Science et motricité
De Boeck Université

I.S.B.N.2804147681
148 pages

p. 43 à 63
doi: 10.3917/sm.056.0043

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no 56 2005/3

2005 Science & Motricité

Gestuelle de l’enseignant en natation et co-construction du sens

Mahut Bruno  [1] Mahut Nathalie  [1] Gréhaigne Jean-Francis  [1] Masselot Maryvonne  [1]
Le langage verbal est insuffisant pour exprimer fidèlement la pensée. Une étude plurimodale (Masselot, 1978) de la communication didactique doit considérer la charge sémique d’une production langagière totale, c’est-à-dire sa force communicative et significative chez l’interlocuteur. Cette étude se centre sur la façon dont les élèves reçoivent et reformulent les actes de langage à propos de l’action. Plus précisément, elle envisage d’éclairer les différentes significations présentes dans la gestuelle de l’enseignant. Un enseignant spécialiste de la natation (15 ans d’expérience) est filmé pendant une heure et demie, lors de la neuvième séance d’un cycle de douze leçons adressée à des étudiants de deuxième année STAPS. Le test consiste à commenter de courtes séquences sans le son puis avec le son à propos des contenus d’enseignements véhiculés. Deux groupes d’étudiants sont comparés, un groupe ayant suivi l’enseignement dont sont extraits les séquences, et l’autre ayant suivi un enseignement comparable mais avec un autre enseignant.
Cette étude met en évidence l’existence d’un code commun de communication co-construit lors de l’interaction élève-enseignant. La charge sémique du geste est déterminante dans le traitement de l’information et ce d’autant plus que l’étudiant est familiarisé avec ce code.
Plus qu’un registre de communication commun entre étudiant et enseignant, le niveau d’habileté dans l’activité détermine la capacité à donner du sens au message non verbal et verbal. Ces connaissances sont activées par un message travaillant plutôt par connotation que par dénotation. Mots-clés : didactique, sémiotique, gestuelle, co-construction de sens, natation.
A teacher’s verbal language being insufficient to represent their all thought, a pluri-codic study of didactic communication must consider the semic load of the production of meaning. It is from this total linguistic production that the student construct his system of semic representation of action.
This study focuses on the way students receive and reformulate language act about action. More precisely, it aims to highlight the different meaning encoded into the teacher’s gestures.
A teacher of 15 years’ experience, a swimming specialist (nationally accredited) is filmed continuously one and half hour lesson, the ninth of a serie of twelve such lessons given to second-year physical education students. The test consists of commenting “what the teacher means” and “which didactic purposes are purchased”.
We compare two groups of students. One have followed the teaching out of which the sequences have been extracted, and the other group followed a very similar teaching with another teacher.
The linguistic production study points out the existence of a common and specific communication code, co-constructed within teacher-student interaction. The gesture semic load is determinant for the receiving process, even more so with students familiar with this code. More than a parallel register of communication between student and teacher, it is the ability constructing a knowledge network about physical activity that determines the ability to make sense on both verbal and non verbal messages. This knowledge is activated by the messages which work better through connotation than denotation. Keywords : didactics, semiotics, gesture, meaning co-construction, swimming.
 
Introduction
 
 
La recherche en intervention en EPS a essentiellement pour objet d’étude les modalités d’acquisitions motrices dans le système enseignement/apprentissage (Siedentop 1986 ; Argyris 1983, 1985 ; Durand 1996). Dans la recherche nord-américaine, le point de vue de l’enseignant est considéré comme essentiel. Il s’agit de décrire le système de tâches qu’il met place afin que l’élève apprenne (Dunkin et Biddle, 1974 ; Doyle 1986). En Europe, dans les recherches en éducation, les études centrées sur l’activité de l’élève postulent qu’il est un acteur autonome et actif dans la construction de ses conduites motrices (Meirieu 1990, Perrenoud 1995). Le processus d’apprentissage s’inscrit dans une approche constructiviste et réflexive par et dans l’action (George, 1983). Pour apprendre, l’élève déploie une activité de construction de sens qui passe par l’interprétation de données contextualisées (Doyle 1986 ; Suchman 1987 ; Kirschner et Whitson 1997). Cette activité sémiotique de lecture du système de contraintes de la situation d’apprentissage dépasse le simple traitement de l’information, et suppose une importante activité cognitive (Piaget 1976 ; Vygotski 1997 ; Weil Barrais 1999).
La communication est définie comme une activité de production/lecture/ interprétation. De la qualité du message émis (savoirs signifiés véhiculés) dépendent les apprentissages de l’élève. Dans la relation didactique, la communication entre le maître et l’élève est un phénomène d’interaction à la fois verbale et non verbale (De Landsheere et Delchambre, 1979 ; Pujade-Renaud et Zimmermann, 1983). Le système de production de sens du maître rencontre le système d’interprétation de l’élève, dans le sens où, dans le processus enseignement-apprentissage, on ne peut pas dissocier l’activité de production langagière de l’enseignant et l’activité interprétative de l’élève à propos de cette même production. Ce processus interagit constamment à propos du savoir à acquérir. La mise en discours de l’enseignant n’est pas un phénomène spontané et hasardeux : elle fait l’objet d’une véritable expertise dans la capacité à produire un message interprétable par l’élève. A ce titre, elle fait pleinement partie de la culture professionnelle de l’enseignant (Vermersch, 1978). La communication didactique devrait donc être un processus au cours duquel élève et enseignant sont deux partenaires co-construisant le message autour du partage d’un « horizon d’attentes commun ».
L’enjeu de cette étude consiste à mieux comprendre comment fonctionne l’activité sémiotique de l’élève et de l’enseignant, et à décrire le processus d’interprétation-attribution de sens qui les lie. Il s’agit d’éclairer l’interprétation par l’élève des éléments non verbaux du message émis par l’enseignant. Quelle est la nature de la relation entre cette production langagière de l’enseignant et la réception/interprétation de l’élève ? Quels écarts de sens peut-on identifier entre les deux, et à l’inverse comment se rencontrent leurs « horizons d’attentes » ? Comment ce code implicite commun est-il construit dans l’échange ?
Cadre théorique
Les études sur la communication humaine (Winkin 1981 ; Cosnier 1984) s’accordent à dire que celle-ci est multicanal. L’énoncé verbal partage la signification du message avec d’autres canaux de communication, no-tamment le canal visuel qui comprend entre autres les gestes et les mimiques. Quand une personne parle, elle produit spontanément des gestes, et ceux-ci sont principalement utilisés pour indiquer ou représenter objets et idées (McNeill 1992). Ceux-ci auraient une double fonction d’aide à l’encodage du message (actualisation de la pensée du locuteur), et d’aide à l’interprétation par le destinataire.
Kendon (1980) a montré que les gestes sont porteurs d’informations pour le locuteur. Par exemple, le geste joue un rôle actif d’aide à la verbalisation pour les mots ayant un lien avec la représentation de l’espace (Butterworth et Hadar 1989). Ainsi, les gestes iconiques (ayant un lien de ressemblance avec la localisation dans l’espace ou un objet particulier) et indiciels (lien de contiguïté avec l’espace ou l’objet désigné) auraient une responsabilité dans l’encodage des informations spatiales chez le locuteur. Enfin, quel que soit le type de gestes rencontrés, des études (Krauss et al. 1996 ; McNeill 1992) montrent que les gestes facilitent l’accès au lexique verbal par l’incorporation d’informations syntaxiques et sémantiques. L’ensemble de ces résultats met en évidence le rôle fonctionnel du geste dans la communication.
Ces travaux invitent à questionner le rôle du geste dans le processus pédagogique. La production gestuelle constitue pour l’enseignant d’EPS un outil essentiel pour illustrer et orienter son intention didactique : c’est un outil de communication à part entière. La compréhension des conduites motrices, du mouvement humain en général et des configurations spatiales qui s’y rapportent, est impossible sans l’aide d’informations visuelles concomitantes (Mahut, 1998). Du point de vue de la production langagière non verbale, nous avons répertorié les différents gestes utilisés chez l’enseignant d’EPS (Mahut, 1998). Nous avons constaté une forte utilisation de gestes illustratifs (70 % de la gestuelle totale) ce qui est très supérieur à la proportion courante de 30 % dans le cadre d’une conversation normale (Cosnier, 1984). Cette prédominance des gestes illustratifs marque la spécificité communicationnelle dans l’interaction enseignant/élève en EPS.
Cette particularité existe aussi lors des tâches d’instruction, au moment où l’enseignant donne les consignes relatives aux savoirs à acquérir. La production de tâches d’instruction est majoritairement associée à ces gestes iconiques (famille des illustratifs), c’est-à-dire des gestes présentant un lien de ressemblance avec l’objet du discours. Enfin, nous avons montré que la présence de gestes iconiques dans la production langagière non verbale dépend également fortement de la discipline enseignée, du type d’activité sportive utilisée, et du style d’enseignement choisi (Mahut, 1998).
Compte-tenu des éléments cités précédemment, quel est le rôle et quelles peuvent être les conditions d’usage du geste à des fins d’apprentissage moteur ? Comment est interprété, chez l’interlocuteur, le message non verbal, et sous quel condition ?
Il est permis de penser qu’il constitue un élément d’information, au même titre que la parole. Notre étude vise donc, plus spécifiquement, à évaluer l’apport du geste iconique pour la compréhension des consignes chez les élèves.
De la théorie de l’information à la sémiotique de la réception
Dans ce domaine, deux courants de pensée s’affrontent : le positivisme et l’idéalisme (Husserl, 1950). Le positivisme attribue au monde matériel une existence en soi dont la pensée humaine se bornerait à extraire le sens. Dans le cadre qui nous intéresse, cela consiste à considérer qu’il suffit de décrire le monde pour accéder à la réalité. A l’inverse, l’idéalisme tient que le sens est produit par l’homme, que la perception est sémiotisante et ordonne le monde dans un réseau de significations. Dans ce contexte, la communication nécessite une lecture et comporte une tâche interprétative essentielle (Gadamer, 1976). L’expression « sélectionner de l’information » perd de sa pertinence, car c’est l’activité sémiotique du sujet qui la génère. L’information n’a pas d’existence propre, elle est le produit de l’activité cognitive du sujet. Pour s’en convaincre, on se souviendra qu’au niveau du percept visuel, les neurones de l’œil sont en fait des cellules isolées qui ne peuvent transmettre que des points. Des caractères tels que « linéarité » et « spatialité », considérés à première vue comme des fondamentaux dans toute analyse de l’image, se révèlent être de pures constructions de notre appareil cognitif : « les formes n’existent pas en elles-mêmes, elles ne sont que perçues » (Arnheim, 1966). Le principe d’ordre avancé est une propriété de l’esprit humain : « On appelle ordre la coïncidence, partielle ou totale, du perçu avec un modèle. D’où il découle qu’une image peut être ordonnée pour un spectateur (qui possède un modèle) et non pour un autre (qui ne le possède pas). C’est le lecteur qui fait la lecture » (Groupe μ, 1992, p 41). En fin de compte, la perception est sémiotisante, et la notion de forme et d’objet se révèle non objective. Elle est au mieux un compromis de lecture de l’environnement.
D’un individu récepteur au paradigme de l’interprétant/constructeur de sens
Depuis la traduction d’Austin (1970) « Quand dire c’est faire », toute parole est considérée comme un acte. Par voie de conséquence, toute gestuelle langagière est interprétée, c’est-à-dire lue, décodée et mise en relation avec un réseau de significations dans un contexte singulier, ce qui est l’objet de la « sémiotique de la réception ». L’activité interprétative du sujet lui permet de donner du sens aux formes qu’il perçoit, en fonction de son propre cadre de référence. Ceci postule donc le caractère infiniment singulier et personnel de toute réception (Barbier, 2000). L’activité perceptive et interprétative du geste de l’enseignant, en tant que forme dynamique, est dépendante des caractéristiques du lecteur/élève. La fonction perceptive est donc une fonction sémiotique. Dans l’un et l’autre cas, c’est un être percevant et agissant qui impose son ordre au message. L’analyse de l’activité d’apprentissage peut alors être définie comme une activité de construction de sens par le sujet, au terme de laquelle il peut réaménager ses représentations. La théorie constructiviste des apprentissages (Piaget, 1976; Vygotski, 1997) considère que c’est dans l’interaction avec l’environnement que le sujet élabore lui-même ses stratégies d’adaptation. Si l’on considère l’élève en réelle situation d’écoute et d’interaction avec le message de l’enseignant, on peut dire qu’il met en œuvre une véritable activité réflexive qui mobilise sa pensée critique et ses facultés interprétatives. Ses savoirs sont construits/déconstruits/reconstruits sur la base d’une confrontation avec les significations tirées de l’action et des productions langagières de l’enseignant.
Le concept d’« horizon d’attente » dans la réception des productions langagières de l’enseignant
Le courant sémiotique d’Esthétique de la Réception, issu de l’École Allemande de Constance, s’appuie sur le concept « d’horizon d’attente » (Iser 1975 ; Gilly 1992 ; Jauss 2001). Le sujet/interprétant affecte un sens et une attente particuliers à l’information disponible dans l’environnement qu’il interprète. Ce faisant, il structure l’information en fonction de ses représentations et expériences, de ses connaissances, et finalement de sa capacité interprétative. Ce contenu transmis sous forme de message pluri-codique (Masselot, 1999) et multicanal, met l’élève dans une situation de lecture productrice de sens : cette attribution de sens n’est possible que dans l’établissement de relations avec un champ sémantique déjà présent. Cet espace commun entre enseignant et élève représente une « attente » possible du lecteur. Au niveau de la situation d’apprentissage en EPS, l’enseignant fait partager son univers sémantique à l’élève par les différents canaux disponibles et privilégiés que sont les canaux visuels, auditifs et kinesthésiques. L’élaboration des significations passe par la co-construction d’un modèle sémique ou horizon d’attente. S’intéresser à la sémiotique de la production langagière non verbale consiste donc à se questionner quant à la lecture qu’en fait l’élève, au regard de l’intention de communication de l’enseignant.
Un des nœuds du processus didactique, et in fine de l’apprentissage, se situe dans le partage de cet univers sémantique. Il est possible d’affirmer que le message de l’enseignant dans lequel sont empaquetés (McNeill, 1992) les contenus enseignés ne prend consistance que par l’activité sémiotique de l’élève. La réussite dans la construction d’un code commun entre l’enseignant et ses élèves passerait par une différenciation au cas par cas du contenu enseigné afin que celui-ci soit appropriable. Or chaque enseignant est confronté à une lecture différenciée de ses productions langagières par les élèves. La question de la réception des productions de l’enseignant recoupe donc en partie les problème liés à la notion de différenciation pédagogique.
Objectifs de l’étude
Rendre compte de cette co-construction d’un univers sémantique dans le système enseignement/apprentissage, mêlant à la fois les codes langagiers verbaux et non verbaux, c’est finalement se situer au cœur de l’apprentissage en tant que relation à l’environnement sur lequel l’individu agit. La principale difficulté et en même temps la limite de la présente étude est de rendre compte de l’activité sémiotique du récepteur du message didactique. Entre ce que l’enseignant produit sur le plan langagier, et ce que l’élève en comprend, quels sont les écarts possibles ? Comment s’instaure la dynamique de réception de l’élève, selon l’horizon d’attente dont il dispose ? Quel est le poids des productions non verbales au regard des productions verbales ?
Cette étude est la première partie quantitative d’une enquête sur la co-construction d’une connivence langagière dans le système enseignement/apprentissage. Il s’agit d’élaborer un protocole permettant d’accéder du point de vue de l’élève à la lecture des productions verbales et non verbales lors de l’interprétation du message didactique. Si l’on postule qu’il y a connivence autour d’un univers sémantique qui se construit en cours d’enseignement, il est nécessaire de comparer deux populations d’élèves : l’une ayant suivi les enseignements support du test et une autre ayant suivi le même type de formation, mais avec un autre enseignant.
 
Méthode
 
 
Sujets
Pour identifier le degré de proximité de l’étudiant avec l’univers sémantique de l’enseignant, deux groupes distincts d’étudiants sont testés. Le premier groupe (« Groupe Etudié » GE, n = 11 ; 3 filles, 8 garçons) a suivi le cycle d’enseignement en natation avec l’enseignant concerné. Le second groupe (« Groupe Témoin » GT, n = 12 ; 6 filles, 6 garçons) comprend des étudiants de même niveau d’étude mais n’ayant pas suivi un cycle d’enseignement avec le professeur concerné au cours de l’année.
Procédure
Un test sur support audiovisuel est élaboré à partir d’un enregistrement de 4 heures d’enseignement de la natation en 2e année de STAPS. Le choix de l’APS natation comme support du test est directement lié aux résultats d’une précédente étude qui montre une gestuelle iconique largement majoritaire (Mahut, 1998). La plus forte proportion de gestes « kinétographiques » a pour fonction de dépeindre une action ou un mouvement. L’enseignant qui encadre la natation est un expert de la discipline ; spécialiste de la natation, agrégé d’EPS, il possède plus de 10 années d’expérience d’enseignement de la natation.
De cet enregistrement sont extraites dix-sept séquences significatives au plan de la gestuelle iconique de l’enseignant, c’est-à-dire représentant des moments caractéristiques dans un apprentissage-clef de la natation. Le choix des séquences fait l’objet d’une concertation avec l’enseignant et avec trois experts de la natation qui s’entendent sur la pertinence, la non redondance, et la richesse sémantique de ces séquences. Ces séquences comportent toutes à des degrés divers des ressemblances avec des formes gestuelles relatives aux techniques de nages. Ainsi le mouvement des mains de l’enseignant peut reproduire plus ou moins partiellement une technique de nage venant imager les consignes attenantes ; il se peut également que celui-ci reproduise le mouvement des jambes attendu pour l’exercice. Enfin, derrière la forme technique suggérée par le geste, sont sous-tendus des principes d’efficacité recherchés par l’enseignant.
Afin d’évaluer la capacité à lire et à interpréter les gestes produits par l’enseignant, un test spécifique est utilisé : chacune des séquences comporte un « geste kinétographique » qui fait l’objet d’un montage successif sans le son puis avec le son, espacé de 20 secondes. Il s’agit d’identifier la différence d’impact des signaux gestuels selon le groupe d’appartenance. La première séquence a été choisie pour être aisément interprétable, et donc servir d’entrée dans le test.
Le test présente donc un total de trente-quatre séquences, entrecoupées d’un temps court, afin de mettre l’interprétant sous pression temporelle contrôlée. Il s’agit de se rapprocher le plus possible des conditions réelles de réception en situation d’enseignement. La durée totale de passation du test est de dix-huit minutes. Il est demandé à l’étudiant nageur de « décrire ce qu’il voit, puis de dire à quels contenus d’enseignement de la natation il est fait référence ». Le professeur (P) est lui-même soumis au test afin de constituer un commentaire de référence qui permettra de qualifier le niveau de reconnaissance des situations pour chaque sujet. En effet, une séquence n’a pas de sens en soi si ce n’est celui attribué par ses différents interprétants. Dans le cadre d’une interaction didactique, ce qui nous intéresse est le niveau de congruence des réponses à propos d’une même séquence entre l’enseignant et ses différents interlocuteurs aussi bien réels que virtuels (dans le cadre de l’étude).
La procédure de recueil des données verbales consiste à enregistrer les commentaires produits à propos du support vidéo. Lors du passage du test, le sujet est seul avec l’expérimentateur qui l’informe des conditions de passation et qui n’intervient plus pendant toute la durée du test sauf, le cas échéant, pour re-préciser une consigne.
Ces verbalisations sont retranscrites in extenso et font l’objet d’une étude quantitative et qualitative (Ericsson et Simon 1993 ; Chi 1997). Par ailleurs, un questionnaire est rempli individuellement afin de vérifier à la fois le niveau de l’étudiant en natation, ses performances physiques, son degré de qualification. Un test Mann-Whitney montre qu’il n’y a pas de différence significative en terme de performance entre les deux groupes (p = .59).
Le traitement du corpus
Chaque production langagière est repérée par rapport au numéro de la séquence (de 1 à 17) et au type de séquence (non verbale = A ; verbale = B). Le verbatim est retranscrit dans l’ordre des séquences et selon les différents groupes d’appartenance (GE ; GT ; P). Ce verbatim étant très hétérogène et disparate, nous sommes amenés à réduire l’hétérogénéité du discours. Pour cela il s’agit de repérer les unités significatives à propos des contenus d’enseignement véhiculés et ce qu’il y a à faire, souvent déclinés sous forme de règles d’actions. Le tout afin de faire émerger ce qui est en « intersection » dans les discours des uns et des autres à propos des situations visionnées. Ces formes réduites du discours permettent ainsi la comparaison des diverses réponses. L’objectif est d’évaluer le degré de compréhension de la production verbale et non verbale de l’enseignant, la comparaison de sens se fait à partir du discours source de P considéré comme la référence.
Nous utilisons la notion de trait sémique pour le dénombrement des réponses, l’idée étant de ne retenir que l’essence du message plus que la présence d’un vocabulaire spécifique. La définition de ces unités de sens ou « traits sémiques » qui déterminent les caractéristiques de la situation, se fait du général au particulier c’est dire de la reconnaissance du contexte général de la situation à la proposition de contenus spécifiques. On distingue donc deux niveaux de caractérisation des séquences présentées dans le test.
– Le premier niveau de caractérisation de la situation est la définition préalable du contexte dans lequel s’inscrit la production langagière : il s’agit pour l’étudiant de situer la tâche motrice globale dans laquelle s’inscrit P. Par exemple, cela concerne la description sommaire du type de nage ou d’exercice effectué. Ce préalable permet de cadrer la situation globalement, et de vérifier si l’étudiant a saisi d’emblée le but des apprentissages. En cas de non reconnaissance du contexte tel qu’il est défini ici, la réponse (s’il y en a une) est comptabilisée dans l’item « hors sujet ».
– Le deuxième niveau de caractérisation de la situation consiste à la définir du point de vue des contenus d’enseignement véhiculés. Par exemple, lors d’une situation en nage ventrale « crawl » (définition contextuelle de premier niveau), l’enseignant recherche une « augmentation de l’amplitude propulsive ». Chaque situation peut comprendre plusieurs contenus selon la définition qu’en a donné l’enseignant. L’ensemble des contenus spécifiques des dix-sept situations est regroupé sous l’item générique « contenus » afin de pouvoir être comptabilisé. Une non réponse à la présentation d’une séquence est codée sous la forme « rien à dire ». Enfin, la catégorie « autres » correspond à la formulation d’autres contenus d’enseignement qui sont de l’ordre du possible (définis par les experts après visionnement de la bande), mais non émis par l’enseignant.
Le traitement des verbalisations des étudiants consiste à saisir sous logiciel informatique les différents traits sémiques, en les comparant au discours source. Ce codage a été effectué par deux codeurs indépendants avec un taux de fidélité de .93. En cas de litige, chaque cas est replacé dans son contexte et débattu.
La comptabilisation des occurrences se fait à partir des variables suivantes : situations non verbales (A)/situations verbales (B) ; groupe étudié (GE)/groupe témoin (GT)/Professeur (P) ; les situations 1 à 17 ; et les items retenus (Contexte, Hors Sujet, Rien A Dire, Autres).
Il s’agit d’évaluer les différents niveaux de lecture des situations selon les groupes d’appartenance. Pour ce faire les comparaisons opérées sont les suivantes : à savoir les différences de lecture entre P et les étudiants des groupes GE et GT ; entre les deux groupes GE et GT. L’utilisation préférentielle de la séquence A ou B selon les groupes est évaluée afin de mettre en évidence différentes stratégies de lecture. Le dénombrement du nombre de réponses est effectué toutes situations confondues (A+B), mais aussi de manière différentielle selon les séquences A ou B.
 
Résultats
 
 
Fréquence moyenne des réponses pour l’ensemble des situations

IMGIMG	Situation A+B	Situations A (non ver...IMGIMF
Situation A+B Situations A (non verbal) Situations B (verbal) Total (24) 52,5 29,6 22,9 GE (11) 54,4 31,2 23,2 GT (12) 46,8 25 21,8 P (1) 99 68 31

La figure 1 représente le nombre total de réponses concernant les 17 situations A (sans le son) pour l’ensemble de la population étudiée. La figure 2 est établie pour les situations B (avec le son) et pour chaque groupe. Le nombre total de réponses pour chaque item fait l’objet d’une comparaison inter-groupe afin d’identifier les différentes formes de réponses, puis d’établir un portrait de groupe. L’ensemble de ces données sont présentes dans le tableau ci-dessus.
FIGURE 1
Séquence A : répartition du nombre de traits sémiques selon les groupes
IMGIMGSéquence A : répartition du nombre de traits sémiq...IMGIMF
FIGURE 2
Séquence B : répartition du nombre de traits sémiques selon les groupes
IMGIMGSéquence B : répartition du nombre de traits sémiq...IMGIMF
Résultat 1 : Une stratégie de lecture directe et univoque chez Le professeur (P)
Soumis au test, l’enseignant est placé en situation de réception différée de sa propre production. Incité à décoder sa propre production langagière sans hésitation et à donner d’emblée un sens à la première séquence (séquence A), ses productions non verbales suffisent à sa reconnaissance du contexte et des contenus d’enseignement. Le visionnement de la sé-quence globale suivante (avec le son et appelée séquence B) est l’occasion pour lui de justifier et d’approfondir les contenus d’enseignement qu’il vise, en utilisant éventuellement un temps de parole de façon complémentaire. Mais dans plus d’un cas sur deux, il n’ajoute rien aux commentaires préalables produits dans la séquence A. Tout se passe comme si la cohérence qu’il a construite dans son enseignement se retrouvait lors du visionnement des gestes. A tout instant, il semble capable de rendre compte des gestes qu’il emploie, de leur fonction, de leur finalité et de leur lien avec les contenus d’enseignement qu’il vise pour ses étudiants. A la limite, on pourrait affirmer que la rigueur de sa démarche s’illustre dans la précision des gestes qu’il emploie pour souligner ses intentions auprès des étudiants. La lisibilité pour lui des productions langagières est un indicateur de cohérence et de fidélité du code non verbal qu’il emploie, et qu’il co-construit avec ses étudiants.
Résultat 2 : Une perte considérable de sens entre la production langagière de l’enseignant et la réception de l’étudiant
Les données quantitatives moyennes entre chaque groupe (GT et GE) comparées aux productions de l’enseignant montrent une perte considérable de l’information produite dans chaque séquence. On constate que pratiquement 50 % en moyenne des traits sémiques émis dans le commentaire de l’enseignant ne sont pas restitués par les étudiants, avec des variations selon le groupe d’appartenance des étudiants. Un test U de Mann-Whitney montre une différence significative dans la distribution de la variable « productions langagières quantitatives » pour les deux populations. Le groupe GE restitue en moyenne 55 % des traits contre seulement 47 % pour GT.
Si l’on considère que ce qui n’est pas verbalisé par l’étudiant recouvre une partie des contenus d’enseignement qui n’ont pas de pertinence pour lui, on constate qu’une partie non négligeable des productions de l’enseignant ne trouve pas de résonance chez l’étudiant. Cet écart dans l’espace sémantique entre enseignant et étudiant est réduit lorsque ce dernier a suivi les enseignements de façon régulière.
Résultat 3 : Une plus grande aisance de lecture dans le groupe GE
Quelle que soit la séquence visionnée avec ou sans le son, les commentaires des étudiants GE à propos des gestes de l’enseignant sont d’emblée plus nombreux. Comme nous l’avons mentionné, on constate un nombre de réponses (équivalent à un trait sémique) plus élevé chez GE que GT.
Tout se passe comme si GE, par l’expérience acquise d’interlocutions lors des séquences d’enseignement, maîtrisait mieux que GT le code de communication non verbal et verbal utilisé par l’enseignant. La participation au cours sert alors de base à la co-construction d’un code commun qui constitue un socle aux apprentissages ultérieurs. A l’inverse, les étudiants n’ayant pas suivi les enseignements ne peuvent accéder au sens commun partagé avec l’enseignant et la perte de sens en est la manifestation. Si lire et interpréter une situation de communication passe par la capacité à restituer verbalement le sens produit par l’enseignant, alors il existe une connivence communicationnelle spécifique, liant l’enseignant et ses étudiants. Non accessible d’emblée par un groupe extérieur, cette connivence est élaborée au cours des séquences d’enseignement. La maîtrise du code de communication chez GE serait à l’origine de la meilleure lecture du message de l’enseignant.
Résultat 4 : Les difficultés de lecture chez GT

TABLEAU
Total des réponses « rien à dire » et moyenne par groupe et par séquence
IMGIMG	Situation A+B	Moyenne	Situations A ...IMGIMF
Situation A+B Moyenne Situations A (non verbal) Moyenne Situations B (verbal) Moyenne Total (24) 217 9 53 2,2 164 6,8 GE (11) 121 11 28 2,5 93 8,5 GT (12) 88 7,3 25 2,1 63 5,2 P (1) 8 8 0 0 8 8

Si l’on rentre dans le détail du type de réponse prononcé, on s’aperçoit que la distribution du nombre d’item « rien à dire » est significative de stratégies différentes, selon les groupes, dans le mode de lecture du message de l’enseignant. Le nombre total d’items « rien à dire » pour l’ensemble de la population étudiée passe de 53 à 164 sur la totalité des séquences entre A et B. Chez GT, le nombre de non réponses passe de 25 à 63 contre 28 à 93 pour GE.
La capacité à identifier le contexte de la production langagière surdétermine celle à verbaliser le sens qu’elle recèle. Alors que le groupe GT a des difficultés pour verbaliser d’emblée dans les séquences sans le son le sens des messages émis par l’enseignant, il effectue un rattrapage partiel lors des séquences B. En effet, il semble que plus l’étudiant a du mal à interpréter la production non verbale de l’enseignant, moins il est à même de comprendre ce qui lui est demandé. Ce clivage dans la capacité à décoder les productions langagières de l’enseignant illustre bien l’existence d’un code facilitant la communication.
Résultat 5 : La reconnaissance du sens est plus précoce et plus pertinente chez GE
Le nombre d’item « rien à dire » (93 chez GE contre 63 pour GT) en séquence B est directement lié à la précocité de reconnaissance des situations. Cette reconnaissance pour le groupe GE intervient dès la visualisation des productions non verbales de l’enseignant, contrairement au groupe GT qui utilise de manière préférentielle le support verbal pour comprendre la situation. De plus, la lecture du groupe GE est plus pertinente car elle présente un degré de congruence supérieur au commentaire source (celui du professeur P).
Au final, les étudiants du groupe GE (ayant suivi les séquences d’enseignement) attribuent une majeure partie des significations dès l’apparition de la séquence non verbale (séquences A). Le groupe GE lit d’emblée et de façon relativement complète et discriminante, l’ensemble des intentions de communication de l’enseignant. Le support verbal qui intervient en second lieu leur est inutile voire superflu pour comprendre ce que veut dire l’enseignant. L’absence de commentaires en situation B chez le GE apparaît donc comme le produit d’une stratégie globale consistant à s’abstenir de poursuivre les commentaires lors de l’apparition de la séquence avec le son, car l’étudiant estime avoir dit d’emblée l’essentiel. On constate à ce sujet une similarité entre cette procédure et celle du professeur commentant lui-même son enseignement. La production verbale vient en fait renforcer les interprétations précédentes, et se passe donc de commentaires.
Tout laisse à penser que les éléments non verbaux de la communication présentent des indices suffisamment pertinents, exhaustifs et univoques pour GE.
Résultat 6 : Les productions verbales permettent de combler les incompréhensions de la séquence A pour GT
Les résultats précédents notamment en ce qui concerne la proportion d’item « rien à dire » en séquence B illustrent une stratégie de lecture différente d’un groupe à l’autre. Comme nous l’avons constaté, dans la majeure partie des cas, la situation B n’apporte pas d’informations supplémentaires du point de vue du lecteur GE. A l’inverse, le groupe GT utilise de façon plus prononcée les informations verbales intervenant en second lieu dans le test pour interpréter le message produit par l’enseignant. On peut penser qu’en l’absence d’un code non verbal préalablement co-construit, les informations verbales, qui font l’objet d’un codage commun élargi et universel, sont les plus pertinentes pour un « lecteur naïf » des données visuelles. Tout se passe comme si il y avait substitution d’un code par l’autre (le verbal par le non verbal) dès lors que le code non verbal n’a pas été préalablement et suffisamment élaboré au cours d’échanges antérieurs.
Malgré cela, les indices verbaux ne permettent pas de combler totalement le déficit préalable de reconnaissance en séquence A. C’est le cas des étudiants du groupe GT qui, ayant contextualisé la séquence A avec erreur, produisent des commentaires hors sujet, et renforcent leurs convictions lors de la lecture de la séquence B, ce malgré les signes évidents de fausse route.
On peut penser que l’interprétation préalable des indices visuels présents dans le geste, ont une prégnance suffisamment importante, pour venir faire écran à des informations verbales contradictoires. Alors même que l’apparition du son permet à GE de confirmer la pertinence de sa lecture, celui-ci ajoute à la confusion du GT qui poursuit la logique interprétative erronée issue de la séquence A. Le fait que le message verbal soit plus universel, plus lisible, ne pallie pas, bien au contraire, le défaut d’interprétation du lecteur. C’est la connivence avec le code non verbal singulier co-construit par l’enseignant, qui permet de rattraper les ambiguïtés et les zones de silence du message verbal forcément incomplet que le professeur émet en situation d’enseignement. L’implication du mode gestuel aurait pour incidence une baisse considérable du coût de communication, surtout dans un contexte sonore où la qualité de la réception n’est pas garantie. L’enseignant s’appuierait ainsi sur ce code commun pour épurer sa communication au profit de traits saillants rapportés aux apprentissages, permettant ainsi à l’étudiant de saisir l’essentiel du message.
 
Discussion
 
 
Malgré la maîtrise de la variable « a suivi ou non les enseignements de P » dans la constitution des échantillons, deux sujets du groupe témoin (GT) se démarquent nettement de la réponse moyenne de leur groupe d’appartenance. Leur profil de réponse est d’ailleurs plus proche et congruent avec les commentaires de P que le groupe GE en général. Ils se distinguent de leur groupe d’appartenance par un bon niveau de connaissance théorique de l’activité natation. Ce niveau est évalué pour l’un par le fait qu’il est engagé dans une formation professionnalisante (BEESAN 1er degré), et pour l’autre par un bon niveau acquis dans sa formation universitaire (notes obtenues aux examens).
Il semble donc, qu’au delà d’une certaine connivence communicationnelle, le facteur « connaissance de l’activité » soit surdéterminant dans la faculté à décoder le message non verbal, et à décoder de façon pertinente le message global. Par connaissance de l’activité, il faut entendre l’existence d’une certaine pratique physique personnelle liée ou non à une pratique réflexive relative à l’enseignement de cette activité ; l’addition de ces deux facteurs semblant être un gage supplémentaire d’identification des indices visuels langagiers.
Le facteur externe « construction d’une connivence langagière » favorisant la lecture des productions de l’enseignant est ici biaisé par un facteur interne : les expériences et connaissances acquises en natation (Mahut, Outrey, Mahut et Gréhaigne, 2000). Ceci constitue un argument supplémentaire en faveur d’une lecture active du sujet qui établit des liens plus ou moins riches et pertinents entre informations issues de l’environnement et connaissances déjà disponibles en mémoire (Mahut, Mahut, Gréhaigne et Masselot, M. 2002a ; Mahut, Mahut, Nachon et Masselot 2002b).
Ce phénomène représente une limite de notre étude, dans la mesure où à un niveau élevé de connaissances dans l’activité natation correspondrait une capacité importante à décoder les gestes produits par l’enseignant, et à comprendre ce qu’il attend du nageur. En retour, ce constat devrait inciter l’enseignant à systématiser le codage de ses gestes à l’intention de populations peu avancées dans l’apprentissage, car cela permettrait de compenser partiellement le défaut de sens qu’elles manifestent.
Cette étude met également en évidence le fort décalage quantitatif des interprétations de signes entre producteur et interprétant du langage véhiculant les contenus d’enseignement. Ce décalage, qui représente une perte de signification, pose le problème de l’ambiguïté et de l’inégalité dans l’accès au message didactique chez l’élève. Trois facteurs déterminant l’activité sémiotique de l’élève en situation d’attribution de sens co-construit avec l’enseignant peuvent alors être mis en évidence :
Le premier facteur, souvent négligé et rarement décrit, est l’implication des informations visuelles dans la compréhension des productions langagières de l’enseignant. Dans l’enseignement de la natation, l’activité verbale de l’enseignant d’EPS ne suffit pas pour communiquer les informations nécessaires à la réalisation de tâches motrices. Pour interpréter l’activité langagière du professeur, l’élève peut s’appuyer en premier lieu sur les informations visuelles disponibles, et ce d’autant plus qu’un code commun est préalablement construit. Ce résultat va dans le sens d’une activité sémiotique globale lors de l’interaction didactique traitant un flux informationnel hétérogène. Cette activité apparaît extrêmement singulière dans le sens où elle fait interagir des éléments externes et internes au sujet. Ces éléments externes présentent une certaine stabilité et peuvent faire l’objet d’une description précise (vocabulaire utilisé, production gestuelle). Par contre, les éléments internes propres au sujet font appel à des connaissances liées à l’expérience motrice et donnent une coloration particulière aux actes langagiers (verbaux et non verbaux) de l’enseignant.
L’hypothèse d’un message didactique univoque qualifié généralement de « clair » est invalidée au profit d’un élève/lecteur construisant du sens, interprétant dans un environnement interactionnel ambigu et ouvert. Une connivence, co-construite dans l’interaction, constitue le deuxième facteur que nous qualifions de métalinguistique : pour se comprendre, élève et enseignant élaborent un code commun de communication qui dépasse le bagage linguistique général. Ce préalable est particulièrement saillant dans le domaine non verbal de la communication, qui ne dispose pas de code préalable, établi et universel comme le verbe. Ce secteur de production peut cependant faire l’objet d’une codification puissante de la part de l’enseignant, même s’il n’est pas exempt d’ambiguïté.
Enfin, comme troisième facteur, une variable interne au sujet décodeur repose sur son degré de connaissance de l’activité : celle-ci surdétermine la qualité de l’activité interprétative de la production langagière de l’enseignant. Ceci tend à souligner l’inégalité dans la capacité à donner du sens à un énoncé verbal et non verbal.
En conclusion, l’interaction de l’étudiant lecteur et les productions langagières de l’enseignant débouche sur l’émergence de codes non verbaux qui, sans être universaux, permettent néanmoins de lire et de comprendre les intentions de l’enseignant. Nous touchons là au métier d’élève dans sa partie la plus implicite, celle qui a trait au curriculum caché (Perrenoud, 1995). Si interpréter les productions langagières de l’enseignant fait partie du métier d’élève, la structuration de cet univers symbolique est un préalable, même informel, à l’interaction efficace et à l’acquisition des connaissances. Ce phénomène prend une importance particulière du fait des conditions spécifiques d’enseignement de la natation, dans un contexte où la production verbale est par définition peu appropriée et perturbée par le niveau sonore des piscines.
Les perspectives de cette étude concernent donc à la fois la formation des enseignants d’EPS, dans un domaine lié à la communication non verbale, et le métier d’élève, dans des aspects informels jusqu’alors peu explorés. Un bon élève serait donc non plus celui qui se contente d’être attentif et de « prendre des informations pertinentes », ce serait avant tout un interprétant capable de lire dans les productions de l’enseignant. Les conceptions classiques du rôle et de l’activité de l’élève et de l’enseignant s’en trouveraient donc fortement modifiées.
 
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NOTES
 
[1] GRIAPS, Laboratoire LaSeLDI, Université de Franche Comté
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GRIAPS, Laboratoire LaSeLDI, Université de Franche Comté Suite de la note...
Séquence A : répartition du nombre de traits sémiques selon les groupes
Séquence B : répartition du nombre de traits sémiques selon les groupes