Science et motricité
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4766-5
114 pages

p. 35 à 62
doi: 10.3917/sm.054.0035

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Revues de question

no 54 2005/1

2005 Science et Motricité Revues de question

L’arrêt de carrière sportive de haut niveau : un phénomène dynamique et multidimensionnel

Yannick Stephan  [1] Jean Bilard  [1] Gregory Ninot  [1]
L’atteinte et le maintien d’un haut niveau de performance sportive nécessite un investissement et une focalisation exclusifs sur l’accomplissement physique. Cependant, cette logique peut être porteuse de crise lors de l’arrêt de carrière sportive de haut niveau, par la remise en question de l’ensemble des dimensions ayant été construites et reposant sur l’acte performant. La présente revue de questions s’intéresse au caractère dynamique et multidimensionnel de l’arrêt de carrière sportive au travers de quatre parties. Plus précisément, ce travail rend compte des recherches ayant : (a) caractérisé la nature de l’arrêt de carrière sportive de haut niveau, des modèles de rupture vers des modélisations plus récentes issues des théories sur les transitions de vie ; (b) identifié les répercussions psychologiques de la perte d’un statut socioprofessionnel « exceptionnel », marquées par un paradoxe entre renaissance et crise ; (c) mis en évidence les facteurs jouant un rôle dans l’adaptation à une nouvelle situation socioprofessionnelle, et pouvant soit retarder soit accélérer l’adaptation à cette situation ; (d) souligné l’importance de la remise en question du corps performant dans les difficultés d’adaptation, cette dimension corporelle ayant été récemment considérée en tant que facteur de crise.Mots-clés : Arrêt de carrière, transition, corps, statut social. The reach and maintenance of a high performance level requires an exclusive focus on sport achievement. But, as a result, the pursuit of excellence could be potentially stressful when elite athletes face their career termination, because of the many changes it induces in the area that have been constructed and based on sport. The present work presents the multidimensional and dynamic nature of retirement from elite sport through four parts. More precisely, this paper points out the research that have: (a) defined the nature of retirement from elite sport, from an abrupt event to the transition models; (b) identified the psychological repercussions related to the loss of an exceptional socioprofessional status, illustrated by a paradox between relief and crisis; (c) pointed out the factors related to the quality of the adaptation to a new socioprofessional situation; (d) recently underlined the role of the loss of the performing body in the adjustment difficulties.Keywords : career termination, transition, body, social status.
 
Introduction
 
 
La pratique sportive de haut niveau nécessite un investissement émotionnel et physique considérable, entraînant une focalisation exclusive de l’individu sur le corps et la performance (Brewer, Van Raalte, & Linder ; 1993 ; Brewer, Van Raalte, & Petitpas, 2000 ; Lavallee, Grove, & Gordon, 1997). Cet investissement exclusif dans la pratique sportive et l’identification au rôle d’athlète qui en résulte sont centraux dans la production de performances (Danish, 1983 ; Horton & Mack, 2000), et sont liés à la rigueur et à la discipline nécessaires à la poursuite des buts sportifs (Brewer et al., 1993 ; Horton & Mack, 2000). Cependant, cette logique est porteuse d’un potentiel de crise et de difficultés lorsque l’athlète met fin à sa carrière sportive de haut niveau. Cet arrêt induit une remise en question de l’ensemble des domaines constitutifs de l’existence de l’athlète actif (Lavallee et al., 1997) et constitue ainsi un challenge pour toutes les dimensions psychologiques et sociales construites et évaluées à partir de la pratique sportive et de la production de performances (Gearing, 1999).
La problématique des réactions des athlètes de haut niveau lors de l’arrêt de carrière sportive a tout d’abord suscité l’attention des médias et des rapports d’inspiration journalistique, avant de se muer en un domaine de recherche à part entière (Werthner & Orlick, 1986 ; Ogilvie & Taylor, 1993). Une revue de littérature récente (Lavallee, Wylleman & Sinclair, 2000) révèle que 223 travaux ont été réalisés sur les répercussions psychologiques de l’arrêt de carrière sportive, dont plus de la moitié ont été publiés depuis le début des années 1990.
La présente revue a pour objet de faire un état des lieux des différentes théories et recherches s’étant intéressées aux répercussions psychologiques de l’arrêt de carrière sportive de haut niveau. Elle s’organise en quatre parties correspondant chacune à un questionnement particulier ayant orienté les travaux de la littérature. Ainsi, la première partie de ce travail est basée sur la mise en évidence des modèles ayant tenté de caractériser l’arrêt de carrière. Dans un second temps, les interrogations concernant les conséquences de la perte d’un statut socioprofessionnel lié à l’accomplissement sportif sont exposées. La troisième partie est consacrée aux facteurs jouant un rôle dans l’adaptation ou l’inadaptation à une nouvelle situation socioprofessionnelle. Enfin, la quatrième partie de ce travail présente les questions récentes concernant les répercussions psychologiques liées à la perte du corps performant. Les travaux les plus récents se sont interrogés sur la place de la remise en question de l’efficience physique dans les difficultés d’adaptation suivant l’arrêt de carrière sportive.
 
L’arrêt de carrière sportive : Des modèles de compréhension diversifiés
 
 
Les modèles issus de la gérontologie et de la thanatologie
Les travaux les plus anciens ont tenté d’identifier la nature de l’arrêt de carrière sportive de haut niveau à l’aide de deux modèles théoriques développés préalablement dans d’autres champs. Ainsi, les premiers modèles utilisés sont issus du champ de la gérontologie sociale (Atchley, 1981 ; Cummings, Dean, Newell, & Mc Caffrey, 1960) et établissent un parallèle entre la retraite professionnelle traditionnelle et la retraite du sportif de haut niveau (Mc Pherson, 1980 ; Rosenberg, 1981). Selon ces approches, l’arrêt de carrière sportive de haut niveau marque la perte définitive de rôle et d’utilité sociale, l’athlète retraité étant exposé à une évaluation sociale négative pouvant aboutir à un rejet social. Plus particulièrement, quatre modèles de la gérontologie ont été suggérés comme étant appropriés pour l’étude de l’arrêt de la carrière sportive (Greendorfer & Blinde, 1985). La théorie de l’activité (Havighurst & Albrecht, 1953) postule que l’adaptation à la retraite repose sur le remplacement des rôles perdus par de nouveaux rôles, permettant le maintien du degré général d’activité. La théorie de la continuité (Atchley, 1981), suggère que l’adaptation à une nouvelle situation sera facilitée si l’individu maintient une continuité d’engagement dans de nouveaux domaines à la suite du retrait. Selon la théorie du désengagement (Cummings et al., 1960) la retraite résulte d’un accord mutuel entre la société et l’individu. La théorie de la cassure sociale (Kuypers & Bengston, 1973) souligne que l’individu retraité peut être exposé à une évaluation sociale négative, à une stigmatisation et à un rejet social liés à la perte de rôle et d’utilité sociale. Dans cette perspective, Rosenberg (1981) soutient que les athlètes retraités se raccrochent longtemps au rôle sportif antérieur, comme peuvent le faire des individus retraités du monde du travail, afin d’éviter la confrontation à une nouvelle situation.
Un deuxième modèle issu de la thanatologie, l’étude des signes, des conditions, des causes, et de la nature de la mort, a été appliqué aux répercussions psychologiques de l’arrêt de carrière sportive. Certains auteurs ont considéré celui-ci comme marquant une mort sociale à laquelle les athlètes doivent faire face et impliquant le deuil de leur vie sportive passée (Lerch, 1981 ; Rosenberg, 1981, 1982). Ogilvie et Howe (1986) et Rotella et Heymans (1986) ont ainsi appliqué les étapes du processus de deuil définies par Kubler-Ross (1969) aux athlètes s’étant retirés de la scène sportive. Ces étapes ont été préalablement observées chez des patients hospitalisés, en phase terminale de maladies incurables, et rendent compte du processus d’acceptation de la réalité des pertes et d’une fin inévitable. Lerch (1981) établit un parallèle entre les réactions d’individus face à leur mort inévitable, et celle des athlètes faisant face à l’arrêt de carrière sportive. La première étape de ce modèle serait marquée par le déni de la réalité de la perte, suivie par des réactions de colère, des tentatives visant à retarder l’inévitable (l’échéance), laissant la place à une étape de dépression, et se terminant par l’acceptation de la nouvelle situation (Ogilvie & Howe, 1986).
La transposition des modèles issus de la thanatologie et de la gérontologie sociale à l’arrêt de carrière sportive a été largement critiquée par l’ensemble de la littérature (Arviko, 1976 ; Baillie & Danish, 1992 ; Gordon, 1995 ; Reynolds, 1981 ; Taylor & Ogilvie, 1994). Blinde et Greendorfer (1985) soulignent que ces modèles sont basés sur la présupposition d’un retrait traumatique, et fournissent une interprétation incorrecte de l’arrêt de carrière sportive de haut niveau. Ceux-ci ont été développés dans des champs différents du domaine sportif, et ne tiennent pas compte de la spécificité du retrait sportif en donnant une image simplifiée d’un phénomène complexe (Baillie & Danish, 1992 ; Brewer, 1994 ; Crook & Robertson, 1991 ; Swain, 1991 ; Taylor & Ogilvie, 1994). Des travaux ont mis en évidence l’inadaptabilité de ces modèles, soulignant notamment que les athlètes mettant fin à leur carrière sont chronologiquement et biologiquement plus jeunes que les retraités « traditionnels » (Blinde & Greendorfer, 1985 ; Greendorfer & Blinde, 1985). L’arrêt intervenant à un âge relativement jeune, en moyenne aux alentours d’une trentaine d’années (Gearing, 1999 ; Sinclair & Orlick, 1993), ces athlètes conservent une place évidente dans la société, mais à un rang et selon un rôle différents de celui d’athlète de haut niveau (Greendorfer & Blinde, 1985). Cet état de fait n’est donc pas en accord avec les théories de la gérontologie, qui sous entendent une cassure sociale, et l’absence de rôle et « d’utilité sociale » après la carrière civile. Dans le cadre des théories de la thanatologie, les anciens athlètes sont considérés comme morts symboliquement, alors que ceux ci restent actifs et s’engagent dans un nouveau processus social qui marque symboliquement une nouvelle naissance.
Selon les modèles de la thanatologie et de la gérontologie sociale, le retrait sportif serait une fin abrupte, individuelle et sociale, avec des répercussions extrêmement négatives. Ceux-ci n’envisagent pas la possibilité de développement de nouveaux rôles et de nouveaux supports identitaires après la carrière sportive (Grove, Lavallee, Gordon, & Harvey, 1998 ; Wylleman, De Knop, Menkehorst, Theeboom, & Annerel, 1993). Ce constat a donné lieu à l’émergence de théories selon lesquelles l’arrêt de carrière sportive de haut niveau induit une phase transitionnelle vers un nouvel état (Werthner & Orlick, 1986).
L’arrêt de carrière sportive en tant que processus de transition
Dans une perspective différente des théories de la gérontologie et de la thanatologie, des modèles ont considéré l’arrêt de carrière sportive en tant que processus de transition, induisant « une discontinuité dans la vie d’un individu » (Crook & Robertson, 1991). Coakley (1983) souligne que le retrait du sport de haut niveau peut être considéré comme un « processus de transition de la participation dans le sport de compétition vers une nouvelle activité ou un ensemble d’activités ». Ainsi, plus qu’une fin abrupte ou qu’une « mort sociale » inévitablement traumatique, l’arrêt de carrière sportive marque une transition d’un statut socioprofessionnel propre au sport de haut niveau vers une nouvelle carrière (Crook & Robertson, 1991), qui sous-entend la possibilité de développement hors de la pratique sportive. L’ensemble des comportements, attitudes, et buts de l’individu sont adaptés progressivement à une nouvelle situation, et non perdus de façon abrupte lors de l’arrêt (Wylleman et al., 1993). Danish, Petitpas, et Hale (1993) définissent cette transition comme étant un processus s’inscrivant le long d’un continuum temporel, qui débute lorsque l’athlète anticipe la fin de sa carrière et se prolonge après l’arrêt de carrière, jusqu’à l’adaptation à une nouvelle situation.
Ces conceptions de l’arrêt de carrière sportive de haut niveau se sont inspirées du cadre général portant sur les transitions de vie. Ces approches soulignent la nécessité pour l’individu d’adopter de nouveaux comportements et attitudes en fonction de la nouveauté de la situation (Hopson & Adams, 1977). Schlossberg (1981) souligne qu’« une transition intervient si un événement majeur ou mineur entraîne un changement dans les conceptions de soi et du monde, nécessitant des modifications concomitantes de comportements ». Les transitions sont des points critiques dans l’existence d’un individu (Ebaugh, 1988), car elles induisent des changements dans l’environnement, anticipés ou non anticipés, positifs et négatifs, dont résultent divers degrés de stress (Brammer & Abrego, 1981). Ainsi, toute transition peut entraîner une diminution temporaire du niveau initial d’estime de soi et de bien-être subjectif par le remaniement de l’ensemble des repères de l’existence de l’individu (Kim & Moen, 2001). Les transitions induisent des changements situationnels et externes, qui nécessitent des ajustements psychologiques internes (Bridges, 1980). L’environnement social ayant contribué à la construction psychosociale de l’individu, ses supports identitaires sont remis en question (Kim & Moen, 2002). Selon Reitzes, Mutran, et Fernandez (1996), les individus ayant investi considérablement certains rôles peuvent être confrontés au remaniement de leur support identitaire majeur lors d’une transition, qui entraîne une baisse d’estime de soi, suivie par une période de réajustement et de redéfinition du soi à partir de nouveaux supports et rôles. Ainsi, la transition d’une existence vers une autre nécessite une réévaluation des priorités et des intérêts de l’individu, celui-ci devant intégrer dans son histoire le rôle précédent.
La notion de redéfinition de soi est centrale dans tout processus d’adaptation à une transition (Reitzes et al., 1996). Les changements qui interviennent au cours d’une vie impliquent souvent des pertes et requièrent des adaptations, mais portent aussi en eux des possibilités de développement personnel (Georges, 1980). Ce processus d’adaptation psychologique est sous-tendu par des mécanismes de réajustement des expectations, des valeurs, et des standards internes de l’individu en fonction d’un nouvel environnement (Allison, Locker, & Feine, 1997 ; Carver & Scheier, 2000 ; Kim & Moen, 2002 ; Sprangers & Schwartz, 1999).
La transition suivant l’arrêt de carrière sportive de haut niveau : Une dynamique entre crise et dépassement
La transition suivant l’arrêt de carrière sportive de haut niveau est potentiellement porteuse de crise (Lavallee et al., 1997) car l’entrée dans un « nouveau monde » entraîne chez l’athlète de haut niveau des changements sociaux, professionnels, corporels, et de son style de vie. Ces changements de vie induisent des transformations et des contradictions du « monde propre » de l’athlète, créant un décalage entre le soi actuel et le soi antérieur, dont résultent des diminutions d’estime de soi et des désordres émotionnels (Stambulova, 2000). Ce sont des périodes de doute pour les athlètes y étant confrontés, qui sont critiques pour l’évaluation de la stabilité identitaire et de la qualité de vie (Ogilvie & Howe, 1986 ; Pearson & Petitpas, 1990). Mais cette transition est de même un phénomène dynamique, ces changements faisant l’objet d’un processus d’adaptation, afin que l’ancien athlète revienne vers un état d’équilibre (Petitpas, Brewer, & Van Raalte, 1996). En effet, toute crise est un processus dynamique nécessaire à une évolution (Chamalidis, 2000 ; Stambulova, 1994). Ce déséquilibre psychologique temporaire stimule des ajustements de la part de l’individu afin de réduire cet écart et de rétablir un équilibre (Stambulova, 1994).
Considérer l’arrêt de carrière sportive de haut niveau en tant que processus de transition implique la nécessité de s’intéresser aux réactions des anciens athlètes au cours du temps (Swain, 1991). Crook et Robertson (1991) soulignent que l’arrêt de carrière sportive induit généralement un sentiment de perte précédant une période d’adaptation. Kerr et Dacyshyn (2000) nomment cette période initiale immédiatement après l’arrêt « Nowhere Land » caractérisée par un sentiment de désorientation et de vide, suivie par une phase que ces auteurs appellent « New Beginnings », marquée par une réorientation et une adaptation de soi à de nouvelles activités. Selon ces auteurs, la transition marque des transformations identitaires, de l’identification au rôle d’athlète vers la remise en question du support sportif, suivies par la réorientation et la redéfinition de soi à partir de nouveaux fondements. L’image de soi doit être reconstruite sur la base de nouvelles activités et d’un nouveau statut social moins glorieux (Grove, Lavallee, Gordon, & Harvey, 1998).
Un certain nombre de travaux ont démontré, sur la base d’analyses rétrospectives, que l’adaptation s’opère lors d’une période comprise entre six mois et un an suivant l’arrêt de carrière sportive (Brandao, Winterstein, Pinheiro, Agresta, Akel, & Martini, 2001 ; Sinclair & Orlick, 1986 ; Stambulova, 1997, 2001). Cette adaptation repose sur la modification des attitudes de l’individu vis-à-vis de la pratique sportive et de tout ce qu’elle véhicule à un haut niveau (e.g. statut social, facilités professionnelles, environnement au service de l’athlète..) (Stambulova, 1994, 2000). L’individu doit accepter et intégrer le sport de haut niveau comme étant passé et faisant partie de son histoire, et modifier la place, le rôle, et la signification qui lui sont attribués (Stambulova, 1994).
 
Le paradoxe des répercussions psychologiques de la transition socioprofessionnelle : Renaissance ou crise ?
 
 
L’ensemble des travaux réalisés se sont majoritairement intéressés aux répercussions de cette transition du point de vue socioprofessionnel, du statut « d’être exceptionnel » vers celui de « citoyen ordinaire », et de la carrière sportive vers une nouvelle carrière professionnelle (Werthner & Orlick, 1986). Loin d’être homogènes, ces études ont fait émerger un paradoxe dans les réactions à la transition suivant l’arrêt de carrière. En effet, deux axes apparaissent, le premier concernant la « renaissance » induite par cet arrêt, et le second soulignant les difficultés qu’il entraîne. Les travaux menés dans ce domaine présentent cependant certaines failles méthodologiques. En effet, ils se sont majoritairement intéressés à cette transition de façon rétrospective, et n’ont pour la plupart pas pris en considération son caractère temporel.
L’axe de la renaissance
Un certain nombre de travaux ont considéré l’arrêt de carrière sportive en tant que « renaissance » (Coakley, 1983), n’étant pas marquée par la nécessité d’adaptations majeures (Otto & Alwin, 1977 ; Phillips & Schafer, 1971 ; Sands, 1978 ; Blinde & Greendorfer, 1985 ; Swain, 1991). Sussman (1971) postule que les athlètes professionnels n’ont pas de difficultés particulières à faire face à l’arrêt de carrière sportive. Selon cet auteur, ces athlètes sont conscients de la courte durée de leur carrière, et sont préparés aux conséquences de la fin de celle-ci. Curtis et Ennis (1988) démontrent que d’anciens joueurs juniors de hockey sur glace présentent une satisfaction de leur vie plus élevée que des membres de la population générale. Selon ces auteurs et Coakley (1983), l’arrêt de carrière sportive induit des conséquences positives, principalement dans le temps disponible pour les loisirs et l’accomplissement de nouvelles passions. Ces athlètes vivent une renaissance socioprofessionnelle, et reconnaissent avoir retardé leur émancipation et leur développement personnel durant la carrière sportive. Ainsi, dans cette perspective, les athlètes renaissent à la vie après des années de sacrifices, de restrictions, et de pressions liées à la réalisation de performances. Allison et Meyer (1988) ont démontré que d’anciennes joueuses de tennis amateur n’ont pas ressenti leur retrait sportif comme étant traumatique, mais soulignent au contraire que cette transition leur avait permis de reconstruire des rôles sociaux et un style de vie plus traditionnel. Greendorfer et Blinde (1985) démontrent chez des athlètes universitaires que la satisfaction en la vie ne diminue pas après le retrait sportif. Ces auteurs mettent en évidence que 90 % des athlètes retraités sont satisfaits de leur vie et 50 % sont très, voire extrêmement satisfaits. Sinclair et Orlick (1993) rapportent que 63 % des athlètes indiquent que le retrait a changé leur vie d’une façon positive. De plus, d’une manière générale, 74 % de ceux-ci sont globalement satisfaits de leur vie suivant l’arrêt (Sinclair & Orlick, 1993). Quitter le milieu sportif peut être un événement anticipé plaisant et changeant positivement la vie de l’athlète, car il est porteur de possibilités de développement personnel, par la sortie d’un milieu restreint où ces possibilités sont réduites (Sinclair & Orlick, 1993).
Blinde et Greendorfer (1985) et Greendorfer et Blinde (1985) modèrent toutefois les résultats obtenus dans cet axe des répercussions psychologiques de l’arrêt de carrière sportive. En effet, ces auteurs soulignent que les caractéristiques des populations étudiées, composées en majorité d’athlètes universitaires, peuvent expliquer l’absence de difficultés ou le caractère de renaissance induit par l’arrêt. En effet, pour ces athlètes la fin de carrière sportive s’opère parallèlement à l’entrée dans la vie active. Ainsi, les réactions consécutives à l’arrêt sont compensées et modérées par le réinvestissement immédiat dans le monde professionnel (Coakley, 1983 ; Blinde & Greendorfer, 1985 ; Greendorfer & Blinde, 1985). D’autre part, il apparaît nécessaire de prendre en considération le niveau de pratique des populations étudiées. La place du sport n’est pas la même dans l’existence d’un pratiquant de niveau moyen, que dans la vie d’un athlète de niveau élite, engagé dans la course olympique, où celui-ci s’engage entièrement. Ces études reposent sur des athlètes-étudiants, qui n’ont pas les aspirations et les idéaux d’un athlète de haut niveau, et se projettent préférentiellement vers des rôles non sportifs (Miller & Kerr, 2002). Les enjeux de cet arrêt et du processus d’adaptation sont moindres que chez des athlètes d’élite. Alfermann (2000) souligne, à partir de ce constat, qu’il est nécessaire de prendre en considération le niveau de pratique des athlètes en vue de l’investigation des répercussions de l’arrêt de carrière sportive.
L’axe de la crise
Le second axe d’étude concerne l’occurrence de difficultés psychologiques à la suite de l’arrêt de carrière sportive de haut niveau. Un grand nombre d’études ont mis en évidence les périodes de crises et de dépression traversées par les athlètes ayant mis un terme à leur carrière (Weinberg & Arond, 1952 ; Hallden, 1965 ; Arviko, 1976 ; Ogilvie & Howe, 1982, 1986 ; Kerr & Dacyshyn, 2000). Werthner et Orlick (1986) indiquent que 66 % des athlètes connaissent des difficultés psychologiques à faire face à l’arrêt de leur carrière sportive. Grove, Lavallee, Gordon, et Harvey (1998), à la suite de l’analyse de 11 études empiriques, mettent en évidence qu’en moyenne 19 % des athlètes ressentent un état de détresse psychologique lors de cette période. Ungerleider (1997) indique que 63 % des athlètes expriment des difficultés à opérer la transition du monde sportif vers le monde professionnel. Selon cet axe, les sportifs sont confrontés à des problèmes identitaires causés par la remise en question de leur rôle d’athlète, socialement déterminé et renforcé, qui constitue le support majeur de l’estime de soi durant leur carrière. Le travail de Hill et Lowe (1974) souligne la diminution d’estime de soi engendrée par la transition suivant l’arrêt de carrière, et insiste sur la crise identitaire causée par « la dévalorisation de leur statut dans la communauté ». En effet, la transition du statut d’individu exceptionnel vers celui de citoyen ordinaire (Werthner & Orlick, 1986) entraîne la perte de la reconnaissance sociale valorisant le sportif de haut niveau, et d’une position sociale prestigieuse (Curtis & Ennis, 1988). Ogilvie et Howe (1986) expliquent que la crise identitaire vécue par certains athlètes résulte de la perception du décalage entre leur statut socioprofessionnel au moment de la transition et le statut dont ils ont joui durant leur carrière. Ces individus connaissent une période de « flottement identitaire » (Chamalidis, 1997), qui engendre une période de crise et de dépression, par la prise de conscience des pertes entraînées par le retrait sportif (Wylleman et al., 1993). Au-delà des conséquences de la remise en question de cette identité sociale, Werthner et Orlick (1986) soulignent que la transition du statut de champion actif vers celui de citoyen ordinaire entraîne des baisses de confiance en soi et de satisfaction en la vie, par la confrontation à de nouvelles compétences socioprofessionnelles. L’entrée dans un monde où les compétences requises ne sont pas celles développées par le sport de haut niveau entraîne un remaniement de la qualité de vie et du sentiment de valeur personnelle. Ungerleider (1997) démontre que cet arrêt induit nécessairement une période de doute à propos de soi-même et de ses capacités dans un nouveau contexte socioprofessionnel, entraînant une baisse d’estime de soi. Svoboda et Vanek (1982) mettent en évidence chez d’anciens athlètes de niveau international l’émergence de tensions psychologiques et de manifestations émotionnelles durant cette transition socioprofessionnelle. La remise en question de l’environnement relationnel a également des répercussions psychologiques négatives, par la perte des autrui significatifs source d’identification (entraîneurs, pairs sportifs). Des auteurs ont notamment mis en évidence des sentiments d’isolement social, des difficultés dans les contacts sociaux et de reconstruction d’un réseau de relations hors du sport de haut niveau (Allison & Meyer, 1988 ; Botterill, 1982 ; Danish et al., 1993).
 
Les facteurs liés à l’adaptation ou à l’inadaptation à une nouvelle situation socioprofessionnelle
 
 
La transition socioprofessionnelle suivant l’arrêt de carrière sportive de haut niveau est une source potentielle de crise et peut être marquée par des difficultés d’adaptation à une nouvelle situation. Cependant, les difficultés éprouvées par les anciens athlètes sont soit modérées soit exagérées par deux facteurs, les raisons et la nature du retrait, et le degré de préparation de la reconversion professionnelle (Baillie & Danish, 1992 ; Gordon, 1995 ; Taylor & Ogilvie, 1994). Ces deux facteurs vont notamment déterminer les stratégies utilisées par les athlètes pour faire face aux changements induits par la transition.
Les raisons du retrait
Les raisons du retrait peuvent être soit de nature volontaire soit de nature involontaire. Taylor et Ogilvie (1994) et d’autres auteurs (Lavallee et al., 1997 ; Webb, Nasco, Riley, & Headrick, 1998) citent l’âge, une non sélection, les blessures en tant que causes majeures de retrait involontaire. Ce type de causes a été lié d’une manière générale à des répercussions psychologiques négatives, telles qu’un sentiment d’incompétence dans les activités non-sportives, une perte d’estime de soi, et des difficultés d’adaptation à un nouveau style de vie (Cecic Erpic, Wylleman, & Zupancic, in press ; Swain, 1991 ; Webb et al., 1998). Blinde et Stratta (1992) ont démontré rétrospectivement que 80 % des athlètes de leur étude ayant mis un terme à leur carrière à la suite d’une non-sélection subissaient un traumatisme et une grande perturbation de leur vie. A partir de la même méthodologie, Kleiber et Brock (1992) et Brock et Kleiber (1994) mettent en évidence les effets négatifs de l’arrêt de carrière suite à une blessure sur l’estime de soi, combiné à des sentiments de confusion et de tristesse, et des réactions d’anxiété. Fortunato et Marchant (1999) ont de même démontré chez d’anciens athlètes ayant mis un terme à leur carrière à la suite d’une blessure ou d’une non-sélection des réactions de crises identitaires, des pertes de contrôle, et un sentiment d’isolement social. Le retrait involontaire, quelle que soit sa nature, est lié à un faible sentiment de contrôle de son existence (Svoboda & Danek, 1982 ; Werthner & Orlick, 1986).
Inversement, la littérature a mis en évidence le lien existant entre un retrait volontaire et une adaptation positive à la vie postsportive. Lavallee, Grove, et Gordon (1997) considèrent six causes volontaires menant à l’arrêt de carrière sportive de haut niveau : l’engagement dans les études ou le travail, la perte de motivation, la politique sportive, la baisse de performance, les finances, et l’ennui. Cependant, Kerr et Dacyshyn (2000) distinguent deux catégories de retrait volontairement choisies. Dans leur étude, ces auteurs démontrent que des gymnastes en transition éprouvent des difficultés d’adaptation à leur nouvelle situation, en dépit de leur retrait choisi et volontaire. En effet, celui-ci était décidé après que les athlètes aient perçu un déclin de leur niveau de performances. Dans ce cas, le choix du retrait était destiné à éviter d’être confronté à la réalité du déclin physique et aux comparaisons négatives aux autres athlètes. De plus, ces auteurs postulent que l’engagement dans les études, la politique sportive, la baisse de performance, et les finances constituent des causes de retrait volontaire qui diffèrent peu du retrait involontaire. L’individu met un terme à sa carrière car la demande du sport de haut niveau (organisation du temps, charges d’entraînement, pression de l’environnement) excède largement les bénéfices reçus. Huang (2002) nomme cette catégorie de retrait le retrait volontaire-forcé. Ces raisons poussant à l’arrêt de la carrière sportive, librement choisi mais reposant sur des causes externes, ont été mises en évidence dans le processus d’abandon des adolescents sportifs, en réponse notamment à la pression excessive, ou à une mésentente avec l’encadrement (pour revue, Guillet, Sarrazin, & Cury, 2000). De ce fait, le retrait réellement volontaire intervient à la suite d’un sentiment d’accomplissement de la carrière sportive, et est motivé par un désir de découvrir de nouveaux domaines et de se projeter dans l’avenir dans de nouveaux rôles (Werthner & Orlick, 1986). Ce type de retrait a été associé rétrospectivement à des difficultés modérées d’adaptation émotionnelle et sociale et à une forte satisfaction dans la vie suivant l’arrêt (Alfermann, 2000 ; Lavallee et al., 1997 ; Sinclair & Orlick, 1993 ; Webb et al., 1998). Cette adaptation facilitée par le retrait volontaire est expliquée dans l’ensemble de la littérature par le sentiment de contrôle émanant de la libre décision de mettre fin à la participation sportive de haut niveau. Cette perception de contrôle de sa propre existence engendre un fort sentiment d’efficacité personnelle et une réduction de l’incertitude liée à l’avenir (McPherson, 1980 ; Taylor & Ogilvie, 1994 ; Webb et al., 1998). Le travail de Alfermann et Gross (1997) reste l’étude la plus complète sur le lien existant entre les raisons du retrait et la qualité de l’adaptation à la transition suivant l’arrêt de carrière sportive de haut niveau. 70 % des athlètes s’étant retirés volontairement éprouvaient des sentiments positifs vis-à-vis de la transition et de leur nouvelle situation. Ces athlètes éprouvaient notamment moins de sentiments de vide et de déception de leur carrière que les athlètes s’étant retirés involontairement (Alfermann, 2000).
D’autres causes sont susceptibles de conduire à l’arrêt de carrière sportive. Ainsi, les raisons familiales (Mihovilovic, 1968), et la suppression du sport pratiqué (Zaichkowsky & McCarthy, 2001) ont été mis en évidence en tant que causes de retrait sportif.
La préparation de l’après carrière
Le degré de préparation de l’après carrière permet à l’individu d’anticiper la transition (Schlossberg, 1981). Cette préparation correspond au développement de nouvelles compétences, d’un sentiment de contrôle de sa propre existence avant l’arrêt et en prévision de la confrontation à une nouvelle situation socioprofessionnelle. Il a été mis en évidence rétrospectivement que les athlètes ayant préparé et anticipé l’après-carrière en formulant de nouveaux objectifs et en s’assurant une reconversion professionnelle éprouvaient peu de difficultés d’adaptation émotionnelle et sociale (Baillie & Danish, 1992 ; Coakley, 1983 ; Pearson & Petitpas, 1990 ; Perna, Alhgren, & Zaichkowski, 1999). Taylor et Ogilvie (1994, 1998) soulignent de même l’importance de cette préparation de l’après-carrière par rapport à certains facteurs pouvant de même influencer la qualité de l’adaptation à la transition. D’une part, cette anticipation permet la réduction d’une forte identification au rôle d’athlète, en induisant un élargissement des supports identitaires, nécessaire à l’équilibre émotionnel et à la compensation des pertes occasionnées à la suite de l’arrêt de carrière (Brewer et al., 2000). Comme le soulignent Murphy, Petitpas, et Brewer (1996), les athlètes se définissant uniquement en tant que tels présentent des difficultés de prise de décision dans des situations non sportives. De plus, ces individus « unidimensionnels » négligent l’exploration d’autres rôles (Good, Brewer, Petitpas, Van Raalte, & Mahar, 1993), et peuvent être sujets à des réactions de dépression lorsque le domaine athlétique est remis en question (Brewer et al., 1993). L’intensité de la crise identitaire, la qualité de l’adaptation sociale et émotionnelle, et le temps d’adaptation dépendent du degré auquel l’individu s’identifie au rôle d’athlète (Lavallee et al., 1997 ; Ogilvie & Howe, 1986). L’ensemble des travaux réalisés met en évidence un lien entre l’identification au rôle d’athlète et le temps mis par l’individu pour se détacher de ce rôle et pour reconstruire une identité à partir de nouveaux supports (Grove et al., 1997 ; Lavallee et al., 1997). McPherson (1980) souligne que beaucoup d’athlètes se définissent à partir de leur popularité et de la reconnaissance sociale dont ils sont l’objet, et s’exposent à la perte de leur estime de soi sociale après l’arrêt de carrière.
D’autre part, la préparation de l’après-carrière sportive enrichit la perception de contrôle, et facilite l’adaptation à un nouveau statut et de nouvelles compétences professionnelles, ainsi que le maintien d’un niveau élevé de bien-être (Lavallee et al., 1997). Le sentiment de contrôle est directement lié au sentiment d’efficacité personnelle, jouant un rôle central dans le changement de comportement et dans l’adaptation aux changements d’existence (Bandura, 1997). Les anciens athlètes, par le contrôle subjectif de leur retraite sportive, et l’intégration préparée dans une nouvelle situation socioprofessionnelle, enrichissent leur sentiment d’efficacité personnelle, et s’adaptent ainsi plus rapidement à la vie postsportive que des athlètes n’ayant pas ou très peu préparé leur reconversion (Lavallee et al., 1997 ; Webb et al., 1998). Cette anticipation permet de réduire le degré d’incertitude lié à la situation future (Webb et al., 1998). Certains auteurs se sont interrogés sur les différences existant entre les hommes et les femmes dans la préparation de leur reconversion professionnelle et dans la qualité de l’adaptation à la transition, parvenant à la conclusion que l’identité sexuelle n’est pas une variable pouvant avoir une influence sur la qualité de l’adaptation à la transition (Alfermann, 2000 ; Alfermann & Gross, 1997 ; Alfermann et al., in press).
Les stratégies de coping
Alfermann et Gross (1997) ont mis en évidence rétrospectivement un lien entre le type de retrait, volontaire vs. involontaire, et les stratégies utilisées par les athlètes en transition pour faire face aux changements véhiculés par la transition. Ces auteurs ont ainsi mis en évidence une différence entre les deux catégories de retrait quant à la nature et la quantité de stratégies utilisées durant la transition. D’une part, les athlètes s’étant retirés pour des raisons involontaires utilisaient des stratégies de réévaluation et d’évitement de la nouvelle situation, et étaient en recherche de support social. D’autre part, les athlètes retraités volontairement penchaient pour l’utilisation de stratégies actives et de résolution de problèmes, démontrant leur désir d’investissement dans de nouvelles activités (Alfermann, 2000). De plus, les deux groupes différaient quantitativement au niveau du nombre de stratégies utilisées, les athlètes retraités involontairement utilisant plus de stratégies de coping durant la transition que les athlètes ayant mis un terme à leur carrière volontairement.
La réduction de l’identification au rôle d’athlète et de l’importance attachée au domaine sportif, et le réinvestissement d’importance et de l’estime de soi dans de nouvelles activités sont des mécanismes permettant l’adaptation à la vie postsport de haut niveau (Grandisson & Vezina, 1997). Lavallee et al. (1997) ont ainsi mis en évidence que cette diminution de l’identification au rôle d’athlète était liée à une utilisation plus constructive et efficace des stratégies de coping.
La recherche de support social est une stratégie pouvant faciliter l’adaptation à la vie postsportive (Sinclair & Orlick, 1993 ; Werthner & Orlick, 1986). Le support social reçu permet de faciliter la transition socioprofessionnelle (Greendorfer & Blinde, 1985 ; Werthner & Orlick, 1986 ; Sinclair & Orlick, 1993). Ce support provient principalement de la famille et des amis, l’environnement sportif étant rarement cité par les athlètes en tant que source d’assistance (Sinclair & Orlick, 1993). Le renforcement provenant du nouvel environnement professionnel est de même un facteur lié à la qualité de l’adaptation à la transition (Stephan, Bilard, Ninot, & Delignières, 2003b).
Ainsi, en référence aux idées développées par Taylor et Ogilvie (1994, 1998) l’adaptation à la transition socioprofessionnelle peut être déterminée par deux grandes variables, les causes du retrait et la préparation de l’après carrière. Ces variables déterminent notamment les stratégies de faire face utilisées par les athlètes. Cependant, une autre dimension remise en question par l’arrêt de carrière peut être une source de difficultés lors de la transition, à savoir la dimension corporelle.
 
Une dimension souvent négligée : La transition corporelle
 
 
L’ensemble de la littérature portant sur les répercussions psychologiques de l’arrêt de carrière sportive de haut niveau s’est majoritairement focalisée sur les conséquences de la transition socioprofessionnelle. Cependant, la multidimensionnalité de l’arrêt de carrière a amené certains chercheurs à se poser la question de savoir si “une transition socioprofessionnelle réussie engendre nécessairement une transition corporelle aisée” (Chamalidis, 2000). A partir d’une démarche clinique, Chamalidis (1997) constate que d’anciens athlètes de haut niveau éprouvent des difficultés d’adaptation même lorsqu’ils adoptent de nouveaux rôles sociaux et supports d’identification professionnelle. Cet auteur démontre que la transition suivant l’arrêt de carrière sportive de haut niveau peut être problématique pour les anciens athlètes même s’ils sont insérés dans de nouvelles situations professionnelles, par les transformations corporelles suscitées par l’arrêt de l’entraînement et les conséquences liées au désentraînement (hyperphagie, besoin de bouger, perceptions de sensations devenues inutiles..) (Chamalidis, 1997, 2000). Ces transformations corporelles perçues deviennent des préoccupations qui s’inscrivent directement dans les difficultés rencontrées par les anciens athlètes en contribuant aux conflits identitaires transitionnels.
La transition corporelle, d’un surinvestissement du corps vers un mode de vie plus sédentaire, est un facteur à prendre en considération dans les difficultés d’adaptation à l’arrêt de carrière. L’entrée dans un nouveau contexte socioprofessionnel est marquée par un décalage considérable entre le surinvestissement corporel durant la carrière sportive et la pratique physique suivant l’arrêt (Chamalidis, 2000). Ce décalage induit notamment des transformations corporelles, i.e. prise de poids et dégradation des compétences physiques (Drahota & Eitzen, 1998 ; Koukouris, 1991). Le corps et les perceptions de compétence sportive étant centrales dans l’estime globale de soi des athlètes actifs (St Phard, Van Dorsten, Marx, & York, 1999), l’arrêt de l’investissement physique peut être un facteur psychologiquement menaçant pour les athlètes en transition, par les différentes modifications corporelles qu’il entraîne.
Les répercussions sur le soi physique et l’estime globale de soi
Stephan, Bilard, Ninot, et Delignières (2003a) ont mis en évidence au moment même de la transition, à partir du modèle hiérarchique de l’estime globale de soi dans le domaine corporel de Fox et Corbin (1989), que les modifications corporelles consécutives à l’arrêt de l’entraînement intensif entraînaient une déstructuration du sentiment de compétence physique. Celle-ci entraîne une baisse d’estime globale de soi chez des athlètes s’étant retirés à la suite d’un sentiment d’accomplissement de leur carrière et ayant préparé leur reconversion professionnelle. Cette phase initiale de « crise corporelle » est suivie d’une phase de réévaluation des références corporelles et de reconstruction du sentiment de compétence sur la base de la pratique de nouvelles activités physiques. Les athlètes en transition changent de pratique afin d’éviter des comparaisons défavorables avec leurs compétences antérieures et basent leur investissement sur la notion de plaisir. Il existe une inversion des domaines auxquels ces anciens athlètes attribuent de l’importance, le domaine professionnel devenant le support d’investissement majeur et la pratique sportive s’inscrivant en tant que complément de cet accomplissement. L’estime globale de soi augmente parallèlement à l’établissement de cet équilibre. Cette étude suggère que, au-delà du caractère adaptatif du changement de place et de rôle du sport dans l’existence de l’individu (Stambulova, 1994), le changement de la place et du rôle du corps dans le renforcement de l’estime globale de soi de l’ancien athlète est de même un mécanisme adaptatif.
La remise en question de l’image du corps
L’image du corps est influencée par la transition corporelle. La combinaison entre les modifications corporelles, i.e. les prises de poids et la remise en question du corps performant, les manifestations somatiques suscitées par l’arrêt brutal de l’entraînement (tensions corporelles), et la perte de la reconnaissance sociale valorisant le champion actif entraîne une déstructuration de l’image du corps (Stephan & Bilard, 2003). Le vécu corporel de la performance et du mouvement est modifié pour laisser la place au vécu d’un corps « lourd » (Chamalidis, 2000). Comme le souligne Gearing (1999), cette transition affecte l’image de force, de puissance, et d’efficience sur la base de laquelle l’identité de l’athlète est construite. Ainsi, la déstructuration de l’identité d’athlète durant la phase initiale de transition est liée à une déstructuration de l’image du corps (Kerr & Dacyshyn, 2000). Le processus de reconstruction et d’adaptation de l’image du corps réside dans la capacité des anciens athlètes à réévaluer et redéfinir leur idéal corporel afin de réduire l’écart avec l’image du corps actuelle (O’Connor, Lewis, Kirchner, & Cook, 1996).
Le remaniement du bien-être subjectif
La qualité de vie des anciens athlètes, déterminée par un rythme de vie basé sur le mouvement et la décharge énergétique permanents (McAllister, Motamedi, Hame, Shapiro, & Dorey, 2000) est une dimension remise en question par la transition corporelle. Le bien être subjectif des athlètes de haut niveau en transition, c’est-à-dire l’évaluation subjective de leur qualité de vie (Diener, 1994), repose sur les effets euphorisants de l’exercice intense et d’un rythme de vie organisé autour des entraînements, des voyages et des compétitions (McAllister et al., 2000 ; Mallett & Hanrahan, in press) et sur le sentiment de compétence physique orienté vers l’atteinte des buts sportifs (Werthner & Orlick, 1986). Cette dimension est affectée par la remise en question de ces deux pôles.
En effet, d’une part l’arrêt de carrière sportive marque une transition d’une existence orientée vers le mouvement permanent et la décharge énergétique vers un mode de vie plus « ennuyeux » et sédentaire (Chamalidis, 2000). Les anciens athlètes sont confrontés à des situations beaucoup plus sédentaires que le rythme de vie du sport de haut niveau, marqué d’une part par le mouvement corporel bi voir tri-quotidien, et les sensations en résultant, mais aussi par le mouvement plus général illustré par les déplacements pour les compétitions, et les stages d’entraînement. De ce fait, le nouveau style de vie et les nouvelles routines auxquels ceux-ci sont confrontés peuvent avoir un effet sur l’évaluation subjective de leur qualité de vie (Gearing, 1999 ; Swain, 1991). Les anciens athlètes regrettent le rythme de vie du sport de haut niveau (Cecic Erpic et al., in press). Ceux-ci ressentent ainsi souvent un sentiment de vide, et un manque de stimulation corporelle et de sensations au sens large dans leurs nouvelles situations (Kerr & Dacyshyn, 2000 ; Stambulova, 1997). Ils regrettent souvent « l’adrénaline » du sport de haut niveau (Drahota & Eitzen, 1998), un rythme de vie organisé autour de l’entraînement, des voyages et des compétitions et « l’atmosphère sportive » (Stambulova, 2001). Cette transition vers un mode de vie plus sédentaire induit des réactions de nervosité, des incapacités à maîtriser l’agressivité, et des conséquences générales sur l’humeur (Koukouris, 1991). Ces anciens athlètes peuvent mettre en place des stratégies d’évitement et de compensation visant à combler le vide et le manque de sensations (Stambulova, 1997).
D’autre part, le bien-être subjectif est affecté par la transition de « quelque chose que l’athlète sait parfaitement faire vers quelque chose qu’il doit apprendre » (Werthner & Orlick, 1986). Dans leur nouvelle situation, la dimension corporelle du sentiment de compétence est inadaptée et inutile, et doit être remplacée par l’investissement dans le domaine professionnel. Les capacités et compétences que l’athlète a développé durant sa carrière sont en décalage avec la demande de l’environnement professionnel (Thomas & Ermler, 1988). Dans cette perspective, Werthner et Orlick (1986) ont démontré que les athlètes en transition connaissaient de ce fait des baisses de confiance en soi et de leur qualité de vie subjective.
La reconstruction du bien-être subjectif est basée sur une modification des références de l’individu. D’une part, les anciens athlètes doivent accepter la réalité d’un nouveau style de vie, moins excitant et euphorisant que celui caractérisant la carrière sportive, au travers de l’établissement d’un équilibre entre une pratique sportive de loisir et l’investissement professionnel. D’autre part, le développement d’un sentiment de compétence dans le domaine professionnel, et la fixation de buts dans ce domaine sont favorables à l’augmentation du bien-être subjectif (Stephan et al., 2003b). Ce sentiment de compétence est développé par le réinvestissement du temps, des intérêts, et de l’importance précédemment attribués à l’entraînement et au sport de haut niveau dans le monde professionnel (Grove et al., 1998 ; Koukouris, 1994).
 
Conclusion et perspectives
 
 
L’arrêt de carrière sportive, plus qu’un événement abrupt et inévitablement traumatique, induit une phase de transition et d’adaptation à un nouvel état. Il s’avère important, à la lumière de la littérature, de considérer cette transition en tant que phénomène dynamique, inscrit dans une temporalité, et nécessitant des remaniements des attitudes, conceptions, et valeurs de l’ancien athlète afin d’adhérer aux changements d’environnement. Ce phénomène est de même multidimensionnel. En effet, les dimensions construites sur la base de l’accomplissement sportif sont remises en question par la transition. Ainsi, les dimensions socioprofessionnelle et corporelle sont influencées par l’arrêt de carrière sportive de haut niveau, et ont chacune des répercussions psychologiques plus globales. Toutes deux influencent de même la qualité de l’adaptation à la vie postsportive. Les modèles existants, ayant pris en considération l’impact de la transition socioprofessionnelle, peuvent être complétés par les travaux les plus récents ayant démontré le potentiel de crise de la transition corporelle suivant l’arrêt de carrière sportive de haut niveau (Stephan & Bilard, 2003 ; Stephan et al., 2003a, 2003b).
Le processus complet de l’arrêt de carrière sportive de haut niveau peut être synthétisé au sein d’un modèle proche du modèle de l’adaptation au retrait sportif de Taylor et Ogilvie (1994), qui reste le modèle le plus complet à ce jour (Figure 1).
FIGURE 1
IMGIMGIMGIMFModèle de l’adaptation au retrait sportif (adapté d’après Taylor & Ogilvie, 1994)
Trois paliers successifs déterminent l’adaptation au retrait du sport de haut niveau. Le premier est relatif aux raisons du retrait, volontaire vs. involontaire. Le second représente les changements induits par l’arrêt et qui vont avoir un effet sur la transition. Taylor et Ogilvie (1994) soulignent initialement l’effet des changements socioprofessionnels sur la qualité de l’adaptation. Il est important d’ajouter l’effet du vécu des changements corporels, au travers des transformations corporelles ou des manifestations somatiques liées à l’arrêt de l’entraînement, qui peuvent de même avoir un effet sur la qualité de l’adaptation (Stephan & Bilard, 2003 ; Stephan et al., 2003a). La troisième étape est composée des ressources possédées par l’individu pour faire face à ces changements. Taylor et Ogilvie (1994) soulignent initialement les stratégies de faire face possédées par celui-ci, le support social dont il bénéficie, et le degré auquel il a préparé l’après-carrière sportive, notamment du point de vue professionnel. Les travaux les plus récents soulignent l’importance de la participation dans une activité physique de loisir en tant que ressource jouant un rôle dans l’adaptation à la transition, qui modère les transformations corporelles et constitue une source de bien-être (Stephan et al., 2003b). De plus, la préparation et l’anticipation du devenir corporel doivent s’inscrire en complément de la préparation de la réinsertion professionnelle.
Un certain nombre de perspectives méthodologiques et théoriques restent toutefois à envisager. La prise en considération de l’arrêt de carrière sportive de haut niveau en tant que processus de transition entraîne la nécessité de se doter de méthodologies d’investigation appropriées. La mise en place d’études longitudinales au moment même de la transition est pertinente pour l’identification de la nature de ce processus et de ses mécanismes sous-jacents. Ce type de méthodologie permet d’éviter les biais de mémoire sélective des études rétrospectives, comportant des risques de perte d’informations significatives (Kerr & Dacyshyn, 2000), et des changements de sens des événements au cours du temps (Lavallee et al., 1997). Les travaux ayant été réalisés au moment même de la transition (Stephan & Bilard, 2003 ; Stephan et al, 2003a, 2003b), bien qu’ayant évité ces biais, n’ont pas pris en considération la réalité pré-transitionnelle. Ces études se sont basées sur des comparaisons d’athlètes en transition avec des athlètes actifs, représentant les caractéristiques pré transitionnelles des premiers cités. Une compréhension approfondie du processus de transition réside dans la possibilité d’étude de ce phénomène avant même l’arrêt de carrière définitif, ce qui permettrait de rendre compte des modifications réelles lui étant attribuables (Danish et al., 1993). D’un point de vue théorique, si l’arrêt de carrière volontaire a fait l’objet de la majorité des travaux, le processus de transition suivant un arrêt de carrière involontaire (e.g. âge, blessure, non sélection) n’a fait l’objet d’aucune étude longitudinale. Il existe actuellement peu de données sur la durée du processus de transition suivant ce type d’arrêt, et sur les mécanismes sous-jacents à cette évolution. Il convient de même de s’interroger sur la part de chacune des dimensions remises en question dans les difficultés ou la qualité de l’adaptation à ce type d’arrêt.
 
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NOTES
 
[1]UPRES EA 2991 « Sport, Performance, Santé », Faculté des Sciences du Sport et de l’Éducation Physique, Université Montpellier 1
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