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Movement & Sport Sciences

2006/2 (no 58)



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Actuellement, la référence à l’expert est un « point d’achoppement » pour étudier l’activité de l’homme au travail. L’expert apparaît comme une source d’information pour connaître les éléments constitutifs des modes d’adaptation efficaces et singuliers. Les modèles disponibles dans la littérature reposent sur différents postulats et méthodologies (Starkes & Ericsson, 2003). Globalement, deux types d’études se distinguent : le premier fait référence à une approche cognitive valorisant la conception de l’individu conçu comme un système de traitement de l’information. Le second type valorise l’étude de l’acteur dans le contexte de son travail quotidien, il renvoie à l’approche de l’action située (Suchman, 1987). Bien que les modèles cognitivistes aient été discutés (Sanders, 1986 ; Varela, 1989a), ils ont donné lieu à des études qui ont fourni des indications sur les processus caractéristiques de l’expertise (Chase & Simon, 1973 ; Starkes, 1987). Leurs résultats ont permis de mettre à jour des compétences spécifiques aux experts, à travers une démarche souvent comparative, dans des situations standardisées. Les travaux les plus récents en sport, se sont orientés vers l’amélioration de la prise d’informations à partir d’un entraînement spécifique (Abernethy, Wood, & Park, 1999), vers l’étude des rapports perception et émotions (Williams & Eliott, 1999), ou vers les relations entre perceptions et contraintes liées à la tâche (Williams, 2003).

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L’article présente une revue de littérature portant sur les modèles et les recherches empiriques liées à l’étude de l’expert. Les travaux les plus anciens se sont appuyés sur des modèles d’expertise variés (échecs, médecine…). Ils ont influencé les recherches plus récentes sur le sport, qui leur ont emprunté leurs problématiques et leurs paradigmes expérimentaux. Les résultats ont souvent été consistants, entre les différents domaines d’expertise. Ces travaux sont apparus utiles pour comprendre l’orientation des études sur l’expertise en sport, pour déterminer les caractéristiques générales de l’expert et pour envisager le développement de certains processus.

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Au cours de cette revue, nous montrons qu’actuellement, une posture ancrée sur le courant de l’action située permet de développer un point de vue pertinent sur l’étude de l’action en contexte, et ceci à trois niveaux : préalablement à l’action, pendant l’action (en proposant une conception particulière des rapports entre l’individu et son contexte), après l’action au plan de l’analyse de l’action passée. Le cours d’action ou le cours d’expérience de l’athlète est devenu un objet d’étude accessible, de l’expert sportif en contexte.

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Nous avons étudié les modèles théoriques issus de la psychologie cognitive à partir d’une analyse des postulats, des hypothèses et de la nature des recherches menées. Une réflexion sur les limites de ces approches nous a amené à évoquer une controverse entre des modèles centrés sur la mise à jour de compétences spécifiques en situations standardisées et des modèles visant à étudier l’action en situation naturelle. Enfin, nous nous sommes focalisés sur les modèles issus de l’ergonomie de langue française, à partir de leurs hypothèses, de leurs postulats sur la cognition ainsi que sur la nature des recherches menées.

Le paradigme cognitiviste computationnel : l’origine de la controverse

Les fondements théoriques

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Le courant cognitiviste trouve son origine dans la cybernétique. Il repose sur l’intuition selon laquelle l’intelligence humaine serait proche du fonctionnement d’un ordinateur. Il postule que le cerveau travaille sur des représentations qui ont une réalité physique, symbolique et sémantique. On considère que l’homme se représente le monde d’une certaine façon. L’approche cognitive classique propose une explication mécaniste de la production de l’action par la cognition. L’input renvoie aux informations prélevées dans l’environnement par les systèmes sensoriels et traitées à un niveau centralisé du système global ; elles donnent des indications sur l’état de l’environnement. L’output est constitué par un ensemble d’instructions transmises au système moteur (Sanders, 1986 ; Temprado & Famose, 1993). Dans cette conception du canal unique, les méthodes de chronométrie mentale permettent de mesurer le temps de traitement des informations. La rapidité du traitement indexe les compétences cognitives de l’expert. Les recherches issues de ce courant ont porté sur des compétences spécifiques développées par les experts dans leur domaine d’excellence. Elles ont traité de la perception ou de la décision. L’expert est considéré comme un modèle de performance. Les variables manipulées dans des situations standardisées sont censées être révélatrices des processus mobilisés par l’expert dans le domaine en question. Les questions sous-jacentes concernaient la nature des compétences de l’expert et les processus mobilisés, dans différents domaines d’expertise.

Qu’est-ce qu’un expert ?

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Il est difficile de définir l’expertise. Les travaux auxquels nous avons fait référence ont spécifié l’expert au regard de la performance, ils ont sélectionné des sujets experts pour les étudier, en dehors de la vie réelle. Ericsson (1996) et Abernethy (1993) ont montré que la caractéristique essentielle de l’expert consistait en sa capacité à réaliser des performances exceptionnelles dans un domaine particulier. Ces performances étaient reproductibles dans des conditions similaires (Ericsson & Lehman, 1996 ; Ericsson & Smith, 1994). Elles n’étaient pas liées au hasard mais plutôt à des composantes personnelles relativement stables. L’expertise est apparue comme une hyper adaptation à la tâche. Elle n’était pas innée et la pratique a été déterminante dans l’adaptation aux contraintes de la tâche (Ericsson, 2002 ; Ericsson & Charness, 1994). Cette pratique a requis beaucoup d’efforts et les effets n’étaient pas observables immédiatement (Ericsson, Krampe, & Tesch-Römer, 1993). Une période préparatoire de dix ans était indispensable (et non toujours suffisante) pour obtenir des performances de niveau international (Chase & Simon, 1973 ; Ericsson et al., 1993).

L’étude des compétences de l’expert

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Nous présentons sous forme de tableaux un ensemble de travaux répertoriés en fonction de la nature des compétences investiguées : les compétences liées à la perception (tableau 1), à la mémoire (tableau 2) et au raisonnement (tableau 3).

Les travaux liés à la perception (recherche visuelle)

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Ils visaient à décrire les caractéristiques distinctives des sujets à un niveau très local. Les études sont synthétisées dans le tableau 1.

TABLEAU 1 - Les etudes liées aux compétences perceptives des experts en référence à l’approche cognitive computationnelleTABLEAU 1
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Les experts ont obtenu de meilleures performances que les novices dans les tâches proposées : ils étaient plus rapides et prenaient davantage d’informations pertinentes que les novices. Dans les études sur la détection de cibles, l’habileté perceptive était plutôt décrite comme une recherche visuelle spécifique à la cible et au ballon. Les habiletés d’anticipation étaient supérieures chez les experts : ils traitaient rapidement les informations pertinentes des situations expérimentales construites, tout en ignorant les informations non pertinentes. Ils disposaient d’informations signifiantes qu’ils stockaient en mémoire à long terme et qu’ils rappelaient de façon efficace (Ericsson & Chase, 1982). Ces travaux ont permis d’évaluer les mécanismes cognitifs à l’origine de la performance. Les tâches expérimentales étaient bien définies, en référence aux travaux de Simon (1973) : les buts, les contraintes et les opérations à mettre en œuvre apparaissaient clairement aux individus. Les variables mesurées et contrôlées par l’expérimentateur étaient quantitatives : elles correspondaient au taux d’erreur et au temps de réaction. Ces études ont amené à s’interroger sur la modélisation et sur la simulation des tâches au regard des situations rencontrées dans le monde du travail. Elles ont permis d’identifier des compétences spécifiques de l’expert au regard de celles du novice, mais elles n’ont pas pu rendre compte de son activité. Elles ont produit des connaissances qui ne renseignaient que partiellement sur l’activité dynamique des sujets en situation. Van Daele (1997), en psychologie du travail, a insisté sur la différence entre des situations standardisées, des situations simulées et des situations naturelles (qui correspondaient à la pratique réelle).

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Tous les experts n’étaient pas choisis selon les mêmes critères : le niveau national ou international (e.g., Allard, Graham, & Paarsalu, 1980), la durée de pratique (e.g., Garland & Barry, 1991).

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Depuis quelques années, d’autres études se sont développées dans le domaine sportif : elles ont visé l’amélioration de la perception de l’expert (recherche de stratégies visuelles avec l’équipe d’Abernethy), la compréhension des liens existant entre la perception et certaines émotions (équipe de Williams), le développement de l’expertise (équipe de French et de McPherson). Ces derniers travaux n’ont pas été rapportés car l’enfant ne peut pas être considéré comme expert, en référence à la règle des dix ans (Chase & Simon, 1973).

Les travaux liés à la mémoire

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Les études visaient à comprendre la façon dont les experts classaient les problèmes et à évaluer le rôle des connaissances dans la réalisation des tâches (voir tableau 2).

TABLEAU 2 - Les études liées aux compétences mnésiques des experts en référence à l’approche cognitive computationnelleTABLEAU 2
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Les performances des experts étaient supérieures dans les tâches mobilisant les habiletés liées à la mémoire. Ericsson, Chase, & Faloon (1980) et Ericsson & Polson (1988) ont insisté sur l’idée d’une mémorisation catégorielle des items, à travers laquelle ces derniers seraient classés avant d’être mémorisés. Jusque-là, la mémorisation était considérée comme étant « perceptuelle », c’est-à-dire répondant à l’ordre de présentation des items. Les tâches proposées au sein des expérimentations étaient standardisées, les mesures étaient quantitatives. Deux des trois recherches étaient éloignées de la réalité quotidienne. La deuxième (Ericsson & Polson, 1988) se rapprochait de la pratique. Le niveau d’expertise des sujets différait. La première étude (e.g., Ericsson et al., 1980) n’a pas fait appel à des experts, mais elle a constitué une étude pionnière sur la mémoire.

Les travaux liés au raisonnement et aux bases de connaissances

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Les travaux princeps sont liés aux échecs, d’autres ont porté sur les domaines de la physique, de l’informatique… Les paradigmes et la méthodologie ont été repris par la suite pour étudier les bases de connaissances des experts sportifs (athlètes et entraîneurs). La recherche avec les entraîneurs a permis de valider une méthodologie, utile pour l’étude des bases de connaissances des entraîneurs experts. Ces études ont été répertoriées au sein du tableau 3.

TABLEAU 3 - Les études liées au raisonnement et à l’évaluation des bases de connaissances des experts, en référence à l’approche cognitive computationnelleTABLEAU 3
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L’expérience de De Groot (1978) a été considérée comme pionnière : elle a utilisé des protocoles de pensée à voix haute qui étaient loin de faire l’unanimité. Une polémique tendait à opposer des chercheurs favorables à l’utilisation des verbalisations pour accéder aux processus mentaux (e.g., Ericsson & Simon, 1980), et ceux qui s’y opposaient (e.g., Nisbett & Wilson, 1977). Rappelons que les années 1970 et le début des années 1980 ont été marquées en psychologie, par l’hégémonie des méthodes expérimentales : les chercheurs élaborent des hypothèses qu’ils testent dans des tâches standardisées. Par la suite, trois types d’approches ont été utilisées : des approches qualitatives, quantitatives et mixtes. Les méthodes de recherche qualitatives se sont développées dans les sciences sociales, afin de permettre l’étude des phénomènes sociaux et culturels, dans le contexte de vie des individus. Dans la théorie ancrée de Strauss & Corbin (1990) référencée dans les travaux de Côté, Salmela, & Russel (1995a), Côté, Salmela, & Russel (1995b), Côté, Salmela, Trudel, Baria, & Russel (1995c), les hypothèses ne sont pas posées au préalable, elles émergent de l’analyse des données. C’est une méthode ascendante : on part des données pour élaborer des hypothèses que l’on vérifie à travers une analyse plus fine. Les travaux de Strauss & Corbin (1990) ont porté sur l’étude du milieu hospitalier. Le chercheur accorde de l’importance aux verbalisations des individus, qui ne sont plus considérés comme « sujets d’expérimentation », mais comme « participant ».

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Les travaux rapportés ici ont mis en évidence des données quantitatives (temps de réaction, taux d’erreur) ou qualitatives (nature des connaissances rapportées). Les sujets ou participants ont fait l’objet des mêmes réserves que ceux des études précédentes : leur niveau d’expertise n’était pas connu. Au plan sportif, les études de Côté et al. (1995a, 1995b, 1995c) étaient qualitatives, elles ont été pionnières dans ce domaine.

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Dans les études sur la planification et le raisonnement (e.g., Adelson, 1984 ; Chi, Feltovitch, & Glaser, 1981) les représentations des experts sont apparues plus abstraites que celles des novices, les experts s’intéressaient davantage à la solution qu’à l’énoncé lui-même, ils avaient davantage de connaissances qui étaient plus structurées. Les études sur l’évaluation des bases de connaissances des experts (e.g. Williams & David (1995) ont montré l’importance des connaissances et des raisonnements tacites dans la résolution de problèmes. Toutes ces recherches se sont plus ou moins directement acheminées vers la construction de modèles locaux de mémoire, de raisonnement. Elles sont intéressantes pour extraire l’information de domaines mal définis ou flous, dans lesquels certains aspects de la situation critique ne sont pas clairement spécifiés, mais elles ne permettent de comprendre les processus cognitifs mobilisés par l’expert en situation complexe.

Interrogations sur les modèles qui sous-tendent ces recherches

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Chaque étude s’est centrée sur un type de processus caractérisant l’expertise dans un domaine spécifique. Il est difficile de dégager de ces résultats, une vision des compétences cognitives « globales ». Dans les situations expérimentales, les chercheurs ont simplifié le contexte, afin de contrôler au maximum les variables indépendantes. Cette simplification a amené à s’interroger sur la cognition décrite de cette façon, au regard d’une cognition en situation « naturelle » finalisée par des objectifs professionnels. Le concept de tâche a été questionné : il semble être à l’origine d’un premier niveau d’analyse du travail, qui est général et simplificateur. En sport, la tâche n’a pas pris en compte les variables personnelles et environnementales. Cette tendance à l’abstraction pour analyser les perceptions et les capacités motrices a été dénoncée par Varela (1989a). Selon lui, elle est symptomatique d’une partie des sciences cognitives. Elle ne permet pas de comprendre l’intelligence cognitive, qui ne peut se concevoir que dans son « inscription corporelle ». Les individus sont considérés comme des agents incarnés, couplés en permanence avec leur contexte.

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Le contexte consiste en l’environnement physique et humain de la situation, en son histoire, en l’enjeu pour les acteurs, en les compétences, en la motivation de chacun… Avec le concept de tâche, on sait « ce que doit faire l’individu », mais on ne sait pas comment il doit s’organiser pour le faire. On s’intéresse davantage aux résultats de l’action qu’à « l’activité ». Leplat & Hoc (1983), ont considéré l’activité comme réalisation. Clot (1998) l’a définie au regard de la tâche qui la « déclenche », elle est liée au système fonctionnel individu-tâche. Il a considéré l’activité comme une triade vivante tournée vers son objet et vers l’activité d’autrui portant sur cet objet. Il a insisté sur le caractère social de l’activité.

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La focalisation sur l’activité implique une prise en compte de la situation et non plus seulement de la tâche. La situation est conçue par Amalberti & Hoc (1998) comme le couple opérateur /outil / contexte à chaque instant ; elle n’est pas réduite à l’intention de l’opérateur, protégée des intentions concurrentes (comme la tâche).

Conclusion

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Les recherches ont poursuivi deux objectifs. Le premier renvoyait à la construction de modèles de compétences (mobilisées par les experts en situations standardisées). Le deuxième consistait en l’élaboration d’une théorie des tâches : les tâches pourraient être construites et identifiées selon les compétences mobilisées et selon leur niveau de mobilisation. Famose (1990) a tenté de construire une telle théorie, en s’appuyant sur les travaux de Fleishman & Quintance (1984) sur les aptitudes. Il a pu sembler illusoire de se satisfaire d’une théorie des tâches ou de modèles de compétences, pour expliquer les fondements de la performance de l’expert. Une réflexion sur la notion de contexte (dans son caractère dynamique et dans son couplage à l’individu) a permis d’envisager la cognition sous un autre jour.

La controverse : une prise en compte différenciée du contexte

Le développement de la controverse

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La controverse s’est développée dans différents domaines des sciences humaines. Dosse (1995), a montré comment des courants ont pu se développer et se croiser partiellement (sociologie, éthnométhodologie, psychologie du travail, ergonomie…). Dans cet article, nous nous sommes limités à l’étude de deux courants liés à l’ergonomie de langue française. L’ergonomie étudie l’activité de travail dans la perspective d’une meilleure adaptation du travail à l’homme ou de l’homme au travail (Daniellou, 1996). Deux cadres théoriques ont été utilisés. Le premier correspond historiquement à une centration sur le facteur humain des systèmes hommes – machines et le second renvoie à une focalisation sur l’activité humaine.

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La controverse est née de la différenciation du rôle et de la place accordée au contexte, dans l’analyse de l’expertise. Pour Leplat (2000), la notion de contexte est apparue ambiguë dans la littérature. Contexte et environnement sont souvent synonymes, ils expriment les circonstances et les conditions de production d’une action, d’un événement. Schématiquement, deux façons d’envisager le contexte peuvent être distinguées. Dans la première, le contexte est banalisé (première partie de l’article). Dans la seconde, il est davantage pris en compte. Il est considéré comme étant en partie à l’origine des actions. Il permet de donner du sens à la situation et peut être significatif pour l’individu. La cognition n’apparaît plus sous une forme déterministe, mais sous une forme « opportuniste » (Sperber, 1996) : elle varie en fonction de l’environnement de l’individu, elle est ancrée dans le monde. La cognition est singulière et contingente au contexte.

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Plusieurs façons de prendre en compte le contexte sont envisagées dans la littérature. Le contexte peut être considéré à travers la notion de situation (approches de la psychologie cognitive du travail ou de l’ergonomie cognitive), à travers son couplage avec l’individu (approche de l’anthropologie cognitive située), ou à partir de son caractère organisateur de l’action à travers la construction du sens (théories de l’action d’origine sociologique). Seules les deux premières approches sont analysées dans l’article : elles proposent des postulats et des méthodologies de recherches qui font l’objet de recherches sur l’expertise en sport. La troisième est liée à des courants variés, développés par Dosse (1995) ou par Lahire (1998).

Le contexte considéré à partir du concept de situation

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L’ergonomie cognitive a développé une approche à partir de travaux sur l’analyse de l’activité dans le pilotage d’avions de chasse, la conduite de centrales nucléaires… (e.g., Amalberti, 1996 ; Cellier, 1996 ; De Keyser, 1997 ; Valot, 1996). Dans cette approche, l’environnement est composé de situations. Pour Leplat & Hoc (1983), le concept de situation a permis de passer d’un espace virtuel (la tâche), à un espace réel (le contexte de la pratique). La situation englobe l’homme alors que la tâche lui est extérieure. La situation est dynamique : elle évolue avec l’activité de l’individu, qui se modifie en retour. Deux types d’évolution sont distingués à la suite de De Keyser (1988) : une évolution exclusivement en rapport avec l’action de l’individu et/ou une évolution liée à l’action de cet individu, à l’action d’autres individus, ou à un changement du milieu. Cette évolution différenciée a permis à Amalberti et Hoc (1998) de distinguer les situations statiques (qui n’ont qu’une source possible d’évolution), des situations dynamiques (qui en ont plusieurs). En situation dynamique, l’action présente un caractère irréversible, ce qui n’est pas toujours vrai en situation statique (on peut revenir à l’état initial). Amalberti et Hoc (1998) ont envisagé le contexte à partir des paramètres de contrôle, d’incertitude et de temporalité.

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Les situations évoluent au cours du temps. On peut distinguer deux aspects : la durée disponible pour agir et l’évolution dans le temps d’une partie de la situation (appelée « processus »). Deux types de stratégies peuvent être adoptés pour faire face aux fluctuations du processus (e.g., Cellier, 1996). La première est réactive : l’individu s’adapte en cours d’action à l’évolution du processus. La seconde est anticipative : elle consiste à prévoir l’évolution du processus de façon à anticiper les actions requises, le moment de leur mise en œuvre, ainsi que leurs conséquences probables sur le processus, afin de tenter de le conserver dans des limites acceptables. Cette anticipation contribue à diminuer la complexité de la situation ; elle représente un moyen de gérer les ressources individuelles et collectives.

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L’incertitude est envisagée comme un élément omniprésent en environnement dynamique. Ses origines renvoient à la difficulté à identifier les événements probables, à déterminer l’instant de leur apparition, à délimiter leur lieu d’occurrence, à prévoir l’efficacité des réponses et leur influence sur le contrôle de processus. La fonction de l’opérateur consiste à s’adapter aux variations de l’environnement, afin d’atteindre le but fixé par le système, en fonction d’astreintes et d’attentes sociétales. Dans la littérature, l’incertitude a souvent été envisagée dans des études avec les pilotes, en particulier les pilotes d’avions de combat (e.g., Amalberti, 1991 ; Amalberti & Deblon, 1992 ; Valot, 1996). Elles ont insisté sur la nécessité d’une phase préalable de diagnostic (avec identification des solutions possibles) et sur la limitation de la durée de validité de ces solutions. La décision efficace a été exécutée des conditions temporelles favorables, en fonction de savoirs faire disponibles.

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Le contrôle concerne l’incertitude, la temporalité et les risques. Les deux premières directions du contrôle renvoient à ce qui précède (incertitude et temps), la troisième concerne la gestion des risques liés à l’échec, à l’intégrité corporelle. Le risque influe sur le stress et sur la décision (perception très partielle de la situation, décision précoce qui ne prend pas en compte l’évolution du processus). Dans sa décision, il doit réaliser en permanence un compromis entre la prise de risque, l’efficacité de ses actions et ses ressources propres. Le contrôle de la situation n’est pas toujours total, il ne concerne le plus souvent qu’une partie de la situation (processus). Van Daele (1997) a montré qu’il était inhérent à la complexité de la situation. Celle-ci dépend de facteurs externes (l’incertitude, la temporalité et le contrôle) liés à la dynamique de la situation et de facteurs internes (compétences, connaissances) qui interagissent. Complexité et compétences semblent entretenir un rapport de co-détermination : l’acteur doit en permanence ajuster ses possibilités aux exigences perçues de la situation. Enfin, la complexité pouvait être distribuée : elle pouvait se répartir entre l’individu et les dispositifs du système placés dans l’environnement.

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On a insisté sur l’analyse de la situation par l’acteur, à partir de la perception de certains éléments, qui ont contribué à la fois à lui donner du sens et à réduire la complexité. Pour Hollnagel (1993), qui a développé un modèle du contrôle de l’action par le contexte, les actions n’ont de sens qu’à travers le contexte qui les voit naître. Le contexte est à la fois porteur de sens et donnant du sens. Il oriente l’exécution de l’action.

Contexte et individu : l’histoire d’un couplage

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Une deuxième façon de prendre en compte le contexte consiste à le considérer à travers son couplage à l’individu. Cette approche a été développée par Varela (1989a), en biologie, à partir de réflexions philosophiques. Elle est utilisée par l’équipe de Theureau en ergonomie cognitive et par celle de Durand en sport. Elle trouve ses fondements dans le courant de la philosophie pragmatique, avec la réflexion de Peirce (1978) et dans celui de la phénoménologie, avec Merleau-Ponty (1945). Le pragmatisme est une théorie de la signification d’un terme ou d’une proposition en fonction de l’ensemble des effets qu’il produit. Le pragmatisme s’intéresse à l’action. Pour Peirce (1978), l’action n’est jamais terminée. Elle est incarnée (elle est incorporée à l’organisme qui en est à l’origine). Elle a une temporalité, une singularité et une contingence. Elle ne peut être séparée de la cognition vécue qui lui donne à la fois une intention et un sens. La cognition est également incarnée, elle dépend d’expériences vécues dans le monde social. Merleau-Ponty (1945), a insisté sur le rapport indestructible entre l’individu et son environnement. Ce rapport ne peut être abordé que subjectivement en fonction de l’expérience et de l’intentionnalité propre du sujet.

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Varela (1989a) a postulé l’existence d’une interaction circulaire, d’un couplage entre l’individu et son environnement. Ce couplage n’est jamais définitif, il est rendu possible par les capacités sensori-motrices de l’individu, qui sont utilisées à un instant dans un contexte biologique, psychologique et culturel. La construction du sens apparaît à travers leurs déterminations réciproques : l’individu donne du sens à l’environnement en même temps que l’environnement suscite du sens pour lui. Perception et sens ne sont plus prédéterminés et uniformes, ils sont pluriels et dépendent directement de la nature du couplage entre l’individu à son environnement. Selon l’intuition de Varela (1989a), la faculté humaine la plus importante renvoie à la possibilité de poser des questions pertinentes qui surgissent à chaque moment de notre vie. Elles ne sont pas prédéfinies mais énactées : on les fait émerger d’un arrière plan de la conscience, d’une manière toujours contextuelle. Dans cette perspective, action et signification sont indissociables, elles proviennent du couplage entre l’individu et son environnement. L’idée fondamentale de Varela (1989a) a consisté à considérer les capacités cognitives comme intimement liées aux différentes expériences vécues. Varela, Thompson, & Rosch (1993) ont insisté sur la prévalence du vécu, de la temporalité et de l’attrait pour la nouveauté : si le passé oriente les perceptions et les cognitions de l’individu, le présent, dans ses aspects inédits va faire signe à l’individu, qui va tenter de lui donner du sens pour agir. On insiste sur l’idée d’un présent cognitif qui est à la fois intime, social et qui se poursuit sans cesse. Le présent est fondamental pour coordonner les acteurs engagés dans un même environnement ; ce sont les significations accordées par chacun qui vont contribuer à déterminer le sens de l’action.

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Le sens donné à l’événement n’est pas prédéterminé, il est inhérent à la perception. La perception est directement liée au monde. Voir ne consiste pas en l’extraction des traits visuels, mais en le guidage de l’action dirigée vers eux. Comme Gibson (1979), ils ont rejeté la conception représentationniste de la perception fondée sur la notion de monde préétabli, à travers laquelle nous extrairions tous les mêmes éléments jugés pertinents de l’environnement. Mais à sa différence, la perception est conçue comme une action guidée par la perception. La perception est considérée comme active, elle est apparue comme une combinaison entre la perception de l’environnement et la perception de soi. Les informations utiles seraient directement perçues par le sujet en fonction du registre d’actions permises dans un environnement particulier.

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Dans la filiation à Merleau-Ponty, le sens est lié à l’expérience et à l’intention. L’intentionnalité renvoie à la fois à la façon dont l’individu interprète le monde et à la manière dont cette interprétation est adaptée au monde. En d’autres termes elle est inhérente aux possibilités d’action et à la manière dont les situations induites par ces actions satisfont ou non à ces possibilités. L’énaction est un processus qui ressemble à une dérive naturelle. Ce processus permet de cheminer pour trouver l’interprétation du monde à laquelle corresponde une action satisfaisante de l’individu couplé à son environnement. Ce processus se distingue des programmes de résolution de problèmes, utilisés dans l’approche cognitive computationnelle. La résolution de problème induit la notion de problème connu, dont le sens est partagé par les individus. Dans le cadre de l’énaction, le sens émerge du couplage entre l’individu et l’environnement, il n’est pas pré-donné.

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La construction du sens est rendue possible par une activité interprétative. Avec l’éthnométhodologie, cette activité est appréhendée à partir d’une analyse descriptive, voire réflexive de l’acteur en situation, qui porte à la fois sur les actions et les procédures utilisées, mais aussi sur les circonstances qui sont à l’origine de l’activité. L’individu peut rapporter ce qui a été qualifié par Garfinkel (1967) d’« accountable », c’est-à-dire observable, descriptible, intelligible, racontable et analysable. L’« accountability » est rationnelle : elle renvoie à des productions méthodiques et intelligibles en situation. Elle permet d’avoir accès aux modes de structuration des activités ordinaires et aux compétences des individus. Le sens est appréhendé à travers ces descriptions rationnelles, narratives, voire réflexives des actions par les participants. Mais le sens usuel des mots est souvent incomplet : c’est la référence au contexte qui va permettre de le préciser (notion d’indexicalité du langage).

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Dans l’idée d’un processus de dérive naturelle, l’action n’est jamais terminée, elle se poursuit pour satisfaire au monde perçu et subjectif. Elle est dirigée vers une situation qui n’existe pas encore réellement, elle est en devenir en fonction de l’activité perceptive et interprétative de l’individu. La situation n’est pas fixe, elle n’est pas déterminée ; elle est conçue dans ses relations avec l’individu. La situation est induite par le couple « événement – situation » : l’individu donne du sens à l’événement en même temps que l’événement suscite du sens pour l’individu. Action et signification apparaissent indissociables.

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Cette approche de l’énaction est à l’origine de l’approche de l’anthropologie cognitive située (Theureau, 1992 ; Theureau & Jeffroy, 1994). L’expert est considéré comme expert du couplage (interprétation et satisfaction des moyens d’action choisis). Dans l’approche précédente, il est envisagé dans son rapport entre l’efficacité de ses actions et le niveau de compréhension de la situation. La différence essentielle entre les deux approches repose sur leur postulat : la première réfute l’idée de représentation et de fonctionnement du cerveau sur la base de computation de signes et de symboles, alors que la seconde s’appuie sur cette idée de fonctionnement computo-symbolique, avec toutefois un affaiblissement de la notion de planification. Leur similitude repose sur la conception de « l’action située ». Suchman (1987) a élaboré ce concept dans le cadre de l’analyse des interactions homme-machine, au cours de l’utilisation de photocopieurs. Elle s’est heurtée à un modèle proche de celui de l’acteur rationnel, dans lequel l’individu produirait des plans d’action, avant d’analyser la situation occurrente et de choisir les moyens pour agir. Elle a avancé l’idée selon laquelle l’élaboration préalable de plans précis ne pouvait faire l’économie de la prise en compte de l’environnement. Le plan ne servirait ni à guider ni à induire les différentes phases de l’action, mais plutôt à placer le sujet dans des conditions à l’origine d’une utilisation optimale de ses habiletés incorporées. Il permettrait de rendre compte de l’action, en formulant ses conditions et ses conséquences ; il constituerait une ressource pour l’action. La représentation de l’action a ainsi été appauvrie, ce qui a constitué un des buts de l’approche de l’action située, en réaction à un cognitivisme classique.

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Le mode séquentiel de traitement de l’information proposé par Newell & Simon (1972), ne permet plus d’expliquer de façon satisfaisante la cognition en contexte (Sanders, 1986). La critique du modèle issu de l’intelligence artificielle s’est traduite, d’une part, par la remise en cause des approches basées sur la représentation symbolique de l’information et d’autre part, par l’appel au contexte, à travers le concept de cognition située. La cognition est « opportuniste » : elle varie en fonction du contexte auquel elle est soumise (elle est située) et elle contient peu de planifications et de raisonnement. Le concept d’action située a induit celui de cognition située. Il amène à s’interroger sur l’idée d’une connaissance totalement préexistante à l’action, qui serait activée en mémoire. Il incite à s’interroger sur la possibilité d’une connaissance crée pour l’action et dans l’action, dans le cadre de l’interaction (circulaire ou non) entre l’individu et son environnement.

Conclusion

38

La controverse est née de la place accordée au contexte et est à l’origine d’une construction nuancée du sens : sens préétabli / sens construit dans l’interaction ou dans le couplage entre un sujet et une situation. Ces conceptions différentes de la cognition et du rapport de l’homme au monde ont une incidence sur des concepts tels que la situation, le contexte, l’action, l’expertise. Dans l’approche cognitive classique, le contexte est considéré comme préétabli, sa prise en compte n’apparaît pas toujours indispensable. Dans les approches liées à la cognition située, le contexte a contribué à donner du sens aux actions.

39

Dans la première approche, la situation est expérimentale : elle comporte un but et des contraintes pour les sujets, ainsi qu’un ensemble de variables qui sont contrôlées par l’expérimentateur. Cette situation est reproductible et préétablie. Dans l’approche cognitive du travail (avec Amalberti, 1996 ; 2001 ; Cellier, 1996 ; Valot, 1996), la situation est conçue dans le cadre de son interaction avec l’individu qui la réalise. Elle s’inscrit dans un contexte qui l’englobe, tout en contribuant à lui donner du sens. Elle est singulière et contingente ; elle peut évoluer. Elle est décrite à partir de trois paramètres : l’incertitude, le contrôle et la temporalité. Dans l’approche de l’anthropologie cognitive située, la situation est locale, elle se transforme en permanence avec l’activité du sujet percevant.

40

Le concept d’action est inhérent au mouvement proprement dit, dans l’approche cognitive computationnelle. Dans l’approche cognitive « néocomputationnelle », il renvoie à la partie de la conduite qui va de la perception à la réalisation. Dans l’approche anthropologique située, l’action est dirigée vers un but, elle guide la perception et l’activité intersubjective d’interprétation du contexte… elle est attirée par la nouveauté.

41

Enfin, l’expert, dans l’approche cognitive classique, obtient très régulièrement des performances très élevées dans un domaine donné. L’expertise renvoie à des compétences particulières, préalablement mises à jour. Dans l’approche « néocomputationnelle », l’expert est celui qui réalise des actions acceptables pour lui et adaptées à l’environnement. Pour l’anthropologie cognitive située, l’expert est conçu comme expert du couplage : il donne du sens au contexte et à agit de façon satisfaisante sur l’environnement.

Les modèles disponibles en ergonomie pour étudier l’activité de l’expert en sport

42

En ergonomie de langue française, deux approches permettent d’étudier l’expert en situation naturelle : l’anthropologie cognitive située, développée par Theureau et utilisée dans le domaine sportif par l’équipe de Durand et le modèle de « la suffisance cognitive » avec l’équipe d’Amalberti.

L’anthropologie cognitive située : le primat de l’émergence

43

L’anthropologie cognitive située a cherché à élaborer un modèle de construction de l’activité à partir du couplage entre l’acteur et son milieu. Elle a reposé sur l’hypothèse selon laquelle la cognition individuelle reste inaccessible, tant qu’elle n’est pas envisagée dans son fondement social, ou dans son couplage à l’environnement. Les recherches sur l’énaction ont contesté radicalement l’idée de la cognition basée sur des représentations d’un monde extérieur prédéterminé. Elles ont accordé une grande importance au contexte, qui serait créateur de la cognition. Elles se sont appuyées sur l’hypothèse de l’autopoïèse, élaborée par Maturana & Varela (Varela, 1989b), à partir d’une réflexion théorique et épistémologique portant sur des études biologiques. Ils ont considéré que le phénomène central de la cognition est l’autonomie des systèmes vivants. L’action et la signification de l’acteur sont inséparables ; elles sont issues du couplage entre l’acteur et son environnement.

44

Theureau (1992), dans une perspective d’anthropologie cognitive du travail a créé un objet d’analyse de l’action en cours (le cours d’action). Cette activité peut être racontée, montrée, commentée par lui-même à tout instant. Pour Theureau et Jeffroy (1994), cet objet devait permettre d’échapper au dilemme traditionnel lié à l’étude de la cognition humaine : solipsisme (la cognition est un processus interne à la personne) ou déterminisme environnemental (la cognition est guidée de l’extérieur).

45

La conception centrée sur le cours d’action a utilisé trois principes. Le premier concerne la globalité : la situation de travail est considérée comme un tout, même si l’un des objectifs de l’étude du cours d’action consiste en la découverte de ses composantes. Le deuxième est lié à l’interdisciplinarité : il permet de coordonner les apports de différentes disciplines liées à la connaissance de l’homme au travail et de coordonner cette connaissance à la conception technique et organisationnelle. Le troisième renvoie à la participation : il faut prendre en compte la subjectivité des opérateurs dans l’analyse et faire collaborer les opérateurs au recueil des données, à leur analyse et à l’élaboration des propositions de conceptions. Les opérateurs deviennent acteurs et non plus de simples exécutants d’une tâche standardisée.

46

Des études ont été menées sur l’activité d’entraîneurs ou d’athlètes experts (selon les critères de Côté et al., 1995a). Elles se sont fondées sur le cadre méthodologique de l’analyse sémio-logique du cours d’action, élaboré par Theureau (1992) et détaillé dans son ouvrage.

TABLEAU 4 - Les études liées à l’activité des experts en référence à l’approche de l’anthropologie cognitive situéeTABLEAU 4
47

Les résultats ont indiqué : une différenciation des buts en fonction de la nature de la compétition (Saury, Durand, & Theureau, 1997), des variations dans la programmation de l’entraînement selon le degré d’imminence des compétitions importantes (Sève & Durand, 1999) et une différence dans le type d’activité privilégié par les pongistes au cours du match (composante exploratoire ou exécutoire, Sève, Saury, Theureau, & Durand, 2002). L’action est apparue située dans le temps (Hauw, Berthelot, & Durand, 2003) et dans l’espace. Les individus engagés dans un cours d’action particulier, ont exploré, interprété sans cesse leur environnement afin de déceler des éléments porteurs de sens et de donner du sens à cet environnement. Donzé et Durand (1997) ont insisté sur la prise en compte perpétuelle des caractéristiques individuelles de l’individu, à travers ses sensations physiques et mentales. Les planifications ont été adaptées au contexte, de façon opportuniste et émergente. L’action est née d’une activité interprétative basée à la fois sur l’utilisation de connaissances stockées en mémoire et sur la construction de nouvelles. L’exemple des pongistes était particulièrement révélateur : les connaissances sont apparues indissociables de leur engagement dans la situation actuelle ou passée. Le choix des experts de ces études a répondu aux critères proposés par Côté et al. (1995a) et Chase et Simon (1973). Un second courant d’études concerne l’approche « néocognitiviste » : elle s’appuie sur la notion de représentation tout en limitant le rôle et la portée de la programmation de l’action.

Le modèle de la suffisance cognitive : le primat de la représentation

48

Un courant cognitiviste a cherché à situer la performance dans son contexte d’apparition. Il a abandonné la conception de modèles cognitifs basés sur une hiérarchie de buts à atteindre, de type fin-moyens (Newell & Simon, 1972) ; il s’est centré sur un « modèle de construction et d’actualisation constante de la représentation occurrente de la situation, soumis à un contrôle dynamique à partir de variables cachées » (Amalberti & Hoc, 1998, p. 216). Il a tenté de comprendre la construction dynamique et circonstancielle des activités cognitives, à partir de l’idée d’interactions permanentes entre l’individu et l’environnement.

49

Ce courant explore les représentations, qu’il considère comme la couche sous-jacente de la cognition. Celles-ci peuvent être fortes et cohérentes, comme celles des patrons pêcheurs étudiées par Wisner (1996) ou pauvres et disparates. L’idée centrale est la suivante : le cerveau fonctionne sur des représentations et « la compréhension consiste à construire la bonne représentation du monde pour l’objectif visé » (Amalberti, 1996, p. 128). La notion d’intention est déterminante. Amalberti a insisté sur l’inévitable multiplicité de représentations possibles, en fonction des situations, des individus, de leurs intentions, de leur niveau de connaissances… On s’est éloigné de la notion de représentation d’un monde prédéterminé (approche cognitive classique). Les représentations sont multiples et sans cesse actualisées.

50

L’approche de l’énaction a insisté sur la nécessaire construction de connaissances en cours d’action. Dans le courant de la suffisance cognitive, les connaissances peuvent être construites en cours d’action ou stockées en mémoire à long terme avant d’être activées pour élaborer une représentation de la situation. Les situations de diagnostic médical ont requis l’activation en mémoire de schémas liés à des cas similaires à la situation actuelle (Raufaste, 2001). La précision du diagnostic dépendait de la richesse des connaissances des médecins, des faits pris en compte et des hypothèses qu’ils élaboraient à leur égard ainsi que de leur flexibilité face aux cas atypiques. Lorsque la situation était totalement inédite, la construction de la représentation ne semblait pas pouvoir se réaliser sur la base d’un raisonnement par « analogies » ou sur la base d’une typicalité, car il n’existait pas de représentations d’une situation analogue. La représentation de la situation occurrente devait alors s’élaborer à partir de l’agrégation progressive des informations perçues sur la situation et selon une intention particulière (raisonnement par abduction). La représentation a consisté en une simplification et une déformation du monde, à partir de l’objectif poursuivi et du niveau de connaissances de l’individu à cet instant. Ces représentations de la situation occurrente étaient toujours circonstancielles.

51

Le modèle de la suffisance cognitive contient l’idée d’un compromis nécessaire dans les possibilités de compréhension de l’opérateur en situation dynamique (Amalberti, 2001). Il s’est centré sur la « maîtrise de la compréhension », c’est-à-dire sur le nombre et la nature des incompréhensions que l’individu peut tolérer, dans la réalisation d’une performance. Il est basé sur la notion de « suffisance cognitive » qui répond à l’idée de marges fondamentales dans la gestion de la performance et du risque, afin de produire une réponse adaptée au contexte et satisfaisante pour le sujet. Il s’appuie sur deux variables : avant l’action, l’individu mobilise sa métacognition pour régler le compromis entre le risque accepté et la performance recherchée ; au cours de l’action, il cherche sans cesse des signaux de sécurité qui vont lui permettre de régler ce compromis de façon dynamique. D’autres réglages sont rendus possibles : ils utilisent des routines d’exécution qui intègrent leur propres niveaux de contrôle à partir d’émergences programmées (Amalberti, 1996). Ce modèle concerne la notion de suffisance dans la planification, dans l’exécution et dans le contrôle de l’action (Amalberti, 2001). L’individu élabore un métaplan qui organisait globalement l’action, puis il réalise des adaptations en ligne en fonction de l’évolution de la situation. La décision est donc composée de micro décisions plus ou moins satisfaisantes pour l’individu, qui, associées les unes aux autres aboutissent à des résultats acceptables au regard des marges de la situation.

52

Ce modèle permet d’envisager une gestion dynamique du couplage et une planification de l’action associée à des émergences programmées. Ce modèle de la suffisance cognitive a été développé dans les environnements à hauts risques : pilotage d’avions de chasse, conduite de centrale nucléaire, de sous-marins atomiques… En sport, la décision est irréversible, elle comporte une part de prise de risques pour l’individu (non mortel bien évidemment). Ces caractéristiques influent sur la nature de la décision à un instant, elles contribuent à modifier les marges acceptées par l’individu. La notion de programmation globale avec des émergences programmées a correspondu aux observations empiriques réalisées chez les volleyeurs : ils avaient une intention tactique et technique globale qu’ils ont peaufiné en cours d’action. Une étude (Macquet, 2001) a utilisé ce modèle pour étudier l’expertise des volleyeurs.

53

Les résultats ont montré que la compréhension de la situation n’était pas totale ; elle était juste suffisante pour agir en environnement dynamique. Cette compréhension s’est construite en cours d’action, à partir de composantes spatiales et temporelles qui pouvaient être disponibles assez tardivement. L’auteur a également mis en évidence que la performance des experts (selon des critères adaptés aux travaux de Côté et al., 1995a) n’était pas toujours exceptionnelle : leur maîtrise des situations était loin d’être totale.

54

Ces travaux issus de deux approches distinctes ont proposé un cadre théorique et méthodologique pour étudier l’activité de l’expert dans le contexte de sa pratique quotidienne. Il permet de dépasser les limites des approches cognitives classiques, tout en présentant lui-même un frein lié à la « lourdeur » de l’expérimentation. Ces protocoles sont coûteux en temps, en matériel et en personnes, mais ils offrent de nombreuses possibilités d’analyse.

TABLEAU 5 - L’étude liée à l’activité de l’expert en référence au modèle de la suffisance cognitiveTABLEAU 5

Conclusion

55

Ce cheminement théorique nous a permis d’envisager différents courants de recherches sur l’expert, avec leurs limites. La première approche étudiée, l’approche cognitive classique, s’est centrée sur un (ou plusieurs) aspect(s) de la cognition, pour tenter d’expliquer l’action en situation standardisée. Elle a mis à jour des compétences de l’expert, dans son domaine d’expertise, qui était volontairement réduit, afin de contrôler les différentes variables en jeu. Cette approche a pu contribuer à élaborer une théorie des tâches. Mais cette voie de recherche n’est pas apparue heuristique pour étudier l’activité de l’expert en situation naturelle.

56

L’absence ou la faible prise en compte du contexte dans l’approche cognitive classique a été à l’origine d’une controverse. Elle a conduit à concevoir le contexte selon deux angles différents : soit à partir de la notion de situation, soit à partir de l’idée d’un couplage entre l’individu et l’environnement. Dans le premier cas, on s’est intéressé aux composantes liées à la temporalité, au contrôle et à l’incertitude. Dans le second cas, on a insisté sur l’inscription temporelle de la cognition, sur la nature de l’interprétation qui est directement liée au couplage d’un individu à son environnement à un instant, à l’importance de l’intentionnalité qui est à l’origine des significations accordées à la situation et enfin, à l’action. Ces conceptions du contexte ont amené à une approche particulière de l’homme au travail. Celui-ci n’est plus confronté à des tâches prescrites par une personne extérieure, mais il est engagé dans des situations qui évoluent sans cesse. L’individu n’est plus considéré selon ses compétences identifiées au préalable, mais on le prend en compte dans sa globalité et dans ses interactions avec l’environnement qui évolue avec ou sans lui. Ce couple ne peut plus être dissocié, si l’on veut comprendre l’activité de l’acteur en situation.

57

En nous appuyant sur une perspective épistémologique inhérente à la cognition, à l’action et au contexte, nous avons envisagé deux approches ergonomiques pour étudier l’activité de l’expert. L’une est cognitiviste, même si la position est plus nuancée que celle des approches « classiques », alors que l’autre réfute la notion de représentation. Dans l’une les décisions sont totalement émergeantes, dans l’autre elles le sont partiellement ou totalement, en fonction de la nature de l’environnement. L’une a fait l’objet d’études dans le domaine du sport, alors que dans l’autre, les recherches sont balbutiantes.


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Notes

[1]

Institut National du Sport et de l’Éducation Physique – 11, Avenue du Tremblay – 75012 Paris – anne-claire. macquet@ insep. frphilippe. fleurance@ insep. fr

Résumé

Français

Cet article consiste en une approche épistémologique de l’activité de l’expert en sport. Deux types d’approches ont été distinguées : la première s’est appuyée sur le modèle cognitiviste classique (Chase & Simon, 1973) et la seconde sur le paradigme de l’action située (Suchman, 1987). Le premier a étudié les compétences spécifiques des experts ; les situations standardisées utilisées réduisaient le domaine d’expertise pour mieux le contrôler. Cette approche est apparue controversée : elle n’a pas pris en compte le contexte qui évolue constamment en sport. Elle n’a pas réussi à prendre en compte l’activité dans les situations habituelles de travail. Cette controverse a été à l’origine d’un cheminement théorique vers l’action située, puis vers deux approches en ergonomie. La première s’est éloignée radicalement de la position cognitiviste, en contestant l’idée de représentation dans ses rapports avec l’action contextualisée. Elle considère que le couplage individu / situation est opérationnellement clos et que la cognition est énactée. Les décisions sont émergeantes (Theureau, 1992). La seconde a renvoyé au modèle de la suffisance cognitive dans la planification, l’exécution et le contrôle de l’action. Ce modèle envisage une gestion dynamique du couplage et une planification de l’action associée à des émergences programmées (Amalberti, 2001). Ces modèles distinctifs ont permis une meilleure compréhension de ce qui oriente et contrôle l’action sportive en milieu naturel.

Mots-clés

  • expert
  • contexte
  • sens
  • situation dynamique
  • émergence
  • planification

English

This paper presents an epistemological overview on expert activity. Two approaches have been distinguished : the first one referred to a classical cognitive model (Chase & Simon, 1973), whereas the second one referred to the situated action paradigm (Suchman, 1987). The former approach studied skills used by experts. This approach used experimental and standardised situations in order to reduce the domain of expertise to control it more efficiently. However, this approach was controversial : it did not take into consideration the context that constantly changes in sport. It could therefore not be representative of the activity in usual work situations. This controversy has lead to a theoretical evolution toward the situated action paradigm, and later toward two different approaches in ergonomics. The first ergonomic model refused the concept of representation in relation with contextualised action. There is a coupling between the actor and the environment, which is closed. Cognition is enacted. Decisions emerge from this coupling (Theureau, 1992). The second ergonomic approach was referred as the cognitive sufficiency model in planning, execution and control of action. It suggests a dynamic management of coupling and a programming of action associated with planned emergence (Amalberti, 2001). These different models could provide a better understanding of what guide and control action in context of performance.

Keywords

  • expert
  • context
  • signification
  • dynamic situation
  • emergence
  • planification

Plan de l'article

  1. Le paradigme cognitiviste computationnel : l’origine de la controverse
    1. Les fondements théoriques
    2. Qu’est-ce qu’un expert ?
    3. L’étude des compétences de l’expert
    4. Les travaux liés à la perception (recherche visuelle)
    5. Les travaux liés à la mémoire
    6. Les travaux liés au raisonnement et aux bases de connaissances
    7. Interrogations sur les modèles qui sous-tendent ces recherches
    8. Conclusion
  2. La controverse : une prise en compte différenciée du contexte
    1. Le développement de la controverse
    2. Le contexte considéré à partir du concept de situation
    3. Contexte et individu : l’histoire d’un couplage
    4. Conclusion
  3. Les modèles disponibles en ergonomie pour étudier l’activité de l’expert en sport
    1. L’anthropologie cognitive située : le primat de l’émergence
    2. Le modèle de la suffisance cognitive : le primat de la représentation
    3. Conclusion

Pour citer cet article

Macquet Anne-Claire, Fleurance Philippe, « Des modèles théoriques pour étudier l'activité de l'expert en sport », Movement & Sport Sciences 2/ 2006 (no 58), p. 9-9
URL : www.cairn.info/revue-science-et-motricite-2006-2-page-9.htm.
DOI : 10.3917/sm.058.09

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