2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Mouvement mangue Beat
Le mélange de genres, version brésilienne
Paula Tesser
Chercheur au CEAQ
Parce que les sociétés modernes se transforment et que les bases traditionnelles
de la compréhension sont devenues insuffisantes, il y a, aujourd’hui, une nécessité de donner une nouvelle impulsion à la réflexion, comme le dit Michel Maffesoli,
il y a l’exigence d’un présent qui ne se satisfait plus des certitudes établies. Maffesoli
propose une nouvelle forme de penser le social, capable de traduire les réalités
d’aujourd’hui: « Une manière d’approcher le réel dans sa complexité fluide, de
suivre les lignes de fusion et d’effervescence du social… »
[1].
Le fait de donner une importance aux phénomènes de «surface » de la société, où le sensible est le facteur fondamental pour percevoir la réalité contemporaine, s’applique parfaitement à la lecture que nous voulons, ici, faire du Brésil
par le biais de la musique, et plus précisément, de cette musique appelée Mangue Beat.
Il s’agit d’appliquer un savoir «dionysien », c’est-à-dire un savoir qui rend
compte de l’ambiance émotionnelle, pour mieux saisir la signification profonde
du vitalisme postmoderne.
Le Brésil et ses musiques
Parler de musique du Brésil n’est pas une mince affaire. Tout d’abord parce
qu’on ne peut pas parler de «la » musique brésilienne mais plutôt «des » musiques brésiliennes. Car le Brésil a produit sans aucun doute l’une des cultures
musicales les plus riches et les plus variée au monde. Deux raisons principales
pourraient expliquer ce phénomène.
Premièrement, parce que les musiques du Brésil résultent d’un mélange culturel où les expressions musicales sont avant tout métissées, résultat du mélange
des procédés syncrétiques issus de la formation triethnique. Elles sont le résultat
d’une forte expression émotionnelle entre trois cultures qui donnent naissance à
la culture brésilienne. Car aucune de ces trois cultures n’est plus vraiment authentique, elles se sont diluées au fil de ces cinq siècles, pour n’en faire qu’une, la
culture brésilienne.
Du point de vue musical, le métissage culturel s’exprime soit par la prédominance de certains instruments, de divers genres musicaux, et de leurs fonctions
sociales, soit par les pratiques mélodiques, harmoniques ou rythmiques, typiques
dans chaque tradition. On attribue les divisions ternaires de la mesure à ce qui est
d’origine ibérique, et binaire aux genres de caractère afro-brésilien. Il est courant
au Brésil de faire une distinction entre les musiques luso-brésiliennes et afrobrésiliennes, et de les localiser respectivement dans le Sud et le Sud-Est, et le
Nord et le Nord-Est. Mais la plupart des chansons traditionnelles sont d’origine
et de style européens, à l’exception des chants rituels des cultes afro-brésiliens.
Toutefois, il y a de nombreux exemples de superposition de ces traditions et
ce mélange est tellement imbriqué que ce serait une erreur de vouloir isoler les
caractéristiques de certaines traditions musicales et de leur attribuer une origine
« pure » dans l’une des trois branches culturelles : amérindienne, ibérienne et
africaine.
La seconde raison qui fait que la musique soit si riche au Brésil, qu’il existe
autant de genres différents, c’est que la musique fait partie de tous les moments
de la vie quotidienne. De tous les arts, la musique est celui qui est le plus consommé et vécu par la population. La musique accompagne la vie sociale des
brésiliens dans toute sa diversité.
Les brésiliens prennent leurs musiques très au sérieux, que ce soit en tant que
compositeurs, interprètes ou, pour la plupart, auditeurs-consommateurs. La
musicalité du peuple brésilien est un phénomène national par excellence. Que ce
soit dans les places, les salles de concert, les processions, les réunions politiques,
les événements sportifs, les fêtes religieuses ou profanes, la musique est une
nécessité fondamentale et constante de la vie sociale au Brésil. Il est très courant
que les gens se retrouvent autour de quelques instruments, même improvisés
comme une simple boîte d’allumettes, pour chanter, danser. Dès qu’il y a un
certain rassemblement, la musique apparaît comme l’élément par essence de la
socialité entre les individus.
Les musiques du Brésil correspondent aussi à des faits historiques et sociaux
bien caractéristiques. Le degré et la relative rapidité des transformations des
musiques brésiliennes dépendent des fonctions de ces musiques dans la vie sociale, donc il est important de ne pas négliger un autre aspect fondamental, qui
est celui de la stratification sociale qui caractérise la société brésilienne contemporaine, pour mieux comprendre la nature de ces musiques.
Les genres musicaux correspondent aux différents niveaux de cette stratification dont les deux extrémités sont représentées, d’un côté, par la soi-disant musique traditionnelle et populaire, et, de l’autre, par la musique savante des élites
urbaines. Mais il est important de préciser que cette division, musique d’élite/
musique populaires n’est apparue au Brésil que dans les années 60 avec l’arrivée
de la télévision. Par exemple, un chanteur comme Orlando Silva (cantor das
multidões, chanteur des foules), était écouté par le patron comme par l’employé. La foule n’était qu’une.
Aujourd’hui, cela ce passe autrement. La musique dite savante, connue sous
la sigle MPB, c’est-à-dire musique populaire brésilienne, comporte une ambiguïté : elle comprend le mot « populaire », mais représente une musique d’élite.
Comme illustration, prenons le prix Shell, le plus important prix décerné aux
musiques du Brésil. Il existe, entre autres, deux catégories : l’une appelée Prix de
MPB pour la musique « savante », dite cultivée, ou selon l’expression française,
une musique de « chanson à texte » et l’autre, appelée Prix Musique Populaire,
adressée aux styles de musiques appréciées par la grande majorité de la population. La bossa-nova aussi s’exprime comme étant un produit « populaire / érudit ».
Cela nous renvoie à ce que dit Adorno à propos de la musique et de sa
relation avec l’industrie culturelle. Selon lui, le fait que la musique entre dans la
sphère de la consommation modifie sa perception au point que se mélangent les
hiérarchies sociales entre classes populaire, moyenne et supérieure. Comme
une diagonale que traverserait la société.
La complexification croissante de la société entraîne une multiplication des
fonctions de la musique et de ses usages. En même temps que les rapports à la
musique se diversifient, différents types de publics apparaissent et se distinguent
les uns des autres. La musique est donc liée à une hiérarchisation de la société,
tout comme elle contribue également à la fusion des membres de celle-ci.
Le phénomène musical et artistique «Mangue Beat
[2] » sera notre objet d’analyse car il porte en soi plusieurs éléments qui nous donnent une image du Brésil
d’aujourd’hui. Le Mangue Beat est le résultat de cette relation entre la tradition et
la modernité qui intervient dans l’élaboration d’une esthétique musicale pluraliste
contemporaine. Comme le dit Maffesoli « la conjonction du statique et du dynamique semble être une piste de recherche des plus adéquates pour être en
congruence avec la nouvelle donne “écologique” propre à l’esprit du temps.»
Cette musique « Mangue » est le mélange de ces deux extrémités : d’un côté la
musique du folklore (fusion des cultures ibérique, africaine et amérindienne) pratiquée essentiellement par le peuple, et de l’autre, la culture de masse, représentée par la classe moyenne, avec ses ordinateurs, outils de mélange.
Tout ça pour créer une musique à connotation intellectuelle. Une musique qui
pourrait engendrer un certain réenchantement de la «scène » culturelle, d’abord
à Récife, puis dans tout le pays. La fonction «communautaire » de la musique
joue donc plus que jamais.
Les musiques « Mangue Beat»
« Da lama ao caos , do caos à lama… » [3]
Chico Science
Musiques au pluriel parce qu’il s’agit d’un mélange de genres : plusieurs styles
font partie de ce mouvement. Mangue, pour rappeler qu’il s’agit d’une musique
qui vient des zones marécageuses défavorisées de la capitale (Recife) et une référence à l’écosystème qui est le symbole de la fertilité, de la diversité et de la
richesse. Le Mangue sera un écosystème culturel aussi riche et aussi diversifié
qu’un marécage. Beat, pour la pulsation, ce qui rend vivante et populaire une
musique.
Cette musique, qui est répétitive, met l’accent sur le côté rythmique, mais
laisse une place importante aux paroles. C’est le mélange de l’émotion provoquée par le son des percussions et une certaine « catharsis » nécessaire pour crier
la dure réalité économique et sociale vécue par la population brésilienne.
Les médias ont, au début, identifié ce mouvement comme étant une musique
née de la fusion entre la musique électronique et des rythmes régionaux. Mais le
mouvement Mangue se définit autrement, il cherche à valoriser surtout la diversité dans les rythmes et les mélanges qui ne sont pas nécessairement électroniques. Dans le Mangue, la musique électronique ne remplace pas la musique
produite par la voix et les instruments mais elle la complète. Le Mangue Beat se
rapproche de la techno parce qu’il recouvre tout un réseau de tendances, de
styles qui se différencient et se mélangent sans cesse.
L’élément essentiel du mouvement Mangue Beat est la reprise d’éléments
mélodiques mais surtout rythmiques, du folklore « Nordestino », où certains thèmes folkloriques sont plus ou moins désintégrés pour être plus ou moins intégrés
dans un nouveau grand syncrétisme. Là s’applique encore une fois ce qu’écrit
Michel Maffesoli (Éloge de la raison sensible, 1996), quand il dit que « la tendance générale est de réinvestir dans des éléments archaïques, où on réutilise des
archaïsmes que l’on avait cru dépassés et par là inaugure un réenchantement du
monde.»
Le mélange de genres : la musique du XXIe siècle
D’ailleurs l’histoire musicale s’exprime, surtout à partir du XIX
e siècle, par de
multiples « retour à… », des « néo… », des redécouvertes qui montrent que l’histoire se « refait » en permanence. « Le temps ne s’accélère pas dans une direction
linéaire, bien au contraire il semble s’incurver. C’est l’archaïque et le traditionnel
qui reprennent force. Et l’on voit revivre ce que l’on avait cru totalement dépassé. »
[4]
Aujourd’hui plus que jamais ce retour se manifeste. Il s’agit d’un retour syncrétique, dans le sens où l’on prend des styles existant que l’on mélange. Cela
crée une « nouvelle musique » que certains appellent musique postmoderne, en
référence à l’architecture du même nom qui reprend différents éléments d’époques variées. Ce mélange ne se cantonne pas seulement à la musique, tout ce qui
est contemporain passe par cette alchimie des genres, que ce soit en peinture,
décoration, mode, littérature, danse. Comme le dit Maffesoli, « la postmodernité
est une sorte d’agglutination, d’accumulation à la fois disparate et tout à fait unie,
d’éléments les plus divers.»
Le mouvement Mangue Beat lui aussi s’est étendu à d’autres formes artistiques, il ne s’est pas restreint à la musique, il a pris une ampleur qui se fait
ressentir dans les autres arts. Depuis 1998 on retrouve dans la ville de Recife une
série de sculptures qui s’intitule « Movimento Mangue Hum ». C’est un hommage
au chanteur Chico Science (précurseur de ce mouvement, il est décédé en 1997)
et à l’ensemble des faits et personnages qui ont marqué ce renouveau dans la vie
culturelle de Recife, qui s’est étendu à tout le pays. La sculpture prend la forme
d’une énorme patte de crabe (symbole du «mangue ») qui mélange le régional, le
cosmopolite et le contemporain. D’ailleurs l’interaction de plusieurs langages est
la caractéristique essentielle de ce mouvement. Aujourd’hui, les styles correspondent plus intimement à la personnalité des auteurs, et à leurs origines culturelles
qui enrichissent leur inspiration.
Cela pourrait être dû à la fin d’un certain dogmatisme entraînant la fin des
écoles, une manifestation du phénomène de déclin des idéologies, des «grands
récits ». Et aussi au fait que la rationalisation de l’art semble être arrivée à saturation, un épuisement propre à l’époque postmoderne. Le jazz et la musique classique ont abouti tous deux, comme ultime élucubration musicale, au même son,
le bruit.
L’attitude typique de notre époque, où l’originalité par la nouveauté est épuisée, et où l’étagère de la diversité est remplie, est de piocher dedans et de faire le
mélange souhaité. Le mélange des styles est tendance. Le Brésil n’est pas exclu
de ce processus. Seulement ce qui, partout, devient une forme d’expression
nouvelle, résultat d’un collage de styles, se transformera au Brésil en mouvement
culturel. Peut-être parce que c’est aussi un collage de deux classes sociales: le
peuple avec le folklore vivant et l’élite culturelle et intellectuelle. Mouvement qui
revendique une identité culturelle propre et aussi le pouvoir de transformation de
la société à travers la musique.
La recherche d‘une identité culturelle
La recherche d’une identité est une question qui a toujours hanté le pays. Les
artistes, musiciens, cinéastes, écrivains brésiliens se sont longtemps appliqués à
produire une manifestation artistique qui soit l’expression de leur identité nationale. Au Brésil, une œuvre qui ne cherche pas à donner une représentation du
pays a généralement moins de crédibilité, moins d’impact. Le succès de ces
musiques Mangue au Brésil est peut-être dû au fait que la reprise des rythmes
archaïques nous ramène, selon une expression d’Edgar Morin, à « l’anthropos
commun » que chacun porte en soi. Elle surgit, donc, comme étant un facteur
d’identité.
Les musiques brésiliennes se caractérisent par une forte empreinte des caractères régionaux qui contribuent à la formation d’une identité bien définie dont les
gens sont très fiers. La tradition, dans les musiques luso-afro-brésiliennes, constitue la condition essentielle de l’identité. Mais elle n’est pourtant pas statique;
elle change, et on doit considérer les aspects sociaux à la source de ces changements, si on veut comprendre cette dynamique musicale, facteur d’identité.
Pour illustrer ces changements, faisons la comparaison entre trois mouvements culturels brésiliens : le Mangue Beat des années 90, et les deux mouvements de la fin des années 60 et début 70, le Tropicalismo et l’Armorial
[5]. Ces
trois mouvements ont en commun le fait d’utiliser la culture populaire, d’aller
chercher dans les traditions et le folklore la richesse de leur art. Mais aujourd’hui,
si les composants du Mangue s’appuient sur le Tropicalisme et critiquent le mouvement Armorial, c’est parce que celui-ci a comme attitude de plonger ses manifestations culturelles – si je peux m’exprimer ainsi – dans un bain de formol, dans
l’intention de préserver sa «pureté », tandis que pour le Mangue, l’idée est de
rassembler toutes les conditions pour que la culture populaire puisse dialoguer
avec le monde contemporain et ainsi revivre.
Le Mangue et l’Armorial ont en commun l’usage des éléments traditionnels,
donc populaires, qui sert à réaffirmer l’héritage culturel, à renforcer une identité.
Mais le Mangue Beat comporte le trait de notre époque, le collage, le mélange
des genres nécessaire pour créer une nouvelle musique.
L’autre comparaison est celle du Mangue avec le Tropicalismo
[6] qui, contrairement à l’Armorial, se rapproche plus des idéaux du Mangue Beat. Le
Tropicalismo était, lui aussi, une façon de s’imposer et de construire une identité
nationale. Ce mouvement de la fin des années 60, s’est inspiré des idées du
poète et philosophe iconoclaste Oswald de Andrade qui, dans son
Manifesto
Antropofagico publié dans les années 20, disait que l’originalité de la culture
brésilienne tiendrait à son caractère anthropophage, une culture qui dévore les
éléments et les vomit sous la forme nouvelle d’une interprétation appropriée.
C’est donc cette assimilation que les musiciens du «tropicalismo » vont exercer à
travers un « cannibalisme » culturel, assimilant des expériences musicales étrangères qu’ils adaptent à leurs besoins. Il s’agit d’un collage d’événements, de citations, d’étiquettes, ce que Levi-Strauss appelle un bricolage intellectuel. Actuellement, on dit que le « Mangue Beat » est le mouvement le plus important dans la
musique brésilienne depuis le Tropicalismo.
J’aimerai, brièvement, rentrer dans la relation entre modernisation et identité
nationale car ces deux idées, pendant longtemps, ont progressé ensemble. Le
Brésil possède une particularité par rapport aux autres pays et à leur processus
de modernisation et de construction d’un marché de biens culturels. Dans ce
pays c’est l’État militaire, sous la forme d’une dictature (de 1964 à 1984), qui va
consolider le capitalisme
[7] et va reprendre l’idée de « nationalisme »
[8]. Je dis reprendre parce que cette caractéristique est propre à l’ère Vargas (de 1930 à
1956) où la relation entre culture populaire et politique s’exprimait comme une
complémentarité. Par le biais du «nationalisme », qui justifie l’union et l’identité,
se construit par force un projet de modernisation de la société.
Donc, le pays, dans son processus de modernisation, s’est construit sur l’affirmation d’une certaine « brasilidade », sur un concept d’intégration nationale. Mais
ceci a été la plupart du temps imposé par des dictatures : celle de Gétulio Vargas,
de 37 à 45, et la dictature militaire, de 64 à 84. La question nationale est imbriquée dans l’idée de modernisation.
Mais il y a là un paradoxe : la modernité, qui se définit comme ce qui apporte
du nouveau, et qui dans ce sens, serait la négation du passé, s’accompagne, au
Brésil, de la volonté de construction d’une identité culturelle, fondée sur ses
origines. Le Brésil est moderne en affirmant son passé, voilà le paradoxe.
D’ailleurs, un bon exemple est l’analyse sémantique des mouvements culturels,
tels que la « Bossa Nova» et le « cinéma Novo», qui révèlent l’esprit de rénovation et d’avant-garde de l’époque. Ils comportent le mot «nouveau », mais ils
sont basés sur le passé : les vieux sambas pour la Bossa-Nova et pour le cinéma
le vieux « cangaço ».
Il est intéressant de voir que les plus importantes expressions de la créativité
musicale et artistique, comme la Bossa, le Tropicalismo et maintenant le Mangue
Beat, apparaissent dans des conditions sociales assez tendues. Toutes sont des
tendances animées, peut-être pas par une transformation de la société mais, au
moins, par un espoir de changement.
En fait, les discussions sur la culture au Brésil ont toujours été en relation avec
une prise de conscience de notre destin. Parler de culture brésilienne, c’est analyser les destins politiques du pays. La créativité en musique serait un système
ouvert par lequel s’opèrent de vraies critiques, voire des recyclages. Ce sont des
moments où les acteurs, en occurrence les artistes, individuellement ou en groupe,
« repensent » l’économie du système.
Les fonctions de la musique
« Sans la musique la vie serait une erreur. » [9]
Nietzsche
Par cette phrase, Nietzsche fait sa déclaration d’amour à la musique. Lui qui était
un penseur dionysien par excellence considérait la musique comme étant la pulsation du monde. Il attribue à la musique le caractère nouménal, c’est-à-dire
déterminé par la faculté de saisir la réalité en soi. Schopenhauer a écrit dans le
Monde comme volonté et représentation, que « la musique n’exprime jamais le
phénomène, mais l’essence intime, le dedans du phénomène, la volonté même.
Elle exprime par les sons , avec vérité et précision, l’essence du monde, en un
mot, ce que nous concevons sous le concept de volonté.»
La musique aurait donc une place à part, une position limite par rapport aux
autres arts. Le discours sonore peut non seulement exprimer et actualiser les
états d’âmes (catharsis : purification des passions) mais se faire peinture sonore.
Elle exprime en grande part le fond sonore de l’environnement, car ayant une
essence immatérielle, elle peut tout dire sans rien nommer.
La musique est nommée depuis les temps anciens l’Art par excellence.
D’ailleurs l’origine du nom « musique » (de musikè, art des Muses) le montre. Les
philosophes on toujours été sensibles aux pouvoirs divins de la musique. Par
exemple, à chaque mode du système musical grec on attribuait un ethos particulier, défini non seulement par ses propriétés expressives détermineés, mais aussi
par la capacité d’agir sur le comportement des hommes.
Au cours de l’histoire des civilisations, les conceptions et les définitions de la
musique oscillent entre un spiritualisme métaphysique et mystique et un humanisme tourné vers l’expression directe du sentiment subjectif. Aujourd’hui la
musique, n’étant plus liée au divin, n’en a pas pour autant une fonction de simple
décor, et n’est pas non plus simplement utilisée comme objet de consommation.
Aujourd’hui encore on utilise l’immense pouvoir de suggestion de la musique
dans les publicités, les médias…
Mais la musique peut, aussi, être vue comme une simple marchandise, un art
qui serait « tombé sous l’emprise » de l’industrie culturelle, et qui aurait perdu son
« aura », pour se transformer en un produit consommable comme n’importe quel
autre. Cette vision de la musique qui se trouve harcelée, voir pervertie par les
industries culturelles, nous ramène à la pensée d‘Adorno qui rêvait avec nostalgie d’une « vraie » perception de la musique. Pour lui, le fait que la musique soit
consommée implique la perte de toute «vérité sociale » de celle-ci et aliène le
consommateur qui devient totalement passif.
Cela nous semble une vision assez pessimiste quant à la passivité des masses
et au pouvoir des industries culturelles. Car les industries culturelles ne s’adressent pas à une masse amorphe, les masses ont besoin de nouveautés, même si
bien souvent la nouveauté n’est qu’un simple recyclage. Ainsi qu’une conception
trop idéaliste de la musique, négligeant tout autre type de perceptions alors même
que celles-ci font partie intégrante des œuvres musicales. La musique est par
elle-même ouverte à tout type de réaction, sa perception et son utilisation sont
valables par n’importe quel biais. Il s’agit d’une «démocratisation » de sa relation
avec les sens. Une règle pour une appréciation bonne ou mauvaise nous semble
très éloignée de la fonction première de la musique, c’est-à-dire celle de se réconcilier avec soi-même.
La fonction de la musique est aussi d’être porteuse d’un discours sonore reflet
des état d’âmes, utilisant les paroles comme outil de contestation et moteur d’une
possible transformation de la réalité sociale et économique. Je situerais le Mouvement Mangue Beat là-dedans, car on remarque dans le discours des musiciens
de ce mouvement le souhait que les institutions reconnaissent l’importance de la
musique en tant que, je cite : « un précieux outil générateur d’emploi et nécessaire pour la réintégration dans la société des jeunes, qui par manque d’opportunité se retrouvent dans les chemins de la marginalité.
»
Un bon exemple est celui d’un groupe de jeunes de la banlieue de Recife,
appelés « Faces do Suburbio » (visages de la banlieue) qui, partagés entre la poésie du Rap et le quotidien difficile de jeunes démunis, développent une action qui
vise, à travers la musique, à amoindrir les effets des inégalités dont ils sont victimes. Dans leur second CD « Como é triste de olhar » (Comme c’est triste à voir),
ils racontent la misère, la violence, mais aussi les «bonnes choses » de la périphérie – les multiples visages de la banlieue. Tout cela accompagné de sons variés
qui sont en consonance avec la diversité des rythmes et goûts musicaux qu’on
retrouve dans les « morros » (bidonvilles), comme le maracatu
[10], le rap, le hardcore,
la embolada
[11], le hip-hop, le forro
[12]…
Ces jeunes musiciens croient aux pouvoirs de la rime comme un instrument
de transformation de la réalité, surtout si cette rime est accompagnée de musique. L’art musical n’est pas pour eux seulement une forme de divertissement
mais un précieux recours pour le développement humain et pour la recherche de
citoyenneté. Comme le montre un des membres de la bande :« Il existe un grand
intérêt des jeunes à suivre notre exemple. J’ai été voyou mais j’ai réussi à me
débarrasser des griffes du système, et au lieu de mourir ou d’être emprisonné, j’ai
appris à croire en moi et à valoriser les autres.
»
Chico Science ne pouvait imaginer qu’en réalisant, au début des années 90,
le mélange de soul, funk et hip-hop avec le maracatu, ciranda, coco-de-roda et
autres rythmes régionaux, il était, en réalité, en train d’inventer la formule de la
longévité artistique. Aujourd’hui, quatre ans après sa mort dans un accident de
voiture, sa musique continue, plus que jamais, vivante. Elle a influencé les artistes
de tous les coins du Brésil. Que ce soient les musiciens de Sao Paulo (Mercado
de Peixe), ceux de Rio de Janeiro (Pedro Luiz e a Parede, Rappa e Planet
Hemp), en passant par Minas Gerais (Skank), Alagoas (Doutor Charada), tous
reconnaissent dans leurs musiques les effets de la « potion magique » inventée
par ce « sorcier » de la banlieue d’Olinda, Rio Doce.
L’étude du Mouvement Mangue Beat et de son contexte social sera notre
objet d’analyse dans une thèse de doctorat. Nous essaierons de comprendre
pourquoi au Brésil, ce qui est le résultat d’une époque postmoderne où plus rien
n’est créé mais plutôt recyclé, devient à Recife, dans le Nord-est du pays, un
mouvement culturel qui s’étend non seulement dans tout le pays, mais aussi
s’impose aux autres arts, tels les arts plastique, la mode, la danse…
Ce phénomène est peut-être le fruit d’un désenchantement du peuple face
aux valeurs et aux institutions.Tout se passe comme si l’art était là pour combler
une faille sociale, donnant une unité à ce qui n’en avait pas. Cette désillusion
rend plus délicats encore la question et l’intérêt d’une identité nationale.
Trois aspects reviennent souvent dans le discours de ceux qui participent au
mouvement Mangue : la préoccupation de la recherche musicale, la diversité et
le sens de la collectivité. En 91 s’est créé dans la ville un groupe de recherche et
de production d’idée pop. Les groupes comme Nação Zumbi, Mestre Ambrosio,
Comadre Florzinha, Cascabulho ont en commun, même si leurs styles diffèrent,
le fait de travailler le rythme avec une préoccupation pour la richesse des détails.
Leurs musiques viennent de l’échange direct des musiciens avec le peuple qui fait
la culture populaire.
Pour les membres du Mangue, il n’est pas vraiment important de créer un
mouvement, unique et cohérent. Le Mangue est le générateur d’une anthropophagie culturelle qui a donné une nouvelle puissance et une direction aux groupes les plus combatifs de la jeunesse brésilienne. On mélange les divers projets et
on produit une nouvelle réalité : maracatu, coco dub, ciranda, hip-hop, afro beat,
samba-reggea, punk, funk, trash, jungle, baiao, break…
Le Mangue est aussi une coopérative créée dans la ville de Recife pour animer la vie locale. Car Recife se trouve plongée depuis les années 70 dans une
crise sociale et économique sans précédant. Pendant 10 années consécutives
elle est restée la ville du Brésil comptant le plus de chômeurs et ayant le plus haut
taux d’inflation. Sans parler du fait qu’elle a été considérée comme la quatrième
ville la plus violente au monde. Cela a créé des effets dévastateurs sur une communauté qui a plus de 400 ans d’histoire, ce qui pour le Brésil est beaucoup,
d’autant plus que Recife est une des métropoles les plus importantes du pays,
avec un pôle culturel très actif, d’où sont sortis des noms comme Manuel Bandeira,
Gilberto Freyre, Joao Cabral de Melo Neto. ..
Une réaction vive était donc nécessaire pour sauver la ville de cette stagnation complète. La richesse des rythmes devrait apporter du nouveau…
Plus qu’un phénomène musical, c’est un phénomène culturel, qui en très peu
de temps a réussi à modifier la réalité de Pernambuco, et a rendu plus forts tous
les autres secteurs de la culture locale : théâtre, danse, peinture, mode, cinéma…
Une vraie coopérative multimédia autonome et explosive s’est créée et a
mobilisé toute la ville.
Aujourd’hui ce fait a pris une ampleur nationale, et plus qu’un phénomène il
se présente comme étant un mouvement. La question que je pose et que je laisse
ouverte est celle de savoir pourquoi au Brésil les manifestations artistiques prennent une ampleur de mouvement social? Est-ce une façon de « faire justice » face
à une réalité sociale absolument inégale
?
·
ADORNO Theodor W., Philosophie de la nouvelle musique, Paris, Gallimard,1962 ;
orig.1958.
·
LEVI-STRAUSS Claude, Le cru et le cuit, Mythologie I, Paris, Plon, 1964.
·
MORIN Edgar, L’esprit du temps, Paris, Grasset, 1962, Poche 1991.
·
MAFFESOLI Michel, Éloge de la raison sensible,Paris, Grasset,1996.Le temps des tribus, le déclin de l’individualisme dans la société de masse, Paris,
Meridiens Klincksieck, 1988.
L’ombre de Dionysios, contribution à la sociologie de l’orgie, Paris, Meridiens
Klincksieck, 1985.
·
ORTIZ Renato, A moderna tradicao brasileira : Cultura brasileira e industria cultural,
São Paulo, Brasiliense, 1988.
·
BEHAGUE Gérard, Musiques du Brésil – de la cantoria a la samba-reggea, Paris, Cité
de la musique, 1999.
·
Nietzsche contre le nihilisme, Magazine littéraire, janvier 2000.
·
Dictionnaire de la musique, Paris, édition CELIV, 1993.
[1]
Maffesoli M.,
Éloge de la raison sensible, Paris, 1996.
[2]
Nom donné au mouvement culturel et musical né en 1994 à Recife. Il peut être
nommé de trois façons : Mangue Beat, Mangue Bit, ou tout simplement Mangue. Il
fait référence à la partie marécageuse de Recife où se trouvent les bidonvilles.
[3]
De la boue au chaos, du chaos à la boue. Boue du marécage, humus culturel et chaos,
la vie moderne.
[4]
M. Maffesoli, in
Éloge de la raison sensible, §136.
[5]
Ce mouvement a été crée en 1970, à Recife, par l’écrivain Ariano Suassuna, avec
d’autres artistes locaux, dans l’intention de construire un art brésilien basé sur la
culture populaire en opposition à l’invasion culturelle Nord-américaine au Brésil.
[6]
En 1967 se révèle le mouvement avant-gardiste « tropicalia » issu d’un groupe de
bahianais qui se manifeste aussi dans le théâtre, la poésie et les arts plastiques.
[7]
« Les scientistes politiques insistent sur le fait que le Coup d’État (Golpe Militar) n’est
pas simplement une manifestation militaire, il exprime autoritairement une voie de
développement du capitalisme au Brésil. (Ortiz 1988).
[8]
Le terme « nationalisme » est appliqué dans le sens d’une doctrine basée sur la vo-
lonté de faire ressurgir les traditions nationales.
[9]
Crépuscule des idoles, Maximes et pointes, §33.
[10]
Musique et danse-cortège-procession de tradition afro-brésilienne de Recife et Olinde
au Pernambuco et des États de Paraiba et Alagoas. Comprend plusieurs personnages
(roi, reine,
dama do passo,etc.) et se déroule surtout pendant le carnaval.
[11]
Se caractérise par une mélodie de valeurs courtes et de petits intervalles, un texte
humoristique ou satirique souvent improvisé.
[12]
Terme dérivant de bal populaire, de danses mouvementées, se joue avec l’accordéon
(instrument d’origine européenne), un tambourin à sonnailles et un triangle, ayant
comme thème les valeurs et les situations du quotidien d’un peuple né près des usines
de cannes à sucre.