Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136698
130 pages

p. 123 à 127
doi: en cours

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no 71 2001/1

Jean Malaurie, Hummocks, Terre humaine, Plon, 1999 (deux tomes ) Une ethnologie engagée

Hummocks – « la somme » de Jean Malaurie, qui vient renforcer la prestigieuse collection qu’il a fondée – va bientôt être traduit en plusieurs langues. Il y avait urgence.
L’ethnologie engagée de Jean Malaurie, le contexte sociopolitique sur lequel il positionne son travail et qui casse l’image surannée de l’ethnologie «exotique », dont il a renouvelé et revivifié l’image, nécessitaient ce lourd travail de traduction.
L’ouvrage nous appelle à la lutte pour le peuple Inuit menacé de disparition. L’auteur avance des propositions concrètes, une méthode d’approche pour la sauvegarde d’autres populations, d’autres « peuples racines » qui, par notre négligence, sont en train de disparaître.
Dans le cadre d’une stricte définition disciplinaire, l’ouvrage est assez inclassable : mémoires, plutôt itinéraire d’un homme, Histoire, Géographie, et Ethnologie. Hummocks, deux importants volumes : l’un sur le Nord Groenland, l’autre sur l’Alaska – Tchoukotka sibérienne – c’est tout cela à la fois, à l’image de ce chercheur qui a décidé de porter sur ces peuples arctiques un « regard global» auquel participent de très nombreuses disciplines.
Ce regard représente une immersion de plus de quarante ans, dans une terre rude et au milieu d’un peuple qui ne l’est pas moins.
Hummocks c’est l’épopée d’un homme que ses études des éboulis et des roches vont amener du Hoggar à l’Alaska et à la défense passionnée d’une population, c’est aussi celle d’un peuple ; la trajectoire de l’un est indissociable de celle de l’autre. « Mon engagement en faveur des minorités est philosophique, politique et personnel». Voilà les choses clairement campées.
Jean Malaurie a trouvé son peuple, « celui qui secrètement lui correspond et qu’il comprend si bien que l’on peut se demander s’il n’y avait entre eux, dès l’origine, une sorte de complicité ou de corrélation » (Michel Leiris).
Il croise les connaissances, pas de hiérarchie dans celles-ci. Il croit tout autant en la puissance des visions chamaniques et de la poésie à l’instar de Michel Leiris qui affirme « qu’il faut qu’un ethnologue ait une vision poétique des choses qui lui permette de saisir les détails vivants, significatifs ».
Il s’inscrit dans la lignée de Lucien Fébvre et de Fernand Braudel – qui fonda pour lui le département sciences arctiques. Il croit lui aussi au long temps.
Jean Malaurie pense « qu’il n’est pas convenable pour s’agréger à un parti ou à un groupe d’idées…de faire des choix dans sa pensée », ce qui l’a tenu en marge des parcours habituels des universitaires, à l’abri de leurs querelles « moliéresques au CNRS entre spécialistes médisants, tous jaloux de leurs territoires ».
Hummocks – pas plus que Les Derniers Rois de Thulé – ne s’inscrit dans le courant d’une ethnologie historienne, «distancée, désincarnée qui manque son but » mais dans un courant dynamique, qui prend partie, on peut dire militant. Donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, leur rendre leur histoire, leur patrimoine, car ne « plus se souvenir de son passé, de ses dieux, de sa langue, de la grandeur de son patrimoine, c’est être dépossédé ». L’auteur a collecté « des mythes », des chants, des savoir-faire de tous ordres, fait des relevés, constitué un corpus de milliers de photos, sur une longue durée, qui permettent de se rendre compte « objectivement » du destin en déroute de ce peuple.
Les deux ouvrages convoquent à la fois les comptes rendus d’explorateurs ou des missions arctiques – qui ont précédé l’auteur au XVIIIe et XIXe siècle – les relevés de nourriture traditionnelle, de certains rites, des danses et des fêtes cérémonielles, le troc, la chasse, l’habitat, les rites de la mort, les rites chamaniques, en alternance avec les récits et réflexions de l’auteur. Ainsi Jean Malaurie a accumulé des données innombrables et a rendu à l’ethnologie une dimension contemporaine et active qui, sans atténuer les grandes figures classiques de l’ethnoanthropologie de terrain (Levi-Strauss, Balandier, Godelier, Augé pour ne citer qu’eux) a su à la fois s’en dégager et assigner à l’ethnologie une mission de passeur.
Jean Malaurie, « hôte privilégié de ce peuple hyperboréen » a voulu se faire « leur greffier ».
Hummocks c’est le « lieu de mémoire » de ce peuple-racine qu’on aura fait passer « de la préhistoire à Internet, en sautant Gutemberg ». Ces peuples pourraient être les garde-fous de notre avenir.
En filigrane, tout au long de ces ouvrages, nous ne pouvons que regretter d’avoir réussi à exporter et à imposer comme modèle notre «modernité », nos structures, nos institutions, nos modes de pensées et nos substituts au désespoir: drogue, alcool, jeu et à l’extrême le suicide. Nous avons nivelé, mis les pensées de la planète au carré et aux mêmes causes mêmes effets : perte de repères spatiaux et moraux, désorientations. Or, « ce qui a fondé la personnalité esquimaude, c’est le courage, la solidarité et la vision théâtralisée de la vision chamanique». Citant Césaire, l’auteur nous dit : « il y a deux manières de se perdre par ségrégation ou par dilution dans l’universel».
Jean Malaurie croit au métissage de la pensée – et pour les peuples hyperboréens le contact avec l’autre a commencé il y a longtemps – mais il ne croit pas à la modélisation culturelle ou affective. Son projet est un projet politique, au sens noble du terme. L’auteur convoque Condorcet pour nous livrer ses inquiétudes et les raisons de son combat pour l’éducation, l’enseignement dans le respect des modes de pensée singuliers. «Un peuple éclairé confie ses intérêts à des hommes instruits ; mais un peuple ignorant devient la dupe des fourbes soit qu’ils le flattent, soit qu’ils l’oppriment, le rendent instrument de leurs projets et la victime de leurs intérêts personnels ».
Hummocks n’est pas le produit d’une nostalgie, l’auteur veut croire en une société créative qui prendrait assise sur son passé, en inventant sa propre méthode, ses propres outils et en se donnant son destin. Il faut former des cadres, élaborer un enseignement adapté à ces peuples qui serait basé sur le respect de leur culture, de leur histoire, de leurs croyances.
Pas de monument ethnographique pour les Inuit, mais la revendication d’une terre – la leur – gérée, administrée par eux, avec le savoir immémorial qu’ils ont de ce territoire exemplaire sur lequel ils ont pu vivre, jusqu’à ce que la présomption de notre modernisme tue toute initiative, dégrade, obère tout avenir possible.
Odile Laulhère (Sociologue – École Architecture – Toulouse)

FAIRE DE SOI UN CHEF-D’ŒUVRE Des adultes en formation Dominique GOURDON-MONFRAIS, En quête de quelle reconnaissance ?, l’Harmattan, 236 p. 130 Fr

Ce livre a le titre le plus neutre qui soit et un sous-titre qui évoque l’obtention d’une médaille sociale, c’est-à-dire d’une médaille en chocolat. L’auteur d’un tel titre (se dit-on) doit ressembler à un barbon dispensant ex cathedra un savoir aussi vermoulu que le bois dont est fait sa chair(e). Une sorte de Léon d’aujourd’hui comme dans le poème (très formateur) de Tchekov :
Il y avait une fois un barbon et sa dondon
Ensemble ils eurent un lardon : Léon.
Le lecteur qui aurait parié qu’en achetant ce livre il pourrait, pour s’endormir compter les moutons, les barbons et les adultes en formation, aurait parié sur le mauvais cheval. Ce texte suscite l’intérêt dès les premières pages et cet intérêt va croissant jusqu’au final que l’on peut formuler ainsi: entrer en formation c’est tenter de faire, de soi, un chef-d’œuvre.
Sont analysés les enjeux de la formation des adultes dans une langue d’une grande limpidité, c’est-à-dire avec un vrai talent d’écriture. Cela permet de liquider au passage ce cliché qui a la vie dure : bien écrit/mal pensé. Pas de jargon. Le savoir, au sens universitaire du terme – la formule consacrée est « démarche scientifique » – est ici coulé dans un style. Cela est suffisamment rare pour mériter d’être souligné.
De quoi s’agit-il? « Tout projet de formation, écrit Dominique Gourdon-Monfrais, est un projet d’être et toute formation est formation à être. (…) Tout adulte en formation engage à la fois son histoire, le sens qu’il donne à son histoire et le devenir de cette histoire.
» Une aventure dans la région de l’être, un autre là dans l’être-là. Une quête, la prise de risque d’un voyage s’il est vrai «qu’accepter de voyager c’est d’abord et déjà consentir à l’idée que l’on n’est pas encore arrivé. C’est s’autoriser à rêver qu’être adulte est peut-être autre chose que ce qu’il est socialement demandé d’en penser.
» D’abord, faire le ménage : liquider les stéréotypes qui pullulent autour du thème de la formation. Sont ainsi très finement analysées, en termes de viager (un peu à la manière de Goffman) les relations qui s’établissent à l’intérieur d’un groupe : « chacun, à l’évidence, a besoin de chacun des autres, mais est également pris comme objet par lui. (…) Mais cet investissement sur l’autre a pour durée prévue le temps de la formation. C’est un viager en quelque sorte… un pari pour soi sur le temps de vie du partenaire de ce pari.»
La notion centrale est, me semble-t-il, celle de deuil. Faire non seulement le deuil du passé, « d’une figure de soi qui s’éloigne », mais deuil également de l’image toute faite que l’on a projetée pour l’avenir.
Former, c’est non seulement informer, c’est aussi dé-former. Les formateurs, en ce sens, sont moins les tenants d’un savoir que ce que Groddek appelait des chercheurs-d’âmes. Cela signifie que la formation est moins une science qu’un art et l’épicentre de ce livre pourrait bien être, en fait, la relation entre l’art, comme miroir de la déformation, et la mort (nous étions en quelque sorte en phase terminale, dit l’un des adultes interviewés).
Mais il est temps de parler de la construction de ce texte. Le fil rouge est constitué par des entretiens avec sept adultes (cinq femmes et deux hommes de plus de trente-huit ans) revenus à l’Université passer en un an un diplôme de gestion ou de commerce. Se situant sur le plan d’une sociologie compréhensive, Dominique Gourdon-Monfrais a monté ces entretiens. Cela donne un résultat étonnant : ces « histoires de vie » sont montrées et, dans tout ce qui est ainsi montré, on perçoit tout ce qui est caché, ce qui explique la récurrence du thème du secret. Car toujours le secret suinte et de ces suintements se nourrit le chercheur de ces âmes secrètes qui suintent. Être au plus près de l’objet implique que l’on s’éloigne d’abord de ce qu’on appelle, à coups de clairon, l’objectivité.
Qui sont ces gens qui veulent à la fois co-naître et re(co)naître ? Des gens ordinaires. Vous ou moi. Des gens croisés dans la rue ou dans le métro. Des gens si ordinaires que l’on jurerait qu’il ne leur est jamais rien arrivé et qu’il ne leur arrivera jamais rien.
Je m’en voudrais de déflorer ces histoires, qui pour la plupart, laissent pantois. Je dirais que ce livre m’a fait penser à ce que sont, dans le domaine de la fiction, les Vies sans hymen de George Moore. Ce n’est pas un mince compliment.
Patrick REUMAUX
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