2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
La question du commencement en anthropologie l’exemple d’un
village corse
Charlie Galibert
Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Construction
Identitaire Université de La Réunion
« L’expérience, en anthropologie, c’est notre insertion de
sujets sociaux dans un tout où est déjà faite la synthèse que notre
intelligence cherche laborieusement. Il y a là une seconde voie vers
l’universel: non plus l’universel de surplomb d’une méthode strictement
objective, mais comme un universel latéral dont nous faisons l’acquisition par
l’expérience ethnologique, incessante mise à l’épreuve de soi par l’autre et de
l’autre par soi» (Merleau-Ponty, 1965,157). Le point de départ d’une recherche
en ethnologie est rarement interrogé. C’est qu’il pose, plus largement, la
question du commencement dans les sciences humaines. À partir de l’exemple d’un
village corse (Galibert, 2000) et en filant la métaphore du « livre », écrit
par ses habitants et lu puis réécrit par l’ethnologue, il s’agit de montrer
qu’il n’y a de page blanche, ou première, qu’en tant que palimpseste d’écrits
et de lectures (politiques, économiques, géographiques, symboliques…) déja
disséminés dans le temps et l’espace du village. Chaque discipline, en
délimitant son propre objet dans ces écrits, néglige les autres « textes ». En
se constituant de cette absence même, elle pose son propre commencement comme
seul « vrai » et opératoire, mais se disqualifie du même coup par ignorance de
tous les autres. Une approche par le quotidien – lieu et temps de tous les
(re)commencements – en contribuant à la prise de conscience de la «crise du
principe » (Dumont, 1981, 212), peut ouvrir l’anthropologie aux ambiances et
aux correspondances de la socialité ordinaire (Maffesoli, 1979) et contribuer
ainsi, par la réintroduction des commencements oubliés et possibles (ou, pire,
non conscients) à une esthétique
(Maffesoli, 1990) entendue au sens large de mode d’être de l’homme dans le
monde.
1. Le villageois et l’ethnologue : la page blanche habitée
Un village est un livre que l’habitant écrit et dont
l’ethnologue tourne et soulève les pages l’une après l’autre. Mais si, pour le
villageois, habiter est aussi écrire une pratique itinérante, écrire, pour
l’ethnologue est aussi habiter : la page, le village, le monde. Sur la page
blanche du village, un texte s’écrit ainsi à deux mains : une rhétorique
cheminatoire, espace de chemins et de méthodes, «un phraser spatial de type
anthropologique » (De Certeau, 1980, 186). L’écriture, comme l’habiter, est ce
commencement qui se soutient d’un monde toujours déjà commencé. Jehasse (1986,
151) évoque pour la Corse «une fusion de type archaïque avec le terroir »,
illustrée par le fait que « l’occupation médievale du territoire, qui est aussi
extraordinairement tardive, reprend (…) le cadre d’occupation des âges du fer
et du bronze, les villages (étant) en effet la seule structure sociale
caractéristique de la Corse, et les terroirs et les pouvoirs (…) s’organisant
seulement en fonction de leur présence dans le tissu géographique» (id.). D’une
façon plus générale, « l’homme par l’hérédité, par la généalogie, est inscrit
«éternellement » dans l’espace qu’il occupe et qu’il revendique comme terre de
ses ancêtres », écrit Martinetti (1989, 14), empruntant à l’exemple
néo-calédonien de Doumenge pour qui l’identité s’inscrit toujours dans un lieu
éponyme. De même pour Bonnemaison (1987) et pour l’île de Tanna (Malésie), «
l’essence des lieux précède l’existence des hommes (…). La conception du monde
de ces “hommeslieux” et toute leur histoire se matérialisent dans le sol à
partir d’un ensemble de mythes fondateurs de la communauté » (77)
[1].
Plutôt que d’installer ce lieu et ce temps devant soi, pour le
traiter au nom d’autre chose que lui-même, il s’agit alors d’interpeller la
coupure qui en ferait un objet-de-savoir, caverne où les mystères en réserve
attendraient de l’investigation scientifique leur signification et leur vérité.
Des secrets dont le progressif dévoilement donnerait au chercheur, en retrait,
sa propre place, celle de l’interprétation.
La différence qui institue et définit tout lieu par rapport à
tous les autres n’est pas de l’ordre d’une juxtaposition, mais a la forme de
strates imbriquées. Sous l’écriture universalisante de la technologie
contemporaine, des lieux opaques et têtus perdurent, qui mettent en relation
des formes agraires (espace résiduel du défrichage, murets de pierres, etc.),
projections au sol de hiérarchies sociales et de représentations, des formes
aménagées (carrefours, sources captées, maisonnettes) et des formes
religieuses, symboliques ou emblématiques. Toute une géographie magique et
légendaire qui désigne à qui sait les lire les affleurements de l’invisible,
doublant la géographie matérielle de l’univers visible et lui donnant la
profondeur nécessaire à sa constitution en un « esprit du lieu »
(Dalmas-Alfonsi, 1984, 13) ou un « sens du lieu » (Berque, 1995, 173), d’autant
plus fort en Corse que le mot lieu (
locu) y signifie aussi « bien de famille » et «
propriété ». Les révolutions de l’histoire, les mutations économiques, les
brassages démographiques y ont « pris » et demeurent là, tapis dans les
coutûmes, les rites et les pratiques spatiales. Les discours lisibles qui les
articulaient naguère ont disparu, ou n’ont laissé dans le langage que des
fragments : « Ici, il y avait l’épicerie de Mme Gianelli; là, c’était la maison
d’Ange-Antoine… ». Ce lien dissimule un empilement de couches hétérogènes, une
ubiquité dans l’épaisseur. Chaque «page » renvoie à un mode différent d’unité
territoriale, de répartition socioéconomique, de conflits politiques et de
symbolisation identificatoire. L’ensemble, fait de pièces non contemporaines et
encore liées à des totalités effondrées, est géré par de subtils équilibres
compensatoires qui assurent silencieusement des complémentarités. Les cercles
d’appartenance (de la ville, du pays, de la région, de la nation, de l’Europe)
relevés par Aghulon et Cuisenier (1997)
[2] ne sont d’ailleurs pas sans redoubler ou étirer les
cercles (topographiques, agro-pastoraux, historiques…) mis en évidence dans
l’espace même des communes corses par Géronimi (1983). Des mouvements
infinitésimaux, tous êtres aux propriétés mal définies en perpétuelle
interaction, donnent l’illusion, dans le village, de l’immobile. Fausse
inertie. D’autant plus qu’au niveau supérieur de l’île, le lieu social demeure
enchevêtré dans la sensibilité d’appartenance spatiale. Ainsi, le village
peut-il se hisser à hauteur de l’île, couvrir le monde de son monde, constituer
une véritable « civilisation locale » (Carrington, 1981, 22). Cette dynamique a
été régulièrement relevée en Corse : « Un Corse appartient à sa famille, à son
village, à son canton, à sa région, à son île : espèces de coquilles
successives auxquelles il adhère par une sorte de cordon ombilical» (Renucci,
1992, 39).
2. Le palimpseste de la page blanche
Le lieu, ainsi, est un palimpseste. L’analyse savante n’en
connaît tout au plus que le texte le plus récent. Comment saisir alors,
transversalement, le temps et les vies imbriquées dans ce paradigme feuilleté
comme un livre qu’est un village, la communauté mille-feuilles qui tremble et
palpite sous le texte déposé en dernier ? Comment remonter vers la première
feuille, la plus ancienne, l’archéécriture ou
l’archi-lecteur ? D’autant que gratter le palimpseste ne rendrait
pas à la page sa blancheur originelle, une géographie vierge ou une histoire
innocente. Qu’elle soit de l’habitant ou de l’observateur, la page blanche est
un lieu de production et le produit d’un acteur-groupe ou individu. Lieu tout
entier ensorcelé des ambiguïtés du monde, la page blanche elle-même, la
première page, est déja palimpseste. Un avant y vient toujours à la rencontre
du maintenant, dévoilant la figure fantastique du primordial par la déchirure
de la vision qui décrit ce maintenant, de telle sorte que la vision qui se veut
immédiate n’est en fait qu’un éclat, un bris de quelque visible déjà-là depuis
avant la vision ou déjà là dans la vision impartie : la vision repose sur
l’étrangeté d’un commencement perpétuel. Imagerie de la genèse, référence au
principe, poursuite des essences, tentation de retour à des ontologies
positives, des origines absolues et radicales ou des mémoires de soutien : on
composerait sans peine une grosse anthologie des genèses et des commencements.
Elles reposent toutes sur cette idée que, si un peuple est capable de produire
des croyances et des pratiques et de les constituer, chaque fois, en un univers
se suffisant à lui-même, les autochtones témoignant d’une connaissance qui ne
se connait pas elle-même et d’un savoir qui ne se sait pas, c’est du point de
vue du savoir seul qu’il appartiendrait de faire théorie de cet univers défini
au préalable comme étant privé de théorie.
3. Le villageois, l’ethnologue et le commencement
Coté villageois, la micro/macro-cosmisation du lieu s’accompagne du
vécu d’un monde clos, fondé une fois pour toutes, et qui n’a donc pas, à
proprement parler, à être su ou dit. D’ailleurs les acteurs n’en
connaissent-ils pas déjà tout ce qui est à connaître et ne partagent-ils pas
tous cette connaissance? Car le connaître, c’est s’y reconnaître et pouvoir, à
partir de là, y intégrer l’imprévu. En outre, la pérennité du terrain dans
lequel la communauté est enracinée depuis des temps ne nécessite pas du
pensable au-delà d’elle-même. Le «lieu anthropologique » (Augé, 1994, 34)
comprend ainsi tout le domaine sur lequel s’exerce le rayonnement de
l’économie, de l’histoire, de la géographie, des aïeux, du symbolique, de
l’affectif… Ces réalités ne sont pourtant pas séparées les unes des autres, ne
relèvent pas d’un jeu de trémies disjonctives, tel que le produiraient
l’économiste, l’historien, le géographe, le généalogiste, voire le plus savant
des indigènes. Le lieu anthropologique est tout simplement le lieu commun d’un
sens commun.
La science, elle, « brise les images selon lesquelles les
choses se présentent d’abord à nous pour faire surgir leurs virtualités. En
procédant ainsi (elle) est productrice de vérités et destructrice de
pertinence» (Dumont, 1981, 213). Elle oublie que la vérité n’est pas le
contraire de l’erreur, mais l’oubli de la vérité contraire, et que, pour
reprendre une intuition bergsonienne, soit nous allons à la vérité avec
l’autre, soit ce n’est pas à la vérité que nous allons. Ce procédé s’effectue
en outre au prix de la forclusion du questionnement sur le commencement de la
recherche. Or, ce commencement dissimule toujours un en-arrière ou un en-avant
de ce que l’interrogation sur lui ferait émerger. Il est véritablement sans
début ni fin. Faute de quoi, il se muerait en mémoire et deviendrait savoir
populaire, « sens communologie » (Maffesoli, 1985, 216).
L’anthropologie n’a pour son compte pas encore conscience de «
la crise du principe » (Dumont, 1981, 212) sur laquelle a pourtant débouché le
travail de recherche de l’origine à l’œuvre dans notre culture depuis
l’entreprise métaphysique. Le principe (ce dont quelque chose procède de
quelque façon) représentait le dernier refuge d’une mémoire cachée sous
l’origine, d’une complicité entre le monde et le sujet épistémique, le sens
commun et le sens scientifique. Or il s’avère que le principe n’est pas le
monde des choses-mêmes, une première mémoire, mais plutôt une fissure grâce à
quoi quelque chose à la fois apparaît et se cache, une représentation
constamment déjouée et reportée de ce qui est conquis par un arrêt arbitraire
de l’analyse (structure sociale, parenté, don…), caractéristique de la fonction
utilitaire du concept. « Quelque chose » advient uniquement de ce que le
concept ne se hisse à une réalité opératoire qu’en produisant l’absence du
sujet. Tant que l’anthropologie n’aura pas « fait sa crise du principe », son
commencement continuera ainsi de se fonder sur « l’absence même de l’homme »
(Dumont, 1981).
4. Où le commencement se « discipline »
Le commencement est, en effet, précédé d’implicite: dans le cas
de la Corse, par exemple, avant l’arrivée, il y a la mer, le voyage, et le «
milieu marin est beaucoup plus qu’un passage géographique. Il impose une
«rupture comportementale » dans laquelle la conscience ne se saisit qu’en
franchissant» (Tacussel, 1992, 122). Cette mer peut aussi être ennemie, «
continent Méditerranée » sur lequel vaquent les agresseurs potentiels. Au
commencement sont ainsi toujours les choses commencées. L’île, la terre, l’eau
? L’innocence, la nudité du premier îlien au premier matin, à l’ouverture des
guichets du monde ?
Corsica
[3] poursuivant son taureau,
Cor et
Sica
[4] créant les villes corses ?
D’ailleurs la nudité, même dans le langage du mythe, n’apparaît
que tatouée: de nature, de loi. Le commencement n’est pas plus le un qui, se
divisant, ferait différence ou disjonction. Avant même que ne commence la
recherche, qui doutera que la recherche n’ait déjà commencé. L’avant va
toujours à l’encontre d’un avant. Comment y aurait-il une antériorité vraie et
ultime quand chaque choix institue un temps et un espace différents ; son
propre temps, son propre espace ? Plus : commencer est un arrêt dans le
commencement perpétuel, commencer suppose de savoir s’arrêter. La recherche est
ainsi une stase, une aire délimitée dans une erre plus vaste qui lui est à la
fois antérieure, future et contemporaine. Commencement: départ, voyage, retour
? « L’argument d’autorité des discours ne s’enracine que dans un commencement
lui-même jamais interrogé » (Affergan, 1991, 99).
– Il n’est ainsi pas de commencement naturel ou géographique
qui ne soit précédé de la géographie des mots, depuis les notations
proustiennes du cadastre « s’avançant magnifiquement surchargé de noms »
(Proust, 1954, I, 460) jusqu’à ces « mots déjà en place dans les montagnes »
(De La Soudière, 1994, 116). Toute utilisation fonctionnelle d’un espace n’est
ainsi jamais simple utilisation matérielle, mais une situation qui crée une
relation imaginaire à cet espace. Si l’existence est spatiale, il y a alors
autant d’espaces que d’expériences spatiales distinctes et de phénoménologies
de l’exister-au-monde. L’espace mythique, par exemple, est aussi proche de
l’espace vécu qu’il est opposé à l’espace pensé de la géométrie.
Au risque de substituer au thème finaliste de la culture comme
totalité le thème obscurantiste de la nature comme mystère ou sacrement,
Bachelard (1947, 187) évoque même « une allégorie concrète de la pierre », une
« mythologie immédiate » de rochers « parlant le paysage », voire « la
grandiose polyphonie du cosmos en genèse » (id., 369), toutes légitimées par le
fait que «l’homme a besoin d’une véritable morale cosmique s’exprimant dans les
grands spectacles de la nature pour mener avec courage la vie du travail
quotidien» (id.,166). Le corps de l’homme est ainsi la moitié d’un atlas
universel dont le lieu, réticulé en une « réalité historique charnelle »,
constitue l’autre moitié.
– Si une anthropologie de l’espace (pour une définition, cf.
Maffesoli, 1990, 211-229) existe néanmoins, c’est que le territoire relève
d’une sémantique qui révèle le social et nous est révélée par lui.
Lebenswelt husserlien, l’espace
constitue une synthèse socioculturelle et psychosociale dans laquelle les
sujets sont plongés et qui s’opère non pas en dehors du monde mais bien en lui.
Ce qui est présent dans le monde vécu participe d’un arrière-monde préreflexif,
un savoir implicite qui gouverne cette ressource de sens à laquelle je
m’approvisionne chaque fois que j’interprète. Bâti par les ancêtres, peuplé des
signes des morts, (suite note 4)
nombreuse descendance, dont quatre fils : Ajazzo,
Alero, Mariano et Savino (Ajaccio, Aleria, Mariana, Sagone)»
(d’après la traduction de Giacomo-Marcellesi et Casanova, 1998, 4-5). l’espace
transformé en territoire est ainsi historique, relationnel et identitaire,
d’autant que les vivants n’ont que l’usufruit d’une «propriété » transmise par
les ancêtres et qu’ils restitueront à leurs successeurs. Les vivants sont ainsi
des morts de passage, les ancêtres des morts toujours vivants. En Corse,
l’espace peut même être appréhendé comme « la traduction d’une cosmogonie »
(Geronimi, 1983, 200), organisation à propos de laquelle on parlera de
«graphisme au sol d’une vision du monde » (id). Sa perception, en effet, «
s’apparente à celle d’un micro/macrocosme à l’intérieur duquel l’espace
christianisé et les nombreux affluents encore présents d’un espace pré-chrétien
coexistent ou plutôt s’emboîtent, sans rompre la cohérence de l’ensemble »
(id).
– Il n’y a pas non plus de commencement historique, autre que
conçu comme un paysage préalable, changeant selon le travail des historiens,
les projets politiques, les perspectives. L’histoire est la somme de toutes les
histoires possibles, écrit en substance Ricoeur. L’événement est un complexe de
dynamiques et de temporalités s’effaçant ou s’additionnant, un système de
transformations compactant plusieurs réseaux de temporalités différentielles
contemporaines, de multiples futurs « futuribles » (possibles) tempérés par de
multiples futurs « futurables » (probables), faisant du réel un cas particulier
du possible.
Quant à un commencement symbolique, l’imaginaire villageois et
la prégnance des formes d’appréhension du terroir demandent que l’on tienne
compte de la « dimension mythique qui fonde «l’invention » d’un lieu, explique
son origine, sa forme et le sens de son nom » (Desideri, 1997, 10). Bien
au-delà d’une approche toponymique, à la fois historique, spatiale et
symbolique, «le dépliage et le déploiement de la dimension spatialisante
exigent l’intervention d’opérateurs d’ouverture de ce monde au monde « autre »,
de l’ici vers l’ailleurs, de l’identique au différent ou à l’étranger »
(Desideri, id.).
– Du côté linguistique, il n’y a, pas plus, de signifié
dernier. Non du fait de l’absence de sens, mais parce que le sens est
simplement le parcours interminable des signifiants : « Seules les paroles qui
marchent, passant de bouche en bouche, légendes et chants, dans l’enclos du
pays, tiennent le peuple en vie» (Grundvig, in Simon, 1960, 59).
– Si « tout récit est fiction » (Jamin et Zonabend, 1985, 9),
le monde n’est cependant pas non plus la transparence des signes, du fait de
l’absence d’un énoncé premier, absolument vierge, des choses que l’on n’aurait
qu’à se donner pour tâche d’accueillir au nom d’une phénoménologie implicite.
La description anthropologique est, en effet, déjà, « une tentative d’abolir la
distance entre la chose vue et la chose rapportée, d’une part, et entre
l’information reçue et l’information interprétée d’autre part » (Affergan,
1987, 131).
– Le commencement pourrait-il alors relever d’une posture
phénoménologique ? Le détachement des évidences, même nommées, est certes un
autre commencement. Mais il suppose aussi de se détacher de celles qui relèvent
par excellence et légitimité des spécialités anthropologiques
(magico-religieux, symbolique) et du savoir ethnologique (quête du
traditionnel, matrifocalité, polygynie sérielle, altérité…). La conception que
l’ethnologie se fait d’elle-même, à partir des conditions d’émergence sous
lesquelles elle s’est approprié ses premiers terrains, aurait-elle une portée
universelle, définitive, et la valeur d’un exemple qu’il s’agirait de reprendre
toujours et partout ? Ou bien, au contraire, « la conception de l’ethnologie
comme science de l’autre apparaît (elle) comme une illusion nécessaire à
l’exercice de cette discipline, une véritable mythologie fondatrice » (Copans,
1986, 115)?
5. De l’impossible commencement …
C’est ainsi en bonne compagnie que l’ethnologue ne cesse de
buter sur ce constat, dans son périple dans le village : il n’est pas de «
point zéro », page blanche où retrouver, inscrire, la vérité ; pas de première
page du livre où s’énonceraient la prose et la poésie du monde. À ce titre, il
y a plutôt des traces, des chemins, des méthodes –
praxis hodopoietike (habitus créateur
de chemins), investite (parcours de
troupeaux), rughjone (territoire
commun). L’ethnologue aurait ainsi plutôt affaire à un « village romanesque »
(Lagrave, 1980) où des habitants, des troupeaux, des hommes-bergers, des
maquisards, animent « un opéra de village miniature » (Rosaldo, 1984, 85).
D’autant que «les insulaires sont passionnés d’histoire, passionnés par leur
propre histoire, miroir qu’ils interrogent inlassablement, chronique toujours à
réécrire » (Meistersheim, 1991, 209), et que « l’exigüité des lieux et la
proximité du cosmos favorisent le goût de la fable, l’amour du jeu verbal et
l’attention au détail. L’île est une partie qui englobe le tout si bien que le
moindre événement y devient important. Chaque personne fait figure de
personnage » (Meunier, 1998, 55).
La généalogie idéale de la feuille blanche ne peut donc
qu’ouvrir un théâtre d’ombres combinant un simulacre d’objet à un simulacre de
sujet. Un
lieu propre et clôturé, est,
en effet, une victoire de l’espace sur le temps au prix d’une usure plus ou
moins visible de l’ici et de l’ailleurs, une illusoire maîtrise des lieux par
la vue et sa partition pan-optique ; un
présent
délimité est une victoire du temps sur l’espace, au prix d’un
aveuglement sur l’avant et l’après, une illusoire maîtrise du temps par le
langage et sa partition pan-discursive
[5]. Or, la victoire séparée d’un seul sens (vision ou
parole) est la défaite commune de tous les sens. La vue n’est en effet jamais
ce qui apparaît à première vue, ni le langage ce qui se donne à entendre.
Toujours-déjà quelqu’un est passé ici, a vécu, parlé, regardé là. Cela même a
imprégné le «paysage », a construit, gommé, planté, brûlé, abandonné son propre
miroir brisé. De ce miroir, le chercheur peut remonter au regard qui dort, à
l’oeil encore émerveillé ou en pleurs. Mais, anamorphoses, perspectives,
lunettes, kaléidoscope ne ramèneneront pas à un regard génésique, pur ou
entier. Tous les commencements sont riches d’antériorité : caverne de Platon,
d’Ali Baba ou des Sept Dormants. Du même coup, tous les commencements sont
pauvres d’imagination. Le commencement serait-il alors l’impossible même, tout
renvoyant à tout dans un jeu infini de miroirs, labyrinthes, rhizomes ou
réseaux ? Ou bien serait-il la somme de tous les commencements possibles ? En
fait, l’originaire éclate, diffuse, diffracte : le premier pas est déséquilibre
rattrapé, d’où naîtra le monde. Un village est mille débris de miroirs brisés,
« la fantaisie émergente d’un monde possible de la réalité de sens commun »
(Tyler, 1984, 125). L’ethnologue court alors le double risque de l’ethnologue
de Millpotts qui n’arrivait plus à quitter la tribu qu’il étudiait ou des
tribulations de l’ethnologue de Perec devant qui s’enfuyaient toujours plus
profondément dans les forêts les peuplades qu’il souhaitait approcher.
Dans toute science, écrivait en substance Hegel, le plus difficile est le commencement.
L’anthropologie ne peut échapper à cette fatalité lors même que le
discours-sur l’homme apparaît avec le
discours-de l’homme. Nécessité
absolue, véritablement première, le commencement est cependant privé de
nécessité: tout comme le soi, il ne repose pas sur «une notion vraie de son
être », pour le dire comme Kant. Il est toujours ailleurs (ce pourquoi, peut-être, il y a des
ethnologues, et de l’ethnologie !). « Tout questionnement sur l’origine
procédant du seul fantasme » (Blanchot, 1971, 26), le commencement est ainsi
l’impossible même, la pensée véritablement impossible étant celle du
commencement. À peine s’agit-il d’une question : en ce point se dit toute
question. «E cui ch’ellu casca u sumeru !
» (« c’est là que l’âne tombe ! ») pourrait écrire un Hegel corse,
pour souligner une difficulté particulière à surmonter dans le cours normal
d’un travail ou dans le déroulement d’un raisonnement.
Néanmoins, « l’efficacité et la dignité du commencement
tiennent au pouvoir qu’il donne de lever en un lieu la question de l ‘origine,
d’atteindre là à tout ce qui demande à être pensé – et du même coup, de faire
glisser la pensée ailleurs, en effaçant les repères qui circonscrivent ce lieu
comme celui du réel» (Lefort, 1971, 13). La question ne serait plus, dès lors,
comment commencer, ni
par où ou
par quoi, mais « qu’est-ce qui peut
bien légitimer tout commencement», autre qu’une certaine transparence (rêvée,
théorisée) de la réalité, une complicité (imaginaire, réelle ?) avec celle-ci?
Qu’est-ce qui peut bien justifier et retenir un commencement parmi tous les
commencements possibles, sinon que l’origine n’a de sens qu’autant qu’elle
relève d’un choix de sens ; sinon que chaque commencement particulier est une
justification ?
6. … aux (re) commencements quotidiens
Que reste-t-il alors à l’ethnologue, sinon «une route sans
départ déterminé et sans horizon anticipé » (Dumont, 1981, 212) quand vivre
c’est traverser dans le sens de la largeur des existences qui s’étirent, avant
et après son passage, dans le sens de la longueur ; sinon la pratique et
l’écoute constamment instituante de la parole ; sinon la vie quotidienne,
glutinum mundi (« colle du monde »),
véritable création continue de l’histoire ? L’histoire quotidienne, à travers
le langage, contient en effet cette multiplicité innombrable d’origines
récurrentes et diverses, cette accumulation de points singuliers et qui
pourtant passent l’un dans l’autre sans se perdre, à partir de quoi les choses
deviennent et se laissent approcher, sinon connaître.
Si la recherche d’une couche primordiale du langage, d’une
idéale nappe de sens brut, est strictement corrélative de celle d’un
hypothétique être sauvage ou innocent, alors, ni l’une ni l’autre ne sont à
comprendre comme forme d’une nostalgie des origines. C’est dans le présent,
dans le tissu lacunaire du présent inachevé, que l’originaire est à ressaisir :
« Il y a du nouveau au sens fort du terme, de l’irréductible à ce qui la
précède (l’histoire quotidienne); l’habituel commence nécessairement par être
inhabituel (…), chaque langue et chaque culture instaurent chaque fois une
origine, sont, deviennent et se laissent connaître seulement à partir
d’elles-mêmes (…), chaque fois il faut entreprendre le voyage et, si l’on veut
réveiller les unverstandene
verst‰ndlichkeiten, aller habiter un temps le lieu de leur aurore »
(Castoriadis, 1971, 76).
Conclusion : vers une anthropologie de l’esthétique
Peut-être convient-il alors plutôt de respecter l’espace et le
cours archaïque et créatif du temps : l’espace comme un appel des grandes
profondeurs sous les platitudes encerclées ; le temps non comme un cercle fermé
de phénomènes tangibles à l’encontre du rêve illusoire, mais comme vie
imaginée. Respecter les choses et les expériences qui se combinent en donnant
l’impression d’une facticité inhérente au mouvement de leur existence même,
produisant chez chacun le besoin inassouvi de fondements de toutes sortes,
donnant à considérer « le territoire à hauteur d’homme » (Garancini, 1992,
112), les polarités du village (haut/ bas, plaine/montagne, visible/invisible).
Mesure inconsciente des macro et des micro valeurs, l’espace topologique
représente en effet un tropisme transversal à toutes les strates de la vie
quotidienne et, en même temps, fonctionne comme une réserve d’imaginaire
[6]. Tout objet social peut alors
être envisagé comme un cristal de représentations et l’on peut, à ce titre, le
considérer et le manipuler comme un prisme, « analyser la dimension spatiale
dans le fonctionnement d’ensemble d’une société, avec ses idéologies, ses
rêves, etc.» (Claval, 1978, 62). D’autant que, réciproquement, les idéologies
et les mentalités issues des conditions de vie du groupe entraînent pour lui
une conception de l’espace, partie prenante de sa conception du monde. «Cette
image de l’espace social renvoyée déformée par la subjectivité collective est
aussi un élément de fonctionnement même de cette réalité sociale objective ;
l’analyse de cette articulation est donc nécessaire pour la compréhension de
l’une et de l’autre réalité » (Espace-temps, 1976, 8-9).
L’homme du lieu est alors effectivement un
homme-lieu, le territoire participant
autant de l’ordre du temps cristallisé dont l’espace a besoin, que de
répétitions parlées ou silencieuses, de lentes maturations, d’un travail de
l’imaginaire. Cette mentalité de groupe, ce
genius loci qui monterait en quelque sorte de la
terre et du village, et développerait un véritable processus d’unification
symbolique peut composer une
esthétique (en tant que mode d’être dans le
monde, «
einfühlung (…) se diffractant
dans tous les canaux de la vie courante» (Maffesoli, 1990, 274)) qu’il convient
de relier à la langue, à l’oralité et à la musique
[7].
Cette esthétique se
retrouve tant dans la littératur e ou l’oraliture corses que dans le
légendaire. Elle constitue une sorte de système nerveux se ramifiant sur chaque
parcelle de vécu, communautaire ou individuel. Elle réclame alors une
anthropologie (du) sensible, de la connaissance intime des lieux, des liens et
des hommes : de l’expérience vécue de la vie locale, avec ses ambiances et ses
correspondances (nature, socialité, mélancolique répétition quotidienne, grand
cycle des petites choses de la vie), mais aussi de l’éphémère (larmes et
sourires, soucis et rêveries, gestes qui se défont et ne se répètent jamais).
Cela va de l’art de tisonner – dont Bachelard disait qu’il lui était resté
comme une vanité (1949, 25) – jusqu’à la reconnaissance intime,
infraquotidienne, des lieux, portes et couloirs, prises de jour des fenêtres,
qui précèdent la pensée etguident le corps. Cette anthropologie sensible de la quotidienneté
comprend également les figures de la ritualisation quotidienne, des itinéraires
domestiques, choix et dispositions d’objets : le « profane-sacré » proxémique
des minuscules attitudes et de la petite dimension.
S’esquisse alors une transversalité entre le tout (« il faut de
tout pour faire un monde ») et le peu (« on doit se contenter de peu ») dont
Nucéra, par exemple, délivre le détail: « la chronique d’une mythologie un peu
confuse, dénuée d’apparat, une assemblée de petites gens » (1982,173), « des
bouts d’histoire (…), du cinéma pour deux ou trois personnes (…), les petits
riens qui suggèrent tant de choses (…), la difficulté de raconter les petites
vies où il ne se passe rien que des routines (id.,149) (…), les photographies
et les trésors dans les armoires, les petites musiques qui bientôt ne joueront
plus pour personne (…), de vieilles sensations, une odeur, une nuance de
couleur, le théâtre des années, les éternités d’une maison » (id.,
144).
Impossible, inconscient ou partiel, le commencement n’importe
que s’il est incessant, étonné
[8], initiatique. De hasards, passages ou rencontres ; de
frôlement du sacré jusque dans le
pensiero
debole (la « pensée faible ») de la vie courante. Un village ne
saurait être un espace préexistant que l’on aurait nettoyé de ses autres
usages, ni un secteur réservé du réel; il est aussi ce que le monde cache.
L’anthropologie doit donc être toujours/déjà imaginaire car la réalité d’un
village corse est peut-être moins cet espace préexistant que la topographie du
monde de l’invisible : initiation à vivre et poursuivre quotidiennement. Du
coup, il n’est de commencement véritable que d’œuvre. Au plus près du connu et
de l’inconnu, des rhétoriques villageoises, se compose un texte écoutant toutes
les voix emmêlées et n’excluant aucune lecture, à la fois vision, parole et
désir : « Rien n’est premier. Le sens advient avec le dialogue. Il n’est ni
greffé ni préexistant (…). De même il n’existe pas de temporalité – qu’elle
soit réversible, irréversible, cumulative, non cumulative, statistique – avant
que les hommes n’aient parlé leur vécu dans des récits et des dires »
(Affergan,1991, 238). L’absence de toute clé ouvrant le temps et l’espace en un
commencement absolu et dégagé de toute détermination, crée la rencontre d’un
village sous la forme del’œuvre et de l’initiation, nouant d’un même mouvement
une parole et le lieu où elle retentit. Au lieu d’enfermer la communauté dans
un sens, le sens dans un village, peut-être faudrait-il ainsi en envisager
l’infinie production possible : laisser flotter le village, bout de monde au
bout du monde ; laisser s’insinuer un village transhumant ou métaphorique dans
le texte clair et premier du village visible ou donné à voir. Laisser flotter
le sens, au carrefour de toutes les anthropologies possibles, où les questions
ne sont pas données, mais à chercher par les chemins qui veillent sur
l’interrogation.
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[1]
Pour autant, cela n’induit d’ailleurs pas nécessairement un
passé lointain ou légen- daire. « Le passé immédiat a sa place dans la mémoire
de chacun et par là même les proportions respectives du passé et du présent
basculent. Le présent paraît s’adosser à un incommensurable passé, déjà
fabuleux par sa taille avant de l’être par les événe- ments qu’il contient. (…)
Des existences, minute par minute, laissent échapper des lambeaux
d’elles-mêmes, ces lambeaux continuant à voltiger autour, derrière, devant
celui qui poursuit lentement sa marche, si lentement que jamais il ne les
rejette hors de sa portée » (Sansot, 1985, 190).
[2]
« La vie d’un village se déroule dans des cadres concrets,
autrement dit autour de lieux ; or certains de ces lieux ont mille ans
(l’église paroissiale), certains 100 ou 150 ans (la mairie-école), certains
trois-quarts de siècle tout au plus (le monument aux morts), sans compter ceux
qui, en moins d’un siècle ont eu le temps d’apparaître et de disparaître comme
ces belles fontaines prolongées par un lavoir public couvert, dont les mairies
éprises de progrès ont doté leurs administrés au XIX
e et
au début du XX
e et que notre temps a rendues caduques avec
«l’eau sur l’évier » et la machine à laver » (Aghulon et Cuisenier, 1997,
321).
[3]
« Une femme qui avait nom
Corsica faisait paître un taureau en Ligurie et
ce taureau vint à la nage dans l’île. Le cherchant avec sollicitude, cette
femme le suivit, et les parents de celle-ci, sans le savoir, vinrent aussitôt
par mer en ce lieu. Ils y trouvèrent une nourriture abondante, et, séduits par
la beauté de l’île, ils décidèrent d’y habiter. Peut-être parce que le nom
ancien avait été oublié, et parce qu’ils voulaient rappeler, soit le nom de la
femme, soit la course qu’elle avait effectuée, ils appelèrent cette île
Corsica» (d’après la traduction de
Giacomo-Marcellesi et Casanova, 1998, 2).
[4]
« Enée, prince troyen et demi-dieu, avait un neveu qui se
nommait
Cor. Didon, reine de Carthage,
avait une nièce qui se nommait
Sica.
Les deux jeunes gens étaient amoureux, et afin de cacher leur amour impossible,
ils s’enfuirent dans une île du bassin occidental de la méditérranée.
Cor et
Sica y vécurent heureux et eurent une
[5]
« Le présent comme observatoire privilégié se brouille. La
nouvelle dialectique des cultures que nous sommes invités à dégager ne permet
plus de tracer un grand cercle pour un aujourd’hui homogène de la pensée ni
même de prospecter quelque sol plus ferme qui serait à dévoiler. Nous ne
pouvons plus, en conséquence, nous donner un passé à penser comme un ensemble»
(Dumont, 1981, 361).
[6]
« Même si cela paraît quelque peu oublié dans la civilisation
urbaine occidentale (…), cette liaison de l’espace et de l’expérience
collective peut encore se lire dans l’archi- tectonique des villages
méditerranéens. Et l’on peut se demander si leur aspect ra- massé, l’impression
d’organicité que donnent leurs maisons étroitement imbriquées les unes dans les
autres, n’est pas le symbole de la solidarité qui lie ses habitants. En
s’étayant les unes aux autres, elles expriment la puissance du lien social,
l’esprit communautaire qui en est la cause et l’effet » (Maffesoli, 1990,
275).
[7]
« Tel Achille il paraît presque impossible d’aller jusqu’au
village voisin tant les che- mins soulèvent de souvenirs, de printemps et
d’automnes d’autrefois. Nous avons tous ressentis l’étrange silence d’un
village par un après-midi de juillet et ce n’était jamais le vide sinistre d’un
dimanche en ville parce que les présences invisibles entou- raient le promeneur
(le sociologue) le plus positiviste qui soit (…), l’espace du village se prête
à la narration : avec ses limites, ses habitudes, ses notables, il permet une
énumération exhaustive en un long récitatif» (Sansot,1985, 191).
[8]
On pensera à l’étonnement émerveillé aux origines de la
philosophie: « Car ceci – l’étonnement (
thaumazein) – est le véritable état d’esprit
d’un ami de la sagesse (
philosophos) ;
il n’y a même pas d’autre commencement de la philosophie (…) (Platon,
Theaitetos, 155 d).