2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Pratique du sample
Entretien avec kojak
Anne Petiau
>Dj VAS, Dj et compositeur house GREG, Dj et compositeur house
A. P: Travaillez-vous à partir de sample?
Vas: Oui, bien sûr, mais aujourd’hui, on ne fait plus que du sample. Pendant
très longtemps, je n’ai fait que ça, c’est-à-dire que je faisais vraiment toute ma
musique autour de ça. Maintenant on essaye aussi de faire venir des musiciens,
mais surtout pas pour remplacer le sampling. Souvent les Dj ont un espèce de
complexe par rapport aux musiciens instrumentistes en se considérant comme
inférieurs à eux. Moi j’affirme vraiment le sampling, parce que pour moi c’est
une technique à la fois barbare et créative. Tu peux complètement déstructurer
ce qu’il y avait au départ; un sample, tu peux complètement le déstructurer et te
l’approprier. Aujourd’hui, on fait venir des musiciens pour jouer des séquences,
et on les re-traite de la même manière qu’un sample, c’est-à-dire qu’on ne leur
demande pas de solos par exemple. Il nous arrive aussi par exemple de faire
venir des musiciens et de mettre carrément des craquements sur la boucle du
musicien pour vraiment garder cet esprit-là. Car le sampling, c’est aussi une
histoire de son. On fait une musique simple – ce qui n’est pas péjoratif pour moi
– et une musique simple, c’est aussi une musique de son. Je pense qu’il y a une
place énorme du son dans notre musique. Aujourd’hui, on ne peut pas recréer
ce qui était fait dans les années 70 dans les studios d’enregistrement. Ça n’a rien
à voir, les techniques d’enregistrement à l’époque étaient telles qu’il y avait un
son particulier que tu ne peux pas retrouver dans un studio d’aujourd’hui, avec
des machines propres, clean, numériques. Et dans le sampling, il y a aussi le
côté vinyle, avec cette espèce de souffle en haut et en bas, cette espèce de
souffle merdique qu’il y a toujours en fond, que je trouve très intéressant au
niveau artistique. Pour moi, ça a une part énorme dans la musique et ça amène
encore autre chose ; musicalement ça amène quelque chose les craquements.
A. P: Donc, l’intérêt du sampling, c’est de récupérer avec le son ses imperfections, d’avoir un son sale, qui a son grain particulier…
Vas: Exactement.
A. P: Quelles sont vos sources de samples?
Vas: Ce sont essentiellement des disques jazz, funk, seventies. Mais je suis aussi
attiré par le fait d’acheter des disques de styles très différents – de rock, de jazz,
de plein de choses – pour trouver le son qui m’intéresse vraiment. Pour ensuite
l’amener avec d’autres sons qui proviennent d’autres disques. C’est un assemblage, un collage sonore. Je fais mes recherches de sons chez les disquaires, aux
puces, dans les brocantes…
A. P: Cela vous arrive-t-il de prendre d’autres sources sonores que le disque,
comme un dialogue de film par exemple
?
Vas: Bien sûr, ça m’arrive aussi de prendre des dialogues de film. Ça, mais
aussi, chose que je ne faisais pas avant, je m’intéresse aujourd’hui beaucoup aux
disques rock – des disques rock des années 70, un peu psyché, pas du rock’n roll
– des gens comme David Axelrod par exemple, qui a fait de la super musique de
film ; sa musique est un mélange de jazz, de rock psyché, il y a vraiment des sons
incroyables. Je m’intéresse à ça en ce moment: essayer de trouver d’autres
sonorités, d’autres accords. Car chaque musique est basée sur une tonalité particulière, il y a des changements bien sûr, mais c’est tout le temps la même base.
Donc, j’essaye de trouver d’autres accords, d’autres tonalités, d’autres idées.
A. P: Vous me disiez que vous affirmiez votre pratique du sample comme quelque chose de créatif. Pouvez-vous développer cette idée et me donner votre
opinion générale sur le sample?
Vas: Il y a plusieurs manières de voir le sampling. Il y a ceux qui réutilisent une
boucle qui est bien, qui prennent un sample qui est parfait, qui est mortel, il suffit
juste de rajouter deux éléments pour en faire un tube. Mais il y a aussi les gens
qui prennent un sample en 4/4, et qui le coupent en quatre bouts ou en huit, qui
le déstructurent, le mettent dans tous les sens, rajoutent d’autres samples par-dessus ; je suis plus attiré vers ça, je trouve ça plus intéressant : essayer de vraiment s’approprier le son plutôt que de le prendre comme il est et de le mettre
par-dessus une rythmique. Il y a une différence entre prendre le sampler comme
un outil de travail, et faire un travail d’ingénieur du son uniquement: si le son est
déjà bien travaillé, bien mixé, que tu n’as rien à rajouter dessus hormis une
rythmique, c’est-à-dire si tu le remets au goût du jour uniquement, c’est un peu
critiquable. Il arrive parfois qu’un sample soit bon comme il est, mais alors tu le
déclares, parce qu’il faut être respectueux de qui tu samples. Mais il faut quand
même arriver à s’approprier le sample le plus possible, avec tous les moyens
possibles.
A. P: Concrètement, comment travaillez-vous vos sons dans votre pratique du
sampling, est-ce qu’il y a un gros travail de re-traitement, d’effets…
Greg: Oui, beaucoup. Le travail se réalise sur plusieurs niveaux: il peut se faire
dans le sampler lui-même, qui est la machine de base qu’on utilise, mais il peut
aussi se faire avec toutes sortes de périphériques, avec des effets, des filtres, des
traitements de dynamique. Il n’y a pas une recette, en fonction de ce que je
recherche, je vais utiliser tel ou tel appareil.
A. P: Vous concevez le sample uniquement comme la réappropriation d’un
matériel musical, ou le concevez-vous aussi comme un clin d’œil, une référence
à un style musical, une œuvre ou un artiste
?
Greg : Le clin d’œil, c’est quelque chose à prendre avec beaucoup de circonspection. Mais il m’est effectivement arrivé de faire des morceaux où je pars d’une
boucle que je vais complètement déchirer, jusqu’à ce qu’elle soit méconnaissable,
jusqu’à ce qu’elle soit devenue mon son à moi, et c’est vrai qu’à un moment tu
peux avoir le plaisir de lâcher au milieu du morceau la boucle originale telle
qu’elle était. T u vas prendre une boucle super-abusée, une boucle de Donna
Summer très connue par exemple, tu vas faire un morceau avec mais personne
ne pourra reconnaître que c’est elle. Sauf qu’à un moment donné, tu vas lâcher
le sample d’origine, juste pour montrer que tu as fait ce morceau avec ça. Mais
c’est plus un effet de style qu’autre chose, ce n’est pas une finalité.
A. P: Vous m’avez parlé de votre propre pratique du sample. Pouvez-vous
maintenant me donner votre opinion générale sur cette pratique ? Par exemple
certains compositeurs utilisent le sample mais s’en défendent, pensant qu’il s’agit
d’une création moindre que s’ils créaient tout tout seuls
?
Greg: Je pense qu’on ne peut pas avoir ce genre d’attitude. J’ai entendu pendant très longtemps cette réflexion au tout début où je faisais de la techno: « oui,
mais ne c’est pas de la vrai musique ». Déjà, j’aimerais bien savoir ce qui est de la
vraie musique et ce qui est de la fausse musique. Pour moi, à partir du moment
où il y a des notes et une mélodie, c’est de la musique. Deuxièmement, il y avait
aussi ce réflexe de beaucoup de musiciens acoustiques qui ne comprenaient pas
ce qu’on faisait parce qu’on travaillait avec des machines électroniques, et ça leur
paraissait en fait un truc très flou, une espèce de gros robot mixer dans lequel on
mettait nos sons, et puis il en sortait quelque chose. Un sampler, c’est comme
une guitare ou un violon : c’est un instrument de musique, ce n’est pas un appareil qui joue tout seul, il faut le nourrir, et il faut bien le nourrir. Et de la même
façon que tu peux passer ta vie à faire des reprises pourries sans jamais rien
sortir de créatif, alors que d’autres en huit mois vont révolutionner la musique, il
y en a qui vont faire des trucs pourris avec leur sampler, et d’autres qui vont
révolutionner la musique. C’est un instrument comme un autre, il n’y a pas
d’échelle de valeur. Moi je suis fier de travailler avec des sampler, de travailler
avec du sample, parce que je pense que je le fais honnêtement et intelligemment ; effectivement, le jour où je commencerai à prendre 16 mesures des Bee
Gees et à les faire tourner en boucle avec un pied, je pourrai commencer à me
poser des questions sur ma carrière, mais tel que je le pratique aujourd’hui, je me
nourris de sons et c’est tout. Je ne m’en défends pas, au contraire, je kiffe de
bien défoncer la machine que j’utilise.