2007
Science & Motricité
Éditorial
Didier Delignières
J’éprouve une profonde satisfaction à introduire ce premier numéro spécial de Science & Motricité. Il constitue l’aboutissement d’une des lignes de la politique éditoriale de la revue décidée voici plus de deux ans. Nous avions à l’époque décidé de produire régulièrement des numéros spéciaux, organisés sur la base d’un article cible, présentant de manière extensive un point de vue novateur, auquel un certain nombre de collègues seraient amenés à réagir sous forme de réponses courtes. Ce format, déjà exploité dans un certain nombre de publications internationales, se révèle cependant assez difficile à mettre en œuvre. Nous sommes d’autant plus ravis d’être parvenu à produire ce numéro.
L’article introductif, rédigé par Grégory Ninot (Université de Montpellier) et Marina Fortes (Université de Nantes) rend compte d’une perspective de recherche tout à fait originale en psychologie sociale, qui consiste à étudier les construits non plus en tant qu’états statiques, mais en tant que processus dynamiques, c’est-à-dire évoluant dans le temps. Il s’agit d’une approche particulièrement novatrice. On se situe ici aux frontières de la connaissance scientifique, ces travaux mettant en évidence des résultats et testant des hypothèses jusqu’à présent complètement négligés dans la littérature. J’ai participé avec plaisir à cette aventure scientifique, initiée en 1996 lors de quelques séminaires enfiévrés dans l’ancienne Ecole Normale de Montpellier, et poursuivie dans le travail de thèse de Marina Fortes.
Cette approche dynamique en psychologie sociale, bien qu’évoquée régulièrement par divers auteurs, se heurtait cependant à des difficultés méthodologiques évidentes, liées tant au recueil des données qu’à leur traitement statistique. Les outils classiques se révélaient complètement inadaptés, et il était nécessaire d’innover à tout niveau pour tester ces nouvelles hypothèses. C’est ce travail essentiel qui a été réalisé par Grégory Ninot et Marina Fortes, et dont ils rendent compte dans leur article introductif.
Si l’on a souvent reproché aux STAPS d’être à la traîne des disciplines constituées, de ne générer que des sous-produits de démarches créées par ailleurs, on ne peut qu’être satisfait de voir des recherches issues de nos laboratoires occuper une tête de pont, méthodologique et théorique. Car c’est bien de cela qu’il s’agit ici : ce point de vue n’avait jusqu’à présent jamais été adopté, ces procédures métrologiques et statistiques n’avaient jamais été appliquées sur ce type de données.
Cet article cible a suscité des réactions variées, à la fois élogieuses et critiques. Leur lecture donne une image remarquable des débats qui traversent notre communauté. Nous saluons notamment les contributions de collègues étrangers, qui attestent ainsi du retentissement international de ces recherches.
Ken Fox, de l’Université de Bristol (Grande Bretagne), dont le modèle hiérarchique de l’estime de soi a servi de matrice aux travaux des auteurs de l’article cible, revient sur l’importance de ce concept dans les problématiques de santé publique. Il évoque l’intérêt de l’approche développée et les questions auxquelles elle peut envisager d’apporter de nouvelles réponses.
Les deux contributions suivantes soulèvent un certain nombre de points critiques, étayées par des points de vue différents. Paul Fontayne, de l’université d’Orsay, relève un certain nombre de questions laissées en suspend dans l’article de Gregory Ninot et Marina Fortes. D’autres approches, notamment dans le domaine de la cognition sociale, ont abordé le problème de la variabilité des construits, et l’auteur estime que l’article cible a quelque peu négligé ces pistes théoriques. Marc Lévèque, de l’université d’Orléans, évoque les rapports entre l’approche dynamique développée par les auteurs et l’approche clinique. Cette dernière peut aussi être considérée comme une approche dynamique, dans le sens où elle s’intéresse dans une perspective idiographique à l’évolution psychique. Elle apporte de surcroît une vision holistique du système, alors que l’approche développée ici tend à ce centrer sur une variable unique.
Les trois réactions suivantes proposent des extensions au paradigme développé par Grégory Ninot et Marina Fortes. Yannick Stephan, de l’université d’Orsay, étudie le potentiel d’une approche dynamique pour l’analyse des stratégies de coping face aux environnements stressants. Tim Woodman et Lew Hardy, de l’université de Bangor (Grande Bretagne) évoquent un autre type d’approche dynamique en psychologie sociale, qu’ils ont développé depuis quelques années sur la thématique de l’anxiété. Inspiré de la théorie des catastrophes, leur modèle constitue une tentative historique d’introduction de la théorie des systèmes dynamiques en psychologie. Didier Delignières, de l’université de Montpellier, apporte dans une courte contribution un complément statistique sur un point essentiel du travail des auteurs, démontrant la présence de dépendances à long terme dans la dynamique de l’estime de soi.
Enfin deux dernières contributions apportent des compléments théoriques à l’approche développée dans l’article cible. Julien Lagarde et Benoît Bardy, de l’université de Montpellier, réagissent en tant que spécialistes de l’approche dynamique. Leur champ de recherche est celui des coordinations motrices, mais la parenté épistémologique entre leur démarche et celle de l’article introductif permet un dialogue particulièrement fructueux. Enfin Pierre Tap, de l’université de Toulouse, se livre à une analyse serrée des concepts développés dans l’article cible. Il analyse notamment de manière approfondie les concepts novateurs charriés dans cette approche : systèmes complexes, fractalité, etc.
L’ensemble de ce numéro constitue une contribution dense et d’un haut niveau scientifique. La richesse des débats dont il est ici rendu compte illustre la qualité du travail réalisé par notre communauté, dont on ne peut que se féliciter.