2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Le musicien organique, axe de la rave
Lionel POURTAU
Travailler sur la techno, c’est rencontrer une question
immédiate : la techno est-elle de la musique ? Cette remise en cause est moins
simpliste qu’on ne pourrait le croire au premier abord. Elle sous-entend deux
critiques de nature différente. La première est artistique : la techno
répond-elle à la définition ou aux définitions qu’on donne de la musique ? La
deuxième est plus sociale. Est posé le problème de sa fonction principale. Elle
est tellement imbriquée dans un phénomène social, le mouvement technoïde, que
sa nature musicale pourrait presque devenir secondaire. C’est cette dialectique
qui traversera notre analyse et qui nous amènera à définir un musicien
organique pour approcher et comprendre la pratique musicale au sein du
technotribalisme. Nous appelons ainsi le mouvement social qui regroupe des
personnes sans lien familial ou professionnel particulier qui décident de vivre
en communauté autour d’activités liées à la musique techno, le plus souvent
hors de toute logique institutionnelle légale.
Le musicien technotribal peut se définir comme organique. Nous
nous inspirons ici de certaines analyses de Gramsci sur ce qu’il appelait
l’intellectuel organique. Il ne s’agit pas de superposer simplement les deux
approches. S’il y a des points communs, il y a aussi des différences. La
première étant selon nous que si pour le philosophe italien l’intellectuel
devait par principe se rendre organique, le musicien technotribal, lui, le fait
par essence, par naissance (naissance sociale, bien entendu). La logique
organique semble bien être la plus adaptée à l’analyse de ses mécanismes
[1]. Car certaines pratiques,
certaines représentations que les musiciens ont de leur rôle au sein de la
rave sont de même nature que les
tâches et le fonctionnement que Gramsci attribuaient aux intellectuels de ce
type.
C’est cette clé qui sera utilisée pour montrer en quoi le
musicien organique est à la fois artiste, avec les stratégies qui vont avec et
agent d’une mécanique sociale et rituelle qui va au-delà de la création
musicale.
Le retour de la musique comme pratique sociale
Depuis 50 ans, il semble que les mouvements musicaux nouveaux
naissent en parallèle de socialités nouvelles. Des expressions, des néologismes
se développent : rock n’roll attitude, « punkitude », etc. Le mouvement techno
semble lui aussi pousser très loin sa constitution en contre-culture, en
micro-société.
Dans les sociétés premières, la musique est un acte
communautaire. Il n’y a pas de division public/auteur/œuvre. L’ensemble de
l’assistance est participant. L’acte obéit à des règles sociales indiquant de
quels instruments jouer et comment. Il est un prolongement, un soutien de
l’action. Il intervient dans la magie, la religion, la thérapie ou la
politique. La première forme du musicien est celle d’un entremetteur
social.
En Occident, de l’Antiquité aux dix premiers siècles de la
Chrétienté, si la musique est toujours la manifestation d’une culture
collective, elle en délègue l’exercice à des catégories spécialisées. Il y a
division entre interprètes-créateurs d’un côté et auditeurs de l’autre. Dans
l’Europe médiévale chrétienne, le savoir musical (concentré dans les
monastères) a des auteurs essentiellement anonymes (même si on trouve certaines
exceptions comme Hildegard von Bingen ou Guillaume de Machaut vers la fin de la
période). On ne s’intéresse ni à eux « ni aux exécutants, simples spécialistes
au service de la collectivité ou austères conservateurs de la tradition
[2] ». À partir d’Athènes, on
voit se développer une musique savante, apanage d’une élite. La participation à
la musique se fait plus éduquée, plus attentive, moins démonstrative. Jusqu’au
XVIII
e siècle, la distance s’accroît entre peuple et
élite. Puis elle se démocratise grâce à l’opéra et aux concerts publics. Au
XX
e siècle on voit réapparaître une division entre «
grande musique » et « variétés ». La figure romantique de l’artiste du
XIX
e siècle, génie méconnu, incompris, œuvrant dans la
solitude pour atteindre la beauté est l’acmé de cette stratégie. Les
compositeurs de l’après-Première guerre mondiale perdront presque totalement le
contact avec le public sans que cela les préoccupe outre mesure. Ils assument
leur isolat. L’idée élitiste que «le génie » est hors de portée du
vulgum pecus est communément
admise.
À côté de cela se développe à la même époque une musique à but
purement lucratif où les prétentions artistiques sont secondaires. Ciblée sur
le profit, elle cherche à plaire à tout prix par des constructions simplistes
et se recentre donc sur les attentes de surface du public. Jacques Rebotier
d’un côté, Jordy de l’autre. La musique techno a une particularité. Comme la
musique classique contemporaine, elle n’a jamais cherché la consensualité,
jamais voulu atteindre le plus grand nombre. Pourtant elle rencontre un public
très large et qui produit pour rejoindre une free-party plus d’efforts que n’importe quel
autre mélomane.
Avec Webern, Berg puis Schoenberg, apparaît une musique savante
qui fait rapidement fi des consensus harmonique et tonal du
XIXe pour entrer dans la dissonance. Pierre Henry organise
des concerts en utilisant une dizaine de magnétophones à bandes. Cette école,
très proche dans ses méthodes (techniques, conception, constructions) de ce que
sera la musique techno, jouera pourtant un rôle marginal dans la formation de
cette dernière (via les Allemands de Kraftwerk). Plus pragmatiquement, c’est
vers la disco américaine minimaliste des années 80 qu’il faut chercher
l’essentiel des sources (Frankie Knuckles).
Il y a là un hiatus sur lequel nous voulons attirer
l’attention. La forme d’historicité musicale telle qu’on la connaît en Occident
depuis deux mille cinq cents ans n’a pas pu engendrer à elle seule l’expérience
de la rave alors que du point de vue musicologique tout était en place. Depuis
le début du siècle on avait renoncé à la consonance, paradigme de la musique
datant de Pythagore. En 1928, avec le
Boléro, Ravel élabora un mouvement de danse modéré et uniforme à
thème unique superposant peu à peu les instruments pour atteindre ainsi le
maximum de sonorité, soutenu du début jusqu’à la fin par un rythme de
tambour.
Il en est des révolutions musicales comme des révolutions
politiques. S’il n’y a pas adéquation avec le corps social rien ne se
passe.
Il fallait attendre la fin de la modernité et surtout
l’affaiblissement de sa pierre angulaire, l’individualisme.
D’un point de vue sociologique, le musicien technotribal est un
coup d’arrêt au culte de la personnalité de l’artiste et à sa mise en apothéose
lors des interprétations. Ce comportement est une évolution de celui de la
musique punk. Un groupe à succès comme les Sex Pistols s’est sabordé au faîte
de son succès. Lors de sa participation à un festival de musique à Dubrovnik en
Croatie, la tribu technoïde avec laquelle je travaille, la Voodoo’z Cyrkle,
refusa de donner l’identité des Djs qui allaient jouer. « La Voodoo’z, ce ne
sont pas des noms, c’est un concept, m’a-t-on expliqué, les gens ne viennent
pas pour savoir qui on est mais pour la musique ». Cela n’est pas vrai pour
tout musicien techno. Certains d’entre eux, séduits par la normalisation de
leur statut au sein de la société, ont une pratique de musicien habituel. Ils
ne répondent pas à notre définition de musicien organique. On observe que la
labilité inhérente au technotribalisme fait migrer régulièrement des musiciens
organiques issus de ce milieu et de son expression la plus significative, la
free-party, vers une logique plus
individuelle, plus adaptée à la société libérale. Ainsi des Manu le malin et
autre Laurent Garnier.
Dans une free-party,
la musique redevient une pratique communautaire où l’audition n’est pas l’alpha
et l’oméga. L’essentiel de la population vient chercher un contact avec la
contre-culture technoïde plus qu’elle ne vient écouter un Dj en particulier.
D’ailleurs il n’est pas rare que celui-ci soit caché par une toile, un tissu de
camouflage voire par le mur d’enceintes. En fait, même si le Dj a gagné une
réelle autonomie par rapport au compositeur premier pour devenir lui aussi un
compositeur à part entière, le musicien a, dans le milieu technoïde, un statut
social inférieur à celui qu’il a dans la variété ou dans le rock.
Il s’agit bien de cette désacralisation que Gramsci appelait de
ses vœux pour l’intellectuel organique. Le musicien organique se regroupe au
sein du « musicien collectif » qu’est l’assemblée de la
rave. L’exaltation devant venir de son
rôle de catalyseur de l’émotion au sein de l’assemblée en
rave. Le fait de multiplier les Djs
dans une soirée facilite cette désincarnation de la source de la musique.
Lorsqu’on interroge les participants d’une free
party sur la raison de leur présence, participer à la rave est
l’explication qui arrive largement en tête. Puis vient le type de musique joué
puis le nom de la tribu. La très grande majorité ne connaît pas le nom des
Djs.
Comme le silence après Mozart est toujours du Mozart, la
postmodernité est de la modernité mais aussi retour à des états antérieurs pour
faire un ensemble nouveau. Des Lumières, le musicien garde sa constitution en
tant que sujet, en tant qu’individu libre dans sa création. Mais il se tourne
vers ses origines tribales pour être réinvesti de la puissance
coalescente.
Pour expliciter cette double parenté et les paradoxes qu’elle
engendre, nous allons illustrer notre propos par deux éléments.
Le premier est la nature artistique de la techno et sa
stratégie somme toute assez classique des évolutions qui se pensent
avant-gardistes pour s’installer dans le paysage musical. Logique
artistique.
Le deuxième est sa fonction sociale, son rôle dans la
rave. Elle participe à la cérémonie,
elle est le cœur de la fonction thérapeutique de la
rave. Logique chamanique.
La reconnaissance en tant que musiqueJeu des définitions
La techno est-elle de la musique ? Il faut résoudre cette
question avant de pouvoir réfléchir sur ses aspects artistiques. Si on s’appuie
sur les définitions les plus techniques :
Science ou emploi des sons
qu’on nomme rationnels.
Littré
La techno passe haut la main le test du Littré. Il est même
difficile d’imaginer des sons plus rationnels.
Assemblage de sons qui doit
être perçu comme n’étant pas le résultat du hasard.
Abraham Moles [3]
L’utilisation de l’informatique permet au compositeur un
contrôle du son jamais atteint jusqu’ici. Le hasard lui-même peut être géré par
des algorithmes.
Art d’assembler les sons de
manière agréable à l’oreille.
J.-J. Rousseau [4]
Nous entrons ici dans le domaine de la subjectivité. Selon les
époques, Berlioz, Stravinsky, Xénakis ont été jugés indignes du titre de
musicien. Cela pose le problème de l’acceptation de la nouveauté par les
tenants des titres. Ce n’est tout au plus qu’un nouvel avatar de la guerre
entre les Classiques et les Modernes.
De l’académisme dans l’art en
général et dans la musique en particulier5
La crise d’une période artistique comme la musique baroque,
l’impressionnisme ou le « nouveau roman » en littérature est la crise de la
croyance en ce qui va de soi. Dans le champ artistique, comme ailleurs, il y a
un académisme basé sur des dogmes, les consensus d’une époque donnée par
lesquels il faut passer pour être reconnu comme faisant partie de ce mouvement.
Les artistes répondant le plus nettement et le plus facilement à ces dogmes
vont obtenir le titre de maître, de magister, ayant le droit d’enseigner cette
pratique dans des lieux identifiés pour cela, des académies. Cette forme
reconnue et domestiquée, cette référence sera donc un académisme. Les
magisters seront le clergé de cette
religion artistique. Ils seront chargés de veiller à l’orthodoxie du champ
musical.
Les élèves dont la vocation et l’ambition est de dépasser leurs
maîtres vont absorber de nouvelles influences, les synthétiser avec leurs
connaissances académiques et obtenir quelque chose de nouveau, plus ou moins
heureux, un nouvel objet d’art. Cette branche sera hors Académie et les
magisters seront parmi les moins aptes
à la recevoir. Pour deux raisons :
- ils sont formés par l’ancien moule. Celui-ci leur a donné
des clés de lecture très particulières qui ne sont pas adaptées pour recevoir
les nouveaux objets ;
- cela remet en question leur statut de maîtres (magister) puisque ce nouvel objet n’est pas issu
d’eux et donc qu’ils ne maîtrisent pas les savoir-faire et les savoir-penser
nécessaires à sa création. Ils ne sont plus maîtres, situation particulièrement
désagréable. Voilà pourquoi, par structure, tout pouvoir quel qu’il soit est
conservateur.
Mais en détenteurs de la légitimité artistique, ils peuvent
lutter contre cette menace envers leur statut. Ils peuvent refuser les titres
honorifiques (postes d’enseignement, prix dans les concours) et saper les
piliers économiques nécessaires à la propagation du nouvel objet artistique
(refuser les tableaux dans les expositions, refuser qu’on interprète les
musiques ou qu’on édite les livres). Ainsi l’artiste d’avant-garde (terme flou
qui a cependant l’avantage de susciter une image en adéquation avec notre
propos) n’a plus qu’à développer face à ce clergé une stratégie
d’hérésie.
La stratégie d’hérésie a des caractéristiques très
particulières. L’hérétique se pose en prophète face au prêtre du clergé
régulier, en artiste face au professionnel. Il met en cause la prêtrise,
l’institution. Il double le prêtre, par le référent même dont le prêtre s’était
attribué le monopole de l’interprétation. Il veut définir sa propre légitimité
par un retour à la source, par une lecture radicale des origines. Luther
court-circuite la religion catholique en prônant un retour à l’Écriture Sainte.
Heidegger court-circuite les philosophes en général en retournant aux
présocratiques. Dutilleux court-circuite la gamme pour en revenir directement
aux tons.
On reproche à la techno de ne pas être de la musique mais juste
un rythme « boum-boum-boum » assourdissant ? Celle-ci réplique que la musique
est née des percussions et que le premier musicien a sans doute fait
«boum-boum-boum » avec deux bouts de bois, il y a de cela 40 000 ans.
Alors que le prêtre sermonne du haut d’une chaire dans
l’ambiance grave des cathédrales, alors que le magister enseigne du haut d’une estrade dans une
académie dont il contrôle la population, le prophète va au devant de ceux à qui
il veut transmettre son message, dans la rue. Ainsi de la techno hardcore, qui
a trouvé l’essentiel de son public dans les caves, les usines désaffectées et
les champs boueux.
Le temps de la
récupération
Un des avantages de l’alliance de la démocratie et du
libéralisme économique est que tout ce qui touche un grand nombre de personnes
devient immédiatement une source de profit.
À côté des personnes intimement touchées par cet art nouveau et
soucieuses de le faire partager au plus grand nombre, vont apparaître des gens
qui vont utiliser ce nouvel engouement pour faire de l’argent. La techno va
commencer à attirer l’attention des transnationales de la musique. Le dynamisme
suscité par l’espoir de faire des gains significatifs va générer deux effets
majeurs pour notre art nouveau :
- objectivement participer à son développement quantitatif et
l’envoyer à la rencontre du plus grand nombre ;
- modifier son essence afin de maximiser les profits qu’il
rapporte.
- Effet 1 : faire des morceaux courts (4 mn), afin de
pouvoir les diffuser à la radio et à la télévision. L’album de Jeff Mills est
un exemple de cette adaptation.
- Effet 2 : développer un star system autour des
compositeurs afin de pouvoir utiliser les recettes classiques du
marketing.
Parce que la techno est aussi l’enfant des musiques de
discothèques, parce que ses amateurs sont aussi des auditeurs de variétés, les
circuits commerciaux de la distribution vont remporter certains succès. Pour ce
qui est de leur place dans le milieu de la grande distribution, de leur image,
de leur public, de leur discours, des musiciens techno comme Laurent Garnier ou
Carl Cox sont identiques à un quelconque groupe de pop ou de rock
grunge.
La rencontre de la techno avec une vaste audience a une autre
conséquence. Dans une société démocratique libérale, la rencontre entre l’art
nouveau et le succès (et bien entendu du profit) le normalise, et donc le fait
participer à la logique académique. L’hérésie et les hérétiques vont être
intégrés dans le clergé. Ainsi du jazz, de la musique dodécaphonique, du rap et
à n’en pas douter de la techno.
Au-delà de l’art, un acte de socialité
Mais la techno est pareille à Janus, elle a deux visages. Oui,
l’un d’entre eux prend plaisir aux feux de la rampe et s’adapte assez bien à
l’usage économique que notre société libérale sent le besoin d’imposer à tout
ce qu’elle touche. Mais même ainsi consommé, tout n’a pas été digéré et une
autre figure apparaît, moins attendue, moins domptable par la modernité et le
Marché. Ce dernier n’intéresse pas tous les électromusiciens. Pour certains,
atteindre le statut d’un Johnny Halliday ou d’un Jean-Michel Jarre n’est pas un
objectif. Boréalis, forme la plus aboutie de l’institutionnalisation de la
rave, a beau réunir 20000 personnes, elle ne vide pas les soirées clandestines
et sauvages que sont les freeparties.
Traiter la techno comme un simple produit de consommation musical comme les
autres, c’est passer à côté de la socialité si particulière qu’elle
engendre.
La free-party est
aussi une cérémonie, une thérapie.
Les arts peuvent se diviser en deux catégories. Ceux qui se
jouent à deux: créateurs et receveurs (littérature, peinture, sculpture). Ceux
qui se jouent à trois : créateurs, interprètes et receveurs (musique, théâtre).
Dans la musique techno, c’est le Dj qui a fonction d’interprète. Sa part de
création est peut-être plus vaste, grâce au mix, que dans d’autres types de
musique. La juridiction la reconnaît d’ailleurs en leur attribuant via la SACEM
une partie des droits d’auteurs. Il est aussi caractéristique de remarquer que
la fonction qui se détache est celle d’un intermédiaire, le Dj L’ancien passeur
de disques utilise les progrès technologiques dans les tables de mixage pour
s’approprier peu à peu le morceau. Le go
between devient le sujet. Ce sont les compositeurs directs
(compositeurs des disques) qui désormais travaillent leurs disques pour les
rendre mixables pour les compositeurs indirects (les Djs).
Comme tout projet culturel, artistique, le mix du Dj se trouve
pris dans une contradiction. Faire ce qu’il veut, exprimer librement son art et
séduire son public. Ces deux facteurs sont difficilement conciliables. Pour
prendre un exemple non musical, on a l’habitude de considérer
Ulysse de J. Joyce comme le livre le
plus difficile de la littérature mondiale. Bien que ce soit un chef-d’œuvre,
combien en sont arrivés à la fin ? Plus d’un millier de pages pour décrire la
journée banale d’un homme sans histoire. La virtuosité de l’auteur, la
puissance de son analyse, la finesse de la psychologie est indéniable mais pour
95% des lecteurs, ce pavé énorme « où il ne se passe rien » est rebutant. Son
charme est occulté par certains aspects « physiques » de l’ouvrage. La trame
homérique et son jeu de miroirs disparaissent par la volonté de totalité
sémantique de l’auteur. L’auteur ayant voulu qu’il y ait tout a beaucoup de mal
à classer, hiérarchiser.
Idem pour un set de
techno hardcore : les sons saturés, le BPM souvent supérieur à 250 sont autant
d’éléments qui permettent à un auditeur profane et pressé de jeter
définitivement l’anathème sur cette part de la techno. Le rôle du Dj est de
prendre le teuffeur
[6] là
où il est, au niveau de la techno qu’il apprécie et de l’amener au niveau de
hardcore qu’il a envie de lui faire entendre. Ainsi le premier apprend à
apprécier des types de sonorités qu’il n’imaginait pas pouvoir accepter et le
Dj peut enfin créer la musique qu’il souhaite. Chaque innovation sonore un peu
hardie risque d’éclaircir la piste aisément effarouchable. Il convient de lui
redonner confiance à l’aide de quelques portées globalement mélodiques, puis de
repartir plus haut, sans ce qui n’est somme toute qu’une facilité. Si le
processus est mené à son terme, la musique la plus expérimentale pourra être
proposée à un public qui l’appréciera à sa juste valeur, malgré ses
a priori. À la fin, le raveur
repartira avec des horizons musicaux plus larges que ceux avec lesquels il
était venu. Mais l’acquis ne tient pas seulement à la finalité
apportée.
La valeur du set est aussi dans le cheminement en tant que tel.
Le teuffeur ne cherche pas à trouver un lieu, il cherche à se perdre dans le
temps. La rave cherche à subvertir par
la musique une nuit qui a trop longtemps été le lieu de la peur.
« Ce n’est que dans la nuit et la pénombre des forêts et des
cavernes obscures que l’oreille, organe de la crainte, a pu se développer aussi
abondamment qu’elle l’a fait, selon la façon de vivre de l’âge de la peur,
c’est-à-dire de la plus longue époque humaine qu’il y ait eu : lorsqu’il fait
clair, l’oreille est beaucoup moins nécessaire. De là le caractère de la
musique, art de la nuit et de la pénombre. »
[7] Ainsi certains Djs expliquent qu’il y a une part
d’exorcisme
[8] dans leur
œuvre. Imprégné par la musique, rassuré par la présence de ses semblables, le
danseur est souvent porté à l’introspection, il passe en revue ses problèmes
et, lorsqu’il les juxtapose avec le bien-être qu’il ressent
hic et nunc, il les relativise. Le
plaisir repose l’esprit, donne à celui-ci l’impression qu’il atteint sa
destination. En tant qu’état, il est pris comme un espace de repos. Ce n’est
pas tant que le plaisir fasse du bien, mais l’esprit se sent bien dans le
plaisir. Certes ce sentiment est éphémère mais ce qui est pris n’est plus à
prendre. En voyant qu’il peut créer du bien être et son corollaire, du
mal-être, en « laboratoire » (la
rave), il est porté à relativiser l’empire de
ses émotions, à en être complice plus que victime.
Les technoïdes reconnaissent volontiers qu’ils apprécient tout
particulièrement de pouvoir se lâcher sur cette musique : « Cela fait du bien
d’avoir la rage ». Les forces de l’ordre reconnaissent dans leurs rapports leur
étonnement de ne pas voir plus souvent ces énormes rassemblements mal tourner
alors qu’ils sont composés d’éléments jugés par eux marginaux. La violence y
est beaucoup moins fréquente que dans les discothèques où pourtant la
population est perçue comme plus « classique ». Nous rapprochons ici ces deux
idées car elles nous semblent liées par un phénomène bien connu : la catharsis.
Les anciens Grecs jugeaient que voir de la violence au théâtre était sain car
ce spectacle défoulait, par procuration, les spectateurs. Les meurtres, les
massacres, étaient assez fréquents dans la tragédie. À ce sujet, Aristote
explique dans sa
Poétique: « La
tragédie est l’imitation d’une action de caractère élevée et complète, dans un
langage relevé d’assaisonnements d’une espèce particulière suivant les diverses
parties, imitation qui est faite par des personnages en action et non au moyen
d’un récit et qui, suscitant pitié et crainte, opère la purgation propre à de
pareilles émotions »
. Dans son propre
exemplaire de cet ouvrage, Racine note : « La tragédie, excitant la terreur et
la pitié, purge et tempère en quelque façon ces sortes de passions, elle leur
ôte ce qu’elles ont d’excessif et de vicieux et les ramène à un état de
modération conforme à la raison »
. Le
temps passé sur un dance floor laisse le raveur épuisé mais satisfait. Il a
vidé sa tension, son excitation, parfois son agressivité, d’une façon
pacifique, conviviale et saine. Sa rage a trouvé un mode d’expression positif.
Comme les Grecs anciens, spectateurs de Sophocle qui sortaient apaisés d’une
représentation
d’Œdipe-roi, le
teuffeur qui vient de passer 4 heures sur du hardcore peut aller maintenant
discuter avec ses amis, s’installer au chill-out. Si on prend pour vraie
l’hypothèse selon laquelle, dans les raves, circule du LSD, substance connue
pour provoquer parfois des excès de violence, alors l’effet cathartique du
hardcore n’en est que plus visible. On se bat infiniment moins dans une
rave que dans une fête de village ou
dans les tribunes d’un stade. Pour Michel Onfray, «la musique n’a de cesse, au
concert ou ailleurs, de théâtraliser et de rendre spectaculaire la catharsis
qui tâche de conjurer par tous les moyens la nuit et la pénombre
[9] ».
On trouve des éléments de réponse à notre dualité dans la
métaphysique de la musique telle que l’établirent Schopenhauer et
Nietzsche
[10]. Pour
l’auteur de
Le monde comme représentation et
comme volonté, la musique a ceci de particulier qu’elle ne passe pas
par la représentation des phénomènes (au sens kantien du terme). Elle est un
langage directement expression de l’essence du monde. Cela induit qu’il peut y
avoir un accès plus direct à la musique et cela expliquerait en partie une
raison de son succès. L’initiation conceptuelle pour en profiter est infiniment
plus légère. Son contenu peut être appréhendé immédiatement
[11]. Le sens de la musique
est intelligible mais inexplicable. Certes, reconnaît l’auteur, cette thèse ne
peut être discursivement prouvée puisqu’il ne s’agit pas d’une connaissance au
sens canonique du terme. Mais cet axiome en quelque sorte trouve sa
démonstration dans la pratique même de la musique dont la part « live » est
supérieure à tous les autres arts (peinture, sculpture, littérature), parce que
justement une part de sa nature est collective, tient à « l’êtreensemble
[12] » des socialités
[13]. Une de ses analogies
nous intéresse particulièrement. Il décrit l’évolution du monde comme un
développement hiérarchique, de l’inorganique à l’humanité (en passant par les
plantes, l’animalité). Puis il la compare avec celle de la musique, qui va de
la basse, du rythme jusqu’aux aigus, à la voix humaine. L’auteur précise
cependant bien que l’intérêt de son analogie n’est pas dans les termes mais
dans les rapports.
Peut-être le musicien organique est-il le lien entre ce que
Nietzsche, proche de Schopenhauer sur les questions musicales, appelle les
aspects apolliniens et dionysiaques de l’art. Les premiers sont essentiellement
liés à l’individualité et les seconds à l’unicité. Dans
La naissance de la tragédie
[14], il marque la spécificité
de la musique sur les autres arts par cet aspect dionysiaque : elle est
paralangage, avec un sens qui, à la différence du discours philosophique
classique n’est pas soumis aux lois de la logique (principe d’identité, de
non-contradiction, etc.). Il y voit l’expression de l’unité primitive. Unité
primitive (bien que cet adjectif serait à discuter) dont notre musicien
organique est l’agent. Pour Nietzsche, dans la musique dionysiaque, on entend
«battre de tout près le cœur du vouloir universel», derrière « la misérable
coque de verre de l’individualité humaine
[15] ». Au-delà de la prose, il y a bien la conscience
d’un effet socialisant de la musique.
Pour Gramsci, l’intellectuel organique doit être le lieu de
passage entre le « sentir » de ce qu’il appelle dans son vocabulaire marxiste
les masses et le savoir des intellectuels
[16]. Le musicien organique tel qu’on le perçoit dans les
raves est une figure, certes moins
cérébrale et plus sensible, de cette logique. Parce qu’il est à la fois
l’expression d’une expérience sociale et musicale, il arrive à juxtaposer
musique savante et public de masse. En cela il trouve dans sa pratique les
satisfactions recherchées par tout artiste et renoue avec ses fonctions
anciennes de liant social, de religieux (du latin
religere, relier). Sa réapparition est une
preuve supplémentaire du besoin de solidarité intermédiaire entre l’individu et
la société. Le technotribalisme, alliance d’une musique et d’une modalité
d’organisation, est un archétype de ces mécanismes de résistance de la personne
humaine face aux logiques qui veulent l’intégrer sans l’écouter. Elle a donc
trouvé un moyen des plus bruyants pour se faire entendre, la techno.
Il a fallut faire appel à bien des auteurs et bien des
disciplines pour essayer de commencer à cerner notre problème. Mais le sujet
étudié est le résultat de tant d’influences, parfois contradictoires. Une
dernière citation de notre auteur italien englobe nombre des problématiques du
technotribalisme comme expression de la postmodernité.
« Lorsque la conception du monde n’est pas critique ni
cohérente, mais occasionnelle et inconsistante, la personnalité est un
assemblage curieux d’éléments composites : on y retrouve un reste d’homme des
cavernes et certains principes de la science la plus moderne et la plus
avancée, des préjugés de toutes les périodes historiques passées et d’un
particularisme étriqué, ainsi que certaines intuitions d’une philosophie à
venir qui sera celle du genre humain mondialement unifié ».
[17] Bien entendu, on retrouve
ici les critiques et peut-être un peu les préjugés d’un positiviste persuadé
que «la locomotive de l’histoire » roule forcément vers des lendemains qui
chantent. Mais pour l’essentiel nous sommes dans notre sujet. Une conception du
monde «ni critique, ni cohérente mais occasionnelle et inconsistante » ? Oui
puisqu’il ne s’agit pas là de personnes dont la théorisation est la première
des préoccupations. «Un reste d’homme des cavernes et certains principes de la
science la plus moderne et la plus avancée » ? Encore oui, car peut-être
certains comportements passés peuvent-ils nous aider à sublimer des
comportements présents rencontrant leurs limites. Depuis Hegel, cela s’appelle
la dialectique. « Certaines intuitions d’une philosophie à venir qui sera celle
du genre humain mondialement unifié ». Peut-être que oui, peut-être que non. Il
est difficile de prédire, surtout l’avenir
[18].
[1]
Maffesoli M., en particulier
Le
temps des tribus, Livre de poche, 1991.
[2]
De Cande R.,
Histoire de la
musique, T1, Seuil, 1978.
[3]
Moles A.,
Les Musiques
expérimentales, Zurich, Édition du cercle d’art contempo- rain, 1960
;
Théorie de l’information perception
esthétique, Flammarion, 1958.
[4]
Cité par De Cande R.,
op.
cit.
[5]
Ce paragraphe doit certaines de ses idées à deux cours que
Pierre Bourdieu donna au Collège de France en janvier 2000.
[6]
Participant à la teuf, verlan de fête, synonyme de
free-party.
[7]
Nietzsche F.,
Aurore,
Folio, 2000, § 250.
[8]
Fonction attribuée au chaman dans les tribus traditionnelles.
Sur ce sujet, on pourra lire Lapassade G.,
Les
rites de possession, Anthropos, 1997. Certaines analogies parlent
d’elles-mêmes.
[9]
Onfray M., « L’oreille, organe de la crainte »,
Magazine littéraire, janvier 2000, pp.
47- 49.
[10]
Sur cette question spécifique on pourra se reporter à Dufour
E., «Métaphysique de la musique » dans
Le monde
comme volonté et représentation et dans
La naissance de la tragédie,
É tudes philosophiques, n°4,
1997.
[11]
Schopenhauer A.,
Le monde comme
volonté et comme représentation, PUF, 1984, p. 1189.
[12]
Maffesoli M.,
op.cit,
p121.
[13]
Ce modeste article n’est pas le lieu pour développer une
réflexion sur la possibilité de penser cet indicible qui fait la valeur propre
de la musique mais nous pensions qu’il y a là une clé d’explication ou au moins
d’expression du rapport entre musique, collec- tif et connaissance
a-rationnelle.
[14]
Nietzsche F.,
Naissance de la
tragédie, Folio, 2000, pp. 289-310.
[15]
Nietzsche F.,
Œuvres
philosophiques complètes, Tome I-1, Paris, Gallimard, p.
138.
[16]
Gramsci A.,
Il materialismo
storico e la filosofia di Benedetto Croce, Einaudi, Torino, 1949, p.
115 (Cité et traduit par Macciocchi M.-A.,
Pour
Gramsci, Seuil, 1974, p. 237).
[18]
Mot prêté au président américain Truman.