2005
Science & Motricité
Le corps académisé
Sur l’accès aux positions universitaires des premiers enseignants-chercheurs en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives issus de l’Education Physique et Sportive
Stéphan Mierzejewski
[*]
Les développements qui ont conduit à l’émergence d’une discipline universitaire en STAPS ont été initiés à partir d’un espace de pratique pédagogique et de culture sportive, celui de l’EPS. Des travaux ont en ce sens pu montrer que cette filiation n’était pas sans exercer des effets prolongés sur les dynamiques qui y sont à l’œuvre. Les premiers enseignants-chercheurs recrutés en STAPS à partir de 1982-83 sont pour une bonne part eux-mêmes, à l’origine, d’anciens enseignants en éducation physique. Un examen circonstancié de leurs propriétés et de leurs trajectoires met alors en évidence aussi bien les fondements objectifs de leurs stratégies de promotion, que le caractère problématique de la reconversion de ressources et de dispositions très hétérogènes. Il contribue, ce faisant, à apporter un nouvel éclairage sur les débats et les enjeux internes qui ponctuent le devenir de l’univers considéré, ainsi que sur la nature des logiques sociales qui se déploient à l’interface des champs éducatif, universitaire et sportif.Mots-clés :
EPS, STAPS, relations entre les champs sportif et universitaire, dispositions, trajectoires.
The developments that led to the emergence of a French sport sciences university course were initiated from a pedagogical and sport-cultural space of practices; that of physical education. Some researches have thus shown that this filiation has had some prolonged effects on the dynamics there at work. The first French university sport sciences teachers who were recruited 1982-83 on, were for most of them originally ex-physical training teachers. A circumstantial analysis of their characteristics and trajectories shows off the objectives bases of their promotion strategies, as well as the problematical aspect of reconversions involving the conciliation of very heterogeneous ressources and dispositions. It thus contributes to bring a new out-look on the debates and internal stakes that mark out the future of the studied universe, as well as the nature of the social logics displayed at the connection of the education, university and sport fields.Keywords :
physical education, French sport sciences, connection between educational university and sport fields, dispositions, trajectories.
Les transformations institutionnelles et symboliques associées à la genèse de nouveaux secteurs d’activité confrontent d’une certaine manière toujours l’analyse au problème de l’ajustement entre les exigences et les chances potentiellement inscrites (mais non encore bien stabilisées) dans les postes émergents, et les identités professionnelles de ceux qui vont en être les premiers occupants. Cette question se pose toutefois avec une acuité particulière dans le cas de la formation du groupe des enseignants-chercheurs en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives (STAPS). La création d’une discipline universitaire en STAPS s’est en effet inscrite dans le prolongement du processus d’intégration à l’enseignement supérieur de la formation des professeurs certifiés en Education Physique et Sportive (EPS)
[1]. Ceci explique, entre autres manifestations, que les premiers universitaires recrutés dans cette discipline à compter de 1982-83 et les années suivantes, nous le verrons, aient été pour bonne part à l’origine enseignants en éducation physique. Or le monde de l’EPS a entretenu des relations pour le moins ambiguës avec le monde universitaire tout au long des années 1960-80. Si le corps des professeurs d’éducation physique – au moins par l’intermédiaire de ses portes-parole syndicaux et administratifs et les représentants de son élite intellectuelle – n’a eu de cesse de chercher à asseoir son monopole d’autorité étatique sur l’espace des pratiques physiques encadrées (Loirand, 1996) en mettant en avant les ressources pédagogiques et scientifiques dont ses membres pouvaient se prévaloir. Un examen des trajectoires et des prises de position des certifiés et agrégés détachés du secondaire qui ont longtemps constitué l’essentiel du personnel des UEREPS puis des Unités de Formation et de Recherche (UFR) en STAPS
[2], a en revanche amené Bernard Michon (1993) à tracer les contours d’une culture globalement rétive à toute
normalisation académique véritable des formations professionnelles traditionnelles dispensées dans ces établissements (Bourdieu, 1984 ; Charle, 1994).
Le problème spécifiquement posé est celui du fondement et des modalités des parcours qui ont conduit ces « futurs premiers enseignants-chercheurs en STAPS » à s’engager dans des cursus en EPS, à obtenir le professorat correspondant puis à cumuler les ressources qui leur ont finalement permis d’accéder à des postes universitaires. L’incompatibilité de nature communément postulée entre la culture « sportive » associée à l’image de l’éducation physique (Defrance, 1995) et les normes savantes, augurait plutôt mal de tels parcours. Il en est de même de la relative coupure symbolique, dans le système scolaire français, entre la légitimité pédagogique fondatrice pour certains corps enseignants « culturellement dominés » (notamment les enseignants en EPS et les instituteurs), et la légitimité proprement scientifique revendiquée par les disciplines les mieux établies (Chapoulie, 1979, 1987 ; Muel-Dreyfus, 1983). Si nombre de théories de l’action s’accordent globalement aujourd’hui pour situer la dynamique des trajectoires sociales au confluent d’expériences socialisatrices incorporées et de contextes plus ou moins propices à l’actualisation et/ou à la modification des identités ainsi exprimées (Bourdieu, 80a, 1994 ; Dubar, 1991 ; Dubet & Martucelli, 1996 ; Lahire, 1998), un problème achoppe encore largement : celui du degré d’homogénéité, d’inertie et de généralité des arrangements de dispositions (comprises à la fois comme capacités et comme propensions à percevoir, apprécier et agir dans des domaines divers) intégrés au cours des socialisations antérieures. Les parcours des premiers enseignants-chercheurs en STAPS invitent précisément à être attentif aux équilibres évolutifs de dispositions et de ressources engagées au cours de leurs déplacements. Ils invitent également à s’interroger sur les intérêts et les possibles associés aux positions successives qu’ils ont occupées dans leur espace professionnel initial. Bref, comment ont-ils concilié les impératifs concurrents liés à la multiplicité de leurs référents identitaires ? En quoi se distinguaient-ils le cas échéant de leurs condisciples puis de leurs collègues restés professeurs d’EPS ? Comment ont-ils assumé leur héritage d’enseignants en éducation physique sortis du rang dans le contexte des STAPS où cette question n’a pas manqué de constituer un objet de conflits très cristallisés ?
Un examen circonstancié de leurs trajectoires révèle que, tout en faisant état de propriétés sportives et pédagogiques relativement importantes, ceux-ci présentaient des profils scolaires et intellectuels qui les prédisposaient en quelque sorte à se distinguer dans le monde de l’EPS dès leur entrée dans cette filière de formation. Cette propension objective s’est alors renforcée et a pris une orientation universitaire en relation avec une conjoncture institutionnelle favorable. Leurs itinéraires n’en expriment ceci dit pas moins le caractère problématique et ambivalent de stratégies de positionnement élaborées au sein d’un univers de transition où elles induisent progressivement une redéfinition interne de l’ensemble des positions et des missions antérieures, mais dont elles restent aussi largement redevables.
Deux grands postulats ont orienté nos investigations. Les trajectoires que nous prenions pour objet ne pouvaient être comprises qu’en relation (Bourdieu, 1992) avec l’histoire sociale des mondes de l’EPS, des STAPS et du champ académique à l’interface desquels celles-ci s’étaient déployées. Mais les modes de socialisation et les stratégies de réussite universitaires des premiers enseignants-chercheurs en STAPS, par leur caractère pionnier et a priori « improbable », imposaient, outre la réunion d’un maximum d’indications objectives sur les parcours en présence, le recours à des matériaux biographiques et narratifs relativement fins. On ne pouvait, autrement dit, s’en remettre aux seuls résultats de questionnaires et/ou d’entretiens visant à illustrer (Demazière & Dubar, 1997) un principe global d’homologie entre trajectoires et (prises de) positions. Mais il ne s’agissait pas pour autant de verser dans l’illusion biographique en suivant les enquêtés dans toutes leurs interprétations rétrospectives des enchaînements de situations vécus (Bourdieu, 1986 ; Passeron, 1990).
Le choix d’une orientation théorique générale expressément centrée sur les logiques d’articulation entre des espaces sociaux très divers traduit enfin également, à terme, un souci de comparaison et de cumulativité (pour plus de précisions méthodologiques, voir l’encart inséré ci-après).
Un espace propice à la mise en valeur de dispositions hétérogènes
Les premiers postes universitaires progressivement ouverts en STAPS à partir du début des années 1980 ont, de fait, d’abord été largement occupés par d’anciens enseignants en éducation physique. Il ressort en effet d’un listing d’effectifs établi par Pierre Chifflet (1984) et complété et corrigé par nos soins, que leur proportion s’élevait à un tout petit peu moins de deux tiers (20/31) en 1983-84. Nés entre la fin des années 1930 et le tout début des années 1950, ceux-ci avaient en quelque sorte anticipé le mouvement en reprenant des études à un moment (courant des années 1960-70) où l’institutionnalisation complète des STAPS n’était pourtant pas à l’ordre du jour. Ils se sont en ce sens retrouvés en position préférentielle tout au long des années 1980 dans la mesure où la politique de recrutement du Conseil Supérieur des Universités (CSU) a explicitement privilégié ce type de profil. Pour bien saisir ce qui a pu susciter l’enclenchement de leurs stratégies de promotion – qui la plupart du temps n’ont d’ailleurs pas été vécues comme telles –, il convient en premier lieu de revenir sur les conditions de leur orientation initiale dans des cursus en EPS.
L’entrée en EPS
Opter pour une formation en EPS dans le courant des années 1960 voire au tout début des années 1970, y être admis et y réussir, supposait manifestement la réunion de propriétés assez tranchées si on les rapporte à une certaine orthodoxie scolaire. Les niveaux de ressources sportives et d’implication des « futurs premiers enseignants-chercheurs en STAPS issus du groupe des professeurs d’EPS » dans ce domaine semblent en premier lieu bien plus distinctifs qu’ils ne l’apparaîtraient vraisemblablement de nos jours avec la large diffusion des pratiques et des styles de vie sportifs. 80 % d’entre eux déclarent en effet avoir atteint un niveau de pratique supérieur ou égal au niveau régional au cours de leur jeunesse (dont 47,5 % supérieur ou égal au niveau national), 76 % détenir des diplômes sportifs autres que le professorat d’éducation physique et 71 % toujours suivre l’évolution des pratiques dans au moins un sport
[3]. Quelques uns signalent même des carrières de très haut-niveau, mais il faut par contre sans doute compter là avec un état des normes d’excellence permettant plus aisément à l’époque de concilier poursuite d’études
prometteuses et entraînement
en amateur désintéressé (Pociello, 1995, chap 11). Nous ne disposons pas d’indice objectif sur ce point, mais les entretiens révèlent également très régulièrement des engagements précoces dans des fonctions d’animation et d’encadrement des loisirs de la jeunesse (colonies de vacances, etc.)
[4]. 59 % d’entre eux déclarent par ailleurs avoir été de « bons élèves » au cours de leur scolarité primaire et secondaire, 38 % des « élèves moyens », et ils ne semblent donc pas avoir rencontré de difficultés majeures pour concilier école et vie sportive.
Ceci posé, deux grandes modes d’entrées se dégagent de l’ensemble du corpus d’informations. Le premier mode est le fait d’individus d’origines sociales modestes (48 % des cas) qui ont mené des études primaires, primaires supérieures ou secondaires assez souvent brillantes, et pour qui la perspective du professorat en EPS représentait en tout état de cause une réelle promotion sociale et le gage d’une poursuite d’études autrement inaccessibles. Ceux-ci témoignent de façon récurrente d’un véritable « besoin » voire parfois d’une « certaine agitation physique » qui les auraient conduits à s’engager dans des pratiques sportives dès l’enfance, mais leur orientation proprement dite dans la filière EPS a rarement pris la forme d’une décision bien arrêtée. Cette dernière a en effet tenu dans la plupart des cas tout autant à leur manque d’information sur la gamme des possibles qui leur était alors « offerte », à des considérations de proximité géographique et/ou à des circonstances institutionnelles spécifiques, qu’à une réelle projection dans le métier d’enseignant en éducation physique. Ce qui frappe dans l’ensemble de ces parcours homologues, c’est le surinvestissement scolaire qui s’y exprime et, d’une certaine façon, ne se démentira jamais. Un parcours exemplaire peut même sur ce point être reconstitué. Il passe par les cours complémentaires, des écoles normales d’instituteurs puis l’École Normale Supérieure d’EPS (ENSEPS), et débouche in fine sur des postes de professeurs d’Université au terme de processus ininterrompus d’accumulation de capital culturel.
Ce cas n’est pas en lui-même très représentatif, mais il illustre de manière saillante toute la nécessité et l’urgence scolaires qui ont animé un nombre non négligeable de trajectoires d’enseignants-chercheurs en STAPS de première génération : « Le directeur du cours complémentaire m’avait assigné que j’étais bon en gym et que je devrais faire une école pour monter aux poteaux télégraphiques et réparer [les lignes]. Je devais aller dans une école comme ça après, si j’avais pas fait çà de ma propre initiative [études en EPS]» (Entretien 1). Or si cette situation n’est pas propre aux STAPS, et si l’histoire de l’Ecole Normale Supérieure de Saint-Cloud (Luc & Barbé, 1982) offre notamment d’autres exemples de transfuges de milieux sociaux défavorisés qui ont finalement pu embrasser des carrières universitaires, il est intéressant d’observer ici la manière dont de tels modes d’investissement ont pu exercer leur emprise jusque sur la gestion des ressources sportives constitutives du monde de l’EPS. Les témoignages insistent en effet généralement sur la relative polyvalence des compétences physiques acquises, et en définitive sur leur appropriation très scolaire en relation avec les épreuves du professorat : « Je prépare le concours d’entrée à l’ENSEPS, je réussis major. J’avais constitué un tandem avec un de mes pairs où on travaillait comme des ânes, mais véritablement comme des moines quoi. Deuxième année d’Ecole Normale Supérieure, major. Troisième année, CAPEPS, major ! […] J’étais même major au physique puisque avec mes douze secondes au cents mètres avec vent arrière, j’avais, dans toutes les spécialités où le travail çà paye – c’est-à-dire le fond, la gymnastique aux agrès, etc.- 19, 19, etc. » (E3).
Le contraste est alors patent avec les enquêtés d’origines sociales moyennes et supérieures (42 % et 10 % des cas) qui déclarent pour deux tiers de « bonnes scolarités » et de « moyennes scolarités » pour le tiers restant, mais qui invoquent quant à eux beaucoup plus volontiers le principe de plaisir qui a présidé à leur engagement dans des études en EPS. Ce n’est encore une fois pas tant l’image en elle-même du métier d’enseignant en éducation physique qui semble avoir proprement constitué un attrait décisif. Les parents des jeunes gens qu’ils étaient alors ont même, le cas échéant, quelque peu tiqué à l’égard d’une orientation qu’ils ne jugeaient pas nécessairement très « valorisante ». Mais la perspective générale d’études immédiatement compatibles avec leurs passions sportives tout en débouchant sur un mode de vie enseignant paraît en définitive avoir été déterminante : « […] mais j’étais la seule de ma classe [de terminale scientifique] à ne pas vouloir ni faire médecine, ni des écoles d’ingénieurs, ni des prépas maths […] » (E10).
Toutes origines sociales confondues, c’est au total l’image de candidats au professorat n’ayant pas à proprement parler la vocation du métier qui ressort de nos enquêtes. 83 % d’entre eux déclarent avoir hésité entre plusieurs possibilités avant d’opter pour leur formation initiale en EPS. L’espace d’accueil potentiel (parfois inespéré) que représentait la filière EPS semble en revanche avoir représenté un cadre particulièrement indiqué pour l’expression de leurs propriétés composites. Parmi ces « hésitants », 79 % mentionnent ainsi des possibles alternatifs (parfois fantasmés) relatifs à la médecine (pour 46 %) et à l’enseignement (pour 33 %). Ce qui dénote de façon somme toute assez caractéristique un équilibre entre des centres d’intérêts à la fois corporels, pédagogiques et intellectuels.
Des étudiants « contrariés » et/ou révélés
Leur expérience des formations dispensées dans les ENSEPS, les Instituts Régionaux d’EPS, les Centre Régionaux d’EPS ou encore les classes préparatoires à la première année du professorat en EPS ouvertes dans certains lycées (dites classes P1) va alors se révéler tout à fait particulière. Tous les entretiens témoignent en effet de l’activation et/ou du renforcement des dispositions intellectuelles des futurs enseignants-chercheurs en STAPS dans ce contexte. Le caractère on ne plus récurrent des indications recueillies sur ce point laisse d’ailleurs à penser que l’on tient là un des prérequis modaux de l’accès à ces positions. Certains se sont sentis proprement frustrés en regard de leur éveil intellectuel antérieur. D’autres, entièrement absorbés par l’urgence de réussir, ne se sont à vrai dire pas posés trop de questions en direct. D’autres, enfin, ont à cette occasion développé « une soif de culture [qu’ils n’avaient] pas forcément au départ » (E2). Tous en sont quoi qu’il en soit ressortis avec la conviction plus ou moins pressante qu’ils n’en resteraient pas là : « J’ai très vite senti que les études [en EPS] c’était un peu court. […] Il y avait certainement à l’époque moins de disciplines constituées qui participaient à la formation, j’avais l’impression qu’on m’avait transmis des recettes pertinentes sur deux-trois-quatre ans et que tout çà ne faisait pas une formation solide » (E7). On relève alors quelques cas de gens qui, trop attachés à leurs engagements sportifs ou pédagogiques, n’ont finalement repris d’études que « sur le tard » et ne sont de ce fait devenus enseignants-chercheurs que lors d’une seconde vague de recrutement des années 1990. La plupart ont néanmoins entamé des études universitaires très rapidement après le CAPEPS – parfois même en parallèle (un an et moins : soit 38 % des cas). 4 ans ½ sépare en moyenne l’obtention du professorat de leurs reprises d’études. Pour bien saisir la logique de cette dynamique collective, il convient de la rapporter à leur progression dans l’univers considéré.
L’élite intellectuelle de la profession
Les propriétés initiales de ces acteurs constituaient en effet au départ uniquement des potentialités inscrites dans leurs trajectoires individuelles. Or les positions successives qu’ils ont occupées dans l’espace de l’EPS ont elles-mêmes visiblement exercé une influence directe sur leurs entreprises de reconversion. Ils sont ainsi 27,5 % à être passés par les ENSEPS en tant qu’élèves-professeurs et ont souvent obtenu des rangs de classement leur assurant une relative satisfaction de leurs vœux d’affectation. 38 % sont titulaires du diplôme de l’ENSEPS puis de l’Institut National du Sport et de l’Education Physique
[5] qui représentait, jusque la création de l’agrégation en 1982-83
[6], le seul titre en EPS supérieur au professorat. Ils ont en moyenne enseigné l’EPS dans le secondaire moins de six ans, et ont obtenu des postes d’enseignants dans des écoles de formation de cadres relativement tôt dans leur carrière. Bref, ils représentent l’élite intellectuelle d’une génération d’entrants mieux formés de ce point de vue que par le passé (Attali, 2002). On peut ainsi raisonnablement faire l’hypothèse que leur position relative, au tournant des années 1960-70, au sein d’une corporation dont les dirigeants font de l’intégration universitaire une priorité les inclinait tout particulièrement à se distinguer dans cette voie. On retrouve l’idée émise en introduction du décalage objectif à la fois présupposé et induit avec leur statut professionnel initial.
Très vite sortis du secondaire, les premiers enseignants-chercheurs en STAPS ont tout de même conservé le statut d’enseignant en éducation physique plus de 19 ans en moyenne. Il faut donc revenir aux conditions mêmes d’exercice qui ont permis de concilier ce statut avec la poursuite des stratégies de certification mais aussi du travail d’acculturation universitaire nécessaires.
Les « enseignants-chercheurs en STAPS » avant les enseignants-chercheurs en STAPS
Le fonctionnement de l’espace des formations en EPS a manifestement ménagé des positions plus ou moins propices à la conversion de disposition et de ressources intellectuelles préalables. Les sessionnaires de l’ENSEPS-INSEP ont par exemple été dégagés de leurs obligations de service pendant deux années consécutives afin de préparer un mémoire (Irlinger & Leblanc, 1991). L’opportunité est ici évidente. Les intéressés ont ainsi le plus souvent pu achever des études entamées dans des conditions beaucoup moins favorables. Ce dispositif a même permis à certains d’entre eux – par voie de convention avec les universités de Paris VII, Tours et Orsay, notamment – de s’inscrire directement en thèse alors qu’ils ne possédaient pas les titres requis
[7]. Mais au-delà des conditions matérielles et institutionnelles, ce qui nous intéresse plus fondamentalement c’est qu’ils ont tous bénéficié dans ce cadre de relais d’informations et d’un milieu de culture on ne peut plus inducteurs : «
On ne voyait pas de limites à nos possibilités », rapporte un ex-sessionnaire. Ceux d’entre eux qui seront à cette suite nommés professeurs à l’ENSEPS trouveront même dans la progressive « universitarisation » des activités de l’équipe enseignante ainsi que dans le démarrage de la « mission recherche » de L’INSEP en 1975, les conditions d’un véritable exercice du « métier d’enseignant-chercheur en STAPS » avant l’heure : «
La nouvelle ENSEPS où finalement les responsables de section jouaient le rôle d’organisateurs des plannings, d’administration et de gestion des promotions, invitaient les personnalités universitaires parisiennes pour qu’elles viennent tenir des conférences [Michel Foucault, Georges Canguilhem, Jean François Le Ny, entre autres…], progressivement les enseignants se sont mis à enseigner quoi. Et on a assez vite compris la nécessité d’organiser la recherche, de nourrir ces enseignements dont on se ressaisissait. On avait constitué au fond, avant la lettre, cette espèce de relation entre l’enseignement et la recherche que l’ENSEPS permettait » (E3). Nommés sur des postes de certifiés dans des UEREPS ou, plus tard d’agrégés puis de maîtres de conférences en STAPS, quelques uns de ces pionniers vont alors être conduits à y importer et à y faire valoir ces ressources inédites.
Cette dynamique ne se réduit du reste pas au seul cadre de l’ENSEPS-INSEP ni aux seuls titulaires du diplôme correspondant. Une certaine effervescence universitaire peut au même moment commencer à s’observer dans les UEREPS. Des initiatives individuelles et des opportunités locales de rapprochement entre de petits groupes d’enseignants et des équipes de recherche extérieures doivent être mentionnées. Les contacts établis entre l’UEREPS de Marseille et la structure CNRS dirigée par Jacques Paillard, permettent par exemple à quelques enseignants d’entrer directement en DEA et de s’initier par le menu aux arcanes de la vie d’un laboratoire de neurosciences. D’autres, enfin, obtiennent des postes de détachés Jeunesse et Sports en CREPS ou à l’étranger où ils ont été chargés de la mise sur pied de programmes de recherche en médecine du sport et sur l’évaluation des aptitudes physiques, etc. Bref, (même si tout ne fut pas si simple…) la conjoncture facilite pour nombre de futurs enseignants-chercheurs en STAPS l’accès aux conditions tant matérielles que culturelles de leur « reconversion anticipée ».
On se trouve ceci dit en l’occurrence à la croisée de processus réalisés largement
en aveugle. Les témoignages indiquent clairement que ces enseignants n’auraient pris conscience que très tardivement (tout début 1980 en général) de la possibilité de prétendre à plus ou moins brève échéance à des statuts universitaires. Ce serait donc faire de l’histoire à rebours que de penser que la constitution d’une section universitaire en STAPS dans le prolongement des diplômes crées en 1975 et 1977 ait été
dès le début identifiée comme la seule option possible, et ait été l’objet de visées purement instrumentales. Les « chercheurs » de l’INSEP ont pour leur part par ailleurs d’abord misé sur la transformation de leur institution en
grand établissement du Supérieur
[8]. Il faut se garder d’une appréhension naturaliste (Boltanski, 1982) de la genèse du groupe des enseignants-chercheurs en STAPS. Les trajectoires et les propriétés de ces pionniers sont porteuses d’enjeux qui conduisent en définitive à une redistribution des positions en présence dans les UEREPS, mais cette dynamique doit être replacée dans les contextes évolutifs et incertains qui lui donnent sens.
Naissance des enseignants-chercheurs en STAPS
C’est l’ouverture des premiers postes d’enseignants-chercheurs dans les UEREPS à partir de 1982-83 qui confère rétrospectivement toute leur acuité aux initiatives engagées dès la fin des années 1970 dans ces enceintes. Le développement d’un potentiel de recherche et l’accès à des positions universitaires y deviennent en effet des enjeux immédiats. Le travail de définition et de démarcation opéré par ceux que ces enjeux interpellent manifestement le plus directement est alors très révélateur de la division sociale du travail qui s’inaugure (Michon, 1993).
Qu’est-ce en effet au juste qu’un « enseignant-chercheur en STAPS » ? La question fait, en ces termes, l’objet de débats passionnés dans les UEREPS au tournant 1970-80. Quels seront les critères d’accès à ce nouveau corps dont on revendique la création ? Tout le personnel enseignant des UEREPS serait-il le cas échéant promu (revendication du syndicat des professeurs) ? Devra-t-on nécessairement posséder une thèse, etc. ? On comprend bien, dans une telle conjoncture, que les détenteurs des titres requis aient pu être portés à faire valoir les ressources rares qu’ils avaient pu réunir au prix d’études quasi ininterrompues : « En fait, la seule solution logique serait de mettre en place une filière STAPS analogue à celle des autres disciplines. Elle permettrait à ceux ayant la qualification nécessaire d’accéder au statut de maître-assistant. Ceux-ci pourraient ensuite développer progressivement une recherche dont la reconnaissance officielle serait bénéfique pour tous » (Comité de rédaction de la revue STAPS, n°3, p.77). Dans ce contexte, de nombreux indices témoignent de premières tentatives d’organisation collective de la communauté savante en voie d’émergence. La création d’une association de spécialistes de la recherche en APS en 1979 (qui s’appellera l’Association Francophone de Recherche en APS) et l’édition d’un bulletin scientifique (la revue STAPS précisément) à partir du mois d’avril 1980 illustrent bien la dynamique enclenchée. La tenue de colloques constitue de la même façon une voie d’accès privilégiée à une visibilité nationale pour leurs organisateurs et intervenants. Nous songeons notamment aux colloques organisés à l’Uereps de Lille les 17, 18 et 19 novembre 1980 (« La recherche en APS »), à l’UEREPS de Nice les 19 et 20 septembre 1983 (« La recherche en STAPS. Bilan et perspectives »), puis par l’AFRAPS à Saint-Aygulf les 14, 15 et 16 mars 1984 (« Colloque international d’anthropologie des techniques du corps »); ou encore aux « journées de la recherche en APS » mises en place par le Centre de recherche de l’Uereps d’Aix- Marseille II à partir de 1983, etc.
Or ces initiatives associent principalement des enseignants des UEREPS dotés de titres universitaires, et dont certains occuperont les positions les plus élevées du sous-espace en constitution (Jacques Thibault et André Rauch, par exemple, qui seront les deux premiers présidents successifs de la section STAPS du CSU). Progressivement objectivées dans des statuts officiels, les différenciations socio-culturelles latentes qui fondent ces stratégies inaugurales s’exacerbent et produisent comme un effet d’agrégation du groupe naissant des enseignants-chercheurs en STAPS. Cette dynamique académique n’est toutefois pas sans réfracter les enjeux liés à son ancrage dans le monde de l’éducation physique.
Les rapports présents à l’héritage
La
véritable culture universitaire que les premiers enseignants-chercheurs en STAPS s’efforcent dès lors de définir et de promouvoir met au premier au plan
la nécessaire mise à distance (ne serait-ce que temporaire…) des préoccupations professionnelles traditionnelles relatives à l’enseignement de l’éducation physique et à la formation d’enseignants dans cette discipline : «
Une réflexion sur son propre enseignement, même si elle est méthodique et poussée, ne représente pas, quand elle reste au plan subjectif, une action de recherche telle qu’elle est comprise au plan institutionnel, et ne correspond pas à ce que l’on attend dans l’enseignement supérieur de cette espèce nouvelle qu’est l’enseignant-chercheur » (éditorial revue STAPS, n°3, 1981, p2). Ne saisirions-nous pas là les effets de la « tendance à la fondamentalisation » qui affecte le plus souvent les institutions scientifiques potentiellement vouées, au départ, à la recherche d’applications immédiates (Shinn, 1981) ? Le parallèle est sans doute en partie fondé. Les premiers enseignants-chercheurs en STAPS sont quoi qu’il en soit eux-mêmes divisés sur la question, et la teneur de leurs prises de position indique que les divergences relèvent tout autant de tensions généalogiques et d’enjeux de positionnement que de considérations épistémologiques
[9]. La filiation institutionnelle directe entre les transformations de la formation des professeurs d’EPS et le développement universitaire des STAPS, semble, en effet, produire des effets prolongés sur la structuration des logiques de concurrence à l’œuvre. Les différentes postures académiques repérables en portent la trace.
Des rapports concurrents et ambivalents
Signe de la profondeur des référents identitaires effectivement mis en jeu, les rapports à l’héritage de l’EPS s’expriment avec une particulière intensité dans la plupart des entretiens. Les interviewés semblent comme profiter de l’occasion pour opérer des sortes de mises au point. Ils signalent ce faisant que cette question revêt une portée bien présente. Deux postures « ideal-typiques » peuvent ainsi être dégagées. Elles renvoient aux deux pôles extrêmes d’un axe d’opposition assez caractéristique : « Toutes celles et ceux qui veulent couper les STAPS de l’EPS ont tort ! Les enseignants en EPS ont eu énormément de mal à obtenir un ancrage universitaire. Cet ancrage s’est fait par le biais des STAPS […], et pour moi là il y a lien historique et organique fort. […] Il me semble que l’une des conditions de la survie des STAPS c’est que les gens qui y travaillent aient une sensibilité quelque part EPS, parce que çà fait partie des éléments constitutifs de ce champ disciplinaire », déclare E6. « Non, moi l’éducation physique, l’universitarisation de l’éducation physique, je m’en fous, honnêtement je m’en fous hein. C’est pas comme çà que je pose le problème. Ce qui compte pour moi c’est l’existence d’une discipline universitaire à part entière qui prenne pour objet cet objet culturellement déprécié qu’est le sport, et essaye de le traiter avec exigence, avec rigueur », paraît comme lui rétorquer E3, exprimant au passage l’effet de domination qui le porte à invoquer « l’exigence et la rigueur », là où E6 raisonne en termes de « survie ».
Les rapports à l’héritage transparaissent ainsi en premier lieu au travers d’une gamme d’enjeux dont le contenu explicite touche au devenir et à la désignation même de cette discipline encore récente que constituent les STAPS. La définition de l’objet appelé à fonder son unité et asseoir sa légitimité, la conception des formations qui y sont dispensées, l’orientation de la recherche qui y est menée et les critères de recrutement appliqués par le CNU et les commissions de spécialistes prêtent, dans cette perspective, particulièrement à discussion. On est alors frappé par la relative parenté de certains de ces débats avec ceux qui ont conduit Bernard Michon (1993) à décrire le clivage culture professionnelle de l’EPS/culture savante qui scinde le monde des STAPS, et oppose, très schématiquement, les enseignants en EPS détachés de l’enseignement secondaire et les enseignants de rang universitaire qui y sont en poste. Le niveau de ressources engagé par chacun des contradicteurs déborde dans ce cas précis pourtant largement le cadre des conditions attachées au statut et à l’exercice du métier d’enseignant en EPS ; y compris dans l’enseignement supérieur. Or ceci nous incline à penser que les principes de légitimité arborés ne prennent véritablement sens que dans leurs relations réciproques, c’est-à-dire dans le contexte des luttes de définition auxquelles peut donner lieu la formation d’un sous-espace de concurrence proprement universitaire en STAPS (Pociello, 1988).
L’invocation latente de la vérité ultime du terrain (i.e de l’enseignement « face à des élèves ») par un professeur des universités issu de l’EPS, ne peut par exemple revêtir qu’une signification médiatisée par sa position actuelle. Une telle invocation tire en effet largement profit de ce qu’elle émane de quelqu’un qui ne saurait être tenu pour un « prof de gym obscurantiste ». C’est bien en universitaire que celui-ci prend position. Ceux qui prônent, à l’inverse, l’alignement interne de leur discipline sur le modèle académique stricto sensu, et qui ne considèrent dès lors plus l’éducation physique que comme « un support d’investigation empirique possible parmi d’autres », en viennent en revanche bien souvent à défendre, face à la concurrence potentielle des disciplines scientifiques extérieures, la spécificité de leur objet en déployant la thématique de sa portée sociale et en rappelant les particularités historiques de leur discipline. Bref, c’est une impression de flottement identitaire qui se dégage de l’ensemble du panel. Les rapports entretenus à l’héritage constituent dans cette perspective un enjeu assurément bien présent. Prises unes à unes, les différentes prises de positions recueillies offrent à vrai dire surtout l’image d’un dégradé nuancé, et le thème explicite de la défense de l’EPS semble d’expérience ne plus animer qu’un nombre d’acteurs relativement isolés. Mais quels qu’en soient les effets, il apparaît nettement que l’enracinement des trajectoires des premiers enseignants-chercheurs en STAPS dans le monde de l’éducation physique a partie directement liée avec cette propension générale à l’incertitude professionnelle.
Des dispositions incertaines
Mais pourquoi donc en vient-on « toujours à se reposer ce genre de questions [à propos de l’identité des STAPS], alors qu’ailleurs on en parle pas ?», se demande une enseignante-chercheuse en STAPS non issue de l’EPS. Ne serait-ce pas précisément parce que l’on affaire à une de ces « zones d’incertitude de l’espace social » dont parlait Pierre Bourdieu (1980b, 1992), et dont l’émergence aurait nécessité puis favorisé l’expression « d’habitus divisés » ? Michon (1993, p. 511) suggérait qu’en ce que « […] l’histoire d’une rupture met fatalement en jeu des « agents doubles », l’étude d’un certain nombre de monographies exemplaires du passage réussi [du statut de professeur d’EPS à celui d’enseignant-chercheur en STAPS] pourrait fournir quelques éléments tant sur les aspects d’une relative filiation par rapport au groupe d’origine, que sur la gestion de l’hétérodoxie sur le plan des dispositions individuelles ».
Sans doute est-il préférable de parler ici de dispositions plurielles (Lahire, 1998). C’est dire encore une fois combien les postures des premiers enseignants-chercheurs en STAPS peuvent revêtir des formes diverses. Les combinaisons tout à fait particulières de dispositions et de ressources qui les caractérisent leur ont permis l’accès à des statuts universitaires initialement très improbables et, de ce fait très valorisés. Elles exercent, en retour, des effets très fluctuants sur leurs manières d’occuper les postes en fonction de leur histoire individuelle et des évolutions de conjoncture propres à un espace dans lequel la définition de l’excellence s’avérait très composite. Dans ces conditions, le travail de l’héritage ne peut que se révéler particulièrement ténu (De Singly, 1996). Ce qui s’exprime très nettement dans des prises de positions souvent ambivalentes et parfois contradictoires, où l’euphémisation, la dénégation ou, au contraire, la naturalisation de leurs reconversions, signalent que le processus de différenciation sociale dont ils sont le produit est toujours lourd d’implications identitaires :
« Au départ j’étais davantage un homme de terrain et un entraîneur qu’un homme de chaire, et je crois que là finalement j’ai pas trouvé mon bonheur sur le plan pédagogique et, je dirais, humain » (E2) // « Non mais moi je me suis toujours senti, -et puis mes collègues le savent bien-, je me suis toujours senti prof de gym, hein. Donc c’est pas parce que je suis devenu prof STAPS que je vais tirer à boulet rouge sur mes collègues. […] Mais ils s’imaginaient qu’il suffisait que les études STAPS soient intégrées à l’université pour que les profs d’éducation physique dans les UEREPS deviennent automatiquement maîtres de confs ! » // « Je suis STAPS parce que l’institution m’a désigné en tant que tel, mais je me sens beaucoup plus historien que STAPS » (E4) // « Je me rappelle être revenu d’un certain nombre de réunions de directeur où je disais : les mecs il faut prendre le train [des études universitaires] ! Et puis les mecs ils prenaient pas le train, parce que tu sais que nos collègues profs d’EPS ils sont tous entraîneurs de quelque chose quelque part. Ils ne peuvent pas s’en passer. Ca fait partie de leur attache biologique presque je dirais. La preuve, moi aussi j’entraînais » (E1).
Un premier état de la construction d’une discipline universitaire en STAPS a visiblement impliqué la réunion des caractéristiques assez typées de la frange concernée du groupe des enseignants en éducation physique qui accède aux premiers postes académiques. Le problème de l’enchâssement des dispositions et des ressources corporelles, pédagogiques et intellectuelles constitutives de ces parcours, et de la manière dont celles-ci ont pu (du) être progressivement (dés)activées au gré des positions successivement occupées, conduit alors nécessairement à déborder sur différentes questions connexes, présentes dans la littérature sur les STAPS, et à propos desquelles il peut-être utile de tirer quelques enseignements.
Nos analyses souffrent d’un manque de recul comparatif. Les informations sur l’évolution de la structure des propriétés favorisée par la transformation des formations et des exigences des concours de recrutement en EPS depuis les années 1930, fait notamment encore largement défaut. La constitution du groupe des enseignants-chercheurs en STAPS au tout début des années 1980 procède toutefois clairement de la rencontre entre une conjoncture où la question de l’intégration universitaire de l’EPS avait été constituée en enjeu décisif par un certain nombre de promoteurs institutionnels de la discipline, et une nouvelle génération de membres de l’élite intellectuelle de l’éducation physique dont les dispositions et les positions différentielles les inclinaient tout particulièrement à investir cet enjeu sur le mode académique. Ceci, même si cette dynamique s’est par ailleurs inscrite dans une relative continuité avec l’état antérieur des formations professionnelles en EPS, et si ces pionniers ont été forcés de composer avec leur héritage.
Très éclairante en un premier temps, l’option d’analyse consistant à mettre en évidence des homologies globales entre des niveaux de ressources corporels et sportifs (généralement assez conséquents), de ressources scolaires (tendanciellement bas) et des rapports le plus souvent problématiques à la culture savante en STAPS (Michon, 1982, 1993), mérite en ce sens d’être à présent prolongée. On voit bien en effet, même si leur articulation peut-elle même renvoyer à des dynamiques ambivalentes, qu’il n’y a pas d’opposition foncière entre cultures sportive, pédagogique et savante. Nous souscrivons ainsi aux analyses de Frédéric Charles et de Jean Paul Clément (1999) qui, à la suite des travaux de Luc Boltanski (1971) et de Jacques Defrance (1987, 1996), suggèrent de prendre en considération des usages sociaux du corps diversifiés qui ne renvoient pas ipso facto à des rapports malheureux au système scolaire et aux études, et de recueillir à cette fin des informations très contextualisées. Le cas des premiers enseignants-chercheurs en STAPS est de ce point de vue tout à fait édifiant. Même si nous en sommes restés dans cet article à des considérations encore relativement générales, le recours à des biographies professionnelles croisées a dans cet ordre d’idée permis de mettre en évidence des fluctuations identitaires susceptibles de se manifester au cours d’une même trajectoire. Or il nous semble que ce n’est précisément que de l’appréhension minutieuse des stratégies qui se déploient dans ces intervalles incertains, que peut-être attendue la mise au jour de la combinaison (évolutive) des logiques sociales qui contribuent à qualifier l’espace des STAPS en univers relativement autonome.
Annexe 1
Structure du panel des entretiens avec des enseignants-chercheurs en STAPS de première génération issus de l’EPS
| Année naissance | Formation initiale | CAPEPS | Diplôme ENSEPS-INSEP | Thèse | Statut universitaire | Ancienneté EPS | Délai reprise études |
| E1 | courant 1930 | ENI-ENSEPS | 1960 | non | courant 1980 | fin 1980 | 28 ans | 19 ans |
| E2 | courant 1930 | classe P1-CREPS | fin 1950 | oui | début 1970 | fin 1980 | 30 ans | 12 ans |
| E3 | fin 1930 | ENI-ENSEPS | début 1960 | oui | début 1970 | début 1980 | 21 ans | 8 ans |
| E4 | début 1940 | IREPS | courant 1960 | non | fin 1970 | début 1980 | 19 ans | aucun |
| E5 | début 1940 | IREPS | 1970 | oui | fin 1970 | début 1980 | 13 ans | 4 ans |
| E6 | début 1940 | classe P1-IREPS | courant 1960 | non | début 1990 | courant 1990 | 29 ans | 19 ans |
| E7 | courant 1940 | classe P1-CREPS | 1970 | oui | 1980 | courant 1980 | 15 ans | 4 ans |
| E8 | fin 1940 | classe P1-IREPS | fin 1960 | non | 1980 | fin 1980 | 22 ans | 4 ans |
| E9 | début 1950 | ENI-P1-IREPS | début 1970 | non | début 1980 | fin 1980 | 15 ans | aucun |
| E10 | début 1950 | P1-UEREPS | courant 1970 | non | début 1990 | début 1990 | 19 ans | aucun |
Méthode
Nos analyses reposent sur trois lignes d’enquête complémentaires menées dans le cadre d’une thèse en cours portant sur les enjeux et les usages sociaux associés à la construction d’une discipline universitaire en STAPS. Soit :
- une enquête documentaire et par histoire orale portant sur les transformations de l’espace des formations « supérieures » en EPS depuis la fin des années 1960 ;
- une série d’entretiens approfondis réalisés auprès d’une dizaine d’enseignants-chercheurs STAPS de « première génération » issus de l’EPS formant un panel contrasté ( Se reporter à l’annexe 1) ;
- une enquête par questionnaire (très descriptif sur les parcours et profils d’investissement) auprès de l’ensemble des universitaires en poste en STAPS en 2000-2001 (échantillon théorique n = 400 ; échantillon résultat n = 140, dont 29 enseignants-chercheurs en STAPS de première génération que nous exploitons plus directement ici).
Les tris à plat et croisés des différentes variables du questionnaire ont été réalisés à l’aide du logiciel modalisa. Le traitement des entretiens, successivement thématique et longitudinal, a consisté à condenser progressivement les récits des interviewés autour des catégories possédant la plus grande pertinence transversale, et à les rapporter systématiquement à la trame séquentielle (Bertaux, 1997) des différentes étapes de parcours reconstituables.
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- Laboratoire RELACS – Université du Littoral-Côte d’Opale
- J.E 2374 « Sport, identités, cultures » – Université de Lille 2
- E.A 2931 « Sport et culture » (E.A 2931) – Université de Paris X-Nanterre
[1]
Création d’Unités d’Enseignement et de Recherche (UER) en EPS en 1969, du Diplôme d’Etudes Universitaires Générales (DEUG) en STAPS en 1975, de la Licence STAPS en 1977 –sur laquelle sera indexé le Certificat d’Aptitude au Professorat d’EPS (CAPEPS) en 1979 – et de la section STAPS proprement dite au Conseil Supérieur Provisoire des Universités (15è section du CSPU devenue la 74
e section du Conseil National des Universités) en 1982.
[2]
Les UEREPS ont été transformées en UFRSTAPS à la faveur de la loi d’orientation de l’enseignement supérieur (dite « loi Savary») de 1984. A l’origine exclusivement composés de certifiés en EPS, les postes de certifiés et d’agrégés représentaient encore un peu plus de 75 % des effectifs enseignants de ces établissements au début des années 1990 pour un peu moins de 60 % en 2000-2001 (sources : Conférence des directeurs d’UFRSTAPS).
[3]
Pourcentages reconstitués sur la base des déclarations des 29 intéressé(e)s qui ont répondu à notre questionnaire. On peut à titre indicatif rapporter cette population de référence au total de 53 universitaires STAPS, toutes origines confondues, répertoriés par la Conférence des directeurs d’UFRSTAPS pour l’année 1988-89.
[4]
Comme indice indirect de la profondeur de leurs dispositions pédagogiques on peut noter que la plupart des entretiens font état d’expériences pédagogiques « très intéressantes », et que certains enquêtés ont visiblement eu beaucoup de mal à « lâcher » leurs engagements pédagogiques et sportifs.
[5]
L’ENSEPS a été transformée en INSEP en 1975.
[6]
Que 38 % d’entre eux obtiendront d’ailleurs également les toutes premières années suivant sa création.
[7]
65 % des individus de notre échantillon mentionnent en fait la possession de cursus universitaires complets. A noter par ailleurs que, sur les 49 postes universitaires STAPS (toutes origines professionnelles confondues) répertoriés par Raymond Thomas (1988) dans son
Annuaire du monde sportif, 14 étaient tout de même occupés par des titulaires du diplôme de l’ENSEPS-INSEP.
[8]
Ce qui n’a du reste pas été sans créer un certain nombre de tensions lorsqu’ils ont ensuite postulé sur des emplois dans les UEREPS puis les UFRSTAPS.
[9]
Il faut noter à cet égard que leurs toutes premières publications du courant des années 1960-70 -i.e en tant « qu’intellectuels de l’EPS »- portaient elles-mêmes sur des problèmes de pédagogie relativement pratiques.