2008
Science & Motricité
Ouvrages signalés
Ripoll, H. (2008). Le mental des champions. Paris : Payot
Qu’est-ce qu’un champion ? Comment le devient-on ? Ramassant plus de trente ans de recherches et s’appuyant sur trois ans d’entretiens avec eux, Hubert Ripoll explore le psychisme de seize champions français totalisant 61 titres et 26 podiums olympiques et mondiaux. En les amenant à exprimer des sensations, des émotions et des expériences enfouies dans les méandres de leur mémoire, mais rarement, ou jamais, évoquées, il révèle et décrypte les mécanismes psychologiques qui sont la marque des « numéros un », et notamment leur incroyable faculté à entrer dans un état second qui les porte au-dessus de leurs adversaires ; leur résilience ; leur capacité à inventer, à bricoler des routines mentales destinées à renforcer leur mémoire, à guider leur attention, à contrôler leur concentration, à engranger de la connaissance...
Soulé, B. et Corneloup, J. (2007). Sociologie de l’engagement corporel. Risques sportifs « extrêmes » dans la société contemporaine. Paris : Armand Colin
Les pratiques sportives à risque renvoient à un ensemble hétérogène, allant des engouements de masse, quoique socialement différenciés dans leurs appropriations (ski, cyclisme, arts martiaux), aux initiatives d’initiés et d’experts (alpinisme, surf, base jump, parachutisme, free ride), en passant par des formes hybrides, recelant des significations socioculturelles particulières et médiatisées (canyoning, descentes de rivières, jeux d’aventures télévisés ou non, rallyes, saut à élastique). Par ailleurs, le paradoxe des sociétés postmodernes, préoccupées à la fois par la réduction des dangers et des risques, quels qu’ils soient, et par les lubies de certains acteurs (jeunes, des classes moyennes supérieures, le plus souvent de sexe masculin), plus fréquemment attirés par le frôlement des limites, ne cesse pas d’interroger et le sociologue et les gestionnaires des organisations culturelles et éducatives. Bastien Soulé et Jean Corneloup exposent dans cet ouvrage, dense et rigoureux, organisé en trois chapitres, dans lequel on trouvera une revue de question très utile, une démarche didactique adaptée et des informations scientifiques de première main.
Dans le chapitre premier « “Sports à risques”, “sports extrêmes”, de quoi parle-t-on ? », la nécessité de définition et d’évaluation du champ social d’étude s’avère nécessaire tant l’hétérogénéité des pratiques est grande. La notion de risque est d’ailleurs fort utilement distinguée de celle de danger, dès le début. La première implique l’ajout de facteurs d’intériorisation, de croyances et de représentations, l’intervention d’un contexte sur une multitude de dangers guettant le pratiquant et un certain calcul probabiliste. La pratique du sport à risques renvoie d’une part (p. 19) à celle d’activités de « loisirs sportifs », hors cadre institutionnel et en plein air, dans un environnement propice aux accidents (blessures, mort) et, de l’autre, à une catégorisation sociale, culturelle et médiatique (une construction fondée sur la réalisation d’un spectacle et d’un jeu de reconnaissance sociale). À un pôle, on observe l’existence de sports où la vie même est en jeu (parapente, alpinisme) et, sur l’autre, c’est le risque corporel (blessure, fracture) ou l’illusion de danger qui prime. Mais certaines conduites courantes (baignade) sont parfois sources de mortalité importante alors qu’elles apparaissent comme inoffensives et quotidiennes. Il serait trop long de résumer l’ensemble des points de vue cités (cognitivistes, phénoménologiques, constructivistes, anthropologiques, systémiques…) pour théoriser la notion de « sport à risque ». Les auteurs signalent d’ailleurs que le qualificatif « extrême » tend de plus en plus à être utilisé tant dans le cadre de mises en scènes médiatisées qu’au niveau des énonciations courantes. Cependant, ils concluent, pour diverses raisons, sur une impossibilité de faire accéder l’expression « sport extrême » au rang de concept.
Dans le chapitre second, « La pratique des “sports à risques” : approches sociologiques plurielles d’un engagement corporel singulier », on dispose d’un texte volumineux, passionnant (p. 41-123) et l’on entre de plain-pied dans l’analyse des pratiques et des contenus théoriques et empiriques. Soulé et Corneloup privilégient une classification exigeante des travaux sur ces domaines plutôt que l’approche strictement descriptive. Face à une foisonnante réalité, du fait même du caractère contesté et multi-approprié des conduites discutées, ils sont à la fois attentifs aux ethnométhodes des acteurs, aux données monographiques et statistiques et aux analyses critiques et distanciées. Différentes données sont articulées aux grilles de lectures et à divers paradigmes offrant, pour chacun d’eux, un éclairage spécifique (paradigme déterministe et dispositionnel, perspective fonctionnaliste, structuraliste, critique, individualiste-cognitiviste, interactionniste et point de vue postmoderne). De la caractérisations des praticiens des sports à risques (profils, catégories sociales, discours) à la définitions des bénéfices symboliques et des fonctions retirées, en passant par la critique de l’idéologie du « corps-machine » et des discours diffusés au seins des clubs ou fédérations et la sociographie du dopage ou des subcultures sportives ou amateurs, le lecteur sera guidé dans un monde social étonnant et étrangement intégré aux sociétés contemporaines. On peut donner un exemple d’analyse fort intéressante sur les discours justifiant la peine et l’accident dans le contexte professionnel, associatif ou fédéral : « Les épreuves que représentent la souffrance et la blessure vont jusqu’à être présentées comme des opportunités données aux athlètes de faire montre de courage et de caractère. Il y a ainsi une culture du risque dans le sport, qui tend à banaliser la présence de danger et la mise à l’épreuve de la santé des athlètes. Elle détourne l’attention de questions qui pourraient amoindrir l’engagement de ces derniers, tout en masquant les conséquences effectives des prises de risques sportives. Au sein de ce contexte culturel et rhétorique, les athlètes apprennent à accepter, minimiser ou ignorer la douleur pour jouer, tout en considérant les blessures non handicapantes comme faisant partie intégrante du jeu. En fait, ils font face à une structure conspiratrice qui les encourage à penser que l’acceptation des risques constitue la seule option viable sils veulent participer » (p. 88.) Bien sûr, d’autres données et points de vue moins critiques et radicaux sont aussi largement abordés dans l’ouvrage. Un autre exemple suggestif est l’observation de la culture du flow (analogie avec le terme utilisé dans le hip-hop d’ailleurs) chez les surfeurs australiens (p. 118).
Le chapitre 3, « Prise en charge collective et acceptabilité sociale des risques sportifs » (p. 120-179), l’autre partie importante de l’ouvrage, est consacré à la gestion et à l’analyse des modes régulations et de décision, tant administratives, organisationnelles, culturelles, politiques que juridiques et techniques. On apprendra, notamment, qu’il vaut mieux parler de « gestion des risques » que de « sécurité » dont la nature idéologique et, parfois, illusoire est avérée. À ce propos, trois niveaux d’intervention sont régulièrement repérés (juridico-technique, économique et politique, le dernier articulant les choix de l’ensemble des acteurs des décisions à prendre sur le plan organisationnel ou territorial). Diverses thématiques sont abordées : l’étude du dopage dans le cyclisme professionnel, l’approche organisationnelle des risques en station de montagne, la manipulation divergente ou convergente, par des fédérations de professionnels de la montagne ou de la voile, de la thématique sécuritaire et l’acceptabilité sociale des risques. Ce dernier point termine le chapitre sur une lecture spécifiquement sociologique des modes de désignation et de définition des mesures prises dans tous les secteurs de loisirs et de sport (de l’attitude face aux snowborders à la fréquence des contrôles antidopage à différents types de courses cyclistes ou dans diverses manifestations ; mais on peut aussi penser aux types d’aménagement mis en Å“uvre dans les stations de montagnes). Quoiqu’il en soit, la concertation et la prise en compte de points de vue d’acteurs aux intérêts parfois opposées s’imposent comme une nécessité pragmatique.
L’ouvrage de Soulé et Corneloup est un modèle d’écriture sociologique : fortement fondé sur une réflexion théorique exigeante, il est, par ailleurs, truffé d’exemples, d’études de cas, de données d’enquêtes de référence et d’analyses de champs sportifs particuliers (cyclisme, alpinisme notamment). En ce sens, le professionnel des sciences sociales et l’étudiant prendront un grand plaisir à approfondir leurs connaissances dans ce domaine de la sociologie du sport. Mais les décideurs et acteurs des organisations sportives et loisiristiques aborderont avec profit un ensemble à la fois cohérent, pluriel qui tente de tenir compte, avant tout, de la complexité des situations concrètes rencontrées mais qui ne perd jamais de vue une réflexion globale et multi-référentielle.
Jean-Marie Seca, Université de Versailles-Saint-Quentin, LAREQUOI
Ferréol Gilles et Vieille-Marchiset Gilles (dir.), Loisirs, sports et sociétés, regards croisés, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2008
Il y a un peu plus d’un an, le 1er juin 2007, le Laboratoire de sociologie et d’anthropologie (LaSA) de l’Université de Franche-Comté organisait à Besançon un colloque international sur le thème « Loisirs, sports et sociétés ». Un ouvrage collectif, récemment publié sous la direction de Gilles Ferréol et Gilles Vieille-Marchiset, vient aujourd’hui témoigner de ce riche moment d’échanges. Après une introduction générale que signe Gilles Ferréol, onze chapitres se succèdent et structurent ce livre marqué tant par la pluridisciplinarité des contributions que par la diversité des origines des auteurs. A travers des analyses relevant majoritairement de la sociologie du sport, mais aussi de l’histoire et du management, des chercheurs français, belges et suisses livrent ainsi des points de vue différents, même si parfois convergents, sur la question des loisirs, sportifs ou non, et de leur place dans nos sociétés.
La première partie du recueil propose des « Eléments de cadrage ». Elle rassemble tout d’abord les textes à vocation historique de Jean-Paul Callède et Paul Dietschy qui constituent, chacun à leur manière, d’éclairantes synthèses. Jean-Paul Callède, à l’échelle de la France, propose ainsi de dégager les grandes tendances d’organisation et de développement des loisirs au cours du XXe siècle, et ce faisant de définir une périodisation permettant de structurer la réflexion sur le sujet. Le travail de Paul Dietschy, par ailleurs, offre une mise en relation très efficace des histoires sportives en France, en Allemagne, en Italie et au Royaume-Uni. Il dévoile en particulier le rapport spécifique qui s’établit entre sport et Etat dans chacune des nations au cours de la période ô combien déterminante de l’Entre-deux-guerres. Plus loin, dans une perspective plus sociologique, Claude Javeau revisite et soumet à discussion les théories pionnières de Joffre Dumazedier sur les fonctions des loisirs, tandis que Thierry Zintz apporte un éclairage managérial sur le sujet. Sa contribution présente les principaux types organisationnels auxquels renvoient les rapports entre acteurs du sport dans les différents pays européens, mais elle introduit également une analyse prospective où l’auteur envisage le devenir des attentes des acteurs du sport et des pouvoirs publics à l’égard du fait sportif. Enfin, Jean Griffet choisit de s’intéresser à la pratique sportive non institutionnalisée, traçant la généalogie de la prise en compte de cet objet par les psychologues tout d’abord, puis par la communauté des sociologues du sport, en passant par celle des géographes. Il est ici question de cultures sportives, notamment à travers la remise en cause de la vision simpliste d’une opposition radicale entre la culture sportive légitime du sport organisé et la culture alternative du sport « commun ».
Consacrée aux « Pratiques, politiques et territoires », la seconde partie de l’ouvrage rassemble des analyses où sports et loisirs sont appréhendés à partir de thématiques diverses.
La volonté de questionner les formes les plus récentes de la pratique sportive ou de loisir, celles qui conduisent les individus vers des activités libérées des institutions et introduisent souvent un contact, voire une confrontation, avec la nature, caractérise les chapitres rédigés par Olivier Bessy, Bastien Soulé et Guillaume Routier, et Marianne Barthélémy. Dans une approche qui vise à mesurer l’impact du développement des loisirs sur les évolutions du fait sportif, Olivier Bessy réfute l’idée d’une transformation radicale des formes de pratique et défend une conception plus nuancée des sports informels. Si la rupture est nette avec les pratiques organisées, elle n’empêche pas pour autant la transposition dans le domaine des pratiques libres d’éléments forts de la norme sportive traditionnelle : toutes formes de contraintes ne sont pas éradiquées et la recherche d’excellence et de performance est bien, ici également, l’une des clés de l’engagement dans l’activité. Ainsi, les formes de pratique se complexifient et renvoient désormais à des modes d’engagement ambivalents. Un tel constat est bien celui qui est suggéré également par Bastien Soulé et Guillaume Routier, à travers une étude portant sur la course en solitaire à la voile. Les auteurs en effet présentent un panorama des différents regards sociologiques portés sur les activités à risque, ou engageant l’intégrité corporelle des participants. Ils soulignent alors combien la diversité des interprétations scientifiques répond ici à la pluralité des modes d’explication par les navigateurs de leur acceptation des contraintes fortes et des dangers liés à leur activité de prédilection. Marianne Barthélémy enfin, dans une même perspective, décrit les raids-aventure, au succès toujours grandissant, comme des activités plurielles, dont les multiples facettes renvoient à la variété des attentes de leurs adeptes.
Plus loin, c’est la question de l’intégration par le sport qui réunit les textes de Christophe Jaccoud et Dominique Malatesta d’une part, et Anne Tatu et Gilles Vieille-Marchiset d’autre part. Christophe Jaccoud et Dominique Malatesta s’intéressent au positionnement des pouvoirs publics à l’égard de formes nouvelles de pratique sportive, et en particulier à l’égard des revendications dans ce domaine de groupes minoritaires. Il s’agit ainsi de présenter les initiatives sportives de jeunes précaires des milieux urbains suisses et leur reconnaissance progressive par les pouvoirs publiques. Au passage, les auteurs notent que dans le soutien apporté à ces projets sportifs spécifiques, la sphère sportive administrative se trouve souvent devancée par les professionnels de l’action sociale. Ils soulignent enfin la faible représentation des jeunes filles dans le cadre de ces initiatives, annonçant ainsi les analyses d’Anne Tatu et Gilles Vieille-Marchiset. Conduites en Franche-Comté, dans le cadre de quartiers populaires sensibles, celles-ci soulignent bien en effet que beaucoup reste à faire, en France comme en Suisse, pour ouvrir enfin les portes du loisir et de l’activité sportive aux jeunes filles et aux femmes des milieux défavorisés. Au-delà de nuances liées à l’âge ou à des situations particulières, les inégalités de sexe dans l’accès à ces pratiques demeurent flagrantes à l’échelle des zones urbaines étudiées. Enfin, dans une réflexion mobilisant également le concept de genre, Dominique Golay décrit, dans le cadre de crèches et garderies, les processus de socialisation différenciés des jeunes enfants garçons et filles.
Au final, la diversité des approches, des angles d’analyse et l’ampleur du sujet abordé peuvent certes donner l’impression d’un ouvrage très (trop) éclectique, voire dispersé. Néanmoins, on l’a bien compris, l’ambition des auteurs n’est en aucune manière de soutenir une conclusion ou une thèse en particulier mais plutôt, par des « regards croisés », de stimuler la réflexion et d’ouvrir des perspectives de recherche sur cette question des rapports entre loisirs, sports et sociétés. Dès lors, la réunion de contributions très différentes, par les méthodologies qu’elles mobilisent comme par le type d’analyse qu’elles proposent, doit certainement être considérée comme l’un des points forts de l’ouvrage, plutôt que comme un handicap. Elle suggère en effet la richesse et la complexité de l’objet traité en même temps qu’elle peut effectivement faire naître des pistes de recherches nouvelles pour un sujet jamais épuisé.
Karen Bretin-Maffiuletti
Jobert, T. (2006). Champions noirs, racisme blanc. La métropole et les sportifs noirs en contexte colonial (1901-1944). Grenoble : Presses universitaires de Grenoble
La question du racisme dans le sport est souvent considérée comme un sujet tabou. L’ouvrage de Timothée Jobert se propose de lever ce tabou à partir d’une perspective originale et peu exploitée jusque là sur le racisme dans le sport français. En présentant une réflexion historiographique sur le racisme, l’auteur entend se distinguer des approches historiques ou sociologiques qui ont surtout examiné l’idéologie raciste et ses théoriciens ou encore ses manifestations les plus violentes. Sa démarche se veut compréhensive. Elle le conduit à privilégier une histoire plus ordinaire, plus « souterraine » du racisme en explorant la façon dont, dès le début du XXe siècle, les acteurs du monde du sport et son public appréhendent l’émergence d’une figure particulière dans le milieu sportif : celle des champions sportifs « noirs ». De l’apparition en France des sportifs noirs américains aux athlètes issus des colonies françaises, Timothée Jobert pose la question de leur représentation sociale et du regard contemporain que l’on pose sur eux entre 1900 et 1944. L’intérêt majeur de l’ouvrage est de nous montrer comment les exploits de ces champions noirs et leur présumée excellence sportive mettent en scène la tension entre, d’une part, l’idéologie égalitaire et l’universalisme du sport et, d’autre part, les croyances racistes largement diffusées au cours de cette période coloniale. Pour ce faire, l’auteur décortique la presse quotidienne et spécialisée dans le sport (L’Auto, La boxe et les boxeurs, Sporting etc.). A partir d’une étude lexicographique et sémantique, il propose une analyse des « processus de catégorisation et de stéréotypification » (p.10) afin de mettre en évidence l’attitude des français à l’égard des sportifs noirs lorsque ceux-ci débarquent en Europe dès 1900.
Un des apports de l’ouvrage est alors de montrer que cette attitude évoluera au fil des années et combien sont nombreux les discours des journalistes pour expliquer les énigmatiques performances de ces sportifs et pour prendre fait et cause pour ceux-ci lorsqu’ils seront victimes de pratiques discriminatoires, dans un contexte où l’idéologie coloniale et la domination raciale trouvent à s’exprimer sous plusieurs formes (c’est le temps des expositions coloniales). L’ouvrage donne ainsi à réfléchir sur les principes républicains et universalistes (égalité, mérite) qui président au fonctionnement de la sphère sportive, mobilisés par les journalistes pour justifier et minorer l’importance de la présence des « champions noirs » sur la scène sportive française. Si ces derniers déstabilisent les repères politiques et moraux, s’ils renforcent parfois les préjugés raciaux, Timothée Jobert insiste néanmoins sur le fait que les incidents et actes racistes à leur encontre masquent souvent les enjeux économiques et nationalistes dont sont investies les rencontres sportives. En se focalisant sur trois périodes historiques de l’histoire coloniale française (la Belle Epoque, l’entre deux guerres et Vichy), l’auteur Å“uvre pour délinéer les contours de cette figure du champion noir. Il retrace alors, textes journalistiques à l’appui, des portraits étonnants et réussis de sportifs s’étant distingués dans les disciplines les plus populaires au début du XXe siècle : celui du cycliste et gentleman Marschall « Major » Taylor dès 1901, puis au moment où la boxe, sous sa forme américaine, connaîtra en France son heure de gloire celui du boxeur poids lourd Jack Johnson ou encore celui du boxeur sénégalais « Battling » Siki dont l’histoire constitue le cÅ“ur de la recherche ; sans oublier enfin les événements des Jeux Olympiques de Berlin de 1936 qui virent triompher Jess Owens.
Rejetés, méprisés, conspués, stigmatisés, ces sportifs auront été appréhendés à travers le prisme raciste de l’univers colonial. Ainsi, les récits des rencontres sportives mettent en scène des oppositions profondes : le « nègre », le « sauvage », le « naturel », etc. s’oppose au « blanc », au « civilisé », au « culturel » etc. Cependant, ils auront aussi été défendus et admirés au nom des valeurs universelles du sport. Et si l’itinéraire de ces sportifs est émaillé d’épisodes et d’incidents racistes dans la vie civile, ils seront d’après l’auteur relativement protégés dans la sphère sportive.
L’ouvrage de Timothée Jobert est d’abord une historiographie. Certes réussie, mais on regrette que pour traiter de la question de la représentation, l’auteur n’ait pas plus sollicité les travaux sociologiques majeurs. En effet, il ne nous apporte pas d’éléments sur la construction d’une communauté « noire », ni sur les différents registres d’action dont les noirs opprimés disposent pour faire face à cette assignation identitaire et au racisme quotidien. La question de la communauté, du groupe, reste posée et ne peut être balayée d’un revers de la main alors même que le cas de Jack Johnson offrait au chercheur un terrain privilégié. On pense aux figures des opprimés noirs américains travaillées par Warner, Weitzman, et Wellman (Espaces et sociétés n°38-39, 1983). Ces sociologues ont dégagé des types sociaux renvoyant à des formes de résistance civile à l’oppression et à la domination raciale. Une typification ou une comparaison sociologique aurait pu, au regard du matériau empirique, être avancée pour identifier ce que ces champions « figurent ». Dans cette veine, la question du racisme dans le sport est travaillée depuis longtemps par de nombreux chercheurs dont on regrette l’absence ici : on pense ici aux nombreux textes de la revue Ethnic and Racial Studies et notamment aux écrits historiques de Ernest Cashmore sur la façon dont les milieux sportifs prospèrent sur l’exclusion des noirs des autres sphères de la vie sociale. Au final, il y a tout lieu de penser que ces thèses auraient pu renforcer celle défendue par Jobert pour qui le monde du sport aura servie d’abord de « niche sociale » aux athlètes noirs.