Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136701
148 pages

p. 107 à 123
doi: en cours

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Marges

no 72 2001/2

2001 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Marges

Les new age travellers

Une tentative d’individualisation dans la société du risque

Annick Delorme LASAR. Université de Caen-CADIS
«The New Age Traveller ? Not in this age, not in any age »
John Major, Conservative Party Conference, 1992
Les New Age travellers sont apparus dans les années soixante-dix comme une figure importante de la contre-culture en Grande-Bretagne. Se déplaçant en bus ou en roulotte, ils sont généralement caractérisés par le nomadisme et l’organisation de festivals gratuits. Leur mode de vie est tantôt interprété sous l’angle de la marginalité choisie et revendiquée ou de l’exclusion, puisque nombre d’entre eux bénéficient des aides de la part des services sociaux britanniques. Souvent mal connus et perçus comme étrangers, les travellers [1] engendrent la peur, la méfiance ou encore la curiosité. L’évolution et le renouvellement de ce groupe social qui comprend aujourd’hui en Grande-Bretagne environ 10 000 individus et se présente sous des formes proches dans d’autres pays, suscite notre intérêt [2]. Or, les études concernant cette population restent rares. Elles contribuent soit à l’enfermer dans une vision institutionnelle, souvent restrictive, sans pouvoir en saisir la signification et la spécificité ou encore l’analysent comme un objet tellement particulier qu’il devient difficile d’en cerner la portée générale. Par exemple, les services sociaux considèrent les travellers comme des populations précaires et visent par leur action à favoriser la scolarisation des enfants, l’accès aux soins, l’amélioration des conditions de vie etc. Des travaux anthropologiques récents permettent de mieux comprendre ce mode de vie. K. Hetherington (1993) a examiné la constitution de ce groupe social, son rapport à l’espace et aux festivals, et G. Martin (1998) a souligné l’hétérogénéisation de cette population qui attire aujourd’hui des individus en situation précaire. C’est dans le prolongement de ces recherches que nous souhaitons inscrire notre réflexion. En effet, il s’agit autant de considérer ce groupe social dans sa spécificité que comme un «révélateur » des transformations actuelles et plus larges de notre société, et ses membres comme des acteurs.
La précarité sociale n’est donc pas perçue sous l’angle de la dépendance ou du désœuvrement mais de la construction de l’autonomie et de la subjectivation (Touraine, 1997). Les travellers essaient d’articuler au sein de leur expérience sociale et non d’une appartenance héritée – comme la famille par exemple – ou imposée par les services sociaux, le monde de l’objectivité et de la subjectivité, la situation vécue et leur désir d’être acteur [3]. Ce mode de vie constituerait alors une tentative aussi fragile, précaire et incertaine soit-elle de la part d’individus qui semblent écartés d’une sphère d’intégration principale – travail, famille, logement ou citoyenneté – de surmonter « par eux-mêmes » et à leur manière, les risques auxquels ils sont confrontés. Cela ne signifie pas qu’ils refusent systématiquement toute aide extérieure et évoluent « en dehors » de la société – ce qui semble être un cas de figure possible, mais qu’ils se la réapproprient en l’intégrant à leur propre support d’affirmation de soi.
Risque, processus d’individualisation et biographie constituent trois notions importantes de la modernité contemporaine selon Ulrich Beck (1992). Appliquées à l’étude des travellers, elles participent à mieux cerner l’intérêt et le caractère actuel de cette expérience et à envisager sous quels aspects ce mode de vie peut constituer un espace qui offre protection et ressources à ses membres. En favorisant la construction d’une identité valorisante pour l’individu, cette expérience constitue un moment vers l’insertion. En outre le rapport à la mobilité qu’entretient cette population témoigne à la fois de son évolution interne et des difficultés à se construire comme individu dans une situation de précarité forte, voire d’illégalité.
 
Une figure de la société contemporaine
 
 
Ulrich Beck, sociologue allemand, a développé depuis plusieurs années une réflexion concernant la modernité contemporaine, qu’il qualifie de réflexive. La société industrialisée devient «société du risque » lorsqu’elle est autoréflexive par rapport aux risques qu’elle a elle-même produits. Elle en prend conscience et les justifie, ce qui ne signifie pas qu’elle soit capable de les contrôler, ni d’assurer les citoyens contre ces derniers [4]. Cette attitude ne découle pas d’un choix, d’une délibération, mais d’un automatisme par lequel les individus développent par réflexe une manière de vivre le risque. Dans cette mesure, ce phénomène n’est pas forcément négatif: bien qu’inévitable et inattendu, il constitue la condition et l’un des éléments essentiels du processus d’individualisation, c’est-à-dire de la construction du lien social par les individus eux-mêmes. Risque et processus social d’individualisation représentent alors deux notions fondamentales de la pensée d’Ulrich Beck.
Dans la société du risque, le risque est global et pluridimensionnel. Universel et non spécifique, il atteint progressivement tout individu quelle que soit sa position sociale. Par ailleurs, il n’est pas uniquement naturel (séisme par exemple) mais aussi politique, témoignant d’un difficile accès à la citoyenneté, relationnel engendrant la solitude et l’isolement, économique en raison de la détention d’un faible revenu ou encore écologique à cause du caractère relatif du savoir des experts. En fait, il s’étend à tous les aspects de la vie de l’individu et fragilise ses multiples appartenances. Le risque est non seulement diversifié mais inévitable et répétitif : il peut concerner chaque personne à plusieurs reprises sans qu’aucune assurance puisse l’en protéger avec certitude ; il n’existe pas « d’immunité » absolue, ni définitive contre ce phénomène. En raison de ces multiples caractéristiques, la distribution du risque ne répond plus à des critères spécifiques (position sociale, âge, sexe etc.). Les classes sociales ou la famille par exemple ne protègent plus contre sa propagation et se dessine progressivement une tendance vers la « démocratisation » du risque. Ainsi tous les individus, même ceux qui auparavant étaient épargnés y sont aujourd’hui confrontés. Par exemple, les milieux associés aux classes moyennes sont désormais touchés par une précarisation économique et sociale – éloignement de la sphère du travail – qui semblait jusqu’alors ne concerner que les classes les plus défavorisées. N’étant plus protégé par les instances spécialisées contre ces multiples risques, l’individu doit donc construire seul sa biographie, ce qui engendre de nouvelles incertitudes. Le processus social d’individualisation désigne alors une manière de vivre le risque en tant qu’individu et non pas au sein d’une appartenance héritée comme la famille ou la classe sociale. «L’individualisation » est caractérisée par un double mouvement. Elle est à la fois valorisée par les médias, le style de vie des individus et représente une fin à laquelle on aspire. Or, dans le même temps, la généralité du phénomène à laquelle nous sommes tous confrontés atténue ce caractère de choix et contribue à le définir comme une force, une obligation. Il ne s’agit pas d’une décision libre, mais d’un processus collectif et inévitable en période de modernité réflexive.
À partir de l’aspect dual et complémentaire de ce phénomène, il est possible de relire le rapport des individus aux institutions. Dégagé des appartenances traditionnelles, l’individu occupe une position qui lui permet d’opérer des choix et d’élaborer son rapport à la structure. Il peut bénéficier de ce qui lui semble nécessaire et rejeter ce qu’il perçoit comme contraignant, tenter de le négocier ou lui attribuer un sens nouveau et cela même dans des situations de précarité forte. Ainsi, il est envisageable que le bénéficiaire des allocations chômage détourne le sens initial de cette mesure et n’associe pas systématiquement la perception d’un revenu à l’obligation de retrouver un emploi. Cette dernière peut alors être perçue comme un moyen de mettre en place une activité propre et choisie, qui s’écarte à court terme du retour vers le marché du travail et vise un « mieux-être personnel» (activités sans but lucratif par exemple). Cependant, cette distanciation de l’individu vis-à-vis des instances traditionnelles de socialisation ne conduit pas à sa libéralisation, ni à une décomposition des rapports sociaux. Le processus d’individualisation est éminemment social, il se déroule dans le contexte de l’État-Providence et reste dépendant des institutions. Ainsi, l’État-Providence participe à ce processus : il soutient et accompagne sa réalisation et n’en détermine pas directement les modalités, ni la définition [5].
En considérant ces différents éléments, il est possible d’envisager le mode de vie des New Age travellers sous l’angle de l’individualisation au sein d’un cadre « communautaire » [6] et dans des conditions de précarité assez fortes. Le qualificatif de New Age travellers (NATs) renvoie au new age, ce mouvement spirituel prônant une harmonie entre l’homme et la nature [7]. Eux-mêmes proposent plus facilement le terme de travellers qui évoque le nomadisme, le voyage. Comme l’a souligné K. Hetherington (1994), les NATs se distinguent des populations nomades traditionnelles: tziganes par exemple, car ils n’ont pas hérité ce mode de vie mais l’ont adopté à l’âge adulte, «volontairement ». Depuis quelques années, les enfants naissent sur les campements et la population se renouvelle à l’intérieur de ce groupe social.
Les NATs rassemblent des jeunes gens, hommes et femmes d’une moyenne d’âge de trente ans environ et des enfants, qui vivent en petits groupes d’une dizaine de personnes à l’écart des villes. La taille réduite des campements s’explique par la volonté des pouvoirs publics de contrôler ces groupes et de rassurer les habitants à proximité. Largement stigmatisée, cette population provoque fréquemment la crainte – peur des chiens qui l’accompagnent ou du mode de vie nomade qu’elle a adopté – ou encore la sympathie.
Leurs origines sociales sont variées, puisque s’y retrouvent des individus de classe supérieure, moyenne et ouvrière ; les deux dernières catégories étant les plus représentées. Dans les années soixante-dix, ces expériences attiraient essentiellement des « enfants de 68 » issus des classes moyennes et animés par un projet de société alternative. Puis s’y sont joints progressivement et avec massivité des « enfants de la crise », contraints à adopter ce mode de vie par nécessité : chômage, endettement etc. [8] Cette évolution contribue à faire naître des tensions et des distinctions entre ces deux générations de travellers: limitation de l’accès des jeunes travellers à certains campements par exemple. Leur habitation variée et souvent nomade (teepee, bender [9], bus, roulotte etc.) entretient la référence au voyage. Les travellers se déplacent surtout l’été et stationnent pendant l’hiver. Dans les années soixante-dix, certains retournaient parfois même habiter en ville durant cette saison. Notre étude concerne principalement des individus qui pour des raisons de choix et/ou de nécessité vivent sur un terrain permanent, d’où le terme de « village » utilisé [10]. À la différence d’un campement temporaire, la vie y est organisée : des installations sanitaires ont été mises en place et sur l’un des terrains étudiés, le sol a été réparti en plusieurs parcelles, achetées par les habitants. Ces settlers (installés) comme certains d’entre eux se nomment – ou sont nommés par les autres – pour se distinguer de la figure hors-la-loi des travellers, conservent ce mode de vie et se déplacent de manière ponctuelle lors de visites, de travaux ou de festivals. La sédentarisation provisoire et forcée ne remet pas en cause leur appartenance à ce groupe social et procure avant tout une sécurité relative en matière de logement. Leur existence reste illégale ou incertaine à long terme : l’un des groupes étudiés a récemment obtenu une autorisation pour réaliser un projet de vie expérimental durant cinq ans, un autre, malgré sa longévité – huit ans – est l’objet de procès successifs visant à obtenir son expulsion.
Deux villages de benders et de nombreux sites répartis dans toute la Grande-Bretagne, visités de manière plus ponctuelle, composent le substrat empirique de notre recherche. Les terrains privilégiés ont été retenus en raison de leur facilité d’accès et d’accueil. Possédant une structure collective (une habitation commune), il était possible de résider sur place et de participer à la vie du groupe. En outre, leur statut de « semi -légalité » temporaire – l’un d’eux bénéficie d’une autorisation durant cinq ans –, les place à l’abri d’expulsions répétées, ce qui facilitait la recherche.
L’un des groupes rassemble seize benders disposés en cercle, dont la composition fluctue au gré des départs et des arrivées. Toutefois, compte tenu de la superficie du terrain, un quota maximal de benders est fixé. Le village abrite dix-neuf adultes, hommes et femmes d’une trentaine d’années et des enfants dont cinq sont permanents, c’est-à-dire qu’ils vivent en permanence sur le site. Compte tenu de la forte représentation de parents célibataires – un tiers des membres –, le nombre d’enfants présents sur le campement fluctue selon les périodes scolaires. L’autre village abritait au moment de notre étude une dizaine d’habitants, une seule famille avec enfants, et des célibataires ou parents célibataires, principalement hommes. Trois ans après, la composition s’est fortement renouvelée : de nombreux départs ont été observés, la présence des femmes et des enfants s’est trouvée renforcée.
Ces groupes sont autogérés par leurs habitants par voie de consensus. Les problèmes sont évoqués de manière informelle lors de discussions au quotidien et peuvent occasionnellement donner lieu à des réunions. Il n’existe pas de représentant élu, de leader chargé du pouvoir de décision au sein de ces groupes.
Durant trois années et de manière espacée, j’ai réalisé un travail de terrain à partir d’observations participantes et d’entretiens recueillis sur un mode séquencé. Interroger les mêmes individus à plusieurs reprises permet de reconstituer leur parcours biographique, de cerner le processus expérimental et discontinu par lequel ils construisent ou bricolent leur histoire de vie en période de modernité réflexive. Compte tenu de la population étudiée, les entretiens ou discussions ont souvent été menées sur un mode informel et dans un premier temps rarement enregistrées. Cela correspondait moins à la crainte d’exercer une violence symbolique, comme cela apparaît durant les entretiens avec des populations sous-prolétaires (Bruneteaux, Lanzarini, 1998) qu’à une volonté de s’adapter à l’image de différence vis-à-vis de la société conventionnelle qu’il entend présenter de lui-même. Par conséquent, les conversations sont fréquemment entrecoupées par des visites ou la réalisation d’activités. Entrer en contact avec ces populations ne se révèle pas particulièrement difficile dans la mesure où elles sont marquées par une tradition d’accueil des gens de passage. Toutefois, accueil ne signifie pas intégration. S’il est assez facile d’être accueilli au sein du groupe, il n’est pas pour autant aisé d’obtenir des informations sur son organisation et de partager réellement la vie de ses membres. Les habitants peuvent aisément rester distants par rapport aux visiteurs, par habitude ou non-intérêt. Et c’est la capacité à participer à des activités collectives qui reste rare, à évoluer parmi des personnes qui « vivent ensemble dans une relative indifférence », à moduler les approches – observation, discussions ou entretiens – dont dépendent les possibilités d’une recherche au sein de ces groupes.
Les éléments d’ordre conceptuel et méthodologique évoqués nous conduisent à placer au centre du mode de vie étudié la notion de risque qui se présente sous des formes diversifiées. Économique d’abord, car les travellers disposent d’un faible revenu et sont souvent bénéficiaires de l’aide sociale. Familial ensuite, ce dont témoigne la forte présence de familles monoparentales et de jeunes célibataires sur les campements, puis « politique ». Les travellers accèdent difficilement à la citoyenneté : avant de « vivre sur la route », certains ne disposaient pas de logement décent, ni de travail. Enfin, les risques écologiques et « médicaux » permettent aussi de qualifier cette population. Les habitations mobiles, parfois démontables, laissent peu d’empreintes sur le sol et les déchets sont recyclés. Certains travellers sont atteints de maladies graves (leucémies, cancers etc.) ou fortement dépendants de la consommation de drogue ou d’alcool. Force est dès lors de montrer comment ce mode de vie permet aux individus de surmonter ces différents risques et les limites qui y sont associées. Il est donc nécessaire de le définir comme un espace de subjectivation, qui favorise la constitution d’un acteur social (Touraine).
 
Réduire la complexité
 
 
Face à la différenciation croissante de la société, sa complexification, réfléchir en terme de systèmes, élaborer des synthèses favorise l’intelligibilité et la compréhension de la réalité. Le mode de vie traveller ou l’expérience placée en son centre opèrent de la même manière. Il constitue sous certains aspects un espace de subjectivation plus facilement accessible à l’individu, qu’il soit en détresse – économiquement, relationnellement, sur le plan psychologique – ou porteur d’un projet. Car ce dernier trouve à sa disposition et manipule directement au sein de son expérience sociale les différents éléments pour construire sa biographie.
Dans cette perspective, ce mode de vie peut être appréhendé sous deux aspects principaux : celui de la protection contre le stigmate ou les « violences » de toutes sortes et celui de l’appropriation. Il favorise la maîtrise de l’individu sur le cours des événements et la construction d’une appartenance.
En dépit d’un contexte législatif peu favorable (Criminal Justice Bill 1986), il est possible d’envisager le mode de vie traveller sous l’angle de la protection voire même de la sécurité. Cet impératif correspondait en premier lieu à une nécessité physique : l’emplacement des benders dans les villages étudiés visait explicitement le camouflage ; il s’agissait de se coller contre la haie pour être invisible aux regards extérieurs. Toutefois, c’est à un autre aspect de la protection que nous nous référons ici, la communauté sert de tampon entre l’individu et son environnement au sens général. Elle vise à le protéger en lui permettant de contourner la stigmatisation fréquemment associée à un mode de vie non conventionnel.
Compte tenu de la difficulté croissante d’accéder à un emploi, nombre d’individus se trouvent écartés d’un moyen d’intégration et de reconnaissance sociale. La perception d’une allocation chômage, l’entrée dans un dispositif d’insertion, l’exercice d’un travail informel engendrent parfois un sentiment de honte et de stigmatisation. Il est d’autant plus facile d’en surmonter les effets en évoluant parmi des personnes qui connaissent la même situation, en détournent le sens initial. Être dans la file d’attente le jour du pointage devient un moment de socialisation particulier et comme le précise avec humour Luc: «Ici, c’est parfois plus stigmatisant de travailler que d’être au chômage ! » Le refus de l’assignation identitaire caractérisant souvent les jeunes chômeurs (Schehr, 2000), du détournement ou d’une certaine « instrumentalisation » dérive alors jusqu’à l’inversion.
Être parent célibataire ou développer une conception souple et temporaire du couple peut parfois engendrer certaines difficultés. Cette organisation communautaire tend à en limiter l’impact, à encourager cette diversité, voire même à la valoriser.
Les travellers regroupent un nombre important de familles monoparenta-les. Sur nos terrains d’étude, elles représentent un tiers de la population adulte. Par exemple, Katia a adopté ce mode de vie après avoir divorcé et habité seule avec un enfant dans un petit village gallois. Au sein du groupe, la monoparentalité apparaît comme une figure possible, choisie et valorisante de la famille : « Ici, ce n’est pas mal vu… En plus, il faut être courageux pour s’occuper seul d’une famille, entretenir l’habitation… » Le statut de parent célibataire peut se révéler stigmatisant pour l’individu, ainsi qu’une conception souple et temporaire du couple. Il est fréquent que les travellers jeunes, notamment les parents célibataires changent de partenaires. Les relations sont de courte durée, se nouent et se dénouent rapidement. Il ne s’agit pas de promouvoir – comme ce fut le cas dans certaines communautés dans les années soixante-dix – une liberté sexuelle où les partenaires n’étaient plus « attitrés » (Creagh, 1983). Mais ces expérimentations de la vie en couple constituent autant d’essais pour construire et bricoler une appartenance dans un contexte où les repères traditionnels (famille ou mariage par exemple) ne revêtent plus suffisamment de sens pour les individus [11]. Qu’il s’agisse du marché du travail, de la justice, de l’école ou de l’institution médicale [12] que nous aurions pu évoquer, le mode de vie traveller tend à limiter l’impact d’une organisation formelle de la société qui définit ce qu’est un bon savoir, une bonne famille, la bonne manière de se soigner et offre une part d’autonomie aux individus. La stigmatisation ou la «violence structurelle » ressenties par ces derniers témoigneraient alors de l’obsolescence des catégories de pensée propres à la modernité industrielle, de la nécessité de les modifier pour rendre compte de la volonté des individus d’élaborer et de s’approprier les supports nécessaires à la construction de leur biographie [13]. Se dégage alors une autre dimension de ce mode de vie, qui permet à chacun d’intervenir directement sur le cours des événements, en évitant les intermédiaires ou les « experts » tout en disposant de ressources variées.
Cet aspect apparaît d’abord avec l’autogestion du groupe. Le principe de consensus adopté lors des réunions favorise la participation de tous à l’organisation et à l’élaboration des règles de vie collectives. Il est renforcé par l’autoconstruction. Les benders sont construits par leurs occupants. Dès qu’un membre quitte la communauté, il démonte son habitation, l’emporte avec lui et laisse ainsi la place vacante pour un nouvel arrivant. Quelle que soit l’habitation retenue : roulotte, teepee, bus ou bender, il s’agit d’une maison « à taille humaine ». Il est possible d’intervenir directement et rapidement sur son fonctionnement sans faire appel à un corps de métier (plombier ou chauffagiste par exemple): grimper sur le toit pour retendre les cordes, modifier la structure externe pour faciliter l’écoulement de l’eau ou agrandir l’espace habitable. C’est ainsi que Bertrand évoquait le processus d’habiter, c’est-à-dire la capacité de maîtriser les éléments qui l’entourent, par exemple emmagasiner la chaleur, la conserver ou la rejeter en cas de nécessité. Cette proximité et dépendance réciproque entre l’habitation et son constructeur favorisent l’appropriation affective et symbolique du lieu, l’osmose entre ces deux éléments ; le bender est parfois décrit comme une seconde peau, protectrice et vivante, qui se transforme au fil des saisons.
Ce mode de vie facilite donc de manière individuelle et toujours précaire l’accès au logement et sous certains aspects à la propriété à des individus qui, en raison de leurs faibles ressources, en sont largement privés. Au lieu de dépendre d’une administration qui définit les conditions et le processus d’accès à l’habitation (inscription sur une liste, attente, sélection etc.), ou de recourir à des organismes financiers pour réaliser un emprunt, les travellers, par l’autoconstruction, en mobilisant des savoirs élémentaires et pour une somme très modique, accèdent à un logement certes précaire, mais dont ils sont propriétaires [14]. Les habitations sont individuellement acquises, ce qui constitue une sécurité essentielle en cas d’expulsion. On l’emporte avec soi lorsqu’on part.
L’organisation du mode de vie traveller favorise aussi la construction d’une appartenance, un aspect nécessaire de la subjectivation, qui est à la fois détachement et construction de nouveaux liens sociaux selon A. Touraine. Et c’est souvent par le terme de famille qu’est désignée cette appartenance solide ou encore cette identité apparaissant lors du déplacement ou de la confrontation avec un environnement extérieur au groupe. Lors de la formation de convois, à l’occasion de déplacements ou d’expulsions par exemple, les véhicules en parfait état sont placés aux deux extrémités, tandis qu’au centre sont disposés ceux qui sont défectueux ou ne correspondent pas aux normes en vigueur. De cet ensemble se dégage un sentiment d’unité, d’excitation et de protection, les dissensions sont gommées, la situation de tous est confondue, c’est l’entraide qui prévaut lors d’accidents par exemple. Ce sentiment familial qui revêt dans ce contexte une existence objective réelle, ne découle pas de rapports consanguins, mais se construit au quotidien par le soutien, la chaleur humaine et la notion de soin et d’attention portée à l’autre. Elle résulte aussi parfois d’un sentiment de victimisation vis-à-vis de la société. Ainsi, lors d’une discussion, Louise justifiait sa décision de vivre au village en raison d’une impression d’abandon : « Vivre ainsi, c’est une manière de protester contre le gouvernement, il ne prend pas soin des gens comme nous. Moi, j’ai décidé de ne plus percevoir l’allocation chômage ! » Et Mikki ajoute : « En vivant comme ça, c’est nous qui prenons soin de nous-mêmes et des gens ». Ne pas se sentir délaissé, « le fait de toujours trouver quelqu’un à qui parler quand quelque chose ne va pas » (Tom), constitue un support important dans des situations de détresse forte. L’échange, la disponibilité et la proximité favorisent la confiance en soi, nécessaire à l’action et à la subjectivation [15].
Cette appartenance permet donc de rendre espoir à des individus au passé abîmé et qui se sous-estimaient. Elle représente aussi un atout pour les parents célibataires puisqu’elle conduit à recréer à une échelle large et temporaire un équilibre familial pour l’enfant. C’est ainsi qu’il faut interpréter l’expression de Katia selon laquelle ses enfants sont multiparentaux, ils disposent de plusieurs parents potentiels vers lesquels se diriger en cas d’absence de sa part ou de besoin.
L’appartenance proposée par ce cadre de vie ne repose pas sur un acquis – la filiation ou un statut –, mais sur la capacité à créer du lien au quotidien, à échanger et à participer à la bonne organisation du groupe. Elle n’est donc pas décernée en bloc, s’élabore au fil des interactions et de l’expérience communautaire. Elle remplace les appartenances identitaires anciennes et se construit à partir de leurs ruines. En ce sens, l’appartenance moderne ou réflexive est aussi une invention de la tradition.
Finalement, en contribuant à réduire la complexité sous de multiples dimensions, l’organisation du mode de vie traveller propose à l’individu un espace de structuration simplifié pour se construire en tant que sujet (Touraine). Par exemple, les règles de vie collective sont peu nombreuses, hiérarchisées et aisément modifiables. Replacée au sein d’un processus d’individualisation dont elle ne constitue qu’une facette, qu’une étape, cette expérience favorise encore l’affirmation et l’insertion des communautaires.
 
Un moment vers l’insertion
 
 
Introduire le terme d’insertion pour évoquer le mode de vie traveller peut surprendre. En effet, par la marginalité qu’il revendique, il vise à se différencier et à rejeter les valeurs dominantes de la société. Si on en vient à vivre dans une roulotte, c’est aussi parce qu’on refuse l’espace carré d’une maison qu’on qualifie souvent de boîte, le rapport à l’environnement et aux individus qu’elle induit (isolement ou anonymat)… Or, l’acceptation de ce terme ici est plus large et s’étend à des supports variés, dont le travail de la société salariale, stable et effectué à temps plein ne constitue qu’une possibilité parmi d’autres. Il ne s’agit pas d’envisager l’expérience des travellers comme un moyen de ramener les individus vers un mode de vie conventionnel, mais comme un espace d’expérimentation qui favorise la mise en place d’un support suffisamment stable et structuré à partir duquel s’affirmer. Cette expérience peut donc se prolonger autrement à l’intérieur de ce mode de vie ou en dehors, dans un autre cadre de socialisation. L’insertion dans cette mesure n’est pas définie par sa finalité : le retour vers l’emploi, mais par la capacité de l’individu à s’affirmer comme sujet, quels que soient le support et l’espace de socialisation retenus.
Le mode de vie traveller facilite ce processus sous deux aspects. Il constitue d’abord un espace de possibilités et de propositions au sein duquel l’individu peut choisir et expérimenter un support de subjectivation potentiel. En outre, il lui délivre des atouts pour construire sa biographie plus facilement et peut constituer dans certaines conditions un tremplin vers l’insertion.
Dans les villages étudiés, l’insertion et la reconnaissance sociale est pluridimensionnelle. Elle n’est pas réductible à une valeur centrale comme l’emploi dans la société salariale et peut concerner d’autres dimensions principales ou multiples : un solide réseau relationnel, une activité sportive ou visant l’épanouissement personnel (stages, formations etc.). Ainsi, Manuella perfectionne sa connaissance du taï-chi, Mat se livre à la danse etc. Le choix, l’élargissement des possibilités d’insertion et leur accessibilité favorisent une forte appropriation du ou des supports retenus. Pete s’adonne à une danse chantée qu’il a lui-même créée, Jo réalise une plomberie artistique et utilitaire, qui mêle à la fois un souci esthétique et pratique, « les tuyaux s’organisent pour porter les essuies… ». Par ailleurs, ces points d’appui peuvent varier et se succéder: le support d’affirmation de soi est expérimental et reprenable. Il correspond aux différentes étapes et facettes de la construction de la biographie d’un individu, à son caractère cahoteux et bricolé. La définition de soi se modifie dans le temps et est propre à chacun. Elle donne lieu à de multiples essais, d’où la diversité et l’aspect temporaire des points d’appui retenus. Il est possible ici d’évoquer le terme de vagabondage, aussi bien entendu comme «expérimentation, errance spatiale, décontraction par rapport au temps, propension à la mobilité mentale ou ouverture et disponibilité aux rencontres » (Schehr, 2000:55).
Évoquer les propriétés des supports de subjectivation proposés par ce mode de vie nous permet d’insister sur certaines faiblesses des politiques sociales, telles qu’elles ont été conçues ou instrumentalisées par différents acteurs. Définies par référence à l’emploi, elles peuvent difficilement intégrer des activités écartées de cette finalité ou du secteur marchand. En outre, leurs modalités et leur déroulement apparaissent fréquemment hétéronomes aux bénéficiaires. Il est nécessaire de s’engager dans ce processus pour continuer à participer à la vie sociale, à « être intégré », toutefois il ne revêt pas toujours suffisamment de sens pour ces derniers. En restant largement aveugles aux demandes des individus, les politiques sociales peuvent difficilement être conçues comme des vecteurs de construction et d’affirmation de soi. Car cela suppose que le bénéficiaire dispose de choix, que les supports proposés soient diversifiés et qu’ils fassent sens pour ce dernier. Etudier le mode de vie des NATs qui regroupe aujourd’hui une population fragilisée, nous permet donc d’entrevoir certaines limites ou effets pervers des politiques sociales et nous offre des pistes pour les restructurer dans une perspective subjectivante [16].
Le mode de vie traveller constitue un espace d’expérimentation, de possibilités, voire dans certaines conditions un tremplin vers l’insertion. Il permet à l’individu d’acquérir des ressources ou des « trucs » pour améliorer sa capacité à surmonter différents risques, lui fait découvrir de nouveaux centres d’intérêt et parfois même le « propulse » vers d’autres espaces de socialisation. Cette insertion se déroule indifféremment à l’intérieur ou à l’extérieur du groupe. Dans le premier cas, elle repose sur des activités lucratives visant un mieux-être personnel: danse, réseau d’amis etc. et peut être difficilement reconnue sur le marché du travail. Cela ne signifie pas qu’elle ne procure pas de ressources marchandes. Par exemple, Averell donne des cours de transe et Brian de magie, pour lesquels ils perçoivent une rémunération. Cependant, concernant un public restreint, ces activités ne sont pas reconnues comme professions à part entière offrant un statut et une intégration sociale dans la société. La légitimité de cette pratique ne s’acquiert qu’au sein d’un groupe restreint d’individus et reste largement marginale.
Dans le cas où l’insertion se réalise à l’extérieur de ce mode de vie, les connaissances mobilisées ou les pratiques effectuées peuvent être directement reconnues sur le marché du travail. En dehors des départs motivés par une déception forte, voire un rejet de l’organisation communautaire, ce critère constitue souvent une condition à la «sortie » du groupe – la sortie n’est pas « totale » ni définitive, des liens sont fréquemment conservés et un retour est toujours envisageable. Cette modalité d’insertion est fréquemment associée au thème de la jeunesse. En effet, ce mode de vie permet à des jeunes gens, étudiant ou ayant récemment quitté le milieu scolaire, d’exercer des responsabilités, d’évoluer parmi des « adultes » et encore d’acquérir une expérience dans leur domaine d’études ou dans d’autres espaces. Pour Maria, étudiante en art thérapie, l’autoconstruction de l’habitation représente un versant pratique de son cursus universitaire. Selon Philippe, l’expérience communautaire a élargi son choix et l’a propulsé vers de nouveaux centres d’intérêt : « C’est une ouverture vers d’autres choses, j’ai pu voir des choses que j’aimais bien, des choses que j’aimais moins, j’ai eu une expérience très riche». Autant d’atouts qui peuvent faciliter l’entrée ou l’évolution sur le marché du travail ou dans d’autres espaces de socialisation : familiaux par exemple.
L’insertion vers l’extérieur, lorsqu’elle est professionnalisée, dépend en grande partie du bagage scolaire de l’individu, de son âge et surtout de sa capacité à mobiliser des points d’appui en dehors du groupe (amis, famille etc.). C’est donc un solide support relationnel qui relayera le groupe une fois le communautaire « sorti», lui fournissant des ressources diverses pour obtenir travail, logement…
Ces deux modalités d’insertion à l’intérieur et à l’extérieur de ce mode de vie sont distinctes mais complémentaires. Par exemple, la première peut constituer un espace de protection et de transition permettant de consolider des connaissances ou une pratique. Ces différentes possibilités d’insertion ne sont pas hiérarchisables, mais s’avèrent nécessaires et s’épaulent dans la construction de la biographie de chacun. Ainsi, l’individu n’est pas défini de manière restrictive par un type d’utilité économique ou sociale, mais par un ensemble de facettes relevant de ces différents types d’insertion. Il est donc envisageable qu’un traveller exerce un travail rémunéré tout en continuant à vivre au sein du groupe et à y développer une activité, ou encore qu’il la réalise dans le village et écoule régulièrement ses produits à l’extérieur.
Selon The Children’s society (1994), le mode de vie traveller offre aux plus jeunes sécurité, aide et apprentissage de la vie et pourrait constituer une alternative aux services sociaux dans le traitement de la délinquance. En approfondissant cette perspective, le mode de vie traveller peut être envisagé comme un espace de protection et d’expérimentation, et plaider pour sa reconnaissance officielle, voire son institutionnalisation. En effet, il est possible d’imaginer que ces expériences deviennent des institutions, qui facilitent la socialisation et la construction de l’individu en sujet, au même titre que la famille ou l’école touchées aujourd’hui par la désinstitutionnalisation (Dubet, Martuccelli, 1998). Ce mode de vie nous permet alors d’envisager la construction de nouvelles institutions adaptées à la société du risque alors que les anciennes sont fragilisées et disparaissent dans leur fonction traditionnelle.
 
En conclusion
 
 
Pour clore notre réflexion et souligner toute la richesse des terrains étudiés, il nous semble important de nous pencher sur le terme même de travellers (voyageurs) et plus particulièrement sur le thème du nomadisme. Comme le précisent K. Stebler et P. Watier (1978), dès le XIXe siècle, le nomadisme ne renvoie plus forcément au mouvement géographique, il s’agit d’une catégorie sociale désignant un comportement jugé anormal, hors-la-loi. « C’est l’écart à la loi [juridique mais aussi la loi de l’ordre social] qui devient le critère du nomadisme » (p. 207). Dans le cas des travellers et d’autres groupes sociaux actuellement, cette notion ne témoigne pas uniquement d’un déplacement physique, d’une relégation sociale, et peut être interprétée comme une quête d’appartenance, une action volontariste de la part de l’individu [17].
Le mouvement favorise et est induit en partie – car il est aussi le résultat d’une force, d’une obligation dans le cas d’expulsion – par la recherche et la construction d’une appartenance. D’où la nécessité de poursuivre le mouvement pour améliorer et renforcer ou plus simplement continuer à construire ce lien social en tant qu’individu. Le nomadisme dans cette mesure, qu’il soit physique, spirituel ou imaginaire, indique le déplacement entre plusieurs supports « d’individualisation » et constitue une facette, voire un élément essentiel de la construction de la biographie dans la société du risque. Tels des « nomades du temps présent» (Melucci, 1989), les travellers élaborent leur appartenance comme une expérience, dont le but est reprenable et la finalité non préétablie. Ils procèdent à plusieurs tentatives, se déplacent entre différents points d’appuis retenus en fonction de l’utilité qu’ils leur attribuent à un moment donné. Le nomadisme des travellers permet de lier à la fois des conditions objectives, découlant d’un mode de vie jugé «hors-la-loi» (expulsions) et le désir de mouvement, synonyme de distanciation et de contestation; il favorise et participe donc à la subjectivation des individus [18].
Finalement, au travers du voyage, le traveller entend lier résistance à la violence et à la norme du monde social avec affirmation de soi par le mouvement. Et cet élément consacre à lui seul ce mode de vie comme une figure de la société du risque.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1] Nous utiliserons indifféremment le terme de travellers ou New Age travellers (NAT s) pour évoquer la population étudiée.
[2] Ce chiffre reste approximatif. Les estimations sont variables selon les auteurs et diffi- ciles à établir en raison du caractère nomade de ces populations. En outre, à des fins de protection, elles cherchent à dissimuler leur existence aux institutions. Il est possible de rapprocher ce mode de vie d’autres expériences communautaires contemporaines ou passées. En Allemagne, les «villages de caravanes » apparus dans les années soixante-dix, sont implantés majoritairement dans les grandes villes et témoignent d’une revendication politique très affirmée. En Belgique, le développe- ment des campings adoptés comme habitat permanent inquiète les autorités (Maré- chal, Panier, 1999). En France, des expériences analogues existent dans le sud et restent largement rattachées à la contre-culture des années soixante-dix. Les habitats autogérés actuels (Bernfeld, Mabardi, 1984) ou plus anciens (Christiana au Dane- mark ou Findhorn en Ecosse), les squats etc., constituent autant d’exemples qui peu- vent sous certains aspects se rapprocher du mode de vie traveller et renforcent sa représentativité.
[3] Cela nous invite à reconsidérer la définition des populations en situation précaire et dans le cadre de notre travail plus spécialement des travellers, comme acteurs. Les mouvements de chômeurs en France durant l’hiver 1997 contribuent à renforcer cette analyse, puisque les «exclus » sont apparus dotés d’une capacité de conflictualisation réelle (Demazière et Pignoni, 1998). En outre, R. Stichweh (1998) à partir d’une analyse en termes de différenciation fonctionnelle, fait apparaître que l’exclusion est rarement synonyme de dénuement total, elle est pluridimensionnelle. Et c’est en soulignant les relations entre les différentes sphères de l’exclusion et de l’insertion qu’il est possible d’envisager les modalités de participation à la vie sociale.
[4] Cette transition de l’époque industrialisée vers la «société du risque » est inévitable et indirecte, elle découle des processus de modernisation qui évoluent de manière auto- nome et contribuent à remettre en cause les fondements de la société industrialisée, voire même à les éliminer.
[5] La théorie de l’individualisation se rapproche fortement de la conception de la struc- turation proposée par A. Giddens puisque l’acteur et la structure sont envisagés comme deux éléments interdépendants et s’imbriquent dans une relation complexe et com- plémentaire. Ils sont à la fois structurants et structurés par les relations sociales (Lazar, 1992).
[6] Il est difficile de définir le mode de vie des NAT s de manière homogène. Il s’agit d’une structure souple à laquelle chacun peut attribuer sa propre signification et dont il peut exalter un aspect (par exemple la spiritualité) sans pour autant incommoder les autres ou les obliger à faire de même. D’où le sens particulier attribué au terme de commu- nauté. Il ne s’agit pas d’une communauté traditionnelle, caractérisée par la force de la tradition et de la reproduction, mais une «communauté des individus» qui repose sur (suite note 6) une appartenance construite par ses membres. Elle place en son centre l’affirmation des acteurs et l’ouverture vers l’extérieur (Delorme, 1998).
[7] Le new age peut être globalement défini comme un syncrétisme religieux. Il traduit une recherche d’harmonie entre l’homme et la nature (végétale ou animale) et repose sur une vision constructiviste et individuelle de l’action sociale. Le point de départ en est le développement individuel, spirituel et physique de la personne qui doit mener à un éveil intérieur et à une réunification du moi. Concernant la formation et l’histoire des NAT s, cf. Earle, Dearling et Glasse (1994).
[8] D. Hervieu-Léger (1979) utilisait ces deux expressions (enfants de 68 et de la crise) pour désigner la population qui a participé aux expériences communautaires dans les années soixante-dix en France.
[9] Abri fait de toile, reposant sur une armature simple en bois, qui occupe une superfi- cie moyenne de 10 m2. D’une hauteur d’un mètre environ, le bender est l’habitation traditionnelle des tziganes. Rapidement construit, il favorise le déplacement.
[10] Le terme de village renvoie à plusieurs aspects : la force des relations sociales, l’interconnaissance, la proximité de la nature et l’intégration dans une cohérence spatiale, architecturale et sociale. Il s’agit encore d’une vision mythifiée et idéale du village, débarrassée de toute connotation négative: contrôle social, travail physique harassant.
[11] Le caractère expérimental de cette définition du couple renvoie a priori à l’insou- ciance et à la frivolité de la jeunesse. Ce mode de vie témoignerait alors d’une crise d’adolescence, passagère et propre à un groupe d’âge. Or, raisonner ainsi contribue à masquer la généralité et l’importance des transformations qui affectent la société dans son ensemble. Cette conception du couple témoigne certes de l’allongement de la jeunesse caractérisée par l’expérimentation (Galland, 1990), mais aussi du choix dont disposent aujourd’hui les individus pour construire une appartenance et des difficultés engendrées par ce processus.
[12] La plupart des réflexions concernant la modernité (Giddens, Touraine, Dubet etc.) mentionnent peu les transformations qui affectent l’institution médicale. La multipli- cation des thérapies alternatives (homéopathie, acuponcture par exemple) qui cher- chent à acquérir une reconnaissance officielle, questionne le monopole du mode de guérison en vigueur. Elle contribue à opérer une distanciation critique face au sys- tème de santé officiel et traduit une demande de la part des usagers à «être écoutés et pris au sérieux » (Quéniart, 1990).
[13] C’est cette idée qu’exprime U. Beck (1998) dans un récent article concernant le conflit entre les deux modernités : industrielle et réflexive. Il montre comment l’obso- lescence de nos catégories d’analyse contribue à masquer la réalité et à ne pouvoir saisir les changements qui l’affectent. Il ne s’agit donc pas de se débarrasser de ces catégories anciennes, mais de s’interroger : Dans quelle société vivons-nous? Quel- les réalités recouvrent la politique, la famille…?
[14] Le coût moyen d’un bender s’élève à 2 000 francs français et sa durée de vie est de 5 à 6 ans. Dans une étude non publiée concernant les campings adoptés comme habitat permanent en Belgique, D. Praize, chercheur à l’Université Libre de Bruxel- les, interprétait ce phénomène comme une demande d’autonomie, de prise en charge personnelle de son existence, voire de choix dans l’accès à l’habitation de la part d’une population majoritairement assistée et fortement stigmatisée. Ce qui souligne la volonté d’appropriation et de maîtrise de populations en situation précaire.
[15] Le même aspect apparaît dans le cadre des Systèmes d’Echange Locaux – S.E.L. – qui ont connu un rapide essor depuis quelques années en France. Bien que cela ne constitue pas leur finalité essentielle, ils parviennent à favoriser par le biais d’échan- ges multilatéraux l’insertion de personnes rencontrant des difficultés à s’intégrer sur le marché du travail. Cependant, leur action dans ce but reste limitée : la reconnais- sance sociale acquise par l’intermédiaire de ces échanges est confinée à l’intérieur du groupe, en outre, elle n’attire pas les populations les plus désocialisées (Servet, 1998).
[16] Selon U. Beck, dans la société du risque, le marché du travail soumet en partie les individus à un contrôle extérieur, à une standardisation inconnue durant la modernité antérieure. Il s’agit d’une vision profondément pessimiste. Bien qu’elle envisage le rapport des individus aux institutions sous l’angle de la construction, elle ne permet pas d’élargir la notion de travail propre « à la période industrialisée », de modifier sa finalité et sa définition. Une perspective que développera J.L. Laville (1994) avec la notion d’économie solidaire. Il propose une conception plurielle de l’économie qui élargit les voies de reconnaissance sociale à des activités relevant des sphères non marchande ou non monétaire et parmi lesquelles le travail de la société salariale ne représente qu’une possibilité parmi d’autres.
[17] Selon M. Maffesoli, le désordre, l’anomie ou l’errance ne sont pas synomymes de délitement du lien social. Au contraire, leur dynamique participe à la construction de la sociabilité. [L’errant], «Déstabilisateur, est en même temps celui qui fonde» (Maffesoli, 1991 : 405). Et c’est au sein de tribus (1988) – des rassemblements éphé- mères reposant sur l’empathie entre leurs membres : groupements festifs ou liés au développement des nouvelles technologies (internet) – que se rassembleraient autour de valeurs dionysiaques les nomades ou «chevaliers » des temps présents.
[18] Cet équilibre n’est pas toujours aisé à réaliser et parfois le nomadisme revêt le carac- tère d’un exode. Les travellers sont de nationalité britannique et se déplacent dans une aire géographique proche de leur domicile familial ou de leurs amis. À l’occasion des festivals, ils parcourent des distances plus longues. Or, en raison de la législation britannique en vigueur, on observe le départ des travellers vers des pays davantage cléments envers ce mode de vie : l’Irlande, l’Espagne etc.
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