Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136701
148 pages

p. 103 à 106
doi: en cours

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Contributions

no 72 2001/2

2001 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Contributions

Pratique du sample

Entretien avec kojak

Anne Petiau >Dj VAS, Dj et compositeur house GREG, Dj et compositeur house
 
Entretien avec Dj Vas
 
 
A. P: Travaillez-vous à partir de sample?
Vas: Oui, bien sûr, mais aujourd’hui, on ne fait plus que du sample. Pendant très longtemps, je n’ai fait que ça, c’est-à-dire que je faisais vraiment toute ma musique autour de ça. Maintenant on essaye aussi de faire venir des musiciens, mais surtout pas pour remplacer le sampling. Souvent les Dj ont un espèce de complexe par rapport aux musiciens instrumentistes en se considérant comme inférieurs à eux. Moi j’affirme vraiment le sampling, parce que pour moi c’est une technique à la fois barbare et créative. Tu peux complètement déstructurer ce qu’il y avait au départ; un sample, tu peux complètement le déstructurer et te l’approprier. Aujourd’hui, on fait venir des musiciens pour jouer des séquences, et on les re-traite de la même manière qu’un sample, c’est-à-dire qu’on ne leur demande pas de solos par exemple. Il nous arrive aussi par exemple de faire venir des musiciens et de mettre carrément des craquements sur la boucle du musicien pour vraiment garder cet esprit-là. Car le sampling, c’est aussi une histoire de son. On fait une musique simple – ce qui n’est pas péjoratif pour moi – et une musique simple, c’est aussi une musique de son. Je pense qu’il y a une place énorme du son dans notre musique. Aujourd’hui, on ne peut pas recréer ce qui était fait dans les années 70 dans les studios d’enregistrement. Ça n’a rien à voir, les techniques d’enregistrement à l’époque étaient telles qu’il y avait un son particulier que tu ne peux pas retrouver dans un studio d’aujourd’hui, avec des machines propres, clean, numériques. Et dans le sampling, il y a aussi le côté vinyle, avec cette espèce de souffle en haut et en bas, cette espèce de souffle merdique qu’il y a toujours en fond, que je trouve très intéressant au niveau artistique. Pour moi, ça a une part énorme dans la musique et ça amène encore autre chose ; musicalement ça amène quelque chose les craquements. A. P: Donc, l’intérêt du sampling, c’est de récupérer avec le son ses imperfections, d’avoir un son sale, qui a son grain particulier…
Vas: Exactement.
A. P: Quelles sont vos sources de samples?
Vas: Ce sont essentiellement des disques jazz, funk, seventies. Mais je suis aussi attiré par le fait d’acheter des disques de styles très différents – de rock, de jazz, de plein de choses – pour trouver le son qui m’intéresse vraiment. Pour ensuite l’amener avec d’autres sons qui proviennent d’autres disques. C’est un assemblage, un collage sonore. Je fais mes recherches de sons chez les disquaires, aux puces, dans les brocantes…
A. P: Cela vous arrive-t-il de prendre d’autres sources sonores que le disque, comme un dialogue de film par exemple ?
Vas: Bien sûr, ça m’arrive aussi de prendre des dialogues de film. Ça, mais aussi, chose que je ne faisais pas avant, je m’intéresse aujourd’hui beaucoup aux disques rock – des disques rock des années 70, un peu psyché, pas du rock’n roll – des gens comme David Axelrod par exemple, qui a fait de la super musique de film ; sa musique est un mélange de jazz, de rock psyché, il y a vraiment des sons incroyables. Je m’intéresse à ça en ce moment: essayer de trouver d’autres sonorités, d’autres accords. Car chaque musique est basée sur une tonalité particulière, il y a des changements bien sûr, mais c’est tout le temps la même base. Donc, j’essaye de trouver d’autres accords, d’autres tonalités, d’autres idées. A. P: Vous me disiez que vous affirmiez votre pratique du sample comme quelque chose de créatif. Pouvez-vous développer cette idée et me donner votre opinion générale sur le sample?
Vas: Il y a plusieurs manières de voir le sampling. Il y a ceux qui réutilisent une boucle qui est bien, qui prennent un sample qui est parfait, qui est mortel, il suffit juste de rajouter deux éléments pour en faire un tube. Mais il y a aussi les gens qui prennent un sample en 4/4, et qui le coupent en quatre bouts ou en huit, qui le déstructurent, le mettent dans tous les sens, rajoutent d’autres samples par-dessus ; je suis plus attiré vers ça, je trouve ça plus intéressant : essayer de vraiment s’approprier le son plutôt que de le prendre comme il est et de le mettre par-dessus une rythmique. Il y a une différence entre prendre le sampler comme un outil de travail, et faire un travail d’ingénieur du son uniquement: si le son est déjà bien travaillé, bien mixé, que tu n’as rien à rajouter dessus hormis une rythmique, c’est-à-dire si tu le remets au goût du jour uniquement, c’est un peu critiquable. Il arrive parfois qu’un sample soit bon comme il est, mais alors tu le déclares, parce qu’il faut être respectueux de qui tu samples. Mais il faut quand même arriver à s’approprier le sample le plus possible, avec tous les moyens possibles.
 
Entretien avec Greg
 
 
A. P: Concrètement, comment travaillez-vous vos sons dans votre pratique du sampling, est-ce qu’il y a un gros travail de re-traitement, d’effets…
Greg: Oui, beaucoup. Le travail se réalise sur plusieurs niveaux: il peut se faire dans le sampler lui-même, qui est la machine de base qu’on utilise, mais il peut aussi se faire avec toutes sortes de périphériques, avec des effets, des filtres, des traitements de dynamique. Il n’y a pas une recette, en fonction de ce que je recherche, je vais utiliser tel ou tel appareil.
A. P: Vous concevez le sample uniquement comme la réappropriation d’un matériel musical, ou le concevez-vous aussi comme un clin d’œil, une référence à un style musical, une œuvre ou un artiste ?
Greg : Le clin d’œil, c’est quelque chose à prendre avec beaucoup de circonspection. Mais il m’est effectivement arrivé de faire des morceaux où je pars d’une boucle que je vais complètement déchirer, jusqu’à ce qu’elle soit méconnaissable, jusqu’à ce qu’elle soit devenue mon son à moi, et c’est vrai qu’à un moment tu peux avoir le plaisir de lâcher au milieu du morceau la boucle originale telle qu’elle était. T u vas prendre une boucle super-abusée, une boucle de Donna Summer très connue par exemple, tu vas faire un morceau avec mais personne ne pourra reconnaître que c’est elle. Sauf qu’à un moment donné, tu vas lâcher le sample d’origine, juste pour montrer que tu as fait ce morceau avec ça. Mais c’est plus un effet de style qu’autre chose, ce n’est pas une finalité.
A. P: Vous m’avez parlé de votre propre pratique du sample. Pouvez-vous maintenant me donner votre opinion générale sur cette pratique ? Par exemple certains compositeurs utilisent le sample mais s’en défendent, pensant qu’il s’agit d’une création moindre que s’ils créaient tout tout seuls ?
Greg: Je pense qu’on ne peut pas avoir ce genre d’attitude. J’ai entendu pendant très longtemps cette réflexion au tout début où je faisais de la techno: « oui, mais ne c’est pas de la vrai musique ». Déjà, j’aimerais bien savoir ce qui est de la vraie musique et ce qui est de la fausse musique. Pour moi, à partir du moment où il y a des notes et une mélodie, c’est de la musique. Deuxièmement, il y avait aussi ce réflexe de beaucoup de musiciens acoustiques qui ne comprenaient pas ce qu’on faisait parce qu’on travaillait avec des machines électroniques, et ça leur paraissait en fait un truc très flou, une espèce de gros robot mixer dans lequel on mettait nos sons, et puis il en sortait quelque chose. Un sampler, c’est comme une guitare ou un violon : c’est un instrument de musique, ce n’est pas un appareil qui joue tout seul, il faut le nourrir, et il faut bien le nourrir. Et de la même façon que tu peux passer ta vie à faire des reprises pourries sans jamais rien sortir de créatif, alors que d’autres en huit mois vont révolutionner la musique, il y en a qui vont faire des trucs pourris avec leur sampler, et d’autres qui vont révolutionner la musique. C’est un instrument comme un autre, il n’y a pas d’échelle de valeur. Moi je suis fier de travailler avec des sampler, de travailler avec du sample, parce que je pense que je le fais honnêtement et intelligemment ; effectivement, le jour où je commencerai à prendre 16 mesures des Bee Gees et à les faire tourner en boucle avec un pied, je pourrai commencer à me poser des questions sur ma carrière, mais tel que je le pratique aujourd’hui, je me nourris de sons et c’est tout. Je ne m’en défends pas, au contraire, je kiffe de bien défoncer la machine que j’utilise.
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