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Movement & Sport Sciences

2005/3 (no 56)

  • Pages : 148
  • Affiliation :
  • ISBN : 9782804147686
  • DOI : 10.3917/sm.056.0109
  • Éditeur : De Boeck Supérieur

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Introduction

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Cette recherche menée sur l’activité de jugement de l’arbitre de rugby (Rix, 2003a) s’ancre dans des interrogations empiriques. Les règles du jeu (CCA, 2002), les déclarations de sens communs dans des journaux spécialisés, Rugby mag, Midi olympique ou Midi olympique magazine, les ouvrages destinés aux arbitres (Weinberg & Richardson, 1990) définissent tous l’activité de ces derniers dans un paradoxe : il s’agit tant d’appliquer la règle que de savoir l’ignorer. S’il est possible de décliner, au cas par cas, ce que fait l’arbitre au moment même où il arbitre, l’analyse de ces propositions ne permet pas de définir son activité en dehors des dichotomies conformité/distance par rapport au règlement et implication/observation par rapport à la situation de jeu. Ce constat est à l’origine de notre questionnement sur l’activité de jugement de l’arbitre de rugby en situation de match.

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L’examen de quelques écrits scientifiques concernant l’arbitrage contribue à construire progressivement une perspective permettant d’étayer ce questionnement. La plupart des travaux (Bonnafoux, Avanzini & Poulin, 1999 ; Fratzke, 1975 ; McLennan & Omodei, 1996 ; Rainey, Larsen & Williard, 1987 ; Trudel, Côté & Sylvestre, 1996 ; Trudel, Dionne & Bernard, 2000) s’inscrivent dans un formalisme juridique où le jugement est une application du règlement à un contexte de jeu particulier. Cette conception dominante amène à envisager ce que fait l’arbitre sous l’angle d’une décision. Dans l’optique de documenter cette dernière, plusieurs voies sont empruntées. Les caractéristiques sociales et psychiques de l’arbitre sont prises en charge (Fratzke, 1975). Pour saisir les contraintes de la décision de l’arbitre, son contexte de mise en œuvre est aussi étudié : l’urgence, l’incertitude, la complexité émergent de ces analyses (Bourdy, 1999). Enfin, le processus même de décision est examiné. De manière expérimentale (Bonnafoux, Avanzini & Poulin, 1999 ; Rainey, Larsen & Williard, 1987 ; Trudel, Dionne & Bernard, 2000), les éléments influençant la discrimination visuelle ou l’évaluation de la loyauté de l’action sont appréhendés. Outre les résultats qui pointent l’importance des facteurs « vitesse », « localisation » de la balle et/ou du joueur, comportement de la victime, pour déterminer s’il y a ou non faute, ces travaux, qui mettent en place des situations expérimentales à partir de vidéos de match, soulignent surtout que les décisions prises par l’arbitre lors du match enregistré sont différentes de celles prises au cours des protocoles (Bonnafoux, Avanzini & Poulin, 1999 ; Trudel, Dionne & Bernard, 2000). La décision de l’arbitre ne peut donc être qualifiée qu’en l’étudiant en situation naturelle. Dans ce cadre, McLennan & Omodei (1996, p1064) indiquent que « the majority (60 %) were decisions that « no decision » to intervene in the run of play was necessary », et que cette décision se développe sur la base d’une simulation en cours. En outre, l’examen des comportements de l’arbitre en match montre que si l’arbitre, pour 40 % du temps, prend des décisions, il consacre plus de 50 % du temps à interagir avec les joueurs (Trudel, Côté & Sylvestre, 1996). Par conséquent, en situation de match, l’activité de jugement de l’arbitre de rugby ne peut être restreinte à des prises de décisions relatives au rapport de la configuration du jeu aux règles. Il s’agit donc de se détacher de tout formalisme juridique pour appréhender ce que fait l’arbitre au moment même où il arbitre (Rains, 1984 ; Russell, 1997, 1999). Différents écrits sur l’acte de juger des magistrats (Perelman, 1990 ; Ricœur, 1995) contribuent à cette démarche en définissant tout jugement par son caractère actif et non déterminé : ils le distinguent ainsi du résultat – déterminable a priori – d’un processus mécanique inscrit dans des normes écrites (Oakeshott, 1995). L’acte de juger est alors identifié relativement à ce qu’il produit : il montre et impose ce qui est possible en référence tant au contenu d’idéaux qu’à ce qui est légal, et ce faisant, il établit et qualifie les événements (Ricœur, 1995). L’activité de jugement de l’arbitre est donc envisagée comme des actes qui, dans leurs manifestations langagières et/ou gestuelles, montrent ce qui est possible et, en l’imposant, lèvent l’incertitude des événements. Le travail présenté ici, est limité à l’étude des actes de jugement de l’arbitre de rugby expérimenté au cours des phases actives de jeu.

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Ces actes de jugement sont étudiés dans une perspective anthropologique d’inspiration phénoménologique (Gal-Petitfaux & Durand, 2001 ; Gal-Petitfaux & Saury, 2002 ; Kerry & Armour, 2000 ; Sève & Durand, 1999). Le regard porté sur l’activité de l’autre se caractérise par sa visée compréhensive. L’acte de jugement de l’arbitre est appréhendé comme une signification incarnée, spontanée et située (Merleau-Ponty, 1942). Le comportement de l’arbitre n’est considéré ni comme une réaction à une configuration déterminée du jeu, ni comme la conséquence d’un processus mental antérieur, mais comme une signification qui se réalise et se détermine dans un accomplissement corporel (Quéré, 1998). Cette approche se justifie dans l’optique d’étudier les actes d’une personne en dehors d’un causalisme allant de pair avec une conception dualiste de l’être humain. La rupture avec tout dualisme permet de saisir les processus cognitifs de l’acte sans les dissocier de son versant corporel, sans postuler d’antériorité de l’un par rapport à l’autre. La rupture avec tout causalisme est nécessaire pour étudier l’acte dans sa contingence. La compréhension d’un acte de jugement repose donc sur la saisie des significations incarnées, spontanées, situées que réalisent les manifestations corporelles de l’arbitre, dans les moments où il lève l’incertitude du déroulement du jeu.

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Au moment de l’acte, ces significations ne se manifestent que corporellement ; elles restent ainsi implicites, syncrétiques et pré-réfléchies. Elles peuvent pourtant être explicitées a posteriori grâce à un effort de réfléchissement de l’acteur (Vermersch, 1994). Pour inciter et accompagner l’acteur dans cet effort, l’enregistrement vidéo constitue un support intéressant (Tochon, 1996). Ainsi, la méthode élaborée, l’entretien en re situ subjectif (Rix, 2003b), s’inspire largement de l’autoconfrontation (Theureau, 1992) qui utilise ce type de traces d’activité. Cependant, l’entretien en re situ subjectif mobilise un enregistrement vidéo particulier, celui d’une perspective proche du point de vue de l’acteur en situation ; perspective qualifiée de subjective située. Cette spécificité peut, dans certains cas, n’être assimilée qu’à une évolution technologique de l’autoconfrontation. Pourtant quelques réflexions méthodologiques (Rix, Biache, à paraître) tendent à montrer que, selon la perspective vidéo utilisée au cours de l’entretien, la posture spontanée de l’acteur par rapport à son action est différente. L’utilisation de la perspective subjective située permet de réduire la tendance de l’acteur à l’explication et d’obtenir, plus facilement, des verbalisations au plus près du déroulement de l’acte. Ces verbalisations contribuent ainsi à la compréhension des actes de jugement de l’arbitre en documentant, comme l’observation de ses manifestations corporelles, les significations spontanées et situées qui leur sont sous-jacentes.

Matériel et Méthodes

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Participants : Sept arbitres, des hommes âgés de 30 à 45 ans, expérimentés, officiant au plus haut niveau amateur, désignés par la Commission Centrale des Arbitres, ont participé volontairement à ce travail. Chacun a été sollicité lors d’un match de championnat masculin de Nationale 1 au cours des saisons 2000/01 et 2001/02.

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Recueil des données : Trois types de matériaux ont été recueillis pour chaque match : (a) un enregistrement vidéo du match à partir des tribunes selon un plan large ; (b) un enregistrement audio et vidéo de la perspective subjective située, grâce à une caméra embarquée (? 8 mm) fixée sur la tempe de l’arbitre tout au long du match, d’un micro (? 6 mm), et d’un enregistreur Sony GVD (14/12/5 cm pour 1,2 Kg) ; (c) des verbalisations issues d’un entretien en re situ subjectif mené, par la chercheure, au plus tôt après le match.

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Traitement des données : Chaque entretien a été intégralement retranscrit. Puis, les extraits de verbalisation se rapportant aux phases actives de jeu ont été sélectionnés. Ensuite, ont été exclues du traitement les verbalisations qui ne s’ancraient pas dans la singularité d’un moment, moment retracé par l’enregistrement vidéo : les évaluations a posteriori, les hypothèses sur ce qui aurait pu, aurait du se passer, les commentaires parallèles ont donc été écartés. Tous les propos de nature non « descriptive » (Vermersch, 1994, p. 34), notamment ceux rendant l’acte intelligible à travers un principe général, ont été évincés. Ce repérage réalisé, les différentes sources de documentation de l’activité ont été articulées afin de formaliser chaque acte de jugement de l’arbitre. Pour chaque extrait d’entretien repéré (voir tableau 1), le moment du match auquel il se rapporte a été d’une part situé dans le temps, d’autre part décrit à partir des vidéos extérieures et subjective situées pour rendre compte de ce qui se passe sur le terrain. Le déroulement temporel de l’acte (Tps), des matériaux d’observation (Description du contexte) et la manière dont l’arbitre en rend compte au cours de l’entretien en re situ subjectif (Verbalisations a posteriori) ont ainsi été retranscrits. Des descriptions « phénoménales » ont ensuite été produites. Chacune, relative à la singularité d’un moment, relate le déroulement d’un acte de jugement, c’est-à-dire la manière dont l’arbitre en vient à montrer et imposer aux joueurs ce qui est possible. Elle est établie à partir du parallèle entre les trois types de matériaux construits ; elle correspond à une formalisation de l’acte de jugement élaborée par la chercheure sur la base de l’explicitation de l’arbitre – c’est-à-dire de la subjectivité de l’acteur –, et de ce qu’il a effectivement réalisé en match.

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Pour chaque match, 40 à 65 descriptions phénoménales ont été construites. A partir de ce corpus, nous avons progressivement spécifié et différencié les rapports de l’arbitre aux actions des joueurs, au moment où il montre et impose ce qui est possible. Plusieurs catégories ont été élaborées selon des critères émergeants qui, se précisant au fur et à mesure du traitement, ont permis de caractériser chaque acte de jugement selon (1) le mode de construction de ce qui est imposé : l’état du jeu lorsque la construction s’effectue, la manière dont l’arbitre appréhende spontanément les actions des joueurs, la temporalité de la construction ; (2) ce qui est imposé : la nature et la légitimité de ce que l’arbitre impose, les modalités selon lesquelles il lève l’incertitude de la situation ; (3) la présence des règles du jeu : la nature, la fonction, le moment de cette présence.

TABLEAU 1  - Modalités de construction et de présentation de chaque élément du corpusTABLEAU 1

Résultats

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L’analyse du corpus, selon les critères précédents, a abouti à trois types d’actes de jugement : (1) jugement-en-acte (2) jugement de fait (3) jugement délibéré. Chacun caractérise un type de rapport de l’arbitre à l’activité des joueurs en phase active de jeu. Ces trois types d’actes de jugement ne sont quantitativement pas de même importance au sein des matériaux traités : les jugements-en-acte représentent 72 %, les jugements de fait 24 % et les jugements délibérés 4 %. Si ces proportions permettent d’appréhender comment se distribuent les actes de jugement de l’arbitre au cours des phases actives de jeu, ces chiffres doivent pourtant être relativisés dans la mesure où ils renvoient aux actes de jugement formalisés.

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Le jugement-en-acte est un acte de jugement qui s’élabore progressivement dans le rapport dynamique de l’arbitre à ce que font les joueurs. Ainsi, ce que montre et impose l’arbitre se construit au fil de son engagement au cœur de l’opposition qui se déroule et n’existe qu’à l’instant où il le rend manifeste dans un geste, une parole et/ou un coup de sifflet. Il est qualifié, en ce sens, de moment judicatoire afin de souligner qu’il n’est rapportable ni à l’existence d’une réalité autonome, ni à la perception d’un phénomène figé ; ce qui est pointé et imposé par l’arbitre, de l’ordre des manières d’agir des joueurs, d’inter-agir entre eux et/ou avec l’arbitre, devient nécessaire pour lui dans un mouvement. Ce mode de construction de ce que l’arbitre impose est repérable, par exemple, dans la succession de descriptions phénoménales suivante [1][1] La construction progressive de ce que l’arbitre impose... :

  • (1) A la réception d’un coup de pied, l’arbitre signale en-avant vert et laisse l’avantage aux blancs qui ont récupéré le ballon. (2) Les blancs utilisent le ballon : avancent, puis mis au sol sortent le ballon et tentent une autre avancée. L’arbitre considérant que les blancs ont eu l’opportunité de jouer le ballon et de progresser, baisse le bras : l’avantage est acquis. (3) Le jeu se poursuit : le porteur du ballon blanc est mis au sol par deux verts, l’arbitre stipule au joueur blanc plaqué de lâcher, le ballon ne sortant pas il siffle pénalité pour les verts, puis explique son coup de sifflet : des verts sont en position de jeu, le ballon ne sort pas, le plaqué les prive du ballon puisqu’il ne le libère pas.

Dans ce passage, deux actes de jugement ont les caractéristiques d’un jugement-en-acte. Par exemple, ce que l’arbitre impose, « avantage acquis », en baissant le bras n’est pas rapportable à un élément factuel précis, mais renvoie à sa manière d’appréhender les actions des joueurs dans la dynamique de leurs déroulements. De même, le coup de sifflet de l’arbitre n’intervient pas au moment où il constate que le joueur plaqué garde le ballon, mais après lui avoir indiqué, pendant que le jeu se poursuit, de lâcher le ballon ; comme ce dernier n’est pas libéré, son coup de sifflet montre que les blancs ont privé les verts du ballon et qu’il doit leur être rendu. C’est au fil de son interaction avec le joueur plaqué que l’arbitre en vient à signaler une faute : siffler devient nécessaire. Cette nécessité qui reste phénoménale, c’est-à-dire propre à l’arbitre dans sa situation particulière, est légitimée par ce dernier à travers la convocation immédiate d’une règle dans ce qu’elle édicte. Dans l’exemple précédent, il rappelle aux joueurs que « le joueur plaqué doit s’efforcer de libérer immédiatement le ballon pour que le jeu puisse se poursuivre » (CCA, 2002, p. 74). Les règles du jeu qui n’apparaissent explicitement dans cette justification qu’au terme du jugement-en-acte, ne sont pourtant pas absentes de la constitution progressive d’une nécessité. En effet, il est impossible de comprendre ce qu’impose l’arbitre sans considérer le cadre de pratique du rugby au-delà duquel « ce n’est plus du rugby ».

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Le jugement de fait correspond à un acte de jugement où l’arbitre, au cours du déroulement du jeu, constate et impose un fait dans une certaine valence à une règle. Cet acte de jugement est repérable dans la description phénoménale suivante où l’arbitre appréhende l’activité des joueurs à travers un comportement figé, comme un fait établi d’emblée rapporté à une règle précise.

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En revenant jouer à l’intérieur, un joueur vert rentre dans un partenaire situé entre la ligne de but adverse et lui. L’arbitre siffle tout en signalant le contact, même s’il est navré de stopper l’action de jeu. Il stipule aux joueurs : y a contact.

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Son constat pointe un élément précis, ici le contact entre le porteur du ballon et un partenaire situé devant ; cet élément s’impose à lui comme une réalité évidente d’emblée connotée par rapport à une règle. D’une part, l’établissement du fait qui ne suppose ni preuve, ni justification et porte sur quelque chose d’actuel est de l’ordre d’une évidence (Gil, 1993), d’autre part ce fait n’a d’existence que relativement à une règle. Dans l’exemple précédent, lorsque l’arbitre siffle le contact, il signale simultanément et indissociablement l’intersection des trajectoires des courses des deux joueurs et le suivi d’une règle. Ainsi, le jugement de fait ne relève pas d’une logique binaire supposant d’envisager s’il y a ou non faute, c’est-à-dire de mettre en rapport une configuration de jeu donnée à une règle préexistante, mais repose sur une évidence perceptive dans laquelle le fait et la règle sont manifestes simultanément dans l’instant. C’est cette évidence que l’arbitre montre et impose aux joueurs dans un coup de sifflet, des gestes et/ou des propos qui soit interrompent le jeu, soit entraînent sa poursuite.

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Le jugement délibéré se différencie des deux précédents dans la mesure où il se développe non plus en cours de jeu mais une fois que celui-ci est suspendu ; particularité qui fonde ses caractéristiques. Il n’est repérable que dans des situations problématiques pour l’arbitre dans lesquelles il prend un temps d’enquête, de réflexion, de discussion avec ses assesseurs. Alors que le jeu est arrêté, il examine avec plus d’informations, d’avis et/ou de recul ce qui s’est passé afin d’en produire in fine un scénario plausible, cohérent, acceptable qui détermine la façon dont l’opposition se poursuivra. La description phénoménale suivante illustre ce type d’acte de jugement.

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Sur la mêlée, l’arbitre voit que les packs se relèvent, mais comme dans le même temps le ballon est sorti, il laisse l’action se poursuivre. Il suit l’action tout en étant préoccupé par les joueurs qui restent groupés alors que la mêlée est terminée. Comme il voit que les joueurs ne se séparent pas et ne viennent pas au jeu, il siffle pour arrêter l’action de jeu et retourne auprès de la bagarre. Dès qu’il arrive près des joueurs, il tente de les arrêter en leur parlant et essaye surtout d’isoler ceux qui se battent pour éviter la bagarre générale. Il calme un premier point chaud : les joueurs se sont séparés. Il se rend alors un peu plus loin pour faire de même. En leur disant à nouveau de laisser faire ceux qui se battent, il parvient à stopper les affrontements physiques, mais pour vraiment éviter tout autre problème il fait en sorte que les équipes s’écartent, ne se regardent plus, ne se parlent plus. Il va ensuite voir son juge de touche pour déterminer, en fonction de ce qu’ils ont vu, qui sont les fautifs et quelle(s) sanction(s) attribuer : un orange relève la mêlée, un noir se rebiffe, pénalité noire. Dès qu’ils ont envisagé ensemble la question, il revient au centre du terrain et fait part aux capitaines de son analyse, des mesures qu’il prend cette fois ci et de celles qu’il pourrait prendre ensuite. Enfin, il les engage avec lui sur le déroulement du match : cette rencontre doit bien se passer et ils doivent mettre tout en œuvre pour qu’il en soit ainsi.

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Ici, une bagarre conduit l’arbitre à arrêter le jeu, à s’interposer et à prendre un moment de délibération avec un de ses assesseurs avant de montrer ce qui s’est passé et comment le jeu va reprendre. Le scénario qu’il impose – un orange relève la mêlée, un noir se rebiffe, pénalité noire – lie directement l’ordre des faits et de la règle : c’est un jugement normatif. Dans ce cas, il ne s’attarde pas sur le déroulement des altercations, il sermonne et responsabilise les capitaines, puis revient à la faute initiale en mêlée. Sa manière de décrire ce qui s’est passé connote d’emblée les événements par rapport à la transgression ou non de certaines règles et renferme donc les modalités de reprise du jeu [2][2] Lorsque l’arbitre dit aux joueurs : « ça se passe bien....

TABLEAU 2  - Récapitulatif des caractéristiques des actes de jugement de l’arbitreTABLEAU 2

Afin de stigmatiser les particularités des différents types d’actes de jugement, nous les présentons de manière synthétique dans le tableau 2. Verticalement, ce dernier reprend les caractéristiques propres à chaque acte de jugement ; horizontalement, il permet, à travers les critères qui nous ont permis de distinguer chaque type, de mettre en évidence en quoi ils se différencient les uns des autres.

Discussion

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Les trois types d’actes de jugement présentés offrent la possibilité de rendre compte de l’ensemble du corpus en distinguant les différents rapports de signification de l’arbitre aux actions des joueurs. D’une part, cette modélisation trouve un écho dans d’autres travaux. D’autre part, au-delà de cette typologie qui pointe les particularités des actes de jugement, il est possible de repérer des principes génériques et ainsi de reconsidérer l’activité de l’arbitre – préoccupation initiale de ce travail – tant dans sa formalisation que dans son rapport aux règles du jeu.

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En premier lieu, nos résultats confirment et opérationnalisent certaines propositions philosophiques sur l’arbitrage (Russell, 1997) en montrant que tout acte de jugement est à la fois descriptif et performatif. D’une part, chaque acte de jugement décrit de façon particulière une situation : le jugement de fait montre instantanément un élément figé connoté par rapport à une règle, le jugement-en-acte la dynamique d’une manière d’agir des joueurs au fil d’un moment, le jugement délibéré un scénario de ce qui s’est passé. D’autre part, cette description est performative au sens où elle fait advenir ce qu’elle décrit, de la manière dont elle le décrit à travers l’évidence d’un fait, une nécessité phénoménale légitimée par la convocation d’une règle ou la logique d’un scénario. Dans la mesure où l’arbitre impose une description d’une situation qui est porteuse de la manière dont le jeu peut reprendre, il contribue à la construction du décours de l’opposition. Cette recherche, en mettant en évidence les différentes modalités descriptives et performatives de l’activité de jugement de l’arbitre, conduit donc à envisager l’activité de l’arbitre sous l’angle d’une co-construction, avec les joueurs, du déroulement du jeu. Elle tend ainsi à remettre en question l’extériorité de l’arbitre par rapport au déroulement du jeu. Par conséquent, ses conclusions permettent d’éclairer le décalage constaté entre les interventions des arbitres en situation et les jugements qu’ils opèrent, lors de protocoles expérimentaux, face à des vidéos de match (Bonnafoux, Avanzini & Poulin, 1999 ; Trudel, Dionne & Bernard, 2000) : l’activité de l’arbitre n’est pas du même ordre. En définissant cette dernière comme la co-construction, avec les joueurs, du déroulement du jeu, ce travail renforce directement l’intérêt, voire la nécessité, de l’étudier dans son contexte quotidien.

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En second lieu, nos résultats en mettant en évidence, dans les différents types d’acte de jugement, plusieurs formes de suivi de règles, permettent de ré-envisager la question du rapport de l’activité de l’arbitre aux règles du jeu. Au cours de son activité en situation, les règles du jeu sont présentes sous deux formes différentes : l’une explicite, l’autre implicite.

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Quel que soit l’acte de jugement, l’arbitre se réfère toujours explicitement à une ou plusieurs règles. Au terme d’un jugement-en-acte, il convoque une règle qui légitime, auprès des joueurs, ce qu’il impose. Le fait qu’il montre, lors d’un jugement de fait, comme les termes du scénario, lors d’un jugement délibéré, sont d’emblée explicitement connotés par rapport à une règle. Les règles du jeu semblent une référence indispensable aux actes de jugement de l’arbitre. Nous rejoignons ainsi la thèse de Perelman (1990) qui souligne la nécessité pour tout jugement d’être motivé en étant rattaché à des textes réglementaires. La présence des règles du jeu, écrites et formalisées, permet ainsi de justifier ce que l’arbitre impose et par là même le fait qu’il l’impose : elles fondent son pouvoir et son autorité (Russell, 1999). Ainsi, elles représentent la possibilité – en termes de pouvoir – pour l’arbitre de co-construire, avec les joueurs, le déroulement du jeu.

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Parallèlement, à cette présence explicite de règles écrites et formalisées, les règles du jeu, comme cadre implicite de pratique du rugby, paraissent inhérentes à la construction des actes de jugement. Ce que fait l’arbitre lorsqu’il stipule à un joueur plaqué de lâcher le ballon, pourquoi il siffle quand le porteur du ballon percute un partenaire situé devant, ou les raisons pour lesquelles il arrête ou non l’action de jeu lors d’une bagarre… semblent impossible à comprendre en dehors du cadre de pratique du rugby. Ce cadre est une référence implicite et syncrétique infuse dans ce que l’arbitre impose aux joueurs. Il n’est pas discursif, mais à l’œuvre en situation ; il relève d’une connaissance expérientielle. Ce que l’arbitre impose aux joueurs est donc empreint d’un cadre subjectif de pratique du rugby, toutefois, les joueurs s’exécutent. Un raisonnement par l’absurde conduit à considérer que ce cadre bien que subjectif est partagé à minima. Imaginons, un arbitre de rugby sifflant à chaque fois qu’un joueur prend le ballon à la main, le match ne pourrait se dérouler. Ce cadre semble donc représenter un champ concordant de possibles, indispensable à la coordination, au cours du match, de l’arbitre et des joueurs, c’est-à-dire au bon déroulement du match. Les règles du jeu, comme cadre de pratique du rugby, représentent donc un champ de possibles, implicite et concordant, qui permet à l’arbitre de co-construire, avec les joueurs, le déroulement du jeu.

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Le rapport de l’activité de l’arbitre aux règles du jeu doit donc être ré-envisagé en considérant ces dernières à la fois dans leur forme écrite et formalisée, et comme un cadre implicite de pratique du rugby. D’une part, les règles du jeu écrites et formalisées fondent l’autorité de l’arbitre : elles lui donnent le pouvoir de co-construire le déroulement du jeu. D’autre part, les règles du jeu, comme cadre de pratique du rugby, représentent un champ concordant de possibles qui permet – au sens de rendre faisable – la coordination de l’arbitre et des joueurs, c’est-à-dire la co-construction du jeu. Les règles du jeu semblent constituer la possibilité, à double titre, de la co-construction du déroulement du jeu, c’est-à-dire de l’activité même de l’arbitre.

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Consommant, comme de nombreux travaux (Perelman, 1990 ; Rains, 1984 ; Ricœur, 1995 ; Russell, 1997, 1999), sa rupture avec tout formalisme juridique, cette recherche conduit à ré-envisager l’activité de l’arbitre. D’une part, cette dernière n’est plus considérée comme déterminée par des règles écrites et prescriptives. Les trois types d’acte de jugement, spécifiant plusieurs rapports de signification de l’arbitre aux actions des joueurs – rapports de signification empreints d’un cadre de pratique du rugby – modélisent les différentes manières dont son activité se détermine en situation. D’autre part, cette dernière est envisagée dans sa dimension humaine. La prise en compte de cette dimension n’est pas, comme souvent, utilisée pour expliquer le décalage entre ce que fait l’arbitre et une analyse, quasi mécanique, de la configuration de jeu relativement au règlement, c’est-à-dire pour justifier une rationalité limitée. Définir l’activité de l’arbitre comme la co-construction, avec les joueurs, du déroulement du jeu, participe à remettre au centre de la compréhension de toute activité humaine, les rapports de signification qui lui sont inhérents.


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Notes

[1]

La construction progressive de ce que l’arbitre impose est repérable, comme nous le développons ensuite, à deux reprises dans le passage en italique. Par contre, la première description phénoménale renvoie à un jugement de fait dont nous traitons dans le point suivant ; sa présence est nécessaire pour contextualiser les suivantes.

[2]

Lorsque l’arbitre dit aux joueurs : « ça se passe bien jusqu’à maintenant, vous allez pas commencer… On est d’accord ? Alors vous vous calmez ! Les mains dans les poches ! », il les sermonne mais ne sanctionne pas l’altercation. Par contre, si l’arbitre signale « Premier geste vert, rendu par le rouge », il revient sur la bagarre et attribue une pénalité et/ou des cartons aux joueurs responsables. Ainsi, les termes utilisés pointent ce qui s’est passé en le connotant d’emblée par rapport à la transgression ou non d’une ou plusieurs règles.

Résumé

Français

Cette recherche étudie l’activité de l’arbitre de rugby expérimenté en match. Elle se centre sur ses actes de jugement en opérant une rupture avec toute réduction de son activité à une application du règlement. D’un point de vue phénoménologique, les actes sont considérés comme des significations incarnées, spontanées et situées. Ces significations ont été investiguées, à travers une perspective anthropologique, dans les moments où l’arbitre montre et impose aux joueurs ce qui est possible. La méthodologie a consisté à : (1) filmer le comportement de l’arbitre en match (2) enregistrer une perspective vidéo proche de celle de l’arbitre en situation (3) mener, après le match, un entretien en re situ subjectif, rétroaction vidéo utilisant le second enregistrement. Les résultats de ce travail distinguent trois types d’actes de jugement : un jugement-en-acte, un jugement de fait, un jugement délibéré. Ils représentent trois rapports de l’arbitre aux actions des joueurs. Des principes génériques sont aussi repérés : tout acte de jugement est descriptif et performatif, et entretient plusieurs rapports aux règles du jeu. Ces principes conduisent à discuter les conceptions classiques de l’activité de l’arbitre en montrant qu’il co-construit, avec les joueurs, le déroulement du jeu ; co-construction rendue possible par les règles du jeu.

Mots-clés

  • arbitre expérimenté
  • actes de jugement
  • règles du jeu
  • entretien en re situ subjectif
  • anthropo-phénoménologie

English

Typology of experienced rugby referee’s judgement actsThe aim of this study was to analyse referee’s activity during a rugby union match. At odds with assimilation of referee’s activity to rule’s application, it focused itself upon judgement acts. With an anthropo-phenomenological point of view, acts were examined as embodied, spontaneous, situated significations. Theses significations had to be understood when referee shows and imposes what it is possible. Each investigation was composed by : 1) classic video recording of the match, 2) audio and video recording of the referee’s perspective during the match, 3) a subjective re situ interview in which the second recording was used. Three kinds of judgement act had been distinguished : act-judgement, fact judgement, deliberate judgement. There were three different referee’s relations to players actions. Generic principles had been shown : every judgement acts is descriptive and performative, and has several relations to game’s rules. These principles lead to discuss classic conceptions of referee’s activity, because it appeared that referee co-constructs, with players, game’s course, and that game’s rules establish this possibility.

Keywords

  • experienced referee
  • judgement acts
  • game’s rules
  • subjective situated perspective
  • anthropo-phenomenology

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Matériel et Méthodes
  3. Résultats
  4. Discussion

Pour citer cet article

Rix Géraldine, « Typologie des actes de jugement de l'arbitre de rugby expérimenté », Movement & Sport Sciences, 3/2005 (no 56), p. 109-124.

URL : http://www.cairn.info/revue-science-et-motricite1-2005-3-page-109.htm
DOI : 10.3917/sm.056.0109


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