2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
activités sociologiques
Jean Malaurie, Hummocks,
Terre humaine, Plon, 1999 (deux tomes ) Une ethnologie engagée
Hummocks – « la somme
» de Jean Malaurie, qui vient renforcer la prestigieuse collection qu’il a
fondée – va bientôt être traduit en plusieurs langues. Il y avait
urgence.
L’ethnologie engagée de Jean Malaurie, le contexte
sociopolitique sur lequel il positionne son travail et qui casse l’image
surannée de l’ethnologie «exotique », dont il a renouvelé et revivifié l’image,
nécessitaient ce lourd travail de traduction.
L’ouvrage nous appelle à la lutte pour le peuple Inuit menacé
de disparition. L’auteur avance des propositions concrètes, une méthode
d’approche pour la sauvegarde d’autres populations, d’autres « peuples racines
» qui, par notre négligence, sont en train de disparaître.
Dans le cadre d’une stricte définition disciplinaire, l’ouvrage
est assez inclassable : mémoires, plutôt itinéraire d’un homme, Histoire,
Géographie, et Ethnologie. Hummocks,
deux importants volumes : l’un sur le Nord Groenland, l’autre sur l’Alaska –
Tchoukotka sibérienne – c’est tout cela à la fois, à l’image de ce chercheur
qui a décidé de porter sur ces peuples arctiques un « regard global» auquel
participent de très nombreuses disciplines.
Ce regard représente une immersion de plus de quarante ans,
dans une terre rude et au milieu d’un peuple qui ne l’est pas moins.
Hummocks c’est
l’épopée d’un homme que ses études des éboulis et des roches vont amener du
Hoggar à l’Alaska et à la défense passionnée d’une population, c’est aussi
celle d’un peuple ; la trajectoire de l’un est indissociable de celle de
l’autre. « Mon engagement en faveur des minorités est philosophique, politique
et personnel». Voilà les choses clairement campées.
Jean Malaurie a trouvé son peuple, « celui qui secrètement lui
correspond et qu’il comprend si bien que l’on peut se demander s’il n’y avait
entre eux, dès l’origine, une sorte de complicité ou de corrélation » (Michel
Leiris).
Il croise les connaissances, pas de hiérarchie dans celles-ci.
Il croit tout autant en la puissance des visions chamaniques et de la poésie à
l’instar de Michel Leiris qui affirme « qu’il faut qu’un ethnologue ait une
vision poétique des choses qui lui permette de saisir les détails vivants,
significatifs ».
Il s’inscrit dans la lignée de Lucien Fébvre et de Fernand
Braudel – qui fonda pour lui le département sciences arctiques. Il croit lui
aussi au long temps.
Jean Malaurie pense « qu’il n’est pas convenable pour s’agréger
à un parti ou à un groupe d’idées…de faire des choix dans sa pensée », ce qui
l’a tenu en marge des parcours habituels des universitaires, à l’abri de leurs
querelles « moliéresques au CNRS entre spécialistes médisants, tous jaloux de
leurs territoires ».
Hummocks – pas plus
que Les Derniers Rois de Thulé – ne
s’inscrit dans le courant d’une ethnologie historienne, «distancée, désincarnée
qui manque son but » mais dans un courant dynamique, qui prend partie, on peut
dire militant. Donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, leur rendre leur
histoire, leur patrimoine, car ne « plus se souvenir de son passé, de ses
dieux, de sa langue, de la grandeur de son patrimoine, c’est être dépossédé ».
L’auteur a collecté « des mythes », des chants, des savoir-faire de tous
ordres, fait des relevés, constitué un corpus de milliers de photos, sur une
longue durée, qui permettent de se rendre compte « objectivement » du destin en
déroute de ce peuple.
Les deux ouvrages convoquent à la fois les comptes rendus
d’explorateurs ou des missions arctiques – qui ont précédé l’auteur au
XVIIIe et XIXe siècle – les relevés
de nourriture traditionnelle, de certains rites, des danses et des fêtes
cérémonielles, le troc, la chasse, l’habitat, les rites de la mort, les rites
chamaniques, en alternance avec les récits et réflexions de l’auteur. Ainsi
Jean Malaurie a accumulé des données innombrables et a rendu à l’ethnologie une
dimension contemporaine et active qui, sans atténuer les grandes figures
classiques de l’ethnoanthropologie de terrain (Levi-Strauss, Balandier,
Godelier, Augé pour ne citer qu’eux) a su à la fois s’en dégager et assigner à
l’ethnologie une mission de passeur.
Jean Malaurie, « hôte privilégié de ce peuple hyperboréen » a
voulu se faire « leur greffier ».
Hummocks c’est le « lieu de mémoire » de ce peuple-racine qu’on
aura fait passer « de la préhistoire à Internet, en sautant Gutemberg ». Ces
peuples pourraient être les garde-fous de notre avenir.
En filigrane, tout au long de ces ouvrages, nous ne pouvons que
regretter d’avoir réussi à exporter et à imposer comme modèle notre «modernité
», nos structures, nos institutions, nos modes de pensées et nos substituts au
désespoir: drogue, alcool, jeu et à l’extrême le suicide. Nous avons nivelé,
mis les pensées de la planète au carré et aux mêmes causes mêmes effets : perte
de repères spatiaux et moraux, désorientations. Or, « ce qui a fondé la
personnalité esquimaude, c’est le courage, la solidarité et la vision
théâtralisée de la vision chamanique». Citant Césaire, l’auteur nous dit : « il
y a deux manières de se perdre par ségrégation ou par dilution dans
l’universel».
Jean Malaurie croit au métissage de la pensée – et pour les
peuples hyperboréens le contact avec l’autre a commencé il y a longtemps – mais
il ne croit pas à la modélisation culturelle ou affective. Son projet est un
projet politique, au sens noble du terme. L’auteur convoque Condorcet pour nous
livrer ses inquiétudes et les raisons de son combat pour l’éducation,
l’enseignement dans le respect des modes de pensée singuliers. «Un peuple
éclairé confie ses intérêts à des hommes instruits ; mais un peuple ignorant
devient la dupe des fourbes soit qu’ils le flattent, soit qu’ils l’oppriment,
le rendent instrument de leurs projets et la victime de leurs intérêts
personnels ».
Hummocks n’est pas le
produit d’une nostalgie, l’auteur veut croire en une société créative qui
prendrait assise sur son passé, en inventant sa propre méthode, ses propres
outils et en se donnant son destin. Il faut former des cadres, élaborer un
enseignement adapté à ces peuples qui serait basé sur le respect de leur
culture, de leur histoire, de leurs croyances.
Pas de monument ethnographique pour les Inuit, mais la
revendication d’une terre – la leur – gérée, administrée par eux, avec le
savoir immémorial qu’ils ont de ce territoire exemplaire sur lequel ils ont pu
vivre, jusqu’à ce que la présomption de notre modernisme tue toute initiative,
dégrade, obère tout avenir possible.
Odile Laulhère (Sociologue – École Architecture –
Toulouse)
FAIRE DE SOI UN CHEF-D’ŒUVRE Des adultes en formation Dominique
GOURDON-MONFRAIS, En quête de quelle
reconnaissance ?, l’Harmattan, 236 p. 130 Fr
Ce livre a le titre le plus neutre qui soit et un sous-titre
qui évoque l’obtention d’une médaille sociale, c’est-à-dire d’une médaille en
chocolat. L’auteur d’un tel titre (se dit-on) doit ressembler à un barbon
dispensant ex cathedra un savoir aussi
vermoulu que le bois dont est fait sa chair(e). Une sorte de Léon d’aujourd’hui
comme dans le poème (très formateur) de Tchekov :
Il y avait une fois un barbon et sa dondon
Ensemble ils eurent un lardon : Léon.
Le lecteur qui aurait parié qu’en achetant ce livre il
pourrait, pour s’endormir compter les moutons, les barbons et les adultes en
formation, aurait parié sur le mauvais cheval. Ce texte suscite l’intérêt dès
les premières pages et cet intérêt va croissant jusqu’au final que l’on peut
formuler ainsi: entrer en formation c’est tenter de faire, de soi, un
chef-d’œuvre.
Sont analysés les enjeux de la formation des adultes dans une
langue d’une grande limpidité, c’est-à-dire avec un vrai talent d’écriture.
Cela permet de liquider au passage ce cliché qui a la vie dure : bien écrit/mal
pensé. Pas de jargon. Le savoir, au sens universitaire du terme – la formule
consacrée est « démarche scientifique » – est ici coulé dans un style. Cela est
suffisamment rare pour mériter d’être souligné.
De quoi s’agit-il? « Tout projet de formation, écrit Dominique
Gourdon-Monfrais, est un projet d’être et toute formation est formation à être.
(…) Tout adulte en formation engage à la fois son histoire, le sens qu’il donne
à son histoire et le devenir de cette histoire.
» Une aventure dans la région de l’être, un autre là dans
l’être-là. Une quête, la prise de risque d’un voyage s’il est vrai «qu’accepter
de voyager c’est d’abord et déjà consentir à l’idée que l’on n’est pas encore
arrivé. C’est s’autoriser à rêver qu’être adulte est peut-être autre chose que
ce qu’il est socialement demandé d’en penser.
» D’abord, faire le ménage : liquider les stéréotypes qui
pullulent autour du thème de la formation. Sont ainsi très finement analysées,
en termes de viager (un peu à la
manière de Goffman) les relations qui s’établissent à l’intérieur d’un groupe :
« chacun, à l’évidence, a besoin de chacun des autres, mais est également pris
comme objet par lui. (…) Mais cet investissement sur l’autre a pour durée
prévue le temps de la formation. C’est un viager en quelque sorte… un pari pour
soi sur le temps de vie du partenaire de ce pari.»
La notion centrale est, me semble-t-il, celle de deuil. Faire
non seulement le deuil du passé, « d’une figure de soi qui s’éloigne », mais
deuil également de l’image toute faite que l’on a projetée pour
l’avenir.
Former, c’est non seulement informer, c’est aussi dé-former.
Les formateurs, en ce sens, sont moins les tenants d’un savoir que ce que
Groddek appelait des chercheurs-d’âmes. Cela signifie que la
formation est moins une science qu’un art et l’épicentre de ce livre pourrait
bien être, en fait, la relation entre l’art, comme miroir de la déformation, et
la mort (nous étions en quelque sorte en phase
terminale, dit l’un des adultes interviewés).
Mais il est temps de parler de la construction de ce texte. Le
fil rouge est constitué par des entretiens avec sept adultes (cinq femmes et
deux hommes de plus de trente-huit ans) revenus à l’Université passer en un an
un diplôme de gestion ou de commerce. Se situant sur le plan d’une sociologie
compréhensive, Dominique Gourdon-Monfrais a monté ces entretiens. Cela donne un résultat
étonnant : ces « histoires de vie » sont montrées et, dans tout ce qui est ainsi montré,
on perçoit tout ce qui est caché, ce qui explique la récurrence du thème du
secret. Car toujours le secret suinte et de ces suintements se nourrit le
chercheur de ces âmes secrètes qui suintent. Être au plus près de l’objet
implique que l’on s’éloigne d’abord de ce qu’on appelle, à coups de clairon,
l’objectivité.
Qui sont ces gens qui veulent à la fois co-naître et
re(co)naître ? Des gens ordinaires. Vous ou moi. Des gens croisés dans la rue
ou dans le métro. Des gens si ordinaires que l’on jurerait qu’il ne leur est
jamais rien arrivé et qu’il ne leur arrivera jamais rien.
Je m’en voudrais de déflorer ces histoires, qui pour la
plupart, laissent pantois. Je dirais que ce livre m’a fait penser à ce que
sont, dans le domaine de la fiction, les Vies
sans hymen de George Moore. Ce n’est pas un mince
compliment.
Patrick REUMAUX