2005
Science & Motricité
La hiérarchie des légitimités dans les sports de loisir : l’exemple du roller fitness
Eric Passavant
[1]
En mettant à distance les objectifs de compétition, les pratiques sportives dites « de loisir » élaborent des légitimités alternatives à celle promue par les fédérations. Les entretiens et les observations réalisés auprès des adhérents d’une association qui organise des randonnées et des cours de roller à Lille ont permis d’identifier deux hiérarchies de valeur. La première est fondée sur la compétence technique et la seconde sur une utilisation urbaine du roller. Ces deux hiérarchies ne sont pas équivalentes et sont dominées par des pratiquants aux caractéristiques sociales et sportives différentes. Les fondateurs de l’association sont des jeunes issus de milieu populaire qui utilisent le roller comment moyen de déplacement quotidien et l’associent à une éthique de vie. Ils ont imposé cette référence aux autres bénévoles, plus âgés et plus souvent cadres d’entreprise et professionnels de l’informatique. Après une carrière sportive fédérale, ces derniers recherchent de nouvelles sensations dans une activité peu traumatisante et sécurisée, tout en continuant de privilégier la compétence technique comme forme d’excellence.
Mots-clés :
légitimité, roller, loisir.
Forgetting the competition aim, sports practices called « of leisure » have elaborated lawfulness alternative to these promoted by federation. Observations and interviews were performed on the members of an association organizing outings and roller lessons in Lille they have thus shown that there were two hierarchies of standards. The first one is based on the technical competence and the second based on the urban use of the roller. These two hierarchies are not equivalent and are dominated by practicing people with different social and sporting characteristics. Those who created the association are young people coming from the working class and using the roller as a means of transport daily and they associate it with an ethic of life. They imposed this reference to the other older voluntary people and most of the time executives or working in the computer science departments. After a federal sporting career, the latter are looking for new sensations in a very little traumatizing and much secure but they also want to go on favouring technical competence as a form of excellency.
Keywords :
lawfulness, roller, leisure.
Les sportifs, licenciés ou non, qui ne sont pas engagés dans le circuit des compétitions officielles, sont habituellement regroupés dans la catégorie générique indéterminée des pratiquants « de loisir ». Nous voudrions montrer comment, en se regroupant en association, ces pratiquants « de loisir » parviennent à élaborer des légitimités alternatives à celle promue par les fédérations. En prenant l’exemple du roller fitness, qui qualifie une utilisation du roller pour des déplacements quotidiens ou en randonnée urbaine, nous ne cherchons pas à opposer sports de glisse et disciplines plus traditionnelles (Loret, 1995). Il s’agit plutôt d’analyser les conditions sociales d’institutionnalisation de ces pratiques récentes et leurs effets sur les manières de concevoir et de faire du sport. Dans ce sens, nous verrons en quoi les adeptes de roller fitness veulent bousculer un certain «ordre de choses » (Loret, Waser, 2001).
La notion de légitimité exprime le fait que toutes les activités ne sont pas équivalentes en valeur et en dignité. Une activité devient légitime lorsqu’un groupe d’individus croit dans son importance et parvient à instaurer un rapport de domination culturelle, c’est-à-dire à imposer cette croyance à d’autres individus qui ne maîtrisent pas cette activité ou n’y ont pas accès (Lahire, 2004). Pour déterminer cette hiérarchie, il faut commencer par identifier les manières de faire du roller fitness, en différenciant les formes, les significations et les usages de cette pratique. Nous montrerons notamment qu’elle n’est pas toujours une pratique urbaine qui procède de la déambulation (Adamkiewicz, 2002) ou qu’elle n’impose pas une nouvelle référence en matière de modernité urbaine caractérisée par le hors piste et le nomadisme (Pedrazzini, 2001). Ces usages sont peut-être ceux des adolescents qui font du « street » ou de la « rampe » mais pas ceux des nombreux adultes que nous avons suivis qui ne chaussent leurs rollers qu’en salle ou qui réalisent toujours les mêmes parcours dans des parcs comme ils feraient un footing. Ce n’est qu’à partir de ces résultats qu’il devient possible de déterminer les valeurs qui structurent les diverses formes de légitimité. En fonction de leurs propriétés sociales et sportives, les individus vont s’inscrire dans des hiérarchies différentes, développées de manière autonome vis-à-vis des instances fédérales.
Notre analyse s’appuie sur des investigations empiriques que nous menons auprès de l’association Ride On Lille (ROL) depuis sa création en mars 2000. Fondée pour organiser des randonnées en roller le vendredi soir dans les rues de Lille, elle a rapidement diversifié ses activités : randonnée familiale le dimanche après-midi, publication d’un fanzine, ouverture d’un site Internet… Ses effectifs ont surtout progressé grâce à l’école de roller créée en octobre 2001, la ROL School, qui se déroule trois fois par semaine dans l’ancien parc des expositions de Lille. Ainsi, ils n’étaient que 79 adhérents en 2000, 409 en 2001, 1127 en 2002 et 1141 en 2003. La ROL School accueille simultanément environ 250 patineurs encadrés par une vingtaine de moniteurs.
Les données ont été recueillies tant auprès des responsables et fondateurs de l’association que des simples randonneurs. Notre souci constant a été de nous intégrer à différents groupes tout en évitant d’y être assimilé, ce qui conduit à refuser avec tact toutes propositions d’engagement. Ainsi, nous avons participé à plusieurs réunions du bureau et aux assemblées générales de l’association en évitant la prise de parole, aux cours de roller en tant qu’observateur et à de nombreuses randonnées en tant que participant. La pratique du roller est d’ailleurs une condition indispensable pour faire accepter le statut d’enquêteur à des individus plutôt rétifs à l’objectivation. Les résultats présentés s’appuient plus particulièrement sur l’analyse de 26 entretiens semi-directifs approfondis, réalisés entre juin 2002 et février 2003 auprès d’adhérents de ROL. Les individus interrogés sont ceux qui ont répondu à notre sollicitation par courrier électronique à partir du fichier des adhérents des six premiers mois de l’année 2002.
Les différentes manières de faire du roller
L’association ROL défend une éthique du libre accès comme vecteur du développement d’une pratique de masse du roller. Les randonnées collectives sont gratuites et les cours sont ouverts à tous les adhérents à jour d’une cotisation annuelle modique (de 15 à 60 euros selon la formule choisie). Tout en encourageant l’adhésion, ce fonctionnement favorise l’expression de projets sportifs très diversifiés dans leurs modalités spatiales et temporelles. Il est alors délicat d’élaborer une typologie de pratiquants qui rende compte de ces multiples manières de pratiquer et de leurs évolutions. Cependant, les entretiens réalisés permettent de distinguer trois grands groupes.
Le premier groupe est composé de treize personnes qui font du roller essentiellement dans le cadre associatif. Après quelques essais individuels ponctués de chutes, les moins aguerris ne fréquentent que les cours avec des objectifs d’apprentissage des techniques de propulsion et de freinage. Les plus assurés suivent également la randonnée familiale du dimanche après-midi ou celle plus longue du vendredi soir. Cette recherche d’encadrement renvoie à un souci de sécurisation qui se manifeste également par le port de protections parfois très hétérodoxes comme des shorts rembourrés utilisés pour le roller hockey. Ceux qui osent s’émanciper de la tutelle associative investissent des espaces de circulation protégés : ils font des promenades en roller dans les parcs de Villeneuve d’Ascq, sur les pistes cyclables de Belgique, sur le front de mer du Touquet ou tournent autour de la citadelle de Lille, haut lieu du footing. Dans ce groupe, le roller est pratiqué sur le mode du loisir au sens où l’entend Joffre Dumazedier, c’est-à-dire comme une distraction et un délassement (Dumazedier, 1962). Il est perçu comme ludique parce qu’il modifie les repères moteurs habituels et un peu transgressif dans la mesure où la randonnée collective permet de s’approprier des espaces habituellement réservés à l’automobile. La faiblesse des exigences en termes de présence et d’apprentissage imposées dans les cours de roller favorise une ambiance détendue qui renforce l’aspect divertissant. La pratique est peu contraignante et laisse libre de faire autre chose à l’envie ou parce qu’il pleut. Ne considérant pas le roller comme spécifiquement urbain, ces pratiquants apprécient les randonnées qui sortent de la ville. Le plus souvent, ils l’associent à d’autres pratiques non fédérées à orientation hygiéniste avec un but de maintien de la condition physique ou de remodelage de la silhouette. Pour quelques femmes, le roller s’inscrit dans une programmation autoorganisée très dense : le lundi soir est consacré au cours de roller et le vendredi à la randonnée, les autres jours sont occupés par des séances de piscine, de badminton, de remise en forme, de jogging ou de VTT. La dimension relationnelle de l’activité est centrale mais elle s’exprime de manière différenciée selon les sexes. Les femmes interrogées sont plus jeunes et plus souvent célibataires que les hommes. Plus que la piscine ou les centres de remise en forme, les cours et les randonnées permettent d’être entre amis et de faire des rencontres dans la bonne humeur. D’ailleurs, l’activité est étroitement conditionnée par ce groupe d’interconnaissances. Ces femmes considèrent qu’en étant célibataires, elles disposent d’un volume temps libre qu’il faut occuper. Le sport vient alors combler ce vide, une solitude qui semble être plus ressentie qu’objective. Les hommes, plus souvent mariés et pères de famille, insistent sur la possibilité qu’offre le roller d’une pratique avec les enfants et/ou l’épouse. D’ailleurs, les enfants en sont souvent les premiers prescripteurs.
Un second groupe est constitué de six pratiquants très investis dans le fonctionnement de ROL. Tous sont moniteurs dans les cours de roller ou staffers, c’est-à-dire qu’ils encadrent les randonnées. Ce groupe, qui s’est progressivement structuré pour assurer la sécurité du cortège, valorise le sens des responsabilités, la compétence technique et l’engagement physique. Lors des randonnées, les staffers sont équipés de chasubles fluorescentes et sont les seuls à pouvoir utiliser les trottoirs. Ils disposent ainsi d’un espace de circulation réservé pour devancer le cortège et stopper la circulation, ce qui n’est pas sans risque. Ces bénévoles se présentent comme une élite active qui possède d’autres droits et devoirs que les randonneurs qu’ils considèrent comme une foule passive. Ces distinctions leurs confèrent un prestige certain. Ils forment un noyau très soudé qui se renouvelle lentement suivant une procédure très stricte de cooptation avec parrainage. En dehors du cadre associatif, ils utilisent le roller de manière ponctuelle et fonctionnelle : pour se rendre en centre ville le samedi sans avoir à affronter les difficultés de circulation et de stationnement afin d’effectuer quelques petits achats et le dimanche pour des promenades en famille ou entre amis. Pour ces pratiquants, le roller est également un loisir mais au sens de Norbert Elias, c’est-à-dire comme une enclave déroutinisante (Elias et Dunning, 1994). Compensatoire par rapport aux investissements professionnels, il permet de décompresser, d’extérioriser les tensions que la vie sociale oblige à contenir, de relâcher les contraintes sur les émotions à travers des mouvements du corps. Ainsi, ces hommes investissent le roller avec des aspirations d’excellence technique et de dépense énergétique : ils souhaitent avoir un bon niveau et recherchent un exercice sain qui décrasse, une « bonne fatigue ». Cette forme d’investissement s’inscrit dans le prolongement d’une longue trajectoire sportive qui passe souvent par le système fédéral. Trois ont fait de la compétition à un haut niveau en hand-ball, judo, tennis, course à pied. Quatre se déclarent passionnés de snow-board ou de surf des neiges qu’ils pratiquent régulièrement. Lors des entretiens, ils justifient leur choix du roller de trois façons. Tout d’abord, c’est une pratique de glisse qui permet de retrouver les sensations éprouvées sur la neige. Ensuite, elle est peu traumatisante et donc particulièrement appropriée pour eux qui, sous l’effet conjugué du vieillissement et des efforts répétés, souffrent de douleurs articulaires ou tendineuses qui les ont contraints de ralentir leurs investissements fédéraux. Enfin, ils apprécient l’ambiance décontractée de l’association ROL, son caractère « fun » lié à l’absence de compétition et de rapports hiérarchiques qu’ils connaissent dans leurs clubs. Cette sociabilité peu formaliste est perçue comme une occasion pour nouer des relations avec des personnes d’âges et d’horizons très divers.
Enfin, les sept personnes qui composent le troisième groupe utilisent le roller de manière intensive, comme un moyen de déplacement au quotidien. Tous les déplacements jugés trop longs pour être fait à pied et trop lents en transport en commun sont effectués en roller. Même la pluie et la nuit ne sont pas rédhibitoires, sauf conditions exceptionnelles. Cet usage intensif est moins déterminé par un niveau de pratique que par l’adoption d’un mode de vie. Il suppose d’habiter plutôt en milieu urbain, de ne pas avoir des charges familiales trop lourdes, d’être étudiant ou dans un secteur d’activités peu hiérarchisé, qui n’impose pas de conventions vestimentaires trop contraignantes. Pour être totalement assumé, ce mode de vie doit être soutenu par un rapport au monde particulier. Ainsi, le déplacement perd de son caractère fonctionnel : son but tend à s’effacer derrière le plaisir qu’il procure en lui-même. Cette requalification hédoniste du déplacement est déterminée par son triple caractère ludique, esthétique et distinctif. Se déplacer en roller devient plus amusant que le faire en transport en commun. Ses adeptes avouent un intérêt moins marqué pour les raffinements techniques que pour la recherche d’une esthétique du mouvement fondée sur la fluidité, la souplesse, une harmonie sans à-coup. Enfin, ils apprécient d’être physiquement au-dessus et plus rapides que les autres usagers de la ville. Pour ce groupe, le roller exprime alors un sentiment de liberté, d’autonomie, d’ouverture des possibles. Sans un équipement trop lourd, il permet de s’affranchir des contraintes spatiales, de vivre la ville autrement, de ressentir son effervescence. Ce sentiment d’indépendance ne s’oppose pas à un engagement institutionnel. Cinq de ces pratiquants sont des figures historiques incontournables de l’association ROL : fondateur, emploi jeune, membres du bureau. Ils encadrent la randonnée, les cours de rollers et font vivre l’association au quotidien. Cet investissement a également une base revendicative. Il est porté par une volonté de reconnaissance institutionnelle. Dans le prolongement du livre blanc sur le roller paru sous la direction du ministère de la jeunesse et des sports en août 2001, ces pratiquants souhaitent une redéfinition du statut légal du roller dans le Code de la Route et une meilleure prise en compte dans les Plans de Déplacements Urbains.
Vivre en roller comme forme la plus légitime de pratique
Il apparaît que l’association ROL est traversée par deux hiérarchies de valeurs relativement distinctes. La première, fondée sur la compétence technique, oppose les débutants aux pratiquants experts que l’on retrouve dans l’encadrement des cours et les randonnées. Les moniteurs de l’école de roller ont défini quatre niveaux sanctionnés par le passage d’une « roulette » de couleur différente. Pour garantir la qualité des enseignements, ROL a incité une dizaine d’entre eux à s’engager dans une formation d’initiateur dispensée par la Fédération Française de Roller-Skating. La seconde hiérarchie est liée aux formes d’usage de la pratique. Elle différencie ceux qui recherchent une pratique sécurisée dans des espaces de circulations protégés, à ceux qui circulent en ville en roller, pour des déplacements quotidiens. Cet usage utilitaire ne suppose pas une grande maîtrise technique. Par exemple, il n’est absolument pas nécessaire de dominer la marche arrière pour se rendre sur son lieu de travail en roller. A l’inverse, si une certaine maîtrise technique est une condition nécessaire à une utilisation du roller comme moyen de déplacement, elle n’est pas suffisante. Utiliser ses rollers au quotidien suppose également l’adoption d’un style de vie adossé à un ethos particulier. Par exemple, compte tenu des contraintes normatives qui pèsent sur lui, un cadre marketing ou un employé de banque, ne peuvent pas se rendre au travail en roller.
Sous l’angle de la légitimité, ces deux hiérarchies ne sont pas équivalentes. Au sein de l’association ROL, l’adoption du roller comme moyen de déplacement est plus reconnue et valorisée que l’excellence technique. Ainsi, les situations de référence utilisées dans les cours s’inspirent directement d’un usage utilitaire. Les élèves apprennent à freiner à l’aide du mobilier urbain, à enjamber un trou, à monter sur un trottoir, passer un secteur en pavé, franchir un escalier. Or, ces situations ne se rencontrent jamais dans les espaces protégés comme les parcs publics et peu lors des randonnées collectives. Elles révèlent les normes d’appréciation du groupe qui occupe une position dominante au sein de l’association, qui impose comme légitime sa propre expérience du roller. En s’institutionnalisant, le roller fitness ne s’est donc que partiellement sportivisé. Ses premiers promoteurs qui l’utilisent au quotidien imposent à tous cette référence comme modèle.
On peut faire l’hypothèse que cette double hiérarchie est liée aux conditions d’institutionnalisation du roller fitness. En effet, le développement de l’association ROL est du à l’alliance objective des deux derniers groupes de pratiquants. Les plus légitimes, qui ont un usage utilitaire du roller, sont plus jeunes et plutôt issus de milieux populaires : le père est ouvrier, employé de banque, militaire et la mère est couturière, assistante maternelle, aide soignante ou fait des ménages. Pour eux, le roller fonctionne comme un espace de recomposition sociale (Roulleau-Berger, 1991). Le développement de solidarités permet à certains de déjouer des formes de précarité. Après avoir négocié pour lui-même un poste d’animateur permanent par le biais du dispositif des emplois-jeunes, le fondateur de ROL a réussi à en créer deux autres pour des passionnés qui, comme lui, ne comptaient pas sur le système scolaire pour échapper à des origines sociales modestes. Abandonnant leurs formations universitaires avant les examens ou sans se présenter aux concours, ils ont saisi l’opportunité de créer leur emploi. En institutionnalisant leurs propres pratiques de glisse, ils ont attiré d’autres catégories de population. Ainsi, les membres du deuxième groupe sont plutôt des hommes autour de la quarantaine, très investis sur le plan professionnel, qui appartiennent à des catégories plutôt privilégiées, plus riches en capital économique que culturel. Ils sont plus souvent cadres dans des entreprises de transport, bancaires ou d’assurance. Leurs carrières sportives fédérales les portent à reconnaître la compétence technique comme une valeur centrale. Ils sont dominés sur le plan de la légitimité mais très sensibles à l’éthique défendue par les passionnés sans disposer des conditions d’existence qui leur permettrait de l’assumer. Ils rêvent d’une utilisation quotidienne du roller mais, pris par de multiples obligations professionnelles ou familiales, ils ne vivent ce rêve que ponctuellement ou pendant les vacances. On retrouve dans ces deux groupes de nombreux professionnels ou passionnés de l’informatique. Roller et informatique semblent entretenir un rapport d’affinité : ils se veulent « alternatifs », hors des cadres traditionnels, avec une faible institutionnalisation, une éthique de la liberté, de la gratuité et des formes d’engagement très ouvertes. Tout porte à croire que le roller est devenu une pratique culturelle emblématique d’un style de vie moderne, comme l’était le ski dans les années 1960 pour les jeunes cadres dynamiques.
Dans un contexte de déclin des programmes institutionnels de définition de l’identité (Dubet, 2002), les individus sont de plus en plus taraudés par des interrogations sur leur propre normalité et sur le sens à donner à leur vie. Structurée de manière très souple comme un collectif d’actions qui n’efface pas l’autonomie des individus, l’association ROL est un support d’investissements identitaires diversifiés et socialement différenciés. Elle apparaît comme un instrument de confirmation réciproque d’un sens particulier de la vie et d’élaboration d’identités virtuelles qui ne débouchent pas forcement sur des soi possibles. (Kaufmann, 2004). Pour les membres du premier groupe, le plaisir du roller vient de la possibilité qu’il offre de se retrouver entre amis ou en famille, enveloppé par la foule anonyme des randonnées dans des espaces de circulation sécurisés. Pour ces « femmes en solo » ou ces pères de famille avec leurs enfants, le roller permet de se laisser aller et d’entretenir des relations vécues comme plus authentiques (Kaufmann, 1999). Grâce au roller, les membres du deuxième groupe vivent à peu de frais un dépaysement fondé sur une mise en scène positive et idéalisatrice de soi. Leurs caractéristiques sociales et sportives les portent plus vers l’acquisition de compétences techniques et vers des élaborations normatives dans l’encadrement des cours et la préparation d’un diplôme fédéral. Les membres du troisième groupe sont plus engagés dans un double travail de recomposition sociale et identitaire. Pour ceux qui deviennent salariés de l’association, l’obtention d’un statut social même précarisé participe à la définition d’une identité positive. En œuvrant pour le développement d’une pratique de masse, ils accroissent la légitimité de leurs usages de la ville en roller. Cette stratégie d’imposition par le nombre et de co-production normative leur évite de s’épuiser dans un perpétuel travail de persuasion pour obtenir une reconnaissance institutionnelle.
TABLEAU
Les caractéristiques des individus interrogés
|
|
Sexe
|
Date de naissance
|
Statut matrimonial
|
Profession
|
|
Groupe 1
|
F
|
1970
|
Célibataire
|
Diététicienne salariée
|
|
|
F
|
1975
|
Mariée
|
Ingénieur qualité
|
|
|
F
|
1975
|
Célibataire
|
Technicienne
|
|
|
F
|
1976
|
Célibataire
|
Technicienne logistique
|
|
|
F
|
1976
|
Célibataire
|
Pharmacienne salariée
|
|
|
F
|
1977
|
Célibataire
|
Agrégée en lycée
|
|
|
M
|
1950
|
Divorcée
|
Journaliste indépendant
|
|
|
M
|
1959
|
Marié
|
Ingénieur informaticien
|
|
|
M
|
1960
|
Marié
|
Cadre informatique
|
|
|
M
|
1963
|
Marié
|
Cadre commercial
|
|
|
M
|
1963
|
Marié
|
Magasinier
|
|
|
M
|
1965
|
Marié
|
Technicien informatique
|
|
|
M
|
1973
|
Marié
|
Ingénieur agro-alimentaire
|
|
Groupe 2
|
F
|
1952
|
Mariée
|
Assistante d’ingénieur
|
|
|
M
|
1953
|
Marié
|
Cadre marketing
|
|
|
M
|
1960
|
Célibataire
|
Employé de banque
|
|
|
M
|
1967
|
Célibataire
|
Cadre transport
|
|
|
M
|
1967
|
Divorcé
|
Cadre logistique
|
|
|
M
|
1976
|
Célibataire
|
Technicien informatique
|
|
Groupe 3
|
F
|
1937
|
Célibataire
|
Cadre informatique retraitée
|
|
|
F
|
1977
|
Célibataire
|
Animatrice ROL
|
|
|
M
|
1966
|
Marié
|
Technicien mécanique
|
|
|
M
|
1968
|
Marié
|
Infographiste indépendant
|
|
|
M
|
1978
|
Célibataire
|
Etudiant en sciences sociales
|
|
|
M
|
1979
|
Célibataire
|
Animateur ROL
|
|
|
M
|
1979
|
Célibataire
|
Etudiant en optique
|
·
Adamkiewicz, E. (2002). Les pratiques récréatives autonomes urbaines et leurs aménagements. In O. Bessy et D. Hillairet (Eds), Les espaces sportifs innovants. Tome 1 : L’innovation dans les équipements. (pp. 153-178). Voiron : Presses Universitaires du Sport.
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Dubet, F. (2002). Le déclin de l’institution. Paris : Seuil.
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Dumazedier, J. (1962). Vers une civilisation des loisirs. Paris : Seuil.
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Elias, N. & Dunning, E. (1994). Sport et civilisation, la violence maîtrisée. Paris : Fayard.
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[1]
Université de Caen