2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Activités
sociologiques
Alain DIDIER-WEIL, Invocations.
Dionysos, Moïse, saint Paul et Freud, Paris, Calmann-Lévy,
1998.
« Pourquoi l’homme ne se contente t-il pas de parler, pourquoi
faut-il aussi qu’il chante ? »
[1] Alain Didier-Weil est psychiatre, psychanalyste et
dramaturge, son ouvrage théorique principal s’intitule
Les Trois Temps de la Loi
[2].
Alain Didier-Weil revendique sa filiation à Freud et à Lacan,
mais il s’en détache aussi pour formuler ses propres interrogations, notamment
celles qui concernent la psychose et son éventuelle réversibilité, une
hypothèse peu orthodoxe en psychanalyse.
Ce texte, centré autour de la question de la musique, est
éclairant pour le psychanalyste tant par sa capacité à reposer des questions
fondamentales de la psychanalyse, telles que la culpabilité ou encore l’accès
au symbolique, que par sa manière de les remettre en scène. Je tiens à
souligner l’importance que peut avoir une telle approche de la musique pour le
sociologue. En effet, je n’insisterai pas sur le champ psychanalytique pour
mieux souligner les éléments de réflexion qui pourraient d’une certaine manière
contribuer à une sociologie de la musique. L’intention de cette recension est
d’apporter une nouvelle référence à une analyse de la musique et peut-être plus
particulièrement à une sociologie de la musique techno, sachant qu’Alain
Didier-Weil ne mentionne jamais cette musique. Et pourtant, il y a peut-être un
rapprochement possible. La musique dont parle Alain Didier-Weil est comme la
techno : sans parole, sans auteur, un pur appel à la danse. Je suivrais son
cheminement à travers la tragédie Grecque, sur les traces de Dionysos et
d’Apollon.
« Là où les mouvements sont calibrés de toutes parts, par les
marches militaires, par la façon de se mouvoir des nouvelles idoles que sont
les stars, le danseur est celui qui rappelle à l’homme que demeure en lui un
mouvement originel dont il tend à oublier le caractère absolument inimitable,
étant donné la prégnance des images qui appellent l’imitation de masse.»
[3] La psychanalyse porte toute
son attention aux mots, au royaume du symbolique et des signifiants. Nous
sommes tous soumis aux lois du Langage, et c’est par cette soumission que nous
accédons à notre condition humaine. Notre course désirante suit le chemin
balisé des signifiants. Telle est la ritournelle qui berce les réflexions et
les pratiques des psychanalystes.
Alain Didier-Weil parvient à provoquer chez nous un
questionnement: celui de la différence et de l’entrelacement du
prima voice et du
parlar cantado.
[4] Dans la tradition de l’opéra, le
parlar cantando est la voix
narratrice, une déclamation chantée, au contraire, le
prima voice est cette voix, qui
dégagée de la fonction de transmettre une signification, nous transporte à
l’intérieur du son.
Hoderlin, traduisant
Œdipe de Sophocle
[5], pose lui aussi cette même question au moment où,
dans la tragédie, Tirésias annonce à Œdipe que le responsable de la peste qui
étouffe la ville de Thèbes n’est en réalité rien d’autre que le ton sur lequel
il gouverne.
Qu’est-ce qui fait qu’une musique, un ton, un grain de voix,
comme doté d’une force magique serait capable de nous arracher à la pesanteur
de nos déterminismes ?
« Ce n’est pas en moi le “sujet” psychologique qui écoute; la
jouissance qu’il espère ne va pas le renforcer-l’exprimer mais au contraire le
perdre. »
[6] Qu’est ce
qui fait qu’en entendant un rythme nous soyons soudain comme libérés de toutes
nos identités, sexuelles, familiales ou sociales? La musique nous convoque pour
danser. Comme Dionysos, nous échappons à la Loi, hors des limites, hors des
catégories, par un geste extérieur à toute utilité, par la danse. « Il
(l’homme) a désappris le marcher et le parler. Plus encore : il se sent
enchanté et est réellement devenu quelque chose d’autre »
.
[7] Qu’est ce que donc que cette «pulsion invoquante »
entendant en nous ce que nous ne connaissons pas, nous conviant ainsi à la
danse? « Le monde du continu qu’il ( le nourrisson) rencontrera à l’instant où
sonnera la musique, se donnera à lui comme l’entrée dans un nouveau monde, dont
la nouveauté, chaque fois aussi renouvelante, se spécifiera d’une soudaine mise
entre parenthèses des limites spatio-temporelles qu’il reçoit de l’ordre de la
Loi. »
[8] La pulsion
invoquante est ce trait d’union qui relit le son et le corps dans un
continuum Dionysiaque, loin des
discontinuités instaurées par l’ordre Apollinien. Dans la tragédie grecque, le
chœur loue les lois de la cité, rappelant à chacun la place à laquelle il est
assigné. L’acteur tragique, s’en arrachant, affirme et fait résonner son désir.
La musique détient-elle un pouvoir ? Celui de nous appeler là d’où précisément,
nous ne pouvons l’entendre. Alors que nous avons décidé d’écouter de la musique
nous nous surprenons à être entendus. Il y a dans la musique une possibilité de
ravissement, aux deux sens du terme : nous éprouvons à la fois le sentiment
d’être transportés de joie dans une sorte d’extase, mais aussi celui d’être
enlevés de force d’un lieu qui est celui du monde Apollinien.
« (…) l’appel qu’il y a dans la musique ne requiert pas un moi
qui serait déjà là, mais un sujet pas encore là, indéfiniment susceptible
d’advenir. »
[9] Nous
faisons alors l’expérience de l’invocation, nous sommes touchés par cet appel à
la fois si intime et si étranger.
Avec la musique, il y a quelque chose d’affirmatif, une
affirmation toujours primordiale à la vie. Nous ne nous remémorons pas un
espace-temps d’avant le langage, nous le commémorons, c’est-à-dire que nous ne
faisons pas le choix de retrouver dans notre mémoire le souvenir de ce temps
originel, bien au contraire, c’est lui qui surgit à nous. Ce n’est pas moi qui
me rappelle, mais plutôt quelque chose qui se rappelle en moi et m’appelle.
Nous pouvons alors choisir, d’entendre et de répondre à cet appel en
dansant.
Alain Didier-Weil fait l’hypothèse qu’il n’est pas vain
d’attendre la Note Bleue
[10], cette note, au cœur de la musique qui serait
susceptible de nous détourner, de nous extraire du monde de l’ouï, pour nous
initier ne serait-ce qu’un instant dans celui du toujours-encore
inouï.
Amélie BRANTE Étudiante-chercheuse à l’Université Montpellier
III, en D.E.A
Sandy QUEUDRUS, Un maquis techno.
Modes d’engagement et pratiques sociales dans la free-party, Paris,
Éd. Mélanie Séteun, coll. Musique et Société, 2000.
Sandy Queudrus aborde dans ce travail universitaire la « fête
sauvage » : la
freeparty, pendant
clandestin du paysage festif techno, étroitement liée à la musique hardcore.
Relativisant l’idée d’une osmose, d’une «communauté d’esprit» qui régnerait
parmi les participants, l’auteur met l’accent sur les logiques d’implication
multiples, les différents modes d’engagement et de participation. Ceux-ci
semblent dépendre étroitement de l’inscription sociale des individus
[1] : scolarisés et
travailleurs, ils abordent la
free-party dans une perspective récréative ;
chômeurs, leur engagement est plus profond. La condition sociale des
participants paraît donc influer sur la distribution dans les deux grands rôles
distingués au sein du cadre social de la
free-party: les « touristes » d’une part (mode
d’engagement récréatif), et les « teufeurs »
[2] de l’autre (engagement plus profond). Le rôle de
teufeur se décomposant ensuite lui-même en une multitude de rôles plus ou moins
prestigieux au sein de la
free-party:
le
traveller (le voyageur),
l’organisateur, le dealer, le DJ, l’habitué, etc. De cet entrecroisement de
logiques d’implication multiples émerge pourtant un ethos, des pratiques, des
règles, des valeurs et une identité collective. C’est au travers des usages du
corps (look, vêture, transformation du corps avec le
piercing par exemple) – en tant qu’ils
sont des signes d’appartenance, de reconnaissance et de distinction, mais aussi
les véhicules des valeurs propres à ce groupe – que l’auteur va saisir cet
ethos particulier. On retrouve l’ambivalence entre osmose collective et variété
des intérêts individuels dans l’analyse du cadre spatio-temporel de la fête. Le
lieu est ce qui porte des valeurs communes (telles que l’opposition au lieu
fixe, synonyme de normalité sociale), ce qui permet le lien, mais c’est aussi
le lieu offert aux errances individuelles ; le temps est celui, sacré, de la
fête, mais c’est aussi un temps vécu de manière différentielle selon chacun et
son mode d’engagement dans la
freeparty. De même pour la drogue : si la fête
est marquée dans son ensemble par le caractère excessif de la consommation de
produits, si elle apparaît comme un « enivrement collectif ritualisé »,
l’auteur distingue pourtant des modes de consommation multiples à mettre en
relation avec les différents modes d’engagement et de participation.
Mais l’hypothèse centrale de cet ouvrage reste la fête vue
comme un «appareil de reconversion sociale descendante » pour des individus
déclassés dans la société globale. L’auteur raisonne ici en terme de stratégies
de reclassement et de conquête de prestige social, nous invitant à interpréter
la free-party comme un micro-monde qui
permet à ces individus déclassés de retrouver des rôles prestigieux (Dj,
dealer, organisateur, etc.) au sein de ce cadre social spécifique. Qui produit
à son tour des rôles moins prestigieux – du déclassement social, tels que ceux
de « touriste » et plus encore de « racaille ».
La sociologie de la déviance et le structuralisme apparaissent
comme des outils théoriques justifiés et pertinents pour aborder ce micro-monde
qui forge son identité sur sa résistance au modèle social dominant. Analyser la
free-party comme un micro-monde où des
acteurs sociaux qui, ne trouvant pas de rôle valorisant au sein de la société
globale, se façonnent un monde où ils vont pouvoir recréer une solidarité, une
hiérarchie, et accéder à des rôles sociaux plus ou moins prestigieux éclaire
notamment la dureté de ce milieu, qui est un aspect souvent cité par les
adeptes du
clubbing
[3] pour décrier la
free-party. En effet, on comprend à la
lumière de cette analyse ce fait apparemment paradoxal: qu’un micro-monde
alternatif, qui se positionne en rupture d’un système social jugé inégalitaire
et contraignant, reproduise à son tour une hiérarchie et des codes sociaux
contraignants.
On peut pour finir noter que cette thèse est solidaire du
centrage de l’analyse sur ceux qui constituent le « noyau dur » des fêtes
sauvages : les DJ, les voyageurs, les dealers, les organisateurs (je reprends
ici les catégories de l’auteur), qui se sont effectivement « professionnalisés
» au sein de ce micro-monde, et qui se sont engagés dans un mode de vie
déviant. On peut alors rappeler que les «simples participants » (soit les
habitués, mais aussi les touristes) en sont aussi des acteurs à part entière,
et que pour ceux-ci la motivation principale reste le partage d’un moment
festif et ludique avec d’autres, comme le relève d’ailleurs Sandy Queudrus. Car
comme toute fête, la
free-party
résulte de la recherche d’une « communion »
[4], pour reprendre la définition d’E. Durkheim. Le livre
de S. Queudrus nous invite à repérer comment ce dispositif festif est ensuite
pris en main, investi par certaines individus comme cadre d’une reconversion
sociale. Il me semblait nécessaire de clarifier ce point pour conserver toute
sa complexité à la
free-party, lieu
d’un entrecroisement de « logiques d’investissement plurielles» comme l’affirme
l’auteur.
Anne PETIAU
Jean-Philippe BOUILLOUD, Sociologie
et société. Épistémologie de la réception, P.U.F, 1997, 293
pages.
La diversité et l’éparpillement de la sociologie, loin d’être
une erreur de jeunesse comme le scientisme voudrait l’envisager, apparaissent
comme ses dimensions constitutives. Ainsi s’ouvre l’ouvrage de Jean-Philippe
Bouilloud qui tient la promesse d’en faire la démonstration jusqu’à dessiner
les contours d’une épistémologie de la réception.
Dès l’apparition de la sociologie s’amorcent des clivages
fondamentaux entre le positivisme d’Auguste Comte qui, comme son nom l’indique,
redouble de positivisme et la sociologie compréhensive de Dilthey et de Max
Weber qui prend ses distances avec le modèle des sciences dites «dures ». Le
propos du livre est de montrer que le modèle des sciences de la nature qui
domine l’idée qu’on s’est construite de la science, plus d’ailleurs que les
pratiques scientifiques ellesmêmes, est une évidence qui mérite d’être
interrogée profondément. L’enquête à laquelle se livre l’auteur auprès des
épistémologues, longtemps destinés à poser un verdict de scientificité, pose
clairement la question : celle du sujet de la science. Or le sujet de la
science est le grand absent de tout modèle scientiste et une épistémologie des
sciences sociales ne peut s’en satisfaire.
Dans un premier temps, c’est au nom des sciences de la nature
que l’épistémologie normative (par exemple celle de Popper), lorsqu’elle
s’applique aux sciences sociales fait l’impasse sur l’historicité et manque les
spécificités du rapport entretenu entre sociologie et société en contestant à
la sociologie le statut de science à part entière. Dans un deuxième temps, la
prise en compte de la dimension sociale et historique de la science vient
renouveler l’épistémologie : le jeu des arguments que l’auteur reconstitue
allégrement en traitant de l’école de Francfort, de Kuhn, Lakatos, Feyerabend,
Latour se révèle stimulant autant pour interroger les sciences de la nature que
pour comprendre les sciences sociales. Même si, dans un même mouvement, il est
possible de désigner l’historicité des sciences et d’affirmer leur statut de
connaissance, les limites de ces approches, que dessine Jean-Philippe
Bouilloud, l’amènent jusqu’à la conséquence de son parcours. À une
épistémologie de la production rationaliste ou relativiste dont il a exploré la
fécondité, Jean-Philippe préfère une épistémologie de la réception. Ce livre
dense, clair et mené d’un bon pas prend alors d’autres accents.
C’est alors à un véritable programme que nous convie
Jean-Philippe Bouilloud où, s’appuyant sur la phénoménologie et sur la théorie
de la réception, il dessine les contours d’une sociologie qui dans l’actualité
d’un «pour nous » propose un sens dont l’écho, qui prévaut, permet d’entretenir
avec la société une relation ni mécanique ni réifiée. Il en trouve les traces
dans l’histoire de la sociologie et les signes dans l’émergence des questions,
et du désir d’action, que porte tout projet sociologique. À ce titre, il ouvre
une série de pistes de recherches qui intéressent les sciences sociales dans
leur ensemble.
Par exemple, les relations contradictoires entre les divers
champs disciplinaires, du conflit de frontière à l’emprunt de concept, peuvent
s’éclairer de leurs diverses modalités de réception, notamment en ce qui
concerne l’histoire et la socio-logie.
Les distorsions dont se plaignent parfois les sociologues quant
à la lecture de leur œuvre mériteraient réflexion : l’écho du sens rend parfois
un son discordant aux oreilles de ceux qui ont lancé leur voix. Cette
déformation relève de la nature même de la sociologie et peut aussi constituer
son objet d’étude. C’est dire si ce livre éclaire les débats épistémologiques
et aiguise la curiosité sociologique: il fait déjà référence.
La sociologie répond actuellement à une demande sociale
pressante sur l’école, la violence, les jeunes, l’exclusion, le chômage, qu’il
est possible d’éclairer. Souhaitons que Jean-Philippe Bouilloud, qui fonde son
approche à l’occasion de cet ouvrage, en développe à l’avenir certains aspects
et articule finement l’attente, la demande sociale et la réception de la
sociologie.
Anne VINCENT-BUFFAULT Historienne
[1]
Alain Didier-Weil,
Invocations,
Dionysos, Moïse, saint Paul et Freud, Paris, Calmann- Lévy, 1998,
p.11.
[2]
Alain Didier-Weil,
Les Trois
Temps de la Loi, Paris, Seuil, La couleur des idées, 1996.
[3]
Alain Didier-Weil,
Invocations,
op. cit., p. 158.
[4]
Alain Didier-Weil,
Invocation,
ibidem, p. 173.
[5]
Johann Höderlin,
Œdipe de
Sophocle, traduction par P. Lacoue-Labarthe, Paris, Christian
Bourgeois Éditeur, 1998, p. 51.
[6]
Roland Barthes,
L’obvie et
l’obtus, Essais critiques III, Seuil, Points Essais, 1992, p.
244.
[7]
Friedrich Nietzsche,
La Naissance
de la tragédie, traduction par M.Haar, P. Lacoue- Labarthe et J-L.
Nancy, Paris, Gallimard, Folio/essais, 1998, p. 290.
[8]
Alain Didier-Weil,
Invocations,
op. cit., p. 11.
[9]
Alain Didier-Weil,
Les Trois
Temps de la Loi, op.cit., p. 247.
[10]
Alain Didier-Weil, Intervention dans le séminaire de Lacan le 2
février 1976.
[1]
Cette étude a été réalisée sur un échantillon de 65 personnes,
les résultats mérite- raient donc d’être confirmés par une enquête quantitative
de plus grande envergure.
[2]
Du verlan teuf (fête).
[3]
Fêtes techno en boîte de nuit.
[4]
E. Durkheim,
Les formes
élémentaires de la vie religieuse, Paris, PUF, 1979 [1912], p.
329.