2005
Science et Motricité
Articles originaux
Les « formes identitaires » sexuées des femmes investies dans des sports « masculins »
Christine Mennesson
[1]
Cet article étudie les processus de construction des identités sexuées de sportives investies dans des sports dits « masculins ». Centré sur la problématique de la double transaction structurant des formes identitaires spécifiques, proposée par Dubar (1998a, 2000), ce travail s’appuie sur un corpus de 43 entretiens biographiques avec des sportives de haut-niveau dans trois disciplines « masculines » en France (football, boxes, haltérophilie). Une analyse de l’énonciation et une analyse structurale permettent de repérer quatre formes identitaires caractéristiques de mondes sociaux différents s’opposant sur la définition légitime des catégories sexuées. Par ailleurs, ces quatre formes identitaires correspondent chacune à une combinaison particulière de transactions biographiques et relationnelles. La nature du regard des hommes de la discipline et celle des dispositions sexuées des sportives jouent un rôle central dans ce processus de négociation.Mots-clés :
Identités sexuées, transactions identitaires, femmes, sports.
This paper analyze the construction of gender identities of women involved in “male” sports. The theoritical framework is articulated about the issue of the double transaction and the identity forms, proposed by Dubar (1998). This investigation bears on fifty biographic interviews of elite sportwomen involved in soccer, boxing and weightlifting. An analyze of the discourses and a structural analyse show four identity forms linked to differents social worlds, opposed by the definition of gender categories. By another way, each identity form results from a specific combination of biographic and relational transactions. Men’s attitudes and the gendered dispositions of sportwomen play a central role in this process.Keywords :
gender identity, identity transactions, women, sports.
Les processus de construction des différences entre les sexes dans le domaine sportif, longtemps ignorés en France, ont fait l’objet d’un certain nombre de publications ces dernières années (Louveau et Davisse, 1991, Duret, 1999, Terret, 1999). Souvent proches des problématiques de la sociologie de la culture et de l’histoire sociale, ces travaux dressent un état des lieux des pratiques et des représentations des deux sexes en matière de mises en jeu des corps et des normes de genre. Plus récemment, des études portant sur les femmes dans des sports dits « masculins » s’intéressent aux processus de construction et de définition d’identités sexuées forcément « problématiques » (Mennesson, 2000a ; Roussel, 2000). Dans cette perspective, la prise en compte en sociologie du sport de modèles théoriques élaborés dans d’autres champs sociologiques, sociologie de l’identité ou sociologie des rapports sociaux de sexe par exemple, peut permettre de renouveler les manières d’étudier la construction des identités sexuées dans le monde sportif. L’objectif de cet article consiste ainsi à montrer l’intérêt de la notion de « formes identitaires » proposée par Claude Dubar (1998a, 1998b), croisée avec celle de « dispositions sexuées » développée par Leslie MacCall (1992) à partir du modèle de Pierre Bourdieu, pour identifier et expliquer la formation des identités sexuées des sportives et des sportifs.
La notion d’identité
Les travaux récents relatifs à la construction des identités renouvellent largement les problématiques du champ sociologique (Lahire, 1998, 2002 ; Dubar, 2000 ; Kaufmann, 2001). Malgré sa polysémie et sa connotation parfois essentialiste, la notion d’identité « permet d’introduire la dimension subjective, vécue, psychique, au cœur même de l’analyse sociologique » (Dubar, 1991, p111) et de s’orienter vers ce que Bernard Lahire (1999) définit comme une « sociologie psychologique ». Cependant, l’usage même de la notion d’identité ne va pas de soi et certains auteurs lui préfèrent la notion d’identification.
De manière générale, l’analyse du processus de définition de soi dans une société proposant des cadres de socialisation multiples et potentiellement contradictoires renvoie à la question du degré d’éclatement et de permanence de l’identité. Pour résumer, l’identité peut être appréhendée comme une forme relativement permanente et unitaire résultant de l’intériorisation d’un monde social (Bourdieu, 1979, 1980), ou comme une construction provisoire élaborée dans et par la situation (Goffman, 1974). Ces deux points de vue opposés insistent chacun sur des processus différents : intériorisation et « sédimentation » du passé d’une part, construction et négociation d’une identité en fonction d’un contexte d’autre part. Inévitablement liés dans l’élaboration d’une définition de soi, ils peuvent être plus ou moins dominants en fonction des caractéristiques des trajectoires personnelles des individus et des contextes dans lesquels ils évoluent. Si l’on accepte l’idée d’un système de « dispositions hétérogènes » et « d’habitus éclatés » (Bourdieu, 1992, Lahire, 1999), et si l’on prend réellement en compte les contextes sociaux dans lesquels se forment les « registres de pertinence » organisant l’action (Castel, 1989), alors ces deux manières de concevoir l’identité ne sont plus antagonistes mais complémentaires.
Dans cette perspective, plusieurs travaux récents proposent une analyse des processus de construction identitaire intégrant à la fois l’action d’un « passé incorporé » et le rôle des situations. Pour Bernard Lahire (1998), « l’homme pluriel » sélectionne certains schèmes incorporés en fonction de la configuration de la situation présente. Jean-Claude Kaufmann (1994) envisage une recomposition constante de l’identité en cours de situation, en relation étroite avec le passé incorporé. Dubar (1991), dans le prolongement des travaux de Peter Berger et Thomas Luckmann (1989), propose une théorie sociologique de l’identité basée sur une conception dualiste du social, permettant la prise en compte des manières subjectives dont les individus se racontent et des catégorisations objectives qui les définissent.
Les formes identitaires
Dans le modèle de Dubar l’identité résulte d’une double transaction, « interne » ou biographique et « externe » ou relationnelle. La transaction biographique consiste en un dialogue « interne » à l’individu qui vise à définir quel type d’individu il estime être. Cette « identité pour soi » se situe en continuité ou en rupture avec les identités pour soi antérieures. Elle s’exprime par des actes d’appartenance et s’inscrit dans la trajectoire individuelle. Cette trajectoire ne se résume pas à une suite de positions objectives. Elle existe aussi subjectivement comme une histoire que se raconte le sujet à propos de son parcours dans l’espace social (Dubar, 1998a). La transaction relationnelle s’instaure entre l’individu et les institutions qui définissent son « identité pour autrui » par des actes d’attribution. L’enjeu pour l’individu consiste à faire reconnaître par ses partenaires institutionnels la légitimité de l’identité qu’il revendique. Ces deux formes de transactions, inévitablement liées, se conjuguent pour définir des « formes identitaires » ou « types de récits », révélateurs à un moment donné de l’histoire d’un individu dans un domaine social défini de l’intériorisation d’un ou de mondes sociaux particuliers (Demazière et Dubar, 1997)
[2]. L’analyse des « formes identitaires » permet ainsi de saisir les logiques sociales présidant à leur construction. En ce sens, ce modèle s’avère particulièrement pertinent pour étudier les processus de construction des catégories et des identités sexuées.
Des formes « identitaires » sexuées
Parler de « formes identitaires » ou « d’identités sexuées » installe le processus de différenciation entre les sexes au centre de l’organisation des sociétés humaines (Héritier, 1996 ; Bourdieu, 1998). Plus précisément, le terme « d’identité sexuée » ou celui « d’identité de genre »
[3] renvoient de fait au processus de construction sociale des différences et de l’asymétrie entre les catégories « homme » et « femme » (Delphy, 1991 ; Mathieu, 1991). Certains travaux issus des « women’s studies » du courant féministe nord-américain proposent des modèles théoriques permettant de penser ce processus de construction des identités sexuées. Sandra Harding (1986) distingue dans cette perspective trois niveaux de construction sociale des différences sexuées : le symbolisme de genre (gender symbolism), expressions durables de la différenciation sexuée, est fondé sur des oppositions binaires. La structure occupationnelle selon le genre (gender structure) se réfère à la division dualiste du travail et de l’organisation sociale. L’identité individuelle selon le genre (individual gender identity) renvoie aux expériences diverses de la « féminité » et la « masculinité » rarement en conformité avec les représentations symboliques de genre. On retrouve dans ce modèle la prise en compte conjointe des positions objectives et des expériences subjectives, présente dans la théorisation de Dubar.
En incluant à ce modèle les éléments relatifs à la position sociale des individus qui marquent chaque niveau, Leslie MacCall (1992) établit une relation avec le modèle de Pierre Bourdieu, et plus généralement, avec les théories sociologiques de l’identité. Refusant que le genre soit assimilé à une caractéristique secondaire, MacCall intègre la distinction de genre au concept de « capital culturel » et utilise le terme de « dispositions de genre » pour désigner la part du passé ou des schèmes incorporés structurés par des modes de socialisations différenciés selon le sexe.
Dans cette perspective, le modèle théorique de l’identité de Dubar peut tout à fait être adapté à la construction des identités sexuées, les « formes identitaires sexuées » désignant alors des types de discours particuliers révélant une vision spécifique des catégories sexuées. Ces « formes identitaires sexuées » résultent de la combinaison des transactions biographique et relationnelle relatives à la définition de l’identité sexuée. Plus précisément, la définition de l’identité sexuée d’un individu peut se situer plus ou moins en continuité avec les définitions antérieures, et peut être plus ou moins reconnue par les institutions qu’il fréquente.
Le cas des femmes investies dans des sports dits « masculins »
Etudier la construction de l’identité sexuée de femmes investies dans des sports dits « masculins » de haut-niveau s’avère intéressant pour deux raisons. D’une part, la relation historique forte entre le monde sportif et une masculinité virile dominante (Dunning, 1986) reste pertinente dans certaines pratiques « masculines » impliquant un niveau de violence physique tolérée relativement élevé (Messner et Sabo, 1991). L’entrée des femmes dans ces disciplines questionne l’évidence de cette relation et suscite des résistances importantes. Groupe minoritaire dans ces milieux très masculins, les femmes sont confrontées au regard des hommes qui détermine en grande partie leur identité (Taboada-Léonetti, 1990). De ce fait, l’étude des transactions relationnelles sera essentiellement circonscrite à l’analyse de la position des hommes de la pratique à l’égard des sportives et à la manière dont les femmes tentent de négocier cette identité attribuée.
D’autre part, les pratiques sportives mettent particulièrement en évidence la dimension corporelle des différenciations sexuées. Elles apparaissent comme le lieu par excellence d’une naturalisation des identités sexuées (Guillaumin, 1992), ce qui rend les transgressions d’autant plus difficiles et inacceptables. Ainsi, les sportives jugées performantes, c’est-à-dire conformes au modèle de pratique masculin, sont perçues comme peu « féminines », tandis que les compétences sportives des femmes dites « féminines » sont questionnées (Laberge, 1994). Pour Suzanne Laberge, confrontées à ce choix paradoxal, les sportives négocient leur identité en fonction des dispositions de genre acquises lors de socialisations antérieures. Ainsi, au-delà de l’analyse du caractère plus ou moins « continu » ou « en rupture » de la définition sexuée de soi, il est indispensable de prendre en compte la nature
[4] (plus ou moins « féminine » ou « masculine ») des dispositions sexuées des sportives pour étudier les transactions biographiques.
L’identification des « formes identitaires sexuées » et de leurs modes de construction a été réalisée à partir de l’analyse de 43 entretiens biographiques avec des sportives de haut-niveau de trois disciplines « masculines »
[5], le football (18 sportives), les boxes poings-pieds (15) et l’haltérophilie (10). Ces entretiens, menés entre 1995 et 1999 dans deux régions françaises, ont été complétés par des observations effectuées sur les lieux de pratique qui se sont avérées indispensables pour compléter l’étude des transactions relationnelles.
Deux types d’analyse de contenu permettent l’identification des formes identitaires élaborées par les sportives : une analyse de l’énonciation et une analyse structurale
[6]. L’analyse de l’énonciation (Bardin, 1977, d’Unrug, 1974) porte plus particulièrement sur les séquences relatives à la définition de soi. Elle a permis de repérer quatre manières différentes d’énoncer son appartenance de sexe.
L’analyse structurale s’inspire en partie des travaux de Bardin (1977) et de Demazière et Dubar (1997). Elle consiste à identifier les oppositions binaires qui structurent les récits des sportives. Chaque entretien a été résumé sous la forme d’un tableau à deux colonnes précisant respectivement les modèles d’identification et les modèles rejetés. Les items retenus font référence à des actants et à des manières de définir les catégories de sexe. La comparaison des tableaux obtenus a permis de discerner quatre catégories de sportives, analogues à celles repérées dans l’analyse de l’énonciation.
Ainsi, quel que soit le mode d’analyse utilisé, énonciation ou oppositions structurantes, les sportives se répartissent dans les catégories de manière identique. Nous considérons que les sportives de chaque groupe construisent une forme identitaire sexuée particulière, caractérisée par une définition spécifique des catégories sexuées et par un mode d’énonciation original de leur identité de genre. La typologie présentée dans les résultats est donc construite de manière inductive et rend compte de la structure interne du corpus. Par ailleurs, elle ne classe pas des individus mais la manière dont ils se racontent à un moment précis de leur histoire et dans un contexte donné. Il va de soi que les sportives ont pu ou peuvent changer de formes identitaires au cours de leur vie ou en fonction du contexte. Les formes identitaires permettent cependant de révéler des mondes sociaux structurés autour de logiques particulières. La présentation de ces mondes complétera la présentation des formes identitaires repérées chez les sportives. Les modes de construction des formes identitaires seront abordés dans un deuxième temps.
Dans cet article, nous analysons les formes identitaires construites par les sportives indépendamment des sports dans lesquels elles s’investissent afin de mettre en évidence les modes d’analyse et les principes de construction de ces formes identitaires sexuées. L’étude de la répartition des sportives des trois disciplines dans ces différents modes de définition de soi fait l’objet d’autres travaux (Mennesson 2000a, 2000b).
Enoncer son identité de genre
L’analyse de l’énonciation permet de repérer quatre catégories de sportives, les « vraies » femmes, les femmes « quand même féminines », les femmes « présentables » et les femmes « dans leur tête »
[7].
Les « vraies » femmes
« Je suis une vraie femme » constitue une première manière d’énoncer son identité sexuée. Parfois accompagné d’une justification employant un verbe nodal (« il faut se mettre en valeur »), cette affirmation s’effectue toujours dans un style assuré et sans hésitations. Présentée comme « naturelle », cette conformation aux normes sexuées dominantes n’est cependant pas sans relations avec la particularité de leur expérience sportive : « en tant que footballeuse, je défends énormément ma féminité », « les femmes qui boxent doivent garder leur féminité ». Engagées dans un sport qu’elles considèrent comme « masculin », elles pensent devoir prouver, plus que les autres femmes, leur appartenance de sexe. L’utilisation du qualificatif « vraie » témoigne de cet effort supplémentaire. Il renforce une définition relativement restrictive du « féminin » (les « vraies » femmes respectent les normes sexuées dominantes), et distingue deux catégories de femmes (les « vraies » et les autres).
Les femmes « quand même féminines »
Ce deuxième mode d’énonciation de son identité sexuée se caractérise tout d’abord par l’utilisation de la forme négative pour se qualifier : « je n’ai jamais été très portée …féminine, pas étant masculine mais… », « je ne pense pas que je ne sois pas féminine, je ne veux pas ressembler aux hommes ». Cet usage de la négation indique une certaine difficulté à se définir de manière positive et à se situer par rapport aux catégories sexuées.
Ensuite, les séquences analysées comportent toutes un ou plusieurs verbes nodaux. L’usage du « il faut » (être, rester féminine, garder sa féminité …) est récurrent. La pression sociale et les attentes des hommes sont directement perceptibles dans ce mode de justification, souvent utilisé pour clore la séquence (et le débat). La généralisation et l’utilisation de formulation de sens commun permettent d’éviter la remise en cause de positions peu assurées.
La substitution de la forme affirmative « je suis » par une formulation plus interrogative « je pense être féminine », « j’essaye d’être féminine », ainsi que l’utilisation fréquente de propos nuançant et minimisant leur appartenance de sexe, « je suis féminine de temps en temps », « je pense que je suis quand même féminine » témoigne de leur manque d’assurance et de leurs efforts pour se conformer.
Enfin, les femmes de ce groupe adoptent pour la plupart un style hésitant pour définir leur identité sexuée. Les silences et les disjonctions sont fréquents, et elles éprouvent souvent le besoin de corriger leurs propos (« pas masculine mais… »).
La manière dont ces femmes traduisent leur identité sexuée dans une « mise en mots » particulière indique son caractère peu assuré. Les femmes « quand même féminines» ne rejettent pas les normes sexuées dominantes, mais éprouvent des difficultés à s’y conformer.
Les femmes « présentables »
Dans cette forme d’énonciation de l’identité sexuée la référence à « l’image » et à la nécessité d’être « présentable » constitue l’élément caractéristique principal. L’utilisation des verbes nodaux n’est plus relative à la nécessité d’être (ou d’essayer d’être) « féminine », mais de faire comme si on l’était : « il faut donner une bonne image », « on doit être présentable ». Cette nuance est essentielle. Les femmes de ce groupe ne souhaitent plus se conformer aux normes sexuées dominantes, elles se contentent de « donner le change » pendant un temps défini. La construction des phrases relatives à cette image, et l’usage de la conjonction de coordination « mais » rend bien compte de ce processus : « il faut donner une bonne image, je fais attention mais on ne va pas me changer », « il faut être présentable, on est obligé mais je suis contre ça ».
Par ailleurs, quand les femmes « présentables » utilisent le verbe « essayer » ou d’autres moyens de nuancer leurs propos (« un peu », « quand même »…), elles les appliquent non pas à la nécessité d’être « féminine », mais à celle de changer « un petit peu » « quand même »… Ici encore, il s’agit moins de se conformer aux normes dominantes que de montrer qu’on les connaît. Cette reconnaissance assure notamment la viabilité des interactions avec tous les acteurs (majoritairement masculins) impliqués dans la gestion de la pratique féminine (Goffman, 1974).
De la même manière, si les femmes de ce groupe se qualifient de « peu féminines », comme les femmes du groupe précédent, elles adoptent un style beaucoup moins hésitant pour se définir. De fait, elles ne jugent pas négativement leur écart à la norme et énoncent souvent leur « différence » sans hésitations et sans gêne : « je ne suis pas du tout comme ça (féminine) ».
Les femmes « présentables » ne souhaitent donc pas se conformer aux normes sexuées dominantes, tout en étant conscientes de la prégnance de ces dernières, notamment dans un milieu « masculin ».
Les femmes « dans leur tête »
Dans cette dernière forme d’énonciation de l’identité sexuée, l’absence de verbes nodaux indique le refus de prendre en compte les attentes des hommes. Le remplacement fréquent du verbe « être » (« féminine ») par le verbe « se sentir » (« femme ») exprime d’emblée une certaine distance aux normes sexuées dominantes. La catégorie « femme » ne s’objective plus dans l’apparence corporelle mais dans un état « intérieur ».
Le plus remarquable cependant est certainement l’usage de qualificatifs particuliers précisant la définition de soi. Ainsi, l’usage fréquent de « à 100 % » ou de « vraiment » (« je me sens vraiment femme », « je me sens femme à 100 % ») permet de renforcer l’affirmation de soi et agit comme un puissant moyen de dénégation destiné autant à se persuader qu’à persuader l’auditeur de son appartenance à la catégorie « femme ». La force de cette affirmation révèle en fait sa faiblesse. Sans ces hyperboles, l’auditeur partagerait peut-être moins volontiers la définition proposée de l’identité sexuée. Un autre qualificatif, « dans ma tête », permet d’éluder les questions de la part de l’auditeur : « dans ma tête, je me sens femme à 100 % ». Conscientes d’avoir plutôt « un look d’homme », ces sportives revendiquent leur appartenance de sexe à partir de critères difficilement objectivables : elles sont femmes puisqu’elles pensent comme des femmes, qu’elles en ont la sensibilité… Elles redéfinissent les catégories sexuées à leur avantage.
Cette définition novatrice des catégories de sexe est confirmé par l’affirmation d’un « style » personnel : « j’ai un style », « j’ai ma féminité à moi ». Souvent utilisé en fin de séquence, cet argument clôt la discussion. Eprouvant des difficultés à persuader l’auditeur de leur identité de femme malgré l’usage d’hyperboles et le choix de critères « avantageux », elles évitent d’être contredites en refusant de prendre en compte les normes dominantes : elles sont femmes « à leur manière », selon des critères de définition strictement personnels.
L’analyse des manières d’énoncer leur identité sexuée des sportives distingue quatre catégories, allant d’une conformité revendiquée aux normes sexuées dominantes à un refus de les considérer pour se définir. L’analyse structurale des entretiens permet de repérer des catégories similaires, « les formes identitaires », en précisant la nature des modèles « féminin » et « masculin » auxquels les sportives s’identifient ou qu’elles rejettent. Ces formes identitaires sexuées révèlent chacune un univers de croyance ou monde social particulier.
Formes identitaires sexuées et mondes sociaux
L’analyse structurale des entretiens repère dans les récits des oppositions binaires structurantes. Pour chaque entretien, un tableau précise les supports d’identification et de stigmatisation (voir annexe 1). La comparaison et la condensation de ces tableaux en catégories permet d’identifier quatre « formes identitaires sexuées », analogues aux catégories révélées par l’analyse de l’énonciation. Dans chaque cas, les modèles sexués d’identification et de différenciation et la manière de concevoir les relations entre sexe et genre diffèrent.
Les « vraies » femmes : quand le genre traduit le sexe
Les « vraies » femmes souhaitent être « fines », « féminines », porter les cheveux longs et des vêtements « féminins ». Elles accordent une attention particulière à leur apparence et à leur corps pour « plaire » et « séduire ». Elles insistent sur leur similitude avec certains traits de « l’éternel féminin », dans la mesure où ce modèle leur permet de valoriser leur identité sexuée. Cette position caractérise une manière particulière relativement « traditionnelle » de concevoir les relations entre sexe et genre : ici, le genre traduit le sexe, selon le modèle proposé par Mathieu (1991). La bipartition sociale du genre doit rendre compte de la bipartition biologique. La « stratégie » de la « féminité » apparaît comme la seule possible.
Cependant, si les « vraies » femmes se distinguent des « filles masculines », elles se différencient également des « femmes délicates », affirmant ainsi leur statut de sportive.
Pour les « vraies » femmes, les « femmes masculines » se caractérisent par leur apparence corporelle et vestimentaire : ces dernières portent « des gros godillots et des pulls trop larges » et /ou ont un « corps déformé » notamment parce qu’elles pratiquent leur sport de manière « masculine ». Les vraies femmes adoptent souvent une attitude critique par rapport à l’homosexualité, surtout quant elle est assumée. Ce comportement est pour elles incompatible avec leur conception de l’identité sexuée.
« Les femmes délicates » sont également stigmatisées. Ces dernières, perçues comme non sportives ou investies dans des pratiques perçues comme « féminines » (la danse est citée le plus souvent), elles sont soupçonnées de « passer leurs journées devant la glace » et de « craindre le moindre petit bobo ». Pour les « vraies » femmes, ces femmes « délicates » caricaturent la « féminité ».
Les femmes « quand même féminines » et les « femmes présentables » : deux manières différentes de symboliser le sexe par le genre
Les femmes « quand même féminines » restent attachées à l’apparence corporelle comme critère de définition de l’identité « féminine », en modifiant cependant les critères corporels indispensables à cette identification. La référence au corps sportif prend ainsi le pas sur le modèle longiligne des mannequins. Il faut être « féminine » tout en étant sportive et en faisant preuve d’un certain caractère.
Comme les « vraies » femmes, les femmes « quand même féminines » réfutent les modèles jugés trop « féminins » ou trop « masculins », sans adopter pour autant des critères identiques pour définir les catégories de sexe. En particulier, les femmes « masculines » sont fortement rejetées, à partir de critères de définition plus disqualifiants que ceux utilisés par le groupe des « vraies » femmes. Les femmes « quand même féminines » stigmatisent ainsi les « monstres » aux gabarits disproportionnés ou les femmes violentes exprimant sans retenue leur agressivité.
Elles se différencient également des « femmes trop féminines », et notamment des « allumeuses », c’est-à-dire des femmes jouant un jeu dont elles se sentent en partie exclues (ou tout du moins où elles ne sont pas en position de force).
Les femmes « présentables » rompent de manière plus radicale avec les définitions « traditionnelles » de l’identité des femmes. D’une manière générale, elles rejettent les comportements et les rôles traditionnellement associés au « féminin ». Elles apprécient peu les femmes qui portent des tenues « féminines » et travaillent leur apparence, comme celles qui abandonnent leur passion pour fonder un foyer. Elles qualifient les « femmes normales » de termes souvent désobligeants (les « grognasses », les « concierges »…), et supportent difficilement leur compagnie. Bref, elles apprécient peu les « vraies » femmes. Elles refusent toute ressemblance avec les femmes « féminines » et ne se soumettent pas au travail corporel de présentation, tout du moins dans leur vie quotidienne. Le fait de se conformer partiellement dans certaines occasions ne remet pas en question l’importance des critères « intérieurs » dans la définition de leur identité sexuée.
Contrairement aux deux groupes précédents qui insistent avant tout sur l’opposition avec les « femmes masculines », la stigmatisation du modèle trop « féminin » est plus fréquente et plus importante que celle du modèle trop « masculin ». En effet, si quelques comportements sont jugés inappropriés pour des femmes (être vulgaire ou grossière), les femmes à l’aspect masculin ne sont jamais stigmatisées. Enfin, elles font preuve d’une grande tolérance à l’égard des pratiques homosexuelles.
Ces deux formes identitaires renvoient, dans la typologie de Nicole-Claude Mathieu (1991), à la deuxième manière de concevoir les relations entre sexe et genre : le genre symbolise le sexe. Les sportives ont une conscience plus ou moins affirmée du processus d’imposition de comportements sociaux sur la base du sexe biologique. L’élaboration culturelle des différences sexuées occupe plus de place même si la référence à la bipartition biologique est permanente. Cette conception autorise ainsi une certaine flexibilité des comportements. Les différences peuvent être relativement importantes, comme l’illustrent bien les distinctions entre les femmes « quand même féminines » et les femmes « présentables ». La flexibilité des comportements par rapport aux normes sexuées est cependant beaucoup plus importante pour les secondes que pour les premières.
Les femmes « dans leur tête » : quand le genre construit le sexe
Pour se définir, sans faire référence aux normes sexuées, les femmes « dans leur tête » évoquent plutôt « un style personnel ». L’identification des femmes s’effectue à partir de critères exclusivement « intérieurs ». Elles refusent de juger et d’être jugées en fonction de l’apparence corporelle et ne font aucune concession à l’image de leur discipline. De leur point de vue, toute personne qui se considère comme telle est une femme. Dans cette perspective, la correspondance entre sexe et genre n’est plus systématique. Ici, c’est le genre qui construit le sexe. Les sportives n’éprouvent plus la nécessité de se situer par rapport aux normes sexuées dominantes pour affirmer leur appartenance à leur sexe biologique.
Les femmes « dans leur tête » ne se différencient pas des femmes plus « masculines ». Elles apprécient peu les sportives qui se conforment aux normes sexuées, sans cependant les stigmatiser autant que les femmes « présentables ». Tout se passe comme si elles évoluaient dans un monde singulier, sans prêter attention aux normes communément admises, et définissaient de nouveaux critères permettant de se penser de manière positive. Dans ce cas, l’homosexualité est appréhendée comme une pratique sexuelle « normale ».
En résumé, les manières de définir l’appartenance à la catégorie « femme », ainsi que les critères d’identification des modèles jugés trop « masculins » ou trop « féminins » distinguent les quatre formes identitaires. Des « vraies femmes » aux « femmes dans leur tête », la distance aux normes sexuées « traditionnelles » est de plus en plus nette. A la stigmatisation fréquente des femmes jugées « masculines » par les femmes appartenant aux deux premières formes identitaires se substitue une critique parfois « aiguisée » des femmes « féminines » par les femmes des deux derniers groupes. Les formes identitaires différencient donc les identités sexuées déclaratives et les univers de croyance qu’elles impliquent (Demazière et Dubar, 1997). Les quatre groupes de sportives évoluent au sein de mondes sociaux différents dont l’identité sexuée constitue un des éléments structurants.
Des mondes sociaux différents
Pour présenter ces différents univers de croyance, nous utilisons la méthodologie proposée par Demazière et Dubar préconisant de retenir, pour qualifier chaque monde, « une architecture de catégories définissant ce qui est dicible et pertinent dans ce monde (ordre catégoriel) et un système de préférences et de valorisations (univers de croyance) » (1997, p.308). On peut schématiser ces mondes sociaux différents par le tableau suivant :
TABLEAU 1
Formes identitaires et mondes sociaux
| Monde 1Les « vraies » femmes | Monde 2Les femmes « quand même » « féminines » | Monde 3Les femmes « présentables » | Monde 4Les femmes « dans leur tête » |
| Mieux | Être « féminine » et sportive | Être « féminine » sans en rajouter | Être à l’aise mais « présentable » | Être une femme « à l’intérieur » |
| Pire | Les femmes « masculines »Les femmes « délicates », non sportives | Les femmes très « masculines », les « monstres »Les femmes trop « féminines », les « allumeuses » | Les femmes « féminines »Les femmes grossières ou vulgaires | Les femmes jugeant sur l’apparence, définies par des critères « extérieurs » |
Dans chaque monde, les critères de définition des catégories de sexe varient. Les deux derniers mondes privilégient, à des degrés divers, la différence par rapport aux normes sexuées dominantes pour échapper à une comparaison défavorable. Elles inventent de nouveaux critères de définition de l’identité sexuée les rendant partiellement ou totalement « incomparables ».
On retrouve ici des processus classiques mis en évidence par certaines approches psychosociologiques. L’assimilation est d’autant plus acceptée qu’elle est valorisante, et la différenciation caractérise les sujets défavorisés du point de vue des normes dominantes (Camilleri, 1990 ; Lipiansky, 1990). Les « stratégies » adoptées par les sujets s’inscrivent cependant dans le processus plus large de la « double transaction biographique et relationnelle ».
Formes identitaires et transactions biographique et relationnelle
Les formes identitaires élaborées par les sujets résultent de processus de transaction identitaire avec soi et avec les autres. Engagées dans un monde « masculin », les sportives sont confrontées plus ou moins intensément à l’identité attribuée par les hommes de la pratique. Le regard du groupe dominant contribue en effet largement à constituer le groupe dominé (Taboada-Léonetti, 1990). Les formes identitaires produites par les sportives sont marquées par ce rapport inégalitaire qui délimite d’une certaine manière les stratégies identitaires possibles. Par ailleurs, les dispositions sexuées acquises au cours de la socialisation enfantine organisent et différencient ces stratégies. Dans un premier temps, nous montrerons le caractère structurant du regard des hommes de la discipline dans les transactions relationnelles engagées par les sportives. Les transactions biographiques, largement déterminées par la nature des dispositions sexuées des femmes étudiées, seront développées dans un deuxième temps.
Un élément contextuel central : le regard des hommes
Parmi l’ensemble des extraits d’entretien mettant en scène des actants, celles concernant l’évocation du regard des hommes occupent une place centrale dans l’analyse des transactions relationnelles. L’observation permet souvent de compléter l’analyse. Confrontées à l’identité sexuée conforme ou « naturelle » attribuée par les hommes de la pratique, les sportives adoptent des stratégies différentes. On peut globalement repérer trois stratégies distinctes, regroupant les quatre formes identitaires.
Tout se passe comme si les « vraies » femmes acceptaient l’identité attribuée par les hommes et bénéficiaient en « contre partie » d’identités sexuées relativement « assurées ». Les femmes « quand même féminines » et les femmes « présentables » négocient d’une autre manière cette identité attribuée qui peut être qualifiée de « négociée »
[8]. Les femmes « dans leur tête » refusent l’identité attribuée et construisent des identités « rejetées ».
- Les identités « assurées »
Les « vraies » femmes adoptent les mêmes critères de définition du féminin que les hommes de la pratique
[9] et « acceptent » l’identité qu’ils leur attribuent (primauté de l’apparence et de l’attractivité dans la définition de l’identité des femmes). Elles assurent ainsi une visibilité certaine à leur sexe. Les « vraies » femmes sont toujours identifiées à des femmes « féminines ». Les hommes les apprécient particulièrement. Elles bénéficient de leur estime et ne redoutent pas leur jugement. Dans les trois pratiques étudiées, elles entretiennent des relations amicales et /ou amoureuses avec les hommes de leur club sportif. Les identités assurées ne sont pas uniquement reconnues par les hommes de la pratique. Elles vivent toutes en couple (avec un homme, souvent investi dans la même discipline) ou entretiennent des relations régulières et relativement stables avec un ami. Elles bénéficient donc également de la reconnaissance des hommes dans leur vie privée. Dans le cas des identités « assurées », les identités pour soi et pour autrui coïncident.
Dans la mesure où elles se conforment aux attentes des hommes, leur investissement dans un sport « masculin » peut apparaître comme une caractéristique qui les singularisent et les avantagent par rapport aux femmes « normales » (« sacrées nanas » par rapport aux non sportives notamment). Pour une femme, l’investissement dans un sport « masculin » peut constituer un moyen de distinction efficace à condition de se conformer par ailleurs aux normes sexuées.
- Les identités « négociées »
Les identités « négociées » regroupent deux formes identitaires : les femmes « quand même féminines » et les femmes « présentables ». Les femmes de ces deux groupes ne se conforment que partiellement ou très partiellement (pour les femmes « présentables ») aux attentes des hommes. Elles doutent de la visibilité et de la reconnaissance de leur identité sexuée et, à ce titre, craignent plus ou moins le jugement des hommes. Certaines vivent cependant avec un homme, tandis que d’autres éprouvent plus de difficultés à s’engager dans une relation stable avec l’un d’eux. Leur reconnaissance en tant que femme ne va pas de soi et nécessite une négociation. Les sportives de ces deux groupes ne négocient pas leur identité de manière similaire.
Les femmes « quand même féminines » valident en grande partie la définition de l’identité des femmes proposée (imposée) par les hommes. Elles tentent d’approcher « l’éternel féminin », même si elles le redéfinissent partiellement. Elles essaient de se conformer aux attentes masculines et ajustent leur identité pour soi à l’identité pour autrui (identité négociée 1).
Les femmes « présentables » se conforment (partiellement) à l’identité attribuée à l’occasion de manifestations liées à leur pratique sans adhérer cependant à cette définition « traditionnelle » du féminin dans la gestion de leur vie quotidienne
[10]. Elles privilégient l’identité pour soi par rapport à l’identité pour autrui et négocient leur « soi statutaire » (sportive engagée dans un sport « masculin ») sans remettre en cause de manière fondamentale leur « soi intime », pour reprendre les différenciations proposées par de Singly (1996) (identité négociée 2).
- Les identités « rejetées »
Refusant les définitions « traditionnelles » de l’identité des femmes, inventant de nouveaux critères d’appartenance à leur sexe, les femmes « dans leur tête » sont fréquemment assimilées à des hommes par ces derniers et par une grande partie des femmes. Elles se caractérisent par un refus à double sens de l’identité attribuée, en ne se reconnaissant ni dans l’identité « masculine » à laquelle les hommes les assimilent, ni dans les critères de l’identité « féminine » auxquels ils souhaiteraient qu’elles se conforment. Toute négociation de leur soi statutaire est récusée au nom d’une définition de leur soi intime basée sur leur « être » plutôt que sur leur « paraître ». Dans leur cas, l’identité pour soi s’oppose à l’identité pour autrui. Cette distance, qu’elles ne cherchent pas à réduire, participe à la définition même de leur identité « rejetée ».
L’identité attribuée par les hommes de la pratique contribue à différencier les formes identitaires construites par les sportives. Cependant, le regard des hommes lui-même ne peut pas être dissocié des caractéristiques sexuées plus ou moins objectives (morphologie) ou subjectives (hexis corporelle) des pratiquantes. En ce sens, les transactions relationnelles et biographiques sont intimement liées, même si nous les présentons successivement.
Le caractère structurant des dispositions sexuées
Les formes identitaires dépendent par ailleurs d’un travail sur soi. Elles caractérisent des sujets possédant une histoire singulière et effectuant une interprétation personnelle de cette histoire. Ainsi, l’identité sexuée identifiée à l’âge adulte ne peut pas être analysée sans prendre en compte les dispositions sexuées construites pendant l’enfance avec lesquelles elle peut se situer plus ou moins en continuité, ou au contraire plutôt en rupture.
L’analyse des transactions biographiques est réalisée à partir de l’étude des séquences relatives à la définition de l’identité sexuée pendant l’enfance, l’adolescence et au moment de l’enquête. L’observation et notamment les discussions informelles avec les sportives sur les lieux de pratique complètent également cette analyse. A partir des récits des sportives, on peut repérer quatre types de transactions biographiques. Chacun des types combine la nature de la trajectoire sexuée, « dominante continuité » ou « dominante rupture », avec celle des dispositions construites pendant l’enfance, plutôt « féminines » ou « masculines ».
- Dominante continuité, dispositions enfantines « féminines »
Les femmes regroupées dans ce type de transaction ont connu une socialisation sexuée qualifiée de « normale », leur pratique ne modifiant pas de manière importante leur morphologie et leur hexis corporelle (boxeuses « soft » refusant le combat avec KO, haltérophiles privilégiant leurs « formes » au détriment de leur performance). Ces sportives estiment en général pratiquer leur activité de manière « féminine ». Elles maîtrisent parfaitement les « genderismes féminins » (Goffman, 2002) et appréhendent leur identité sexuée comme « naturelle ». Nous retrouvons dans cette catégorie les « vraies » femmes.
- Dominante continuité, dispositions enfantines « masculines »
Les sportives de cette catégorie ont connu une socialisation sexuée « inversée » et estiment globalement avoir peu changé, même si elles ne se définissent plus aujourd’hui comme des « garçons manqués ». Toujours critiques à l’égard des normes sexuées dominantes, elles possèdent une hexis corporelle souvent qualifiée (par les autres mais aussi par elles-mêmes) de « masculine ». Elles revendiquent des modes de pratique similaires à ceux des hommes (boxeuses « hard » pratiquant le combat avec KO, footballeuses aimant l’engagement physique et le contact avec l’adversaire). Leur investissement sportif renforce ainsi des dispositions sexuées plutôt « masculines ». Elles se définissent comme des femmes « dans leur tête ».
- Dominante rupture, dispositions sexuées enfantines « féminines »
Dans ce type de transaction biographique, les femmes, dotées de dispositions sexuées « féminines », éprouvent des difficultés à se définir en tant que femmes dans la mesure où leur pratique questionne leur identité sexuée en raison de modifications corporelles importantes ou d’un usage « masculin » de la violence physique (haltérophiles valorisant la performance au détriment de leur apparence corporelle, certaines boxeuses « hard »). Tout en estiment ne pas avoir beaucoup changé, le regard des autres les fait parfois douter de la visibilité de leur identité sexuée. En s’investissant dans des modalités de pratique plutôt « masculines », elles provoquent de fait une rupture au niveau de leur identité sexuée. Cette catégorie regroupe des femmes « quand même féminines ».
- Dominante rupture, dispositions enfantines « masculines »
Les femmes de ce dernier mode de transaction possèdent des dispositions sexuées plutôt « masculines ». Elles estiment cependant, à des degrés divers, avoir au moins partiellement « évolué », « changé » leurs manières d’être et la façon de se définir. On peut distinguer trois sous-groupes en fonction de l’importance de la rupture de l’identité sexuée.
- Les premières se considèrent comme de « vraies » femmes. « Garçon manqué » pendant l’enfance, elles ont suffisamment « travaillé » leurs dispositions sexuées pour éprouver du plaisir à se conformer aux normes sexuées dominantes. Elles ont redéfini leur identité sexuée en adhérant aux modalités de pratique « féminines » de leur activité (boxeuses « soft » essentiellement).
- Les secondes pensent avoir modifié de manière importante leur identité sexuée. Elles tentent de se rapprocher des normes sexuées dominantes en réalisant un travail considérable de contrôle des opérations d’actualisation de la femme « normale » (Garfinkel, 1967). Elles ne parviennent pas toujours à modifier leurs dispositions sexuées « masculines » et doivent constamment négocier leur identité sexuée pour démontrer qu’elles sont « quand même féminines » (certaines boxeuses « hard » et certaines footballeuses).
- Les troisièmes estiment avoir « un peu » changé ou avoir « quand même » évolué, mais sans pour autant redéfinir de manière fondamentale leur identité sexuée. Elles adaptent momentanément leur présentation sans chercher à modifier par une surveillance constante leurs manières d’être femme. On retrouve ici les femmes « présentables » (toutes footballeuses).
Globalement, les formes identitaires correspondent à des modes de transaction biographique spécifiques. Cependant, les sportives peuvent construire des formes identitaires équivalentes à partir de parcours biographiques différents. Cette caractéristique conduit à concevoir un modèle plus complexe que celui proposé par Dubar (1998b) pour analyser des formes identitaires professionnelles.
Une proposition de schématisation
Pour présenter les processus de construction des formes identitaires repérées chez les sportives, nous proposons une schématisation synthétisant la combinaison singulière des transactions biographique et relationnelle pour chaque forme identitaire, le schéma tétrachorique
[11] (Demazière et Dubar, 1997) ne permettant pas à notre sens de rendre compte de façon satisfaisante des cas étudiés.
Il est en effet impossible de distinguer uniquement deux catégories pour appréhender les transactions relationnelles. La catégorie intermédiaire « identité négociée » est essentielle dans la mesure où l’incertitude des sportives à propos de la reconnaissance de leur identité sexuée déclenche des négociations identitaires particulières construisant des formes identitaires spécifiques. Par ailleurs, le croisement de deux variables (continuité ou rupture, dispositions sexuées enfantines « féminines » ou « masculines ») s’avère nécessaire pour rendre compte des transactions biographiques. Le modèle proposé pour rendre compte de la complexité des processus identitaires reste cependant globalement construit à partir d’oppositions structurantes.
TABLEAU 2
Formes identitaires, transactions relationnelles et biographiques
| Dominante continuité, dispositions sexuées enfantines « féminines » | Dominante rupture, dispositions sexuées enfantines « féminines » | Dominante rupture, dispositions sexuées enfantines « masculines » | Dominante continuité, dispositions sexuées enfantines « masculines » |
| Identité sexuée assurée | Les « vraies » femmes | | Les « vraies » femmes | |
| Identité sexuée négociée 1 | | Les femmes « quand même féminines » | Les femmes « quand même féminines » | |
| Identité sexuée négociée 2 | | | Les femmes « présentables » | |
| Identité sexuée rejetée | | | | Les femmes « dans leur tête » |
Cette schématisation met en évidence les relations entre les deux modes de transactions, et leur action conjointe dans la construction de formes identitaires différentes.
Les dispositions sexuées enfantines conformes et « préservées » des « vraies » femmes leur assurent l’estime des hommes malgré leur engagement dans un sport « masculin ». Cette reconnaissance renforce par ailleurs leur croyance en un ordre « naturel » des sexes. Les sportives possédant des dispositions sexuées enfantines « masculines » et se définissant comme de « vraies » femmes ont « réussi » à incorporer progressivement cette définition relativement « essentialiste » des catégories de sexe et bénéficient ainsi du regard admiratif des hommes.
A contrario, les dispositions sexuées « masculines » des femmes « dans leur tête », « activées » par des modalités de pratique « masculines », ne leur permettent pas d’obtenir l’estime des hommes. Le manque de visibilité de leur identité sexuée suscite des processus de stigmatisation qui contribuent également de manière importante à la construction d’identités jugées déviantes (par les autres) ou « particulières » (par elles-mêmes). La disjonction entre genre et sexe résulte ici de transactions biographique et relationnelle particulières.
De la même manière, la différenciation entre les femmes « quand même féminines » possédant des dispositions sexuées enfantines « masculines » et les femmes « présentables » se joue dans l’interaction entre les processus biographiques et les processus relationnels. Les femmes réussissant à modifier de manière relativement importante leurs dispositions sexuées enfantines bénéficient d’une relative estime des hommes. A l’opposé, l’accroissement de l’incertitude quant à la reconnaissance de l’identité sexuée favorise une distance critique par rapport aux normes sexuées, et, donc, une rupture biographique moins importante.
Dans ces deux cas, les femmes utilisent de manière différente leur identité sexuée pour afficher leur appartenance à leur sexe biologique. Les unes en jouant quotidiennement un rôle « féminin », les autres en utilisant de manière utilitaire certains « extraits » ou « bouts » de rôle (Kaufmann, 1994). L’incertaine reconnaissance de l’identité sexuée par les hommes de la pratique et une socialisation sexuée enfantine « inversée » permettent de dépasser une définition strictement « naturelle » des catégories de sexe et de la reproblématiser.
Enfin, l’investissement dans des modalités de pratique « masculines » de femmes possédant des dispositions sexuées enfantines « féminines » modifie le regard des autres et crée par là même des difficultés identitaires. Les modifications corporelles ou l’expression « brute » de la violence physique sont interprétées comme des indicateurs de changement de l’identité sexuée. De fait, ces femmes doivent dorénavant négocier leur identité sexuée malgré des dispositions sexuées « normales ». Elles s’interrogent effectivement sur leur identité sexuée (« on n’est pas des monstres ? ») et prennent conscience de l’imposition de normes sociales (ici corporelles) en fonction du sexe biologique du sujet.
A partir de l’analyse du récit de sportives de haut-niveau dans des disciplines « masculines », nous avons tenté de mettre en évidence différentes formes identitaires caractéristiques de mondes sociaux particuliers, structurés autour d’un ordre catégoriel et d’un univers de croyances spécifique. Les critères d’appartenance à la catégorie femme, des plus « externes » aux plus « internes », des plus « naturels » aux plus « construits », distinguent les quatre formes identitaires repérées. Ces conceptions différentes du « masculin » et du « féminin » s’élaborent dans des conditions sociales particulières.
En effet, les formes identitaires résultent de processus de transactions relationnelle et biographique. Les discours avec soi et avec les autres s’articulent à chaque fois de façon spécifique pour produire des manières particulières d’être femme. Femmes évoluant dans des mondes d’hommes, confrontées à des formes plus ou moins intenses de domination masculine, les footballeuses, les boxeuses et les haltérophiles se construisent à partir de deux processus structurants : l’importance du regard des hommes, qui leur attribuent une identité qu’elles négocient de manière diverse, et la nature de leurs dispositions sexuées, qui limite également en partie leurs stratégies identitaires. Dans ce contexte, la reproduction ou, au contraire, le questionnement des normes sexuées dominantes et des rapports sociaux de sexe dépendent de modes de socialisation spécifiques. Ainsi, une socialisation sexuée non conforme alliée à une relative incertitude au sujet de la reconnaissance de l’identité sexuée par les institutions sportives favorisent le questionnement des catégories de sexe.
Les formes identitaires sont également en relation avec les contextes de pratique. Elles ne s’y répartissent pas au hasard. Dans la population étudiée, les femmes « dans leur tête » et les femmes « présentables » sont toutes footballeuses, tandis que les « vraies » femmes footballeuses sont très minoritaires. En haltérophilie et en boxe, toutes les sportives se racontent comme des « vraies » femmes ou des femmes « quand même féminines ». De ce fait, on pourrait qualifier les identités des boxeuses et des haltérophiles de « légitimantes » et celles des footballeuses de « résistantes » (Castells, 1999). Les situations sportives « hétérosociales » ne permettent pas la construction des formes identitaires les plus critiques par rapport aux normes sexuées dominantes. Inversement, le type de contexte largement « homosocial » du football féminin ne favorise pas la construction d’identités de « vraies » femmes (Mennesson, 2002).
Enfin, les formes identitaires se construisent en relation avec les trajectoires sociales des acteurs. L’analyse de ces relations pose un certain nombre de problèmes théoriques et méthodologiques (Dubar, 1998a). Plus précisément, les formes identitaires présentées étant relatives à l’identité sexuée des sportives, il s’agit de repérer les relations entre ce récit « spécialisé » (même si ce point apparaît comme central pour des femmes investies dans un sport « masculin ») et les trajectoires des sportives dans différents domaines, scolaire, professionnel, familial, sportif… A ce sujet, il est impossible d’identifier un modèle explicatif valable pour tous les contextes et tous les acteurs
[12], comme le soulignent à la fois Demazière et Dubar (1997), ou encore Lahire (2002) à propos de l’activation des dispositions.
Ainsi, en football les trajectoires sociales « classiques » (ascension sociale, reproduction ou déclassement) ne permettent pas de distinguer les sportives des différentes formes identitaires, tandis qu’en boxe les trajectoires sociales « classiques » et les modalités de pratique correspondent aux deux formes identitaires présentes (Mennesson, 2000a, 2000b).
Les difficultés relatives à l’identification de relations entre des formes identitaires, des trajectoires sociales et des modes de socialisation ne doit pas constituer un obstacle à ce type d’investigation. En effet, identifier des formes identitaires ne présente pas d’intérêt particulier si on ne questionne pas leur processus de construction et d’évolution. En fin de compte, les modes de construction des formes identitaires sexuées des sportives engagées dans un sport « masculin » illustrent toute la complexité du processus identitaire, appréhendé comme la rencontre entre des systèmes d’action et d’interaction proposant des « identités pour autrui », et des trajectoires personnelles au cours desquelles s’élaborent des « identités pour soi » (Dubar, 1991).
L’objet d’étude choisi, les sportives investies dans des sports « masculins », présente l’avantage de donner plus de visibilité à des processus difficiles à repérer dans d’autres contextes moins « problématiques ». Il va de soi que l’intérêt du modèle théorique et de la démarche proposés ne se limite pas aux cas très particuliers étudiés. De la même manière, si cette approche s’avère particulièrement pertinente pour identifier les processus de construction des identités sexuées, elle peut vraisemblablement s’envisager pour appréhender d’autres phénomènes identitaires, notamment dans le domaine des identités « culturelles » ou « locales ».
Plus généralement, les orientations théoriques et méthodologiques présentées dans ce travail et explorées dans plusieurs enquêtes (Galissaire, 2001 ; Thouault, 2002) tentent de penser « le collectif et le singulier, le collectif dans le singulier » (Corcuff, 1999, p.103) pour s’orienter vers une « sociologie psychologique » (Lahire, 1999). Les pratiques sportives et les modes de socialisation et d’apprentissage « par corps » (Faure, 2000) qu’elles suggèrent constituent, de notre de point de vue, des objets d’étude particulièrement riches dans cette perspective.
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[1]
Équipe « Sports, Organisations, Identités », UFR-STAPS, Université Paul Sabatier, Toulouse
[2]
Dubar (1998b) identifie ainsi quatre formes identitaires « professionnelles » : les identités d’entreprise, les identités de réseau, les identités catégorielles et les identités « hors travail ». Chacune d’entre elles correspond à une combinaison particulière des transactions biographique (continuité ou rupture) et relationnelle (reconnaissance ou non de l’identité par les institutions professionnelles).
[3]
Le terme de genre, largement utilisé dans la littérature anglophone, est fréquemment critiqué par les sociologues féministes françaises qui reprochent à cette notion de pérenniser la différenciation entre ce qui relèverait du biologique (le sexe) et ce qui relèverait du social (le genre), et de ne pas insister sur le caractère dynamique de la construction des genres. Elles privilégient le terme de « rapports sociaux de sexe », qui traduit mieux de leur point de vue l’importance des rapports de pouvoir dans la construction des catégories sexuées, et préfèrent l’usage de la notion « d’identité sexuée » à celle « d’identité de genre ». Cependant, certaines définitions du « genre » intègrent tout à fait le rôle central des rapports de pouvoir et pourraient s’inscrire sans difficulté dans les travaux en termes de « rapports sociaux de sexe » (Scott, 1988). De ce fait, nous utilisons de manière indifférenciée le terme « d’identité de genre » et « d’identité sexuée », étant entendu que les deux catégories « féminin » et « masculin » n’ont de sens que l’une par rapport à l’autre.
[4]
L’usage de ce terme et de la catégorisation associée pouvant prêter à confusion, il est nécessaire de préciser que si cette catégorisation a un sens (variable) pour les acteurs qui leur permet de qualifier leur identité sexuée à différents moments de leur trajectoire, il va de soi qu’il n’existe pas de modèle « pur » et encore moins « naturel » du « masculin » et du « féminin ». Ainsi, non seulement les modèles de genre sont pluriels, mais ils peuvent être plus ou moins variables et plus ou moins dominants selon les contextes d’évolution (Passeron et De Singly, 1984).
[5]
Le qualificatif de pratique « masculine » peut bien sûr se discuter. Plusieurs critères ont orienté le choix de ces disciplines : le faible nombre de pratiquantes, ou plus précisément, de compétitrices dans ces disciplines, mais également leurs caractéristiques techniques (mise en jeu de la violence physique ou de la force) et symboliques (notamment les représentations médiatiques exclusivement masculines de ces pratiques), ainsi que leurs spécificités historiques (pratiques « anciennes » relativement marquées par la relation originelle entre sport et masculinité) et sociologiques (pratiques plutôt populaires, c’est-à-dire destinées à des groupes sociaux assez sensibles à priori au maintien des différences entre les sexes). Bref, nous avons souhaitions étudier des situations les plus problématiques possibles en ce qui concerne la participation des femmes.
[6]
Dans leur travail d’analyse de récits d’insertion, Demazière et Dubar (1997) exposent un type d’analyse structurale permettant l’identification de formes identitaires. Sans l’avoir expérimenté, ils soulignent néanmoins en conclusion l’intérêt de confronter leur méthode d’analyse à d’autres types d’étude de contenu, comme celle de l’analyse de l’énonciation. Nos choix méthodologiques se situent dans cette perspective.
[7]
Pour désigner chaque catégorie, nous avons repris les termes les plus fréquemment utilisés par les sportives pour définir leur identité de genre. Il s’agit donc d’une catégorisation « indigène ».
[8]
L’usage du qualificatif « négociées » pour qualifier les identités des femmes « quand même féminines » et des femmes « présentables » ne signifie pas l’absence de négociation dans la construction des identités des autres sportives, mais signale l’importance particulière de ces processus dans ces deux cas.
[9]
Dans les trois disciplines, les entraîneurs, les dirigeants et les pratiquants interrogés dans le cadre d’entretiens ou de discussions informelles se réfèrent de manière récurrente au modèle de la « vraie femme » qui sait «
préserver sa féminité » et «
se mettre en valeur ».
[10]
Ainsi, les femmes « présentables » membres de l’équipe de France de football acceptent sans trop protester de porter le tailleur officiel lors de leurs déplacements avec l’équipe nationale tout en refusant le port d’habits « féminins » dans leur vie quotidienne.
[11]
Si nous identifions bien quatre « mondes sociaux » comme Demazière et Dubar (1997), ces quatre mondes sociaux ne correspondent pas à la combinaison de deux types de transactions biographiques et de deux types de transactions relationnelles comme dans le schéma tétrachorique ou schéma à quatre classes proposé par Dubar (1998b) à propos des identités professionnelles.
[12]
L’objectif de cet article étant de montrer l’intérêt et d’expliciter la démarche des approches sociologiques des identités, et plus particulièrement du modèle proposé par Dubar, pour analyser les processus de construction des identités sexuées dans le monde sportif, nous ne détaillerons pas les multiples oppositions entre les contextes de pratique, et au sein de ces contextes, entre les différents acteurs. Les exemples donnés ont uniquement pour fonction d’illustrer le problème théorique abordé. Pour plus d’informations sur les processus de différenciation des identités en fonction des caractéristiques des contextes et des acteurs, le lecteur pourra se reporter aux différents articles et documents cités.