2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
La création carnavalesque comme une œuvre d’art baroque
Mario de CARVALHO
Designer carnavalesque et chercheur à l’Université de Caen
Théâtre, oui mais qu’est-ce qui n’est
pas théâtre pour le délire baroque ?
Jean Duvignaud
Les découvertes scientifiques et les voyages maritimes font croire à l’homme
européen qu’il est au centre du monde. Nous sommes au seizième siècle et l’Europe se trouve transformée par la contre-réforme et la conquête des nouveaux
mondes. Le style de vie et de projection du monde par les voyageurs est baroque, et celui-ci est la manière de conquérir l’inconnu. La séduction baroque débarque au nouveau monde.
Le baroque ne se limite pas à un style artistique, c’est un état d’esprit; il s’agit
d’une vision vertigineuse, apte à créer de nouvelles images du monde. C’est
l’invasion des formes et des êtres métamorphosés qui annonce une nouvelle
existence. Une explosion de formes douces et arrondies ; des ailerons en forme
de volute, des feuilles d’acanthe, des corps d’anges et chérubins, des fruits, des
fleurs et des drapés, la scénographie de l’extase, de l’effervescence de la poésie.
Les volutes baroques avec leurs courbes et leur douceur représentent le mouvement du cosmos.
Devant ces formes, l’existence devient un spectacle et les éléments du baroque vont recréer l’espace. À son tour le temps s’arrête pour faire place à l’observation des détails. À cet égard Michel Maffesoli rappelle que « il y a dans l’artifice
et le fantastique baroques un immanentisme évident dont la vertu essentielle est
d’arrêter la course du temps » (MAFFESOLI, 1990, p.157).
Les églises offrent un espace où la scène baroque s’installe. Au Brésil, l’Église
catholique réaffirme l’esthétique baroque. Les églises, en effet, sont placées au
point de rencontre entre la vie urbaine et l’affluence de la vie sociale. Elles incarnent des repaires pour les processions des confréries, composées par plusieurs
éléments d’un défilé baroque : bannières, croix, palanquins et châsses, serpentant à travers les rues, féeriques, comme un «mouvement spiralesque
»
(M. Maffesoli).
Ces processions, qui satisfaisaient l’émotion des fidèles, constituaient une
forme importante de manifestation baroque de la période coloniale. Les processions sont à l’origine des écoles de samba, et celles-ci gardent encore quelques
traces mystiques, qui reprennent ces moments de fêtes religieuses de l´époque.
La séduction exercée par les allégories d’un défilé d’écoles de samba rappelle les
églises baroques qui séduisaient les fidèles par leur teatrum sacrum. Supposons
un monument baroque : soit une église, un palais, la fontaine d’une place ; il
suffit d’ajouter des roues à leur base, et de les faire rouler et les voilà prêts pour
le défilé.
L’état d’esprit baroque peut réapparaître à plusieurs moments de l’existence
humaine : selon Eugène D’ors, il existe vingt-deux «espèces du genre Baroque
les plus connues » (ORS, 2000). En voici quelques-unes
:
Genre : Barocchus
Bar. Romanus, Bar. Gothicus, Bar. Franciscanus, Bar. manuelinus (Portugal),
Bar. orificencis (Espagne), Bar. nordicus (Nord de l’Europe), Bar. palladianus
(Italie-Angleterre), Bar. « Rococo » (France-Autriche), Bar. romanticus.
D’après le même auteur, l’univers baroque et le sentir baroque sont toujours
ouverts à toutes les inspirations, puisqu’il s’agit d’un style culturel, c’est-à-dire
qu’il peut revenir à plusieurs époques différentes, sans toutefois être une copie
du style caractéristique du XVIIe et du XVIIIe siècles. Pour l’auteur, dans la représentation d’une nouvelle existence, «les décors baroques » sont prêts pour « le
nouveau drame et le nouveau rôle humain ». Michel Maffesoli ajoute à cela que
« le mythe baroque aussi est tel: il a une base constante et des modulations qui
sont tributaires des moments où elles s’expriment» (MAFFESOLI, 1990, p.177).
Nous pouvons alors considérer qu’au Brésil existe le Barocchus Carnavalus,
lié au sens d’une rupture avec la dure réalité du reste de l’année. La mémoire
émotionnelle de la séduction baroque se fait présente pendant le carnaval; la
frénésie des sens, l’exaltation de la fête, l’union des opposés, la vénération de la
beauté, le monumental, les illusions, la fantaisie, sont quelques aspects de la fête
brésilienne.
C’est pendant le défilé du carnaval que le baroque entraîne absolument sa
force de séduction ; les sculptures et les déguisements des chars allégoriques
défilent majestueusement leurs splendeurs de plumes, paillettes et pierreries. De
là émanent leur magie et leur féerie. Le Brésil a construit sa propre identité
baroque à partir du baroque apporté par les colonisateurs. Ce dernier se présente dans son intégralité au carnaval.
L’imaginaire baroque s’exprime dans tous les événements religieux et profanes du pays. C’est ce que nous appelons l’esprit baroque des fêtes brésiliennes.
Tous les excès, le monumental, l’esprit de contradiction, le plaisir de la fête, les
gloires, la magie des rêves, l’espérance, les contrastes et l’union culturelle font
partie de l’amplitude baroque brésilienne. Voici le baroque métis, sensuel et
tropicaliste.
Le carnaval représente alors un moment de révélations, où les symboles, les
rêves et les images tourbillonnent autour des allégories, des déguisements et de
tous les éléments qui composent la fête. C’est un moment intermédiaire, c’est le
monde où l’imagination prend corps et peut centraliser les désirs, en d’autres
termes, le monde matériel accède au monde de la fantaisie. Le carnaval fonctionne alors comme une forme de recréation de l’existence ordinaire.
L’imagination est la grande richesse du carnaval. Tel l’art baroque, le carnaval utilise un univers imaginaire composé par des sirènes, hommes-queues, poissonsdragons et toute une faune anthropomorphique (MILAN, 1998, p.11). Les
chars allégoriques, les objets portés par les danseurs et les déguisements s’inspirent de motifs paradisiaques. La composition allégorique du carnaval s’instaure
alors comme une «masse d’éléments » (M. Maffesoli) que traduit la forme picturale caractéristique de la peinture baroque.
Dans le baroque, les écoles de samba ont trouvé leur propre espace de réalité : complètement hors du temps et hors de l’espace, dit réel, il existe une
rencontre sociale dans un espace féerique, effectuant ainsi, comme le signale
Roberto da Matta, «l’entrecroisement des identités sociales ».
Le visuel, voici l’objectif de la création carnavalesque pour le défilé des écoles
de samba. L’imaginaire baroque est exploité à l’infini, pour ainsi créer l’ensemble des éléments d’une allégorie. Le rassemblement des éléments ornementaux
a pour objectif de remplir l’espace, le regard, sans laisser aucun vide. Le carnaval
de Rio de Janeiro développe ces allégories comme étant une suprématie de la
rêverie, une alliance entre l’homme et la fantaisie.
Les fêtes baroques ont toujours fait partie de la culture brésilienne. On pourrait citer entres autres l’arrivée de Dom João VI et de sa cour, en 1808, à Rio de
Janeiro et le mariage de Dom Pedro I, en 1817 avec l’Autrichienne de Habsbourg, Maria Leopoldina. Selon la description de l’essayiste littéraire Walnice
Galvão citant l’historien Manuel de Oliveira Lima, ces fêtes étaient composées
de plusieurs chars allégoriques, de fanfares, de courses de taureaux et de chevaux, de décors monumentaux, danse des caboclos, de façades en trompe-l’œil
et de déguisement (NOUGUEIRA GALVADO, 2000, p.61).
Roger Bastide, quant à lui, décrit aussi magistralement les fêtes baroques à
Bahia : « les Vénus roses et blondes, avec leur cortège de cupidons morenos,
leurs carquois en bois doré et les frimousses effilées des gamins, les soleils, les
lunes et les étoiles disposés dans la nuits de grands draps sombres… » et continue, « … et tout cela dans un tourbillon de chevaux, des cris d’admiration, de
gerbes de feux d’artifice, de guitares gémissantes, et de poussière rouge et noire »
(BASTIDE, 1995, p.39).
Le Brésil lui-même a toujours été présenté aux européens comme étant un
grand spectacle baroque de la nature resplendissante, le théâtre des choses naturelles ; cette vision du pays a été illustrée par Eckhout, artiste hollandais, dont
800 dessins intitulés « Pictura do theatrum do theatrum rerum naturalium brasiliae
»
ont été publiés en 1664. Ce thème a été développé pour le défilé du carnaval de
1999 par l’école Imperatriz Leopodinense. Il abordait la période d’occupation
hollandaise au Nordeste du Brésil. Cette vision a été centrée sur la géographie
exubérante et sur Dieu, « le créateur de toutes les merveilles ».
Le comportement du brésilien reflète sa formation culturelle où le baroque
entre comme élément perpétuel. Depuis la période coloniale où dominaient plusieurs type de privations, le baroque a servi d’instaurateur de la foi. Cette formation culturelle est une spirale qui rend propice l’invasion baroque caractérisée
elle-même par l’exubérance, la pompe liturgique et ornementale.
L’importance du visuel et des allégories dans le carnaval de Rio est une conséquence de cette racine baroque brésilienne. D’après l’anthropologue Maria
Laura Viveiros de Castro Cavalcanti, l’impact, la force des allégories lors d’un
défilé est « …attribuée à la possibilité d’expression de l’expérience fragmentée de
la vie des habitants de la grande ville qui l’apprécient et l’applaudissent. Ces
allégories correspondent à l’une des formes trouvées par les écoles de samba,
pour exprimer les transformations de leur temps et de leur ville » (CAVALCANTI,
1995, p.156). Si nous considérions ces allégories comme des œuvres d’art,
Jean Duvignaud nous dirait que «l’art ne serait pas le concept ni le miroir passif
d’une société, mais qu’il émerge, parfois convulsivement, jamais harmonieusement, des tensions, des conflits, des mouvements qui composent son histoire
temporaire » (DUVIGNAUD, 1997, p.51).
Les carnavalesques, à partir des années soixante au Brésil, ont commencé à
transformer le défilé des écoles de samba. Le carnavalesque est le metteur en
scène responsable de la création et de la réalisation d’un
enredo – histoire, trame,
récit, lequel est modifié toutes les années – pour le défilé des écoles de samba.
Chaque école de samba doit posséder son propre carnavalesque qui travaille
toute l’année avec son équipe pour réaliser les costumes, les chars allégoriques,
et tous les accessoires nécessaires pour créer un grand défilé. Parmi tous les
artistes du carnaval, Joãosinho Trinta est la figure rénovatrice et innovatrice de
l’esthétique du défilé des écoles de samba de Rio de Janeiro. Celui qui a apporté
l’imaginaire au défilé des écoles de samba. Avant lui, les thèmes choisis étaient
d’origine historique (Fernando Pamplona).
[1]
Les allégories sont construites pour une lecture facile et rapide, mais en même
temps, elles ne cessent d’être belles et riches en détails. En utilisant toujours des
symboles et des archétypes, ces allégories ont un langage universel. Ce langage
est le résultat de l’intégration du corps et de la composition des allégories. Composition qui correspond à une relation fragmentée de substances imaginaires.
Une autre caractéristique du baroque est la dialectique : il joue avec les extrêmes, en créant une tension entre les éléments qui le composent, instaurant un
dynamisme particulier. Les manifestations allégoriques sont une expression de
cette dialectique. L’allégorie est «la loi stylistique qui gouverne en particulier le
baroque à son apogée» (CYSARZ, cité par BENJAMIN, 1985, p.175). L’allégorie se présente alors comme une libération, la joie de la forme, de la permissivité
baroque. Le rire libérateur de la vie quotidienne, catharsis d’émotions figurées
par la création carnavalesque. Le moment carnavalesque est une apothéose baroque.
Les adaptations introduites dans les défilés des écoles de samba sont étroitement liées aux progrès technologiques, à la découverte de nouveaux matériaux.
La télévision, qui transmet en direct le défilé, et la construction du sambodrome
(avec 800 mètres de long, ce lieu est destiné au défilé des écoles de samba, il est
construit en béton, inauguré en 1984, et constitué de gradins et de loges), ont
entraîné des changements et des innovations dans les allégories; c’est pourquoi
elles deviennent toujours plus légères et monumentales. Voilà qui explique les
raisons du gigantisme dans le visuel du défilé.
D’après Maria Isaura Pereira de Quéiroz, la fête carnavalesque est « le produit
baroque le plus pur de la société et de la civilisation brésiliennes». Au sens esthétique, le défilé devient un grand miroir de la société : l’exhibition du pouvoir de
ceux qui parviennent à payer leurs places dans les loges et le cortège qui passe,
débordant de magie et de joie ; tout cela questionne et confirme à la fois les
codes sociaux. Mais en même temps les dynamise. Ne s’agit-il pas ici de la genèse de la carnavalisation, état baroque de la vie ?
L’attente pendant toute l’année du défilé des écoles de samba, confirme son
prestige aux yeux de la population. Cette attente est liée en grande partie au
visuel. Les questions qui émergent autour des allégories sont infinies, (on se
demande combien d’allégories présentera telle ou telle école, combien d’argent
a été dépensé pour tout fabriquer ou quelle star sera présente dans l’allégorie).
La fabrication des allégories est maintenue secrète jusqu’à l’ultime minute avant
le défilé. Elles représentent donc l’attraction principale du défilé, point culminant
de chaque école de samba.
C’est le caractère extravagant, l’ambiguïté, l’équivoque qui sont les consignes
de l’allégorie baroque (BENJAMIN, 1985). Le domaine des rêves, les vastes
champs de significations, apportés par les allégories lors de ce spectacle, ont
transformé celui-ci en un des plus grands portraits de l’imaginaire brésilien. Les
images poétiques représentées par chaque composition allégorique sont un témoignage en couleurs, en rythmes et en formes du Brésil.
Les éternels changements de l’économie brésilienne renforcent la créativité
dans tous les sens. D’abord, il s’agit d’un très bon sujet de critique qui peut être
développé par les images allégoriques. Ensuite, la créativité est renforcée pour
réaliser le carnaval avec peu d’argent. À ce sujet, Joãosinho Trinta relate : « les
pauvres aiment le luxe, tandis que les intellectuels, eux, aiment la misère, cette
phrase m’est venue justement, au sujet des
Mines du Roi Salomon, quand j’étais
encore au Salgueiro. Sans argent, et sans siège pour les répétitions, avec une
mauvaise administration. Les bandits du coin menaçaient les directeurs du club
Maxwell où avaient lieu nos répétitions. J’étais obligé de demander de l’argent
aux amis, de dépenser mon propre argent et de récupérer dans les poubelles les
matériaux de l’année précédente. Cela m’a révolté. Puisque moi, j’utilisais des
matériaux pas chers, recyclés et que j’étais accusé de faire du luxe. Je parle de
ma vérité. Si cela entraîne des polémiques, c’est une conséquence»
[2].
Le faux ou une représentation poétisée de la société brésilienne ? Voici le
carnaval, voici l’imaginaire transportant ces images tous les ans, essence du brésilien, de la libération de l’inconscient, de sa mémoire émotionnelle.
Le carnaval, au Brésil, dynamise les relations sociales en reprenant les identités et en les travaillant dans l’univers du Barocchus Carnavalus. De nouvelles
idées et des nouveaux rapports entre les habitants et la ville permettent une
fusion du quotidien avec le rêve. Dans ce sens, tout ce qui arrive pendant ces
moments de fantaisie du carnaval a des effets sur la ville et la vie quotidienne.
·
BASTIDE Roger, Images du Nordeste mystique en noir et blanc, BABEL, Paris, Actes
·
Sud, 1995.
·
BENJAMIN Walter, Origine du drame baroque allemand, Paris, Flammarion, 1985.
·
Catalogue de l’exposition Brésil baroque, entre ciel et terre, présentée au Petit Palais du
4 novembre 1999 au 6 février 2000, Union Latine, 1999.
·
CAVALCANTI Maria Laura Viveiro de Castro, Carnaval carioca. Dos bastidores ao
desfile, Rio de Janeiro, UFRJ, 1995.
·
DA MATTA Roberto, Carnavals, bandits et héros, ambiguïtés de la société brésilienne,
(Titre original: Carnavais, malandros e herois. Para uma sociologia do dilema brasileiro),
Paris, Seuil, 1983.
·
DUVIGNAUD Jean, B.-K., Baroque et Kitsch, imaginaires de rupture, Paris, Actes
Sud, 1997.
·
FABRE D., Carnaval ou la fête à l’envers, Paris, Gallimard, 1992.
·
FREYRE Gilberto, Casa grande e senzala, Rio de Janeiro, Record, 2000.
·
MAFFESOLI Michel, No fundo das aparências, Petrópolis, Vozes, 1999. (Titre original:
Au creux des apparences : pour une éthique de l’esthétique, 1re édition : 1990).
·
MILLAN Betty, Rio dans les coulisses du carnaval, (Titre original: Brasil, os bastidores
do carnaval), Paris, L’Aube, 1998.
·
NOUGUEIRA GALVÃO Walnice, Le carnaval de Rio, (Titre original: Chandeigne),
Paris, 2000.
·
ORS Eugenio d’, Du Baroque, (Titre original: Lo Barroco), Paris, Gallimard, 2000.
·
QUEIROZ Maria Isaura Pereira de, Carnaval brasileiro, o vivido e o mito, São Paulo,
Brasiliense, 1990.
·
SANT’ANNA, Affonso Romano de, Baroque, âme du Brésil, (Titre original: Barroco,
alma do Brasil), Rio de Janeiro, Comunicação Máxima, 1997.
·
SOARES PINHEIRO, Marlene, Sob o Signo do carnaval, São Paulo, Annablume, 1996.
[1]
Pamplona Fernando, commentateur du carnaval et un des premiers carnavalesques
du Brésil.
[2]
Entretien réalisé par la revue
Raça, 1997.