Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136698
130 pages

p. 67 à 71
doi: en cours

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Contributions

no 71 2001/1

2001 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Contributions

Technologie et imaginaire : un récit du destin urbain

Paulo Bellinha Architecte chercheur au CEAQ
Dans sa préface de Die Stadt, œuvre de Max Weber publiée pour la première fois en 1921, l’année de sa mort, et tardivement traduite en français sous le nom de La ville, Lucien Freund soulève une question qui, parmi d’autres, nous interpelle spécialement: le fait que le «rôle que l’Université a joué dès la fin du Moyen Age dans le développement de certaines villes» [1] n’y est pas traité, thème pourtant évoqué dans d’autres écrits de Weber. Pourquoi cette omission ? Signifie-t-elle que l’auteur devinait déjà que ce thème tomberait dans l’oubli très peu de temps après ? Ou bien l’Université ne jouait-elle plus à ses yeux un rôle assez important dans le développement urbain ?
Nous ne pourrions répondre avec assurance à ces questions sans faire appel à une autre observation de Freund à propos de l’aspect «changeant et chaotique de l’identité» [2], thème qui a d’ailleurs déjà été repris par Michel Maffesoli dans Le Temps des Tribus. Selon ce dernier, cette identité flottante est traduite très clairement dans l’usage qui est fait des masques dans les réseaux télématiques contemporains, idée qui nous semble tout à fait pertinente, et qui ne concerne pas uniquement selon nous le domaine des communications. Elle pénètre aussi les relations quotidiennes au point de remettre en question les notions d’individu et de sujet, maintes fois soulevées dans divers travaux, mais qui n’ont été, d’une certaine façon, pas assez prises en compte par les spécialistes de l’urbanisme.
Mais, paradoxalement, ce qui nous semble avoir été largement oublié, bien que central dans le domaine des études urbaines, c’est le rapport aux lois dont fait preuve cet usage intensif de masques. Apparemment imbriqué dans la notion de persona [3] tel que l’entend Michel Maffesoli, ce rapport est au cœur des questions que nous avons posées au début. Essayons de dégager les conséquences de cette proposition.
Gilles Deleuze, dans sa Présentation de Sacher-Masoch, décrit des personnages soumis à une pseudo-obéissance aux lois, où le masochiste a besoin de relations contractuelles : « Par le contrat, (…) l’acte le plus rationnel et le plus déterminé dans le temps, le masochiste rejoint les régions les plus mythiques et les plus éternelles(…)», où il « se fait battre (…)», où il « se rend libre pour une nouvelle naissance » [4]. Notons qu’il y a toujours chez ses personnages la présence d’un masque, d’un déguisement ou même d’un tiers pour permettre cette nouvelle naissance. Ancrée dans une relation contractuelle fantasmée, elle permettrait l’éclosion du règne de la persona. Du coup, sur l’image du glaive tranchant la raison se grefferait celle de la cravache frappant le sensible, un mouvement qu’a analysé Deleuze comme étant la naissance d’un suprasensualisme.
Dès lors, on pourrait même penser que la diversité des types urbains contemporains ne se circonscrit plus aux outils idéal-typiques dessinés par Weber au début du siècle. En effet, l’origine de la ville reste bien l’espace marchand dont il nous parle ; le problème est que cet espace est maintenant dé-matérialisé. Ainsi, les typologies de villes décrites par Weber pourraient bien sembler inapplicables dans le contexte actuel, mais il n’en est rien : c’est la notion même de ville qui est mise en question aujourd’hui et peu ou prou substituée par l’idée plus saisissante de l’urbain.
L’Université saura-t-elle trancher et participer d’un renouvellement de l’urbain ? Rien n’est sûr, et il nous faudra y réfléchir sérieusement. Françoise Choay nous propose ici une piste que nous allons suivre pour essayer de comprendre le phénomène. Dans son ouvrage La règle et la méthode [5], l’auteur nous délivre une réflexion à propos de la propension à l’écriture qui se dégage de l’acte de bâtir. De fait, par le biais de l’appropriation des lieux sacrés, l’homme a construit son environnement social primitif en utilisant une grammaire architectonique et urbaine, avant même l’avènement de la lettre.
On peut en dire autant à propos de la construction de l’environnement sub-jectif chez les personnages du theatrum mundi quotidien, et la preuve de cette construction est donnée par le rôle des clubs de nuit sadomasochistes et par la perception qu’en ont les habitants des environs. En nous appuyant sur la fausse unité de ces deux « perversions » soulevée par Deleuze, nous avons suivi, là aussi per via transversales, son raisonnement concernant, d’une part, la complète aversion pour les institutions, jusqu’au renversement des lois, décrite par l’idéal de Sade et, d’autre part, la pseudo-soumission aux contrats des personnages de Sacher-Masoch.
Or, que nous dit l’appropriation de l’esthétique sadomasochiste à laquelle on assiste dans les discours publicitaires ? Sans doute pourrait-on y lire un glissement de la logique de la consommation vers une logique de la consumation. Mais le fait le plus intéressant qu’illustre le discours publicitaire est la prise en compte d’une pseudo-soumission aux lois du marché, qui renverserait le statut même de la ville marchande, un renversement dont l’effacement de ses limites territoriales, repoussées ad infinitum par le développement des nouvelles technologies, serait une des preuves.
Ainsi, si on reprend la remarque initiale de Freund à propos de Weber pour tracer un parallèle avec le rôle joué jadis par les Universités, se pose la question du rôle des médias dans le développement urbain. Puisque c’est en s’inscrivant dans l’imaginaire collectif que le savoir a réussi à s’imposer comme partenaire du développement, notion comprise ici dans son sens étymologique de «ce qui enlève ce qui enveloppe », « étend ce qui est plié », cette notion se rapproche de celle de raison.
Dans la mesure où nous vivons peut-être déjà dans une sorte de post-dyonisisme, en raison de l’invasion grandissante d’un suprasensualisme social représenté par l’explosion des nouveaux médias, on pourrait étendre la notion de média au point que, par le biais de l’accroissement des signaux cognitifs sur le terrain de l’urbain, elle en arriverait à phagocyter la notion de ville. La question est de savoir dans quel imaginaire ce terrain même s’ancre. Et cette idée conduit à celle du total renversement des lois établies, où c’est alors un terrain donné qui s’ancre dans un imaginaire.
Un fait anodin arrive parfois à cristalliser des mouvements sociaux qui restent souterrains pendant longtemps. Le surgissement de clubs et de magasins de plus en plus nombreux vendant des articles de sadomasochistes aux quatre coins du monde a peut-être des choses à nous dire à propos de la naissance d’un suprasensualisme social. Le cas de l’appropriation du Minitel et de l’Internet par d’autres propos que ceux pour lesquels ils ont été conçus peut être compris comme un premier rebroussement tangible de ce mouvement, et son naturel dédoublement sadomasochiste a été perçu par ces mêmes médias comme une niche profitable. Ainsi, les jeux de masques et l’éclatement d’une multitude de personnages habitant un même individu sont devenus monnaie courante. Avec la percée de cet élément tiers s’est instauré le règne de la persona.
Le cas du succès foudroyant du personnage télévisuel Tantine, qui s’est approprié des éléments de l’esthétique sadomasochiste, et qu’a d’ailleurs remarqué la presse française, a peut-être lui aussi des choses à nous dire à propos de la société brésilienne, ainsi que l’esthétique kitsch présente dans les motels et qu’ont remarquée les anthropologues brésiliens Dinah Guimaraens et Lauro Cavalcanti [6]. En tout cas, l’appropriation et la banalisation de cette esthétique sadomasochiste par la télévision sous la forme d’un talk show illustre à merveille l’éclosion d’une suprasensualité sociale théâtralisée, telle qu’on l’observe un peu partout dans le monde. Mais ce qui nous interroge ici est le surgissement de tous ces éléments en même temps et leur association à la multiplication des réseaux médiatiques, d’autant plus qu’ils s’inscrivent dans un imaginaire donné sur un terrain dématérialisé.
Reprenons le raisonnement de Françoise Choay, qui constate que «le sacré et la religion ont été les grands ordonnateurs de l’espace humain » et que «l’or ganisation de l’espace bâti ressortit concurremment à l’ensemble des pratiques et des représentations sociales » [7]. On peut même se poser la question de la place croissante, aujourd’hui, du profane dans l’urbain. Et puisque c’est autour des villes, souligne Maffesoli, « que se structurent les coutumes et les lois sociales » [8], il semble bien que le vouloir-vivre urbain soit dans l’air du temps.
« L’air de la ville rend libre », dit le fameux adage datant de l’Europe médiévale. Ce qui fait la spécificité de la ville occidentale, note à ce propos Weber, c’est qu’elle est « un lieu de fraternisation communautaire fondée sur le serment » [9] et qui libère les individus de leur lignage villageois. L’auteur évoque aussi les liens mouvants qui existaient entre le poppolo et les sapientes en Italie, et que Maffesoli analysera plus tard à son tour comme une « combinaison naturelle, ce naturel bien sûr (…) passablement culturel, issu d’une expérience commune » [10] : une dialectique qui nous ramène à l’idée de triade.
Ainsi, on pourrait penser que l’introduction d’un tiers dans les rapports entre technologie et imaginaire mène vers une fausse soumission au destin urbain représentant un nouvel ordre fondé sur un contrat suprasensuel, quel que soit le récit dans lequel il s’inscrit. N’oublions pas toutefois, comme le rappelle Choay que « libérés de la durée et de la localisation, nous vivons une culture de l’instant dans des communautés d’intérêts sans lieu ni bornes » [11] et, ajoutons-nous, de plus en plus éphémères.
Bref, en glissant vers un terrain sans lieu ni bornes, l’Université pourrait reprendre son rôle dans les processus de développement urbain, mais il faut qu’elle tienne compte de l’imaginaire social dans lequel elle s’inscrit. Car c’est en prenant acte de la multitude de personnages qui composent l’individu ou, plus précisément, la persona, d’après la distinction faite par Maffesoli, qu’on arrivera à reconstruire l’environnement social dont il participe, et de cette façon à construire une grammaire urbaine sensible pour ourdir de nouveaux liens sociaux. Rude tâche, certes, et pourtant essentielle pour comprendre l’univers sociétal contemporain urbain.
 
NOTES
 
[1] Freund L., préface de Weber, M., La Ville, Aubier Montaigne, Paris, 1982, p.11.
[2] Maffesoli M., Le Temps des Tribus, Méridiens-Klincksieck, 1988, p.101.
[3] Maffesoli M., Aux creux des apparences, Paris, Plon, 1990, p. 142.
[4] Deleuze G., Présentation de Sacher-Masoch, Paris, Minuit, 1967, pg. 58-59.
[5] Choay F., La règle et la méthode, Paris, Seuil, 1996.
[6] Guimaraens D. et Cavalcanti L., Arquitetura de Motéis Cariocas, Espaço e Organização Social, Rio, Espaço, 1982.
[7] Choay F. op. cit., p. 16.
[8] Maffesoli M., La conquête du présent, Paris, PUF,1979, p. 71.
[9] Weber M., op.cit., p. 51-65.
[10] Maffesoli M., Le Temps des Tribus, Méridiens-Klincksieck, 1988, p. 186.
[11] Choay F., op.cit., p.11.
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[4]
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[5]
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[6]
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[8]
Maffesoli M., La conquête du présent, Paris, PUF,1979, p. 7...
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[9]
Weber M., op.cit., p. 51-65. Suite de la note...
[10]
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[11]
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