chose
». « Il faut énormément travailler
pour retirer très peu ». Il ne regrette rien mais le chemin reste
difficile, surtout financièrement. Actuellement, en plus de l’aïkidô, il
travaille dans le transport d’enfants handicapés et élève seul ses deux
enfants, « je suis obligé d’en passer par là
». Cependant, il espère que dans quelque temps, il pourra passer
professionnel : « je pourrais m’investir à plein
temps » et « donner plus, toujours
plus ».
pas stable et elle semble appelée à évoluer. Ce groupe est
proche de celui du « monde du maître garant », avec par exemple le fait de
considérer l’enseignement comme une manière d’accroître son temps de pratique
personnelle. De même, le nombre d’heures d’enseignement effectuées par Pierre
et David est supérieur à la moyenne du groupe des enseignants en « activité
secondaire » et ils tendent à se rapprocher du mode de fonctionnement de ceux
enseignant en « activité principale ». Cependant, contrairement aux
représentants du « monde du maître garant », ces enseignants ne sont pas en
contact avec un « maître » et ne sont pas pleinement reconnus sur le plan de la
valeur technique.
Le monde des « promoteurs
»
Les individus appartenant à ce « monde » sont dans une
situation de relative continuité vis-à-vis de leur pratique. Cependant,
actuellement,
Portrait de Vincent
Vincent, 35 ans, a « toujours
été intéressé par les arts martiaux » et
« influencé » par la lecture de bandes
dessinées ainsi que par le feuilleton « kung-fu
». Le côté intéressant, c’était « le
vocabulaire, la symbolique et l’esprit de non-violence qui transparaissaient
». Etant jeune, il fait du judô parce qu’en 1976, dans son
« petit village » situé en Normandie,
« faire un art martial, c’était faire du judô
». Il fait un peu de compétition : «
mes parents m’ont soutenu, mais sans pour autant me pousser ». Par
la suite, il poursuit des études de mathématiques avant de se réorienter vers
l’informatique où il obtient un diplôme d’ingénieur. A l’université, il
pratique le karaté et le kobudô. Il
devient élève assistant : « je remplaçais le
professeur quand ce-lui-ci était absent ». Quand il arrive à Ville X
pour raison professionnelle, il ne trouve pas de club où pratiquer le karate
uechi-ryu et le kobudô.
« Ne souhaitant pas m’entraîner seul au risque de
me démotiver », il décide de monter «
un petit groupe de pratiquants ». Pour mener à bien ce projet, il
décide de passer le Brevet d’Etat mais refuse de devenir professionnel,
« ce serait prendre le risque de dénaturer le
sens de ma pratique » et « de rentrer
dans un rapport client-fournisseur ». Il reprend une salle dont le
professeur vient de partir et y enseigne le kobudô. Il monte également une
section de karaté uechi-ryu. Ce style, affilié à la FFKAMA1, ne disposait pas
de structures assurant les passages de grades. Alors,
« J’ai passé pas mal de temps à structurer cet
enseignement, pour avoir une progression logique, cohérente, qui soit mappée
avec ce qui se passe au niveau de la FFKAMA en shotokan ».
Maintenant, « les choses sont à peu près en place
et commencent à tourner d’elles-mêmes ». Actuellement, en dehors de
son enseignement et de sa pratique personnelle, il donne des cours d’initiation
de kobudô dans les clubs « qui en font la demande
». Dans le domaine du karaté, il projette de fédérer les clubs de
style uechi-ryu au niveau européen, c’est un projet qui
« peut être vraiment intéressant
».
ils ne sont pas reconnus dans l’espace local des pratiques de
combat. Ces enseignants poursuivent une stratégie de reconnaissance sociale
avec pour objectif de légitimer leur pratique dans leur domaine d’action. Cette
stratégie est abordée de manière différente suivant la discipline. Pour les
aïkidôka, l’objectif est de créer un lieu de pratique, un
dôjô, avec un groupe de pratiquants
stables. Pour les karateka, l’objectif est de faire reconnaître sa pratique en
passant par une légitimation institutionnelle.
En définitive, la reconstruction de ces quatre formes
d’identité professionnelle montre qu’il existe des rapports différenciés à la
profession chez les enseignants de budô, cela en relation avec les processus de
carrière des acteurs. On trouve une homologie entre les formes identitaires
présentées et la structuration de l’espace professionnel des pratiques
martiales, où le monde du « maître garant » fait figure de référence.
En abordant les mécanismes de construction et de structuration
de l’identité professionnelle des enseignants de budô, nous avons tenté de montrer que les
différentes conceptions de cette profession s’inscrivent dans des interactions
plus ou moins conflictuelles entre la trajectoire socioprofessionnelle des
enseignants, les manières dont ils s’insèrent dans le marché du travail et leur
trajectoire dans le champ des pratiques martiales. La construction et
l’évolution historique de cette profession se retrouvent chez les enseignants
actuels dans la manière dont ils se définissent en tant que professionnel des
pratiques martiales. En effet, ce qui fait le caractère propre de cette
profession est le rapport permanent à une « éthique » qui organise
simultanément les stratégies professionnelles et les conceptions de la
pratique. Les enseignants de budô se
construisent plutôt dans un rapport à la pratique que dans un rapport à
l’enseignement et à des principes commerciaux. Pour reprendre la terminologie
wéberienne, nous dirions que nous sommes en présence d’une activité rationnelle
par rapport aux valeurs [wertrational]
et qui se définit comme un « métier vocation » [beruf]. Ainsi, selon leur trajectoire dans le
champ des pratiques martiales, les enseignants se positionnent dans ce marché
dont l’enjeu est leur reconnaissance à la fois par les pairs et par le public
de pratiquants. Par leurs stratégies, les enseignants tentent de modifier ou
d’affirmer leur position dans le champ des pratiques martiales, d’une part en
se rapprochant du modèle traditionnel de l’enseignant de
budô légitimé par leur apprentissage
au contact d’un « maître » reconnu, et d’autre part grâce à l’accumulation d’un
capital spécifique que constitue « le travail personnel », objectivé par
l’obtention de grade supérieur (dan).
Les différentes formes identitaires repérées rendent compte des luttes internes
à ce marché du travail et par extension, à celles du champ des pratiques
martiales.
De plus, la carrière des individus ne se limite pas à une seule
forme identitaire. Elle est plutôt constituée d’une succession de phases
relativement stables sur le plan identitaire, auxquelles correspondent des
logiques d’actions spécifiques, et de phases de ruptures, plus ou moins
coûteuses sur le plan biographique. Finalement, c’est autant le poids et
l’inertie du parcours biographique de l’individu que sa réflexivité qui
semblent participer à son remodèlement identitaire.
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[(1)]
Doctorant, Equipe « SOI » EA 3690, UFR STAPS, Université
Paul-Sabatier, Toulouse III. 118, route de Narbonne, 31062 Toulouse Cedex 04.
E-mail :
samuel. julhe@ wanadoo.
fr
[(2)]
MCF, Equipe « SOI » EA 3690, UFR STAPS, Université
Paul-Sabatier, Toulouse III. 118, route de Narbonne, 31062 Toulouse Cedex 04.
E-mail :
noe@ cict. fr
[(3)]
Par souci de concision, nous utiliserons pour désigner les arts
martiaux d’origine japonaise le terme japonais
budô, qui comprend des disciplines comme le
judô, le karaté-dô, l’aïkidô ou encore le kendô, pour ne citer que les plus
connues.
[(4)]
Cf. Article 43 de la loi du 16 Juillet 1984 modifiée
[(5)]
Pour une revue de travaux se reporter à l’ouvrage
Sociologie des professions de Dubar C.
et Tripier P. (1998).
[(6)]
Cet aspect « utilitaire » s’il a pu conditionner l’entrée dans
la pratique n’est plus évoqué dans la suite des entretiens.
[(7)]
Les formes identitaires sont des « idéaux types » rendant
compte de la configuration identitaire d’un individu dans un contexte donné et à
un moment de son histoire. 1. Fédération Française de Karaté et Arts Martiaux
Affinitaire