2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Technologie et imaginaire : un récit du destin urbain
Paulo Bellinha
Architecte chercheur au CEAQ
Dans sa préface de
Die Stadt, œuvre de Max Weber publiée pour la première
fois en 1921, l’année de sa mort, et tardivement traduite en français sous le nom
de
La ville, Lucien Freund soulève une question qui, parmi d’autres, nous interpelle spécialement: le fait que le «
rôle que l’Université a joué dès la fin du
Moyen Age dans le développement de certaines villes»
[1] n’y est pas traité,
thème pourtant évoqué dans d’autres écrits de Weber. Pourquoi cette omission ?
Signifie-t-elle que l’auteur devinait déjà que ce thème tomberait dans l’oubli très
peu de temps après ? Ou bien l’Université ne jouait-elle plus à ses yeux un rôle
assez important dans le développement urbain
?
Nous ne pourrions répondre avec assurance à ces questions sans faire appel
à une autre observation de Freund à propos de l’aspect «
changeant et chaotique de l’identité»
[2], thème qui a d’ailleurs déjà été repris par Michel Maffesoli
dans
Le Temps des Tribus. Selon ce dernier, cette identité flottante est traduite
très clairement dans l’usage qui est fait des masques dans les réseaux télématiques contemporains, idée qui nous semble tout à fait pertinente, et qui ne concerne pas uniquement selon nous le domaine des communications. Elle pénètre
aussi les relations quotidiennes au point de remettre en question les notions
d’individu et de sujet, maintes fois soulevées dans divers travaux, mais qui n’ont
été, d’une certaine façon, pas assez prises en compte par les spécialistes de
l’urbanisme.
Mais, paradoxalement, ce qui nous semble avoir été largement oublié, bien
que central dans le domaine des études urbaines, c’est le rapport aux lois dont
fait preuve cet usage intensif de masques. Apparemment imbriqué dans la notion de
persona
[3] tel que l’entend Michel Maffesoli, ce rapport est au cœur des
questions que nous avons posées au début. Essayons de dégager les conséquences de cette proposition.
Gilles Deleuze, dans sa
Présentation de Sacher-Masoch, décrit des personnages soumis à une pseudo-obéissance aux lois, où le masochiste a besoin de
relations contractuelles : « Par le contrat, (…) l’acte le plus rationnel et le plus
déterminé dans le temps, le masochiste rejoint les régions les plus mythiques et
les plus éternelles(…)», où il « se fait battre (…)», où il « se rend libre pour une
nouvelle naissance »
[4]. Notons qu’il y a toujours chez ses personnages la présence
d’un masque, d’un déguisement ou même d’un tiers pour permettre cette nouvelle naissance. Ancrée dans une relation contractuelle fantasmée, elle permettrait l’éclosion du règne de la
persona. Du coup, sur l’image du glaive tranchant
la raison se grefferait celle de la cravache frappant le sensible, un mouvement
qu’a analysé Deleuze comme étant la naissance d’un suprasensualisme.
Dès lors, on pourrait même penser que la diversité des types urbains contemporains ne se circonscrit plus aux outils idéal-typiques dessinés par Weber au
début du siècle. En effet, l’origine de la ville reste bien l’espace marchand dont il
nous parle ; le problème est que cet espace est maintenant dé-matérialisé. Ainsi,
les typologies de villes décrites par Weber pourraient bien sembler inapplicables
dans le contexte actuel, mais il n’en est rien : c’est la notion même de ville qui est
mise en question aujourd’hui et peu ou prou substituée par l’idée plus saisissante
de l’urbain.
L’Université saura-t-elle trancher et participer d’un renouvellement de l’urbain ? Rien n’est sûr, et il nous faudra y réfléchir sérieusement. Françoise Choay
nous propose ici une piste que nous allons suivre pour essayer de comprendre le
phénomène. Dans son ouvrage
La règle et la méthode
[5], l’auteur nous délivre
une réflexion à propos de la propension à l’écriture qui se dégage de l’acte de
bâtir. De fait, par le biais de l’appropriation des lieux sacrés, l’homme a construit
son environnement social primitif en utilisant une grammaire architectonique et
urbaine, avant même l’avènement de la lettre.
On peut en dire autant à propos de la construction de l’environnement sub-jectif chez les personnages du theatrum mundi quotidien, et la preuve de cette
construction est donnée par le rôle des clubs de nuit sadomasochistes et par la
perception qu’en ont les habitants des environs. En nous appuyant sur la fausse
unité de ces deux « perversions » soulevée par Deleuze, nous avons suivi, là aussi
per via transversales, son raisonnement concernant, d’une part, la complète
aversion pour les institutions, jusqu’au renversement des lois, décrite par l’idéal
de Sade et, d’autre part, la pseudo-soumission aux contrats des personnages de
Sacher-Masoch.
Or, que nous dit l’appropriation de l’esthétique sadomasochiste à laquelle on
assiste dans les discours publicitaires ? Sans doute pourrait-on y lire un glissement de la logique de la consommation vers une logique de la consumation.
Mais le fait le plus intéressant qu’illustre le discours publicitaire est la prise en
compte d’une pseudo-soumission aux lois du marché, qui renverserait le statut
même de la ville marchande, un renversement dont l’effacement de ses limites
territoriales, repoussées ad infinitum par le développement des nouvelles technologies, serait une des preuves.
Ainsi, si on reprend la remarque initiale de Freund à propos de Weber pour
tracer un parallèle avec le rôle joué jadis par les Universités, se pose la question
du rôle des médias dans le développement urbain. Puisque c’est en s’inscrivant
dans l’imaginaire collectif que le savoir a réussi à s’imposer comme partenaire du
développement, notion comprise ici dans son sens étymologique de «ce qui
enlève ce qui enveloppe », « étend ce qui est plié », cette notion se rapproche de
celle de raison.
Dans la mesure où nous vivons peut-être déjà dans une sorte de post-dyonisisme, en raison de l’invasion grandissante d’un suprasensualisme social
représenté par l’explosion des nouveaux médias, on pourrait étendre la notion
de média au point que, par le biais de l’accroissement des signaux cognitifs sur le
terrain de l’urbain, elle en arriverait à phagocyter la notion de ville. La question
est de savoir dans quel imaginaire ce terrain même s’ancre. Et cette idée conduit
à celle du total renversement des lois établies, où c’est alors un terrain donné qui
s’ancre dans un imaginaire.
Un fait anodin arrive parfois à cristalliser des mouvements sociaux qui restent
souterrains pendant longtemps. Le surgissement de clubs et de magasins de plus
en plus nombreux vendant des articles de sadomasochistes aux quatre coins du
monde a peut-être des choses à nous dire à propos de la naissance d’un suprasensualisme social. Le cas de l’appropriation du Minitel et de l’Internet par d’autres
propos que ceux pour lesquels ils ont été conçus peut être compris comme un
premier rebroussement tangible de ce mouvement, et son naturel dédoublement
sadomasochiste a été perçu par ces mêmes médias comme une niche profitable.
Ainsi, les jeux de masques et l’éclatement d’une multitude de personnages habitant un même individu sont devenus monnaie courante. Avec la percée de cet
élément tiers s’est instauré le règne de la persona.
Le cas du succès foudroyant du personnage télévisuel Tantine, qui s’est approprié des éléments de l’esthétique sadomasochiste, et qu’a d’ailleurs remarqué
la presse française, a peut-être lui aussi des choses à nous dire à propos de la
société brésilienne, ainsi que l’esthétique
kitsch présente dans les motels et qu’ont
remarquée les anthropologues brésiliens Dinah Guimaraens et Lauro Cavalcanti
[6].
En tout cas, l’appropriation et la banalisation de cette esthétique sadomasochiste
par la télévision sous la forme d’un
talk show illustre à merveille l’éclosion d’une
suprasensualité sociale théâtralisée, telle qu’on l’observe un peu partout dans le
monde. Mais ce qui nous interroge ici est le surgissement de tous ces éléments
en même temps et leur association à la multiplication des réseaux médiatiques,
d’autant plus qu’ils s’inscrivent dans un imaginaire donné sur un terrain dématérialisé.
Reprenons le raisonnement de Françoise Choay, qui constate que «le sacré
et la religion ont été les grands ordonnateurs de l’espace humain » et que «l’or ganisation de l’espace bâti ressortit concurremment à l’ensemble des pratiques et
des représentations sociales »
[7]. On peut même se poser la question de la place
croissante, aujourd’hui, du profane dans l’urbain. Et puisque c’est autour des
villes, souligne Maffesoli, « que se structurent les coutumes et les lois sociales »
[8],
il semble bien que le vouloir-vivre urbain soit dans l’air du temps.
« L’air de la ville rend libre », dit le fameux adage datant de l’Europe médiévale. Ce qui fait la spécificité de la ville occidentale, note à ce propos Weber, c’est
qu’elle est « un lieu de fraternisation communautaire fondée sur le serment »
[9] et
qui libère les individus de leur lignage villageois. L’auteur évoque aussi les liens
mouvants qui existaient entre le
poppolo et les
sapientes en Italie, et que Maffesoli
analysera plus tard à son tour comme une « combinaison naturelle, ce naturel
bien sûr (…) passablement culturel, issu d’une expérience commune »
[10] : une
dialectique qui nous ramène à l’idée de triade.
Ainsi, on pourrait penser que l’introduction d’un tiers dans les rapports entre
technologie et imaginaire mène vers une fausse soumission au destin urbain
représentant un nouvel ordre fondé sur un contrat suprasensuel, quel que soit le
récit dans lequel il s’inscrit. N’oublions pas toutefois, comme le rappelle Choay
que « libérés de la durée et de la localisation, nous vivons une culture de l’instant
dans des communautés d’intérêts sans lieu ni bornes »
[11] et, ajoutons-nous, de
plus en plus éphémères.
Bref, en glissant vers un terrain sans lieu ni bornes, l’Université pourrait reprendre son rôle dans les processus de développement urbain, mais il faut qu’elle
tienne compte de l’imaginaire social dans lequel elle s’inscrit. Car c’est en prenant acte de la multitude de personnages qui composent l’individu ou, plus précisément, la persona, d’après la distinction faite par Maffesoli, qu’on arrivera à
reconstruire l’environnement social dont il participe, et de cette façon à construire une grammaire urbaine sensible pour ourdir de nouveaux liens sociaux.
Rude tâche, certes, et pourtant essentielle pour comprendre l’univers sociétal
contemporain urbain.
[1]
Freund L., préface de Weber, M.,
La Ville, Aubier Montaigne, Paris, 1982, p.11.
[2]
Maffesoli M.,
Le Temps des Tribus, Méridiens-Klincksieck, 1988, p.101.
[3]
Maffesoli M.,
Aux creux des apparences, Paris, Plon, 1990, p. 142.
[4]
Deleuze G.,
Présentation de Sacher-Masoch, Paris, Minuit, 1967, pg. 58-59.
[5]
Choay F.,
La règle et la méthode, Paris, Seuil, 1996.
[6]
Guimaraens D. et Cavalcanti L.,
Arquitetura de Motéis Cariocas,
Espaço e
Organização Social, Rio, Espaço, 1982.
[7]
Choay F.
op. cit., p. 16.
[8]
Maffesoli M.,
La conquête du présent, Paris, PUF,1979, p. 71.
[9]
Weber M.,
op.cit., p. 51-65.
[10]
Maffesoli M.,
Le Temps des Tribus, Méridiens-Klincksieck, 1988, p. 186.
[11]
Choay F.,
op.cit., p.11.