2005
Science et Motricité
Articles originaux
De l’éducation physique à l’université
Accumulation scientifique et mobilisation politique dans la formation d’instituts régionaux d’éducation physique (1923-1927)
Taïeb El Boujjoufi
Jacques Defrance
La création d’instituts d’éducation physique au sein des facultés et écoles de médecine au tournant des années 1920-1930 résulte d’une réforme de l’université. Dans l’esprit du législateur, la mise en place de ces instituts régionaux devait favoriser le développement des recherches scientifiques et, conséquemment, leur application pratique dans le secteur des activités physiques et des sports jusque-là tenu à l’écart du champ des préoccupations académiques. L’enquête sociohistorique consiste alors à identifier, de manière décisoire, deux conditions sociales nécessaires rendant possible une telle innovation institutionnelle à la fin des années 1920 : l’accumulation d’un capital scientifique collectif et la légitimation de l’éducation physique comme question inscrite dans l’agenda politique national.Mots-clés :
instituts universitaires d’éducation physique, investissement medical, champ des activités physiques et des sports, sociologie historique, entre-deux-guerres.
The present article intends to relate the formation and the outcome for a university reform which, at the turn of the twenties and thirties led to a series of physical education institutes within universities and Medical Faculties. In the mind of the legislative powers, the setting up of those university institutes should favour the expansion of scientific research and their application in the domain of physical exercise and sports which stayed on the sidelines in the field of the academic preoccupations. The work of sociohistorical research thus consists in exploring the social context which, in this particular case made such an institutional innovation possible.Keywords :
physical education institutes in universities, medical investment, field of physical exercises and sports, historical sociology, interwar years.
C’est à la faveur de la refondation du système d’enseignement supérieur vers la fin du XIX
e siècle, à l’origine des universités régionales, puis d’un certain nombre de dispositions, comme le décret de 1920 qui élargit leur autonomie, que se crée toute une gamme d’instituts d’enseignement et de recherche attachés à des secteurs d’activités sociales nouvellement investis (Karady, 1986 ; Charle, 1994 ; Chevalier, 2000). Diverses thématiques et objets culturels, jusqu’alors exclus ou n’existant qu’à la marge du champ académique de production de connaissance, trouvent par ce biais une voie d’intégration dans l’université (ethnologie, urbanisme, pédagogie, psychologie, commerce, hygiène, etc.). Parmi ces organismes spécialisés nous relevons l’éclosion d’une série d’instituts régionaux d’éducation physique (IREP) dans la plupart des facultés et écoles de médecine. Leur total s’élève à treize entre 1927 et 1932
[1]. A ces instituts sont assignés une triple mission : être des centres de spécialisation pour les étudiants en médecine, des lieux de préparation pour les candidats au certificat d’aptitude à l’enseignement de la gymnastique (CAEG premier degré et degré supérieur) et des foyers de recherche.
La place réservée à ces instituts demeure jusque-là assez floue dans l’histoire de l’éducation physique (Thibault, 1981, p. 37 ; Gay-Lescot, 1990, p. 35 ; Defrance, 1993, p. 62). Combinant une double mission de formation (futurs enseignants, futurs médecins) avec une fonction de recherche, rattachée semble-t-il à une seule des deux formations (celle des étudiants en médecine), ces organismes ne préfigurent que de loin les UFR STAPS. Ils seront remaniés et rebaptisés, au gré des multiples articulations des enjeux du champ médical, du champ sportif et du champ scolaire, à travers notamment les débats sur la formation des personnels enseignants et la construction d’un espace autonome de recherche
[2].
Comptant parmi leurs objectifs la production de recherches, la création de ces nouvelles unités spécialisées correspondent à un moment décisif d’« accumulation [d’un capital] scientifique » collectif (Brian et Jaisson, 1988, p. 66). Ce projet de réforme suppose et exige la réunion des légitimités à la fois « scientifique », « institutionnelle » et « sociale » (Karady, 1988) qui ont permis à ses promoteurs de le défendre devant les instances de tutelle (comité consultatif de l’enseignement supérieur, commission ministérielle, etc.). La densité des réseaux d’inter-connaissance va précipiter l’officialisation du projet. Celle-ci passe par la conception d’un texte (statut et règlement) conforme aux critères en vigueur dans les institutions d’accueil, et par l’établissement d’un financement d’État ou privé. Le déploiement de cette activité de mobilisation de ressources qui finit par donner jour à un collectif sans nom, porte la marque d’un savoir-faire en éducation physique et d’une capacité d’organisation éprouvée et reconnue dans la communauté médicale qui s’en réclame. L’adoption de cet angle d’approche amène fort logiquement à traiter de front la question, indiscutée jusqu’à présent, du type des « stratégies de réussite » et des « modes de faire-valoir » (Karady, 1988) développés par les initiateurs de ce programme. Pour donner consistance à cette ligne de réflexion, l’une des tâches consiste à évaluer les rapports d’interdépendance formés par les principaux acteurs politico-administratifs et universitaires qui, de près ou de loin, ont pris part à cette entreprise d’innovation. Il s’agit d’observer à partir de quelles transformations structurelles du champ universitaire et du champ des activités physiques et des sports, l’éducation physique a pu se concevoir, avec tout ce que cela suppose, comme une thématique possible dans l’enseignement supérieur (définition de cursus d’études, certification, etc.).
Pour suivre la genèse et l’énoncé de cette réforme universitaire, la reconstitution sociohistorique s’ordonnera en deux temps : 1) cerner la dynamique des cadres de pensée et d’organisation (pour partie en sommeil) à partir desquels la formule des IREP s’est vue engendrée ; 2) retracer à gros traits la procédure de création qui correspond à proprement parler au travail politique d’institutionnalisation.
Les conditions sociales de formulation du projet de réforme
L’organisation du Congrès national d’éducation physique (Bordeaux, 24-26 septembre 1923) par la Ligue girondine d’éducation physique, la Société médicale d’éducation physique et de sport (SMEPS) et l’Union des sociétés de gymnastique de France, offre le cadre opportun à la présentation du projet de création des IREP aux spécialistes de l’exercice physique. Clément Sigalas (1899-1944), doyen de la faculté de médecine et de pharmacie de Bordeaux, invite en effet pendant ces trois jours les congressistes à réfléchir prioritairement sur ce point. Il convient de reprendre intégralement la formulation de ce vœu car il contient en germe les principaux axes programmatiques de ces instituts et toute la compétence tacticienne de son auteur : « Je sais bien que, en son article 27, le projet de loi sur l’« Education physique obligatoire » prévoit, suivant une vieille tradition centralisatrice, une École supérieure de l’enseignement de l’Education physique, destinée à former les professeurs spéciaux des deux sexes pour les établissements publics de jeunes gens et de jeunes filles… mais, à cette centralisation, qui na va pas sans de multiples inconvénients, l’Universitaire que je suis estime de beaucoup préférable le système des Instituts régionaux, tel qu’il a été prévu et réglementé par la loi du 10 juillet 1896 et par le décret du 31 juillet 1920.
« Rien ne serait, à mon avis, plus facilement et plus rapidement réalisable, avec le concours de l’État, des villes, des Universités et des Sociétés et Clubs de gymnastique, d’éducation physique et des sports, que la création d’Instituts régionaux d’éducation physique, établis au siège des diverses universités régionales et rattachés tout naturellement et logiquement aux Facultés ou École de médecine de ces universités.
« Dans le corps enseignant de ces Instituts qui devraient être à la fois des centres de recherches, des centres d’enseignement et des centres de pratique de l’Éducation physique et sportive, seraient appelés à figurer, à côté des professeurs des facultés, anatomistes, physiologistes, cliniciens, psychologues, des médecins spécialistes des questions et des pratiques d’éducation physique et des techniciens de la gymnastique et des sports connus par leur compétence spéciale…
« Ainsi fonctionnent d’une vie propre, dans les diverses régions de la France, des instituts universitaires, dispensant les enseignements techniques et pratiques les plus variés : chimie industrielle, électrotechnique, radiotélégraphie, oenologie, bactériologie, hygiène, médecine coloniale, puériculture…
[3]»
En plaçant en quelque sorte l’éducation physique à un carrefour interdisciplinaire, Sigalas justifie par-là même la création de ce type d’institution où, implicitement, les différentes fonctions professorales reposeraient sur une définition sociale relativement large. Le choix de cette formule d’instituts universitaires par sa forme à la fois souple, pratique et économique, dans le but de créer un consensus minimal immédiat, implique par ailleurs une fine connaissance du dispositif législatif qui régit le système universitaire. Effectivement, quand un institut de ce type est fondé, il n’exige pas la nomination de tout un personnel enseignant, surmonté d’une direction et pourvu d’une administration propre : il se contente de coordonner les enseignements relatifs à une thématique en faisant appel à un corps professoral provenant des différentes facultés (lettre, droit, médecine, etc.) et de recourir, au besoin, à l’intervention de spécialistes qui peuvent appartenir aussi bien au secteur public que privé (professeurs d’éducation physique, médecins praticiens, entraîneurs de clubs sportifs, etc.).
Il est probable que le caractère hybride de ces organismes soit intimement lié aux tensions suscitées par les transformations du champ des activités physiques et des sports. Le label d’« institut universitaire » tendrait en fait à atténuer la concurrence existant entre différents groupes professionnels en lutte pour contrôler un secteur d’activité sociale donné. A titre de comparaison, les instituts de médecine légale créés sensiblement à la même époque sont un autre exemple de partage subtil d’un territoire (celui de la criminalité) entre juristes et médecins (Kaluszynski, 1994). Aussi, conviendrait-il de replacer à la fois ces IREP dans le mouvement réformateur d’ensemble (Topalov, 1999) qui se traduit par un élargissement du champ des compétences médicales, et dans la logique des luttes sociales spécifiques pour l’imposition d’une orientation dominante (médicale, pédagogique ou bien encore militaire) dans le domaine de l’éducation physique.
Que cette proposition de réforme soit suggérée par Sigalas n’a rien de surprenant quand on sait qu’il a occupé la fonction clé de doyen de 1913 à 1937 (et s’était présenté entre temps à la fonction de recteur en 1917, mais sans succès). Il passe pour un gestionnaire accompli à l’appétence administrative certaine. Les rapports relatifs à son activité professionnelle sont sur ce point très évocateurs : «
Les qualités d’administrateur sont remarquables. D’abord il a le goût de l’administration : maire de sa commune natale et doyen, cela suffit à peine à son besoin d’administrateur ; il préside des sociétés rattachées à l’Université et fait tout, c’est-à-dire presque trop, par lui-même. Il a acquis dans sa faculté, à force de veiller à tout, une notoriété de très bon aloi. […] Et, au Conseil de l’Université, sa situation est grande.
[4]»
La formule du réseau d’instituts régionaux
Membre correspondant de l’Académie de médecine depuis 1919, il est vraisemblable que Sigalas se soit inspiré d’une certaine façon ou d’une autre des débats sur la création générale d’« Instituts médicaux » qui y furent l’objet de plusieurs séances entre le 11 mai 1920 et le 22 février 1921. Dans un plan sur «
l’organisation de l’enseignement de l’hygiène » il fut par exemple prévu d’intégrer « les principes relatifs à l’éducation physique générale » dans la troisième section : «
hygiène individuelle et hygiène sociale
[5]». A noter qu’au fur à mesure que se prolongèrent les discussions, l’idée d’une gamme plus étendue d’«
Instituts spécialisés » s’imposera car c’est, selon Léon Bernard, la meilleure solution par rapport aux multiples «
branches » de l’hygiène sociale :
« […] il y a lieu de créer des établissements de culture de sciences médicales dans le but de faire progresser ces sciences et de former des savants et des spécialistes. Elle [l’Académie de médecine] pense que ces établissements désignés sous le nom d’Instituts (de telles ou telles de ces sciences) doivent être construits ou aménagés de façon à remplir un but bien déterminé […]
[6] ».
Léon Bernard (1872-1934), qui vient d’être récemment nommé à la chaire d’hygiène et de médecine préventive à Paris (1919), participe d’ailleurs directement à la dynamique réformiste qui touche l’organisation de l’éducation physique (scolaire) du moment. Il apparaît, comme président d’honneur, au Congrès médical d’éducation physique de l’enfant et de la femme (Vichy, 9-10 septembre 1922), où fut émis, entre autres, le principe de la création d’«
un enseignement spécial pour les étudiants en médecine
[7]». On le retrouve également membre tout à la fois des commissions « médicale », « permanente » et « sportive » du Comité consultatif d’éducation physique et sportive dans l’enseignement au ministère de l’Instruction publique (décret du 14 avril 1922).
La formule du réseau d’instituts procède tout autant, dès avant 1927, d’énoncés collectifs, tels les vœux de fin de congrès, que de projets individuels portés par des agents dotés de ressources pour lui assurer de la publicité. Mais il faut au préalable remonter un peu plus loin dans le temps, si l’on veut comprendre les traits caractéristiques et l’esprit d’un projet qui a fort longtemps cherché sa voie.
Des organismes embryonnaires
Fait rarement relevé, les IREP ne sont pas une création ex-nihilo. Dans la plupart des cas, ils ne font que consacrer un état de fait antérieur. Il semble surtout que les seules références aux IREP n’aient été quasiment enregistrées par l’histoire que sous leur forme aboutie. Or, pour retracer pleinement leur genèse, il convient de repérer quelques états embryonnaires (El Boujjoufi, 1998). Des cours appliqués à l’éducation physique (physiologie, anatomie, pédagogie, etc.) adressés aux spécialistes de l’enseignement de l’éducation physique et du personnel enseignant du primaire commencent ainsi à voir le jour dans quelques facultés de médecine au lendemain de la guerre. Des recherches à caractère expérimental (notamment à Lyon, Nancy et Paris) ont été de la même façon initiées bien qu’elles aient été d’importance inégale et sans qu’elles n’aient revêtu de réel dimension programmatique.
Ce fait n’est d’ailleurs pas propre aux IREP. L’histoire de l’enseignement supérieur offre d’autres exemples similaires d’« organismes para-universitaires » qui ont eu une existence officieuse jusqu’à leur création effective, et ceci bien avant la guerre 1914-1918. C’est le cas notamment de l’Institut d’art et d’archéologie : à l’état embryonnaire avant 1914, il n’ouvre finalement ses portes qu’en 1930 (Charle, 1994). Encore à titre d’exemple : l’Institut d’urbanisme (1924) de Paris a débuté timidement à partir des conférences sur l’histoire de ladite ville (Chevalier, 2000).
En règle générale, les centres d’étude spécialisés de ce type se sont constitués au fur à mesure autour d’un laboratoire ou d’une chaire (avec souvent un appui moral et matériel extérieur à l’université), avant d’être transformés pour la plupart en véritables pôles d’enseignement et de recherche à la faveur d’un travail de recyclage. A bien des égards, la formation des IREP tend à suivre ce processus de gestation institutionnelle.
Premiers linéaments
A partir du moment où la porte fut entrouverte à des spécialités – ce qui n’est pas sans rapport avec les découvertes scientifiques et les progrès de la thérapeutique auxquels est soumise perpétuellement la (re)structuration du champ médical –, les facultés de médecine ont la possibilité de créer à leur propre initiative des cours dits de « perfectionnement » et « complémentaires ».
Par ce biais, l’éducation physique commence à figurer comme une thématique (d’appoint) parmi les enseignements programmés dans les facultés de médecine. Bien souvent, ces cours publics sont mis en place en partenariat avec les municipalités, où il existe un souci d’organiser rationnellement la formation des spécialistes de l’exercice physique. La publicité de ces cours théoriques est de fait assez efficace pour y attirer le nombre suffisant d’auditeurs (étudiants en médecine, enseignants du primaire, éducateurs physiques, entraîneurs, etc.) et, en quelque sorte, créer une demande sociale qu’il faut désormais satisfaire. Pour s’en convaincre, il suffit par exemple d’observer le succès des stages départementaux d’éducation physique, destinés au perfectionnement du personnel enseignant du primaire, qui deviennent rapidement inter-cantonaux et dont, pour une grande part, l’encadrement est assuré par des médecins.
TABLEAU 1
Effectifs des stages départementaux (et intercantonaux) d’EP destinés au perfectionnement du personnel enseignant primaire (1923-1929).
| Années | Départements | Cantons | Effectifs |
| 1923 | 24 | - | 2.400 |
| 1924 | 33 | - | 3.500 |
| 1925 | 32 | - | 1.000 |
| 1926 | 8 | 82 | 8.000 |
| 1927 | - | 86 | 7.500 |
| 1928 | - | 90 | 8.000 |
| 1929 | - | 100 | 10.000 |
| Total | 97 | 358 | 38400 |
Source : Vuillaume R., L’éducation physique de l’écolier, thèse de médecine, Nancy, 1929, p. 230.
A Paris, sous l’impulsion des ministères de la Guerre, de l’Instruction publique et des Beaux-arts, un « Cours de physiologie appliquée à l’éducation physique » est institué en 1920 dont la direction est confiée à Jean-Paul Langlois. Ce dernier, avec l’aide de l’un de ses élèves (Chailley-Bert qui sera le directeur de l’IREP de Paris), y organise « un enseignement théorique », un « centre de recherche » et un « centre d’unification des méthodes et techniques utilisées en éducation physique » (Huguet, 1991, p. 593). D’importance inégale, des initiatives identiques peuvent également être relevées dans les autres facultés.
Ainsi, à Bordeaux, il existe dès 1919 un « enseignement de perfectionnement et des cours de vacances » comme celui de l’« Hygiène scolaire physique et mentale » comprenant l’éducation physique
[8]. Et, à Lyon, des médecins, promoteurs de l’exercice physique et du sport, vont jusqu’à créer en 1920 l’Institut [lyonnais] d’éducation physique (Arnaud, 1991) grâce à une subvention du Comité des Sports (Lê-Germain, 2001). La réussite de cette innovation semble telle que lors de la « réunion sanitaire provinciale de 1921 » à la Société de médecine publique, le professeur Courmont, bactériologiste et hygiéniste, proposa (dans une logique militante qui conduit à appuyer les initiatives locales) «
que toutes les Facultés de Médecine de province prennent l’initiative qui a été prise par [ses] collègues de la Faculté de Médecine de Lyon
[9] ». L’un de ses collègues n’est autre que le professeur André Latarjet, placé à la direction du Cours supérieur de l’éducation physique de l’université de Paris à la mort de Langlois en 1923. Proche d’Herriot, Latarjet, comme Paul Courmont (1871-1951), appartient à la section lyonnaise du Club Alpin où la fraction médicale est sur-représentée (Pellissier, 1996, p. 219).
En sorte que le décret (du 21 janvier 1928) de création de l’IREP de Lyon ne vient d’une certaine manière qu’officialiser un organisme déjà sur pied, puisque dans le rapport annuel de l’Université (année scolaire 1926-1927), on ne parle pas d’une création mais d’un «
Institut d’Education Physique, organisation scientifique » qui «
a été rattaché à l’Université
[10] ». Bien renseigné sur ces initiatives locales, grâce notamment au Cours supérieur d’éducation physique où s’est formalisé un réseau de relations, Herriot, dans le cadre de sa politique de « développement » et de « diffusion de l’Education Physique », cherchera à soutenir leur développement. Ainsi, dans le département du Nord, il invita le recteur d’Académie à «
étudier des propositions avec M. le professeur Debeyre » au moment où lui fut confié le ministère de l’Instruction publique (1926-1928) :
« Appréciant les travaux déjà entrepris à l’université de Lille par M. le professeur Debeyre, je suis disposé à seconder cette intéressante tentative. A cet effet, sans doute conviendrait-il de transformer en Institut d’université, dans les conditions prévues par le décret du 31 juillet 1920, l’organisme existant déjà à Lille
[11] ».
Il faut mentionner que la plupart des médecins (universitaires) qui dirigeront un IREP ont pris part, à moment donné ou à un autre, au Cours supérieur et/ou au Stage d’information d’éducation physique institué en 1925 (Chaillet-Bert pour Paris, Debeyre pour Lille, Latarjet pour Lyon, Merklen pour Nancy, etc.). Herriot a assisté aux travaux de ce Stage durant trois années de suite. L’une des caractéristiques intellectuelles de ces médecins est d’avoir contribué également à la production de connaissances nouvelles par une activité originale de recherche relative aux pratiques physiques et sportives.
Accumulation d’un capital scientifique
Les travaux à caractère expérimental menés (ou envisagés) dans le champ des activités physiques et des sports ne peuvent être évoqués sans les rattacher à la voie inaugurée par la collaboration scientifique et technique de Demenÿ et de Marey qui ont jeté les bases d’une science (biomécanique) de l’homme en mouvement (Pociello, 1999) ; héritage intellectuel si vivace qu’il continue à traverser de part en part l’élaboration de la plupart des questionnements médico-biologiques et pédagogiques autour de l’éducation physique dans les années 1920 et 1930. Les quelques organisations primitives recensées sommairement plus haut (sur lesquelles se grefferont les IREP) tentèrent d’abriter des activités de recherche originales sur le même modèle.
Dès le départ, à la faculté de médecine de Paris, un véritable laboratoire de recherche fut associé au Cours de physiologie appliquée à l’éducation physique. Celui-ci sera également en étroite relation avec la chaire d’« hygiène et organisation du travail technique du travail humain » du Conservatoire national des arts et métiers que Jean-Paul Langlois (1862-1923) occupa brièvement de 1921 à 1923. Ses études sur le fonctionnement et le rendement de la machine humaine dans des situations difficiles, voire extrêmes, l’amenèrent à prendre en compte la forte homologie entre rationalisation du travail (industriel) et rationalisation de l’entraînement et des principes d’efficience du geste sportif. En effet, dans ce laboratoire, richement doté en instrumentation (dont un tapis roulant à l’époque unique en son genre), Langlois se livre, avec ses élèves, à l’étude des réactions physiologiques des athlètes à la marche, à la course d’une part, et, de l’autre, des travailleurs dans les conditions les plus diverses. Parmi ses élèves il faut citer Chailley-Bert
[12] (qui lui succéda), Olivier, Desbouis
[13]. (Tous trois seront d’ailleurs directeur d’un IREP.) Une partie des résultats de leurs travaux a donné lieu régulièrement à des comptes rendus collectifs à l’Académie des Sciences (« Sur le second vent des coureurs », en juin 1921).
Issu également de l’école mareysienne, Victor Pachon (1867-1939) fut aussi, comme Langlois, l’un des élèves de Charles Richet. De par son appartenance à ce milieu de culture scientifique (Pociello, 1999), il se trouva directement lié au mouvement réformateur et à ses réseaux en éducation physique bien avant la guerre 1914-18. Dans son Exposé des titres et des travaux scientifiques (pour sa nomination à la chaire de physiologie en 1911 à Bordeaux), il signale qu’il est membre du « Comité de recherche scientifique » de la Section de la Seine de la Ligue française d’éducation physique. Ses recherches expérimentales et cliniques sur la fréquence et le rythme respiratoires l’avaient préparé à entreprendre des études sur le « moteur humain » dont certains résultats font objet de communications à la Société de biologie : « Education physique et critères fonctionnels. Les variations de la pression artérielle, critères d’entraînement » (14 mai 1910) et « Sur l’insuffisance de l’étude isolée du pouls pour juger de l’état de l’entraînement. Valeur comparée de la sphygmomanomètrie » (28 mai 1910). Et dès les années 1920, il caresse même le projet de créer un véritable « laboratoire de physiologie du sport ». Dans son sillage, il forma aussi des élèves parmi lesquels il faut retenir Roger Fabre qui joua un rôle de premier plan en éducation physique (directeur du futur IREP de Bordeaux).
A cette jeune génération appartient encore Louis Merklen, chargé à partir de 1923 d’un Cours d’éducation physique et d’organisation du travail et du sport à la faculté de médecine à Nancy. Il réalise en 1926 une thèse fort remarquée dont la réception dépasse largement le cercle restreint de la communauté médicale en voie de spécialisation dans ce secteur d’activité sociale. Ses analyses font la synthèse d’une série de résultats obtenus sur une population d’athlètes au Stade universitaire lorrain : Le rythme du cœur au cours de l’activité musculaire et notamment les exercices sportifs (1er prix de thèse en 1926 ; prix Montyon de physiologie par l’Académie des sciences en 1927 et prix Marc Sée par l’Académie de médecine en 1928).
Ainsi, l’homologation et la consécration de ce corpus de connaissances par les instances académiques participèrent à l’autonomisation d’un champ de réflexion théorique et, indissociablement, à la légitimation d’un domaine d’intervention médical. La reconnaissance et la diffusion de ces travaux scientifiques constituèrent d’ailleurs l’un des versants majeurs des modes de faire-valoir qui furent pris en compte lors de la formulation du programme des IREP tout au long de la procédure proprement administrative. Car, l’approbation du législateur demanda, pour se fixer, de s’appuyer sur des éléments solides (l’expression d’une demande sociale, la compétence des maîtres, etc.).
Mise en agenda politique de l’éducation physique
Comme tout institut dit d’université, les IREP devaient en effet suivre la procédure administrative habituellement réservée à ce type d’innovation institutionnelle. C’est-à-dire, qu’avant d’être approuvée par décret, la proposition qui émanait du Conseil de l’université de chaque faculté régionale était soumise à l’avis de la « Section permanente » du Conseil de l’enseignement supérieur. Chacune de ces étapes correspondait à un moment précis de l’évaluation (scientifique et « juridique ») du projet en question. Signalons rapidement que l’un des membres (réguliers) du Conseil de l’enseignement supérieur n’est autre que Sigalas qui, à deux reprises, avait proposé au Conseil de l’université de Bordeaux de créer le premier de ces instituts (séances du 11 mars et du 8 novembre 1927).
Sous la présidence de Gaston Vidal, une commission ministérielle (9 avril 1925) fut organisée peu avant le départ des cartellistes pour étudier sérieusement ce projet de réforme (cf. Tableau 2). Deux questions sont à l’ordre du jours : l’étude de « la création d’Instituts d’éducation physique dans les Facultés de médecine » et « le régime des examens du certificat d’aptitude à l’enseignement de la gymnastique (degré élémentaire et degré supérieur) ».
TABLEAU 2
Composition de la commission ministérielle du 9 avril 1925 chargée d’étudier la création des IREP (et la réforme du régime des examens du CAEG).
| Membres | Professions et position(s) occupée(s) dans le champ des activités physiques et des sports |
| Vidal, président | Instituteur, sous-secrétaire au ministère de l’instruction publique, chargé de l’enseignement technique et de l’éducation physique, président du Comité national des sports |
| Corville | Directeur de l’enseignement supérieur |
| Vial | Directeur de l’enseignement secondaire |
| Labbé | Directeur de l’enseignement technique |
| Lapie | Directeur de l’enseignement primaire |
| Debeyre | Agrégé à la faculté de médecine de Lille, professeur au Cours supérieur d’éducation physique, président de l’Iris Club |
| Latarjet | Professeur à la faculté de médecine de Lyon, directeur du Cours supérieur d’éducation physique |
| Sigalas | Doyen de la faculté de médecine de Bordeaux, président du Bordeaux Etudiant Club |
| Chailley-Bert | Agrégé, chargé de cours (de physiologie appliquée à l’éducation physique) à la faculté de médecine de Paris, professeur au Cours supérieur d’éducation physique |
| Roustan | Inspecteur de l’Académie de Paris |
| Bailly | Proviseur du lycée Buffon |
| Mme Coirault | Inspectrice générale des écoles maternelles |
| Mlle Billothy | Directrice d’École normale |
| Forsant | Inspecteur de l’enseignement primaire (Seine) |
| Mlle Despaux | Professeur d’éducation physique (Bordeaux) |
| Cormontagne | Professeur d’éducation physique (Paris), président de l’Amicale des professeurs d’éducation physique de l’enseignement secondaire |
| Fischer | Professeur d’éducation physique (Melun), président de l’Association amicale des professeurs d’éducation physique de France et des Colonies |
| Racine | Professeur d’éducation physique (Paris) |
| Capra | Inspecteur d’académie, chargé des œuvres complémentaires de l’école et de l’éducation physique au ministère de l’instruction publique. |
| Coulon | Instituteur, délégué auprès du ministère de l’instruction publique (conseiller technique de l’éducation physique) |
| Sauvage | Chef du bureau au Service de l’éducation au ministère de l’instruction publique |
| Frantz Reichel | Journaliste, président-fondateur du syndicat de la presse sportive, secrétaire général du Comité national des sports et du Comité olympique français |
Source : archives privées du recteur Debeyre (Académie de Lille).
A cette commission (23 avril 1925) sont convoqués les universitaires intéressés au premier chef par les IREP (Chailley-Bert, Debeyre, Latarjet et Sigalas) ; des administrateurs, pour leur rôle central dans la continuité entre les différents gouvernements successifs en raison de l’instabilité ministérielle propre à la IIIe République (dont ceux de l’éducation physique : Capra, Coulon et Sauvage) ; et divers membres de l’enseignement (dont des professeurs d’éducation physique).
Par ailleurs, la réussite du programme de réforme général qu’entend appliquer Herriot en éducation physique n’est pas sans rapport avec, d’une part la proximité dans l’espace politique (milieux radicaux-socialistes et socialistes comme Debeyre ou bien Latarjet et Jules Vial qui font partie du cercle amical d’Herriot) et, d’autre part, les options idéologiques communes pour certains de ses « collaborateurs » (républicains laïcs convaincus, et pour certains francs-maçons comme Gaston Vidal, Mario Roustan, etc.).
PHOTOGRAPHIE 1
Réception organisée à l’occasion de l’attribution de la Légion d’honneur (Rosette) en 1925 en l’honneur du Dr. André Latarjet.Premier plan à gauche : Jules Froment, professeur à la Faculté de médecine de Lyon. Second plan, de droite à gauche : Louis Tixier, professeur à la Faculté de médecine de Lyon ; Suzanne Latarjet ; Edouard Herriot, ministre du conseil des ministres ; André Latarjet, professeur à la Faculté de médecine de Lyon, Cyrille Wachemar, vice-président de la puissante Union des Sociétés de gymnastique de France et président-fondateur de l’Association Régionale des Gymnastes du Nord et du Pas-de-Calais. Cette palette d’individus, réunis en comité restreint, donne amplement un ordre d’idée des liens étroits d’Herriot avec le monde médical et de l’éducation physique.
Source : Damizet J.-G., La vie et l’œuvre du Professeur André Latarjet (1877-1947), Lyon, thèse de médecine, 1997, p. 103.
L’aboutissement des IREP tient par ailleurs au fait qu’ils aient été régulièrement portés « sur l’agenda gouvernemental » (Garraud, 1990). Aussi, convient-il, pour comprendre tant soit peu les cadres sociaux qui ont rendu possible la création des IREP, de les replacer au cœur même de la production d’une politique – émergente certes, mais plus soutenue qu’auparavant – de prise en charge de l’organisation (rationnelle) de l’éducation physique scolaire.
Il faut entendre par « mise en agenda politique », les temps forts où les activités physiques et les sports sont mis en avant, et définis en tant que tels, parmi les « questions sociales ». Ils tendent en effet de plus en plus à être assimilés et à s’imposer, aux yeux du législateur, comme un véritable instrument d’action sociale (éducation à la santé, sociabilité sportive). En outre, cette mise en agenda est susceptible de représenter une source de rentabilité politique (occasion de se démarquer d’une position politique connotée plus traditionaliste).
De ce point de vue, le travail de réforme passe impérativement par l’élaboration d’un plan d’éducation (physique) national. Et plus que par le passé, se dessine après la Première Guerre mondiale un espace autonome au sein duquel se structure progressivement une politique publique (Callède, 2000) en éducation physique (sport scolaire et universitaire). Les indicateurs les plus révélateurs de cette tendance sont par exemple l’intensité sans pareille de l’activité parlementaire sur un laps de temps aussi court (production textuelle, dispositifs consultatifs permanents, service administratif différencié distinct), voire même l’introduction de cette thématique dans les programmes proprement politiques (Herriot, 1919).
Concernant l’organisation universitaire de la « question de l’éducation physique », Hippolyte Ducos retient précisément parmi les moyens « de réaliser cette tâche scientifique », la création de ces « instituts régionaux » au sein des facultés de médecine. Membre dirigeant du Parti Radical et président du Groupe de défense laïque et d’éducation à la Chambre, Ducos est un spécialiste attitré des questions de l’éducation (Jolly, 1960-77), et ne manque pas de réserver à chaque fois aux IREP une place importante dans ses très denses et très documentés rapports parlementaires qui portent sur la fixation du budget général des exercices de 1925 et 1927 (ministère de l’Instruction publique). Son ambition, à long terme, est d’ailleurs de créer un grand ministère de l’éducation nationale réunissant les différents enseignements qu’il estime par trop dispersés (agricole, technique et éducation physique) entre différents ministères (respectivement, agriculture, travaux publics, guerre et marine)
[14]. Mais un tel projet de recadrage institutionnel ne va pas sans réactiver certains clivages idéologiques qui structurent alors puissament le champ éducatif français. La question de la création de l’école unique est en effet d’une actualité brûlante. Autant dire que c’est une situation peu propice à l’avènement de cette formule d’instituts universitaires puisque, à un moment ou un autre, les sources budgétaires feront défaut pour financer une telle innovation institutionnelle. Point des plus épineux qui demeure en suspens tout au long de la trame des négociations. Car, l’essentiel du budget alloué annuellement pour l’organisation des pratiques d’exercice physique et sportif (scolaire, militaire et postscolaire) se trouve concentré au ministère de la Guerre qui avait, jusque-là, la charge de le répartir comme il l’entendait (sans faire par exemple de distinction entre ce qui relève du secteur public ou privé). Déjà lors du congrès national d’éducation physique à Bordeaux (1923), Henry Paté, Commissaire à l’éducation physique, aux sports et à la préparation militaire, s’était déclaré peu favorable à cette formule des IREP
[15]. Voyant par la suite la position de celui-ci inchangée, le docteur René Cruchet
[16], dans l’une des ses chroniques médicales, s’interroge sur les fondements de cette crispation :
« Or quel est l’obstacle qui, brusquement, s’est dressé devant la conception, si simple et compréhensive, du doyen Sigalas ? Un obstacle militaire (…). Il y a lutte courtoise, mais ferme, entre le ministère de la Guerre, qui détient la plupart des crédits, et le ministère de l’Instruction publique qui, plus que jamais aujourd’hui fait figure de parent pauvre auquel on accorde, de temps à autre, quelques vagues subsides (…). A la pensée que l’université pourrait être assez puissante à elle seule, pour faire aboutir quelque jour les instituts régionaux ; le sang guerrier de M. Paté n’a fait qu’un tour dans son cœur militaire, et tel un taureau qui voit rouge - c’est le cas de le dire - il a bondi avec un superbe élan sur le drapeau universitaire » (cité par Fauché et Orthous, 1990, p.20).
Chronologiquement, c’est la loi de finance de 1920 qui marque le début du transfert partiel de ce budget pour la mise en place d’une éducation physique « scolaire » qui reste encore à inventer. Puis, dans la même logique, de concession en concession, par la loi de finance du 19 décembre 1926, de nouveaux crédits sont obtenus pour subventionner, cette fois-ci, les associations sportives scolaires et féminines d’éducation physique et de sport. Enfin, deux ans plus tard, lors de la « [d]iscussion du projet de loi portant ouverture, sur l’exercice 1928, de crédits concernant les services de l’instruction publique, en vue de l’organisation de l’éducation physique », le vote de ce budget – où figuraient notamment les crédits pour le financement des IREP – n’aboutit complètement qu’après d’âpres pourparlers. Et il faut compter sur les trésors d’éloquence d’Herriot pour écarter les «
velléités » manifestées par ses adversaires politiques directs qui voient, chez lui, la volonté d’instituer «
un monopole de l’éducation physique au ministère de l’instruction publique
[17] » selon le député Xavier Vallat, membre du comité directeur de la fédération nationale catholique depuis 1925 et adhérent aux Croix de Feu (Jolly,
op. cit., p. 3146). Se situant ainsi sur un terrain soumis à un champ de forces idéologiques concurrentielles très vif, Camille Blaisot, antiradical notoire, proche dans l’espace des positions politiques de ce dernier, va être encore plus explicite et rappeler ses conditions (Jolly,
op. cit., p. 618-619).
« Je voterai donc les crédits qui nous sont actuellement demandés, mais je souhaite que le libéralisme entre suffisamment dans l’esprit de tous les citoyens pour qu’ils arrivent à faire comprendre à leurs représentants au Parlement que lorsque des hommes mettent leurs petits enfants dans une école privée, ils ont le droit, comme citoyens, de demander que l’État ne se désintéresse pas complètement de leur santé et ne vienne pas dire que, parce que ces enfants fréquentent une école privée, il est en droit de se refuser à accorder des subventions, dont le montant est pris tout de même dans la poche de tous les contribuables, à des associations d’éducation physique même privées qui ont exclusivement pour but le développement de la santé des jeunes Français. (Applaudissements à droite et au centre.).
[18]»
Entre temps, peu après son arrivée au ministère de l’Instruction publique (fonction qu’il occupe du 9 mars 1926 jusqu’au 15 juin 1926), Lucien Lamoureux, connu pour ses positions médianes (Jolly,
op. cit., p. 2114-2116), proposa avec le ministre de la Guerre un projet de loi « en vue de l’organisation de l’éducation physique » qui tend à substituer aux IREP une formule moins ambitieuse
[19].
Le projet suivit toutefois son cours jusqu’au retour d’Herriot à la tête du ministère de l’Instruction publique (23 juillet 1926) qui, cherchant probablement une grande latitude, se garda de créer un sous-secrétariat d’État, auquel revenait habituellement l’organisation de l’enseignement technique et de l’éducation physique. Et même dans le cas où Herriot aurait envisagé de maintenir ce poste, sans doute n’aurait-il songé à le confier à personne d’autre qu’à Gaston Vidal
[20]. En effet, bien que ce dernier perdit aux élections législatives de 1924 son mandat, Herriot le désigna à nouveau pour diriger le travail de la deuxième « commission d’éducation physique » qui, instituée au cours des dernières semaines de l’année 1927, permit de débloquer les crédits nécessaires à la création des IREP.
Pour se satisfaire d’une approche plus équilibrée de la formation de ces instituts universitaires il faudrait prendre en compte d’autres paramètres, indissociables les uns des autres, pour saisir la dynamique générale dans laquelle ils s’inscrivent.
Tout d’abord, le contexte associé à la mise en place des IREP ne prend en définitive tout son sens que rapporté à la question des fondements de l’investissement médical en éducation physique et, plus généralement, du problème de la médicalisation de la vie sociale (Faure, 1996), qui ne pouvaient être abordés pleinement dans le cadre imparti à cet exposé. Le mouvement hygiéniste (voire aussi eugénique) a contribué, d’une mamière ou d’une autre, à l’élan réformateur qui a porté les IREP jusqu’à leur traduction institutionnelle. Car n’oublions pas que l’hygiénisme qui régit directement maintes sphères d’activités sociales (Murard L. et Zylberman, 1985) est l’un des paradigmes dominants dans la définition de l’éducation physique de l’écolier à cette époque (Fauché, S. et Orthous, M., 1990 ; Fauché S., 1996). Les finalités et contenus même des programmes d’enseignement et de socialisation professionnelle des éducateurs physiques sont d’ailleurs puissamment subordonnés à la vision du monde hygiéniste. Ainsi, la fondation de ces instituts au sein des facultés de médecine trouverait là l’un des facteurs explicatifs majeurs de leur implantation en leur sein, et pas ailleurs, comme par exemple au sein des facultés des sciences ou de lettres.
Le débat qui tourne autour de la définition légitime de la formation des enseignants de l’éducation physique (scolaire) qui, à bien des égards, fut l’un des enjeux de lutte pour justifier et imposer le bien-fondé de ce réseau d’instituts régionaux aurait lui aussi mérité un examen circonstancié. Les IREP suscitèrent à ce sujet l’organisation d’un véritable rapport de forces (Othous et Fauché, op. cit. ; Defrance, 1993, 1998) qui opposa continuellement non seulement médecins et « pédagogues », mais aussi médecins entre eux (Boigey, Pierre-Nadal, Ruffier, etc.).
Enfin, la genèse des IREP ne saurait se comprendre sans prendre en considération le rôle effectif de l’interaction internationale des modèles d’organisation supérieure de l’éducation physique ; il s’agirait, au-delà du problème d’antériorité, d’envisager une approche synchronique de la question de la réception/diffusion des innovations institutionnelles réalisées dans les pays développés afin, de montrer qu’il y a, dans leurs influences réciproques, interfécondation.
Ces formes de tensions sont indissociables dans tout questionnement relatif aux IREP. Cependant, la présente étude s’est uniquement centrée sur leur « mise en place » pratique (Thibault, 1981, p. 37) dont l’élucidation contribue à faire de ces « IREP » autre chose qu’un mot totem occultant les conditions sociales de leur formation. Resterait donc à aller encore plus loin car la création des IREP annonçe déjà l’émergence et la légitimation d’une activité sociale nouvelle, à savoir l’enseignement universitaire et la recherche appliquée aux activités physiques et aux sports. Des travaux systématiques pourrait être initiés quant à leur programme initial d’action pédagogique et scientifique comme, par exemple, la logique de la distribution des enseignements et l’activité de certification, le recrutement du personnel enseignant et leurs propriétés socioprofessionnelles, le profil « culturel » des étudiants qui suivent ces formations, ou bien encore, la place accordée à la recherche et au choix des objets traités.
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[1]
Voici à titre indicatif les décrets de création des différents IREP : Bordeaux (10 décembre 1927) ; Lyon (21 janvier 1928) ; Lille (27 mars 1928) ; Paris (9 juin 1928) ; Nancy (8 mars 1929) ; Strasbourg (27 mars 1929) ; Toulouse (28 avril 1929) ; Clermont-Ferrant et Aix-Marseille (10 juin 1929) ; Caen-Rennes (12 septembre 1929) ; Montpellier (22 octobre 1929) ; Grenoble (12 juin 1932, modifié : « Centre d’éducation physique ») ; Besançon (28 janvier 1932) : in Michon B. (1998).
[2]
C’est précisément en se plaçant à l’interface de ces différents champs sociaux que l’on peut se donner quelque chance de comprendre le processus de médicalisation et/ou de démédicalisation de l’éducation physique (scolaire). Ainsi, au fur et à mesure que se constitue le corps des professeurs d’éducation physique (du secondaire) et, conjointement, sous l’effet de l’autonomisation du champ sportif (Defrance, 1995), les médecins seront amenés – structurellement – à donner un nouveau statut à l’exercice physique. Leur spécialisation en ce domaine s’ordonnera désormais sur la base d’une médecine dite clinique, surtout à partir des années 1960-70. On parlera alors, sans anachronisme, de médecine du sport.
[3]
Journal de Médecine de Bordeaux, n° 24, 10 décembre 1923, p. 979.
[4]
Archives départementales de la Gironde, Rectorat, dossier de carrière du Professeur Sigalas A.-C.-M., liasse T. 243.
[5]
Bulletin de l’Académie de médecine, « Considérations sur l’organisation de l’enseignement de l’Hygiène », séance du 11 mai 1920, p. 455-457.
[6]
Bulletin de l’Académie de médecine, « Discussions : Du rapport de M ; Léon Bernard, sur les Instituts médicaux », séance du 12 octobre 1921, p. 125-127. Plusieurs instituts de ce type verront jour dans cette optique comme les « centres régionaux anticancéreux » (Pinell, 1987, p. 58) qui se multiplient sur tout le territoire entre 1923 et 1928.
[7]
L’Educateur physique, 1922, p. 74.
[8]
Cruchet R., « Éducation physique et décentralisation »,
Journal de médecine de Bordeaux, 15 janvier 1919, p. 22.
[9]
Revue d’hygiène et de police sanitaire, 1921, p. 1267.
[10]
Revue de l’Université de Lyon, 1928, p. 83.
[11]
Dépêche ministérielle du 3 janvier 1927 (archives privées du recteur Debeyre).
[12]
Étude physiologique de la marche, thèse de médecine, 1920.
[13]
Étude sur la physiologie de la marche en terrain horizontal et en montée, thèse de médecine, 1921.
[14]
« Mais, messieurs, rappelle-t-il à la chambre des députés lors d’une discussion relative à la fixation du budget général de l’exercice 1925,
le département de la guerre ne détient pas simplement quelques écoles. Il tend à accaparer tout un enseignement, un enseignement qui forme la moitié de l’éducation nationale tout entière : je veux parler de l’éducation physique. » JO, Chambre des Députés, séance du lundi 17 novembre 1924, p. 3582.
[15]
« Répondant à une suggestion de M. le Professeur Sigalas, M. Henry Paté signale que les instituts rérionaux d’éducation physique dont on préconise la création existent déjà en puissance : ce sont les centres régionaux d’éducation physique et, au-dessus d’eux, l’école de Joinville, qu’il suffit de développer et d’adapter aux nécessités nouvelles ».
Gazatte hebdomadaire des sciences médicales, 39, septembre 1923, p. 473.
[16]
Notons qu’à la faculté de médecine de Bordeaux, Cruchet, professeur de pathologie et thérapeutique générale (1920), puis de clinique médicale des enfants (1926), y anime depuis 1921 un « cours public » ayant pour « sujet » l’éducation physique (
Gazatte hebdomadaire des sciences médicales, ibid). Autant dire qu’il suit de près les débats touchant l’organisation de l’éducation physique. L’intitulé de sa thèse d’exercice, qui remonte à 1919, indique à lui-seul la permanence de ce champ préoccupation :
Étude critique sur le tic convulsif et son traitement gymnastique.
[17]
J.O., Chambre des Députés, séance du 7 juillet 1928, p. 2389-2394.
[18]
J.O., Chambre des députés, 8 juillet 1928, p. 2394.
[19]
J.O., « Document parlementaire », annexe n° 2894, 1926, p. 713-714.
[20]
Ceci s’explique aisément par l’existence de la compétition (politique) pour la gestion de ce portefeuille entre Gaston Vidal, instituteur à l’origine, et Henry Paté, ancien militaire de carrière. Une étude biographique comparée serait à ce sujet fort intéressante pour saisir les procédures l’œuvre pour tel ou tel poste électif.