2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Le sens musical en free-party aujourd’hui : entre idéologie et utopie
Guillaume Kosmicki
Doctorant en « Lettres et arts » option musique Chargé de cours au Département de Musique et Sciences de la musique (Aix-Marseille I)
Cette contribution est issue des résultats de la thèse que je suis en train d’achever,
qui a pour intitulé
La techno, approches anthropologiques. Elle est aussi à sa
manière une sorte de bilan d’un parcours de six années de recherche et de fréquentation des fêtes techno, principalement des fêtes clandestines (
free parties)
du sud-est de la France, fêtes auxquelles j’ai consacré plusieurs travaux
[1]. Nous
nous attacherons à la problématique qui a servi de fil d’Ariane à mes recherches
:
le sens de la musique techno, la signification que l’on peut lui prêter. Quelques
précisions préalables sont nécessaires à ce sujet.
Doit-on considérer la musique comme une coquille vide, réceptacle non signifiant dans l’absolu que les pratiques sociales qui l’accompagnent vont «habiller »,
auquel elles vont prêter sens ? Je ne pense pas. S’il est vrai que les médiations
dont parle Antoine Hennion dans sa sociologie de la musique
[2] ont une importance capitale pour le sens d’une production musicale, je reste persuadé que la
production en elle-même est porteuse de sens, porteuse d’un sens qu’elle seule
est capable d’apporter, en tout cas de la manière dont elle l’apporte. La musique
n’est pas une activité superfétatoire, qu’on pourrait évincer par l’usage de la
parole, par exemple. Pourquoi, dès lors, la conserverait-on si le langage verbal
suffisait à dire ce qu’on souhaite ? Bernard Vecchione résume bien la manière
dont on doit la considérer, comme « une
forme de connaissance, à part entière,
du monde», « forme de connaissance sensible et d’expression non verbale du
savoir »
[3], au même titre que toute autre forme d’art. Inversement, on ne saurait
arracher une musique du contexte anthropologique qui la suscite ou dans lequel
elle s’exprime. C’est donc bien sur une dialectique musique-société que repose le
sens que nous recherchons, et pas sur l’une sans l’autre. C’est pourquoi une
recherche du sens musical se rapproche notamment du travail qu’a réalisé Pierre
Francastel dans le domaine de la peinture, à l’aide de cette sociologie de l’art
qu’il a nommé du « déchiffrement ». Le sens musical sera recherché dans une
cohérence entre la musique techno, le mouvement
free-party et le cadre social
dans lequel ils s’insèrent.
Je parlais plus haut de cet article comme d’une sorte de bilan d’un parcours
personnel. A-t-on le droit de parler de sa propre expérience dans un article
« scientifique » ? A-t-on le droit de poser sur le tapis sa propre histoire, son propre parcours au sein des pratiques sociales qu’on étudie ? D’une certaine manière, je répondrais oui. En premier lieu, la majeure partie de mon travail s’est
reposée sur des méthodes d’observation participante
[4]. Ensuite, d’une manière
plus générale, notre compréhension du monde se base sur notre participation à
ce monde, une
appartenance que personne ne saurait remettre en question,
base même de notre être, fondement le plus profond de tout acte de compréhension. C’est ici à l’herméneutique que je me réfère et principalement à Gadamer
qui a le mieux exposé ce fondement de la compréhension à travers une étude de
l’expérience de l’art
[5], mais Ricœur a mené cette recherche plus avant en écrivant que « comprendre, c’est se comprendre devant [l’œuvre]»
[6], mêlant ainsi
pleinement notre appartenance à la situation et notre distanciation par rapport à
cette situation. Même encore récente, la techno et ses pratiques n’en ont pas
moins une histoire, riche de quelques dix années pour la
free-party. Et cette
évolution historique, outre par des témoignages, c’est au travers de la propre
expérience que nous en avons fait que nous sommes capables de la ressentir,
expérience qu’il ne faut en rien rejeter mais dont il nous faut nous réjouir comme
d’un atout. Etienne Racine parle du temps de la
rave (nous y consacrerons nous-mêmes quelques lignes) ainsi que de la
rave dans le temps, mais du point de vue
des participants
[7]. Or, il est tout aussi intéressant, aujourd’hui, avec le regard plus
distant que nous pouvons en avoir, d’observer aussi l’évolution de la
rave dans le
temps d’un point de vue historique.
Le sens musical de la techno sera recherché au travers de deux thèmes intimement liés, idéologie et utopie, qui nous serviront de guides tout au long de cet
article. Plus précisément, nous nous attacherons à montrer comment l’utopie
techno qui animait ce mouvement il y a encore cinq ans a pu se dégrader, perdre
son sens, et finalement en bien des points réintégrer les aspects idéologiques
qu’elle combattait, souvent malgré ses acteurs. C’est à nouveau à la lumière de
Ricœur que je considère les thèmes de l’idéologie et de l’utopie
[8]. Il explique le
lien fort qui unit ces deux concepts qui jouent un rôle complémentaire de l’imagination, l’idéologie comme «imagination reproductrice » et l’utopie comme « imagination productrice ». Chacun des trois niveaux sur lesquels elles reposent se
répondent et se correspondent naturellement : quand l’idéologie, à la lumière de
Karl Marx, se manifeste comme «dissimulation » ou « distorsion de la réalité »,
l’utopie souffre quant à elle d’une « pathologie » de la « fantasmagorie » ; quand la
première est « légitimation » d’un pouvoir en place, l’autre offre « l’alternative » à
ce pouvoir ; enfin, la fonction fondamentale «d’intégration » de l’idéologie (concept emprunté à Clifford Geertz) et de préservation de l’identité individuelle et
collective est contrebalancée par « l’exploration du possible » utopique, qui est
aussi par essence celle aussi d’un «nulle part ».
Les free-parties en tant que fêtes
Voyons en premier lieu la mise en situation de la musique techno au sein des
free-parties, le social déployé autour d’elle, ainsi que le statut des productions
musicales au cœur de ces fêtes.
On a rattaché, avec raison selon moi, les
free-parties à des « fêtes véritables »
[9]. Effectivement, « rupture, consumation et communion », caractéristiques
fortes de la fête, se retrouvaient clairement dans ces pratiques sociales
[10]. Alors
que Jean Duvignaud affirmait justement la perte du sens de la fête au sein de
notre société industrielle malgré la conservation de l’utopie
[11], pour un temps, la
free-party les a réunies à nouveau
[12]. Mais la fête, pour conserver de telles fonctions, se doit de rester un « moment d’exception »
[13], hors du quotidien, qui inscrit
son temps propre, un temps sacré si l’on s’en réfère notamment aux approches
de Roger Caillois
[14]. On peut légitimement se demander si ces caractères prêtés
à la fête ne s’annihilent pas dès lors qu’on sait qu’aujourd’hui le public des
teufeurs
peut se rendre tous les week-ends en
free-party. Le caractère exceptionnel a
complètement déserté la place, hormis pour les nouveaux arrivants et pour les
participants moins actifs. Mais même pour ces derniers, pouvoir choisir parmi
un panel impressionnant de soirées organisées celles qu’ils fréquenteront ôte
aussi le caractère d’exception de ces événements. On peut légitimement penser
à une dégénérescence de ces fêtes, pourtant décrites il y a peu au contraire
comme un retour fort de ces événements sociaux au cœur de notre civilisation.
Daniel Mandon a une phrase qui s’applique tout à fait au contexte si on choisit
de la réduire à la période plus brève de l’histoire des
free-parties: « La modernité
a produit une désacralisation de la fête qui a progressivement permis son intégration actuelle à la vie quotidienne » et a opéré une « dégradation du festif au
spectaculaire »
[15]. La rupture que se doit d’être une fête n’est plus, et rejoint bien
plus le temps du loisir qui est aussi celui du travail et du quotidien. On pourrait
presque caricaturer en disant que certaines personnes vont aujourd’hui pointer
en
free-party en fin de semaine comme on pointe à l’usine quotidiennement.
Dans le milieu des habitués à ces fêtes, il est en effet de bon ton de se montrer
dans tel événement jugé plus important qu’un autre, d’échanger des propos sur
des fêtes plus anciennes etc.
[16] C’est alors l’alternative du pouvoir, ou de la société, mise en place par l’utopie qui se transforme en légitimation idéologique.
Une récente émission télévisée présentait des membres d’un
sound-system connu
(les Corrosives) affirmant que leurs fêtes n’étaient que des espaces temporels qui
permettaient de « reprendre le boulot après » plus sereinement, des espaces où
lâcher du lest. Ils allaient même jusqu’à affirmer que le pouvoir les laissait de plus
en plus tranquilles parce que les gens réintègrent le rang plus facilement par la
suite. Si ce type de réaction est assez singulier (quoique j’aie pu le relever de
nombreuses fois parmi d’autres personnes dont des membres du public), il s’agit
là d’une parfaite définition du loisir, loisir qui s’inscrit dans le temps du travail et
n’établit pas de réelle rupture, de nouvelle temporalité comme le fait la fête, qui
possède son temps propre.
Si on se penche sur les productions musicales, on s’aperçoit qu’il existe pourtant un certain jeu avec les valeurs caractéristiques de ce qu’on nomme société
de consommation et de loisirs, un jeu basé sur une forme d’exorcisme, de
sacrifice de valeurs communes sur l’autel de la free-party. En effet, il faut noter la
ressemblance forte des productions techno avec des produits de consommation
(principalement au travers de la perte d’un statut d’œuvre au profit de celui de
production, à durée de vie courte, avec une constante volonté de nouveauté).
Cependant, on trahit cette idéologie par la perte de la notion de propriété et de
marque dont on se joue abondamment, notamment par la technique du mixage
et par l’appropriation qu’on retrouve dans le geste des Djs, dans les techniques
de sampling, et aussi par l’anonymat des productions. Mais cet anonymat lui-même tend à s’amoindrir. Les gens connaissent de mieux en mieux les productions d’un artiste ou d’un label, et reconnaissent les disques qui passent. L’utopie
cède peu à peu du terrain à l’idéologie. On tend à traverser la mince frontière qui
existe entre exorcisme railleur et célébration, légitimation. La consommation est
partout en free party. Cependant, elle ne résonne plus comme une ironie, ou
comme un véritable sacrifice, mais de plus en plus comme une référence directe
(non détournée) à l’idéologie dominante du loisir. Il semblerait que la consommation à des fins festives que véhiculait ces fêtes soit de nouveau revenue à une
consommation à des fins de loisir.
La techno, temporalité, éléments constitutifs : entre humain et mécanique
Musicalement, pourtant, les caractères utopiques que j’ai plusieurs fois décrits
[17]
se sont apparemment maintenus, mais c’est ici que le social sous-jacent les a
affaiblis. Dans les deux parties qui vont suivre, nous irons du musical au social.
En premier lieu, le fameux beat, «boum-boum » unificateur des
teufeurs, des
styles de techno, mais aussi des détracteurs qui y trouvent autant de déplaisir que
les amateurs y trouvent du plaisir, est une double métaphore, celle du cœur
humain, mais aussi celle de la rythmique mécanique la plus implacable. Mais ce
temps mécanique, industriel, personnalisé par la musique, qui se réfère à la machine omnipotente, celle dont le spectre est issu de la dernière révolution industrielle du XIX
e siècle, est lui-même raillé, détourné, affaibli
[18]. On le rend élastique
(temps de la matière sonore en évolution qui se superpose à la rythmique mécanique), on y provoque des ruptures, des étirements, des condensations, des ralentissements, des accélérations… On expérimente en jeu, tant du côté du danseur que de celui du musicien, le bug de la machine, son «plantage », dans un
principe ludique si caractéristique de la fête, parfois même de façon réelle, non
symbolique (lorsque les créateurs sont dépassés par leurs instruments, lorsque le
son se coupe etc.). On apporte une dimension humaine à l’inhumain, renforcée
notamment par cette ambivalence homme/machine forte dans la techno des
free-parties (voix « mécanisées », machines « humanisées » etc.). C’est encore
d’une idéologie que la techno se raille, celle de la science et de la technologie,
relevée très justement par le sociologue Jürgen Habermas
[19], qui pointe le fait
que la technicisation, l’urbanisation de la vie, les échanges et les communications
se manifestent à des fins de domination, à travers son concept de «rationalisation par rapport à une fin ». La techno reprend ici les outils de la domination à
son compte pour les détourner et pour les ridiculiser. Il y a encore dans ce phénomène un aspect d’exorcisme : les danseurs, souvent sous l’influence de drogues, acceptent plus volontiers de se laisser prendre par la machine, de s’y noyer,
de se soumettre à ses caprices, phénomène renforcé justement par cette humanisation de la machine qui leur est présentée.
Or, le social qui entoure cette musique tend à ne plus confirmer cet aspect
utopique. Une des grandes marques de la rave est sa correspondance forte avec
la fin d’un type de mise en situation de la musique et du spectacle vivant issue du
XVIIe siècle et symbolisée par l’apparition de la scène «à l’italienne », qui sépare
le public du spectacle pour qu’il se projette dans la fiction par sa propre volonté.
Ce fossé public/fiction est artificiellement renforcé par un détail architectural de
conception des lieux de spectacles (salles de théâtre et d’opéra): la fosse d’orchestre. Avec la rave et les fêtes techno, on a assisté à un amenuisement considérable de cette séparation : le public se trouve au cœur de l’action, au sein du
spectacle, auquel il participe par sa propre présence. Ce renversement considérable était déjà en cours dans les différents happenings des années 60, mais n’a
jamais été aussi fortement vécu dans une culture populaire récente qu’avec la
techno. La tendance s’est même affirmée par une volonté de supprimer le filtre
humain dans le rapport du public à la musique: en effet, les artistes sont la
plupart du temps cachés, ou au milieu du public, voire derrière lui, sans artifice
de mise en scène. On parle aussi à ce sujet d’absence de «starification » propre à
la techno. Mais cette tendance s’est renversée à nouveau, car le public habitué
des free-parties connaît bien aujourd’hui les programmations musicales des soirées, il les choisit en fonction des artistes et des sound-systems qui sont annoncés. Lors d’un teknival, il est étonnant de voir, au cœur de ce que le néophyte
pourrait interpréter comme un véritable chaos, les regroupements de population
importants et soudains autour d’un son parce que tel artiste y joue son live, que
ce soit en journée ou dans la nuit, désertant les autres espaces. Le bruit circule,
on sait, et on va voir, tout cela reposant énormément sur des questions de notoriété. Ainsi, cette mise en situation qui renforçait considérablement ce caractère
mi-humain mi-mécanique dont nous avons parlé plus haut, et qui renforçait ce
principe de domination volontaire par la musique et la musique seule, symbolisée
par ce face-à-face avec les baffles qui va parfois jusqu’à leur personnalisation (le
filtre humain du musicien se devant d’être oublié), est amoindrie considérablement. On retrouve, de façon certes moins importante, le caractère « scénique »
dont se démarquait considérablement la techno. Là encore, il semble que l’utopie laisse à nouveau place à l’idéologie, celle de la culture de masse qui valorise
l’artiste plutôt que l’œuvre, celle du « culte du génie » issu du XIXe siècle et de la
très forte montée en importance des classes bourgeoises notamment dans le
domaine des arts.
La construction musicale techno
La construction musicale de la techno se base sur des superpositions et des
désempilements successifs de différentes pistes ou bandes, généralement elles-mêmes en évolution. S’il est vrai que le beat reste tout de même l’élément le plus
important car celui qui caractérise le mieux ce courant musical par rapport à
d’autres, mais surtout qui provoque le plus de climax par son apparition ou sa
disparition, par son dédoublement rythmique ou par tout autre traitement, il
n’empêche que, par cette construction, on se débarrasse complètement de la
forme mélodie-accompagnement mise en place depuis le XVII
e siècle dans la
musique baroque symbolisée par l’apparition de la basse continue, phénomène
qui mettait en place une forte hiérarchisation des voix au profit de la voix supérieure, et qui s’est grandement amplifié au XVIII
e siècle (j’encourage évidemment
le lecteur à ne pas voir un simple hasard dans la coïncidence de dates avec
l’apparition de la « scène à l’italienne »). Le sociologue Philip Tagg observe cette
disparition en signalant avec justesse le fait que cette forme mélodieaccompagnement est apparue et s’est renforcée avec la montée des classes bourgeoises,
concrétisée de façon forte à la fin du XVIII
e siècle
[20]. En effet, cette nouvelle
structuration musicale mettait fin à plusieurs siècles de polyphonies dans lesquelles toutes les voix se construisaient l’une en fonction de l’autre, mais pas au profit
l’une de l’autre. Il est très significatif de noter que la fugue, dernier grand représentant de cet art polyphonique, s’éteint quasiment à quelques rares exceptions
près avec Jean-Sébastien Bach en 1750. Cette construction à importance égale
des bandes va de pair avec un esprit utopique des
ravers prônant des valeurs
telles que la solidarité, l’unité dans la différence, l’égalité de tous dans la fête, la
liberté de chacun de participer, sans barrière sociale ni financière. On relève
systématiquement à chaque
teuf l’expression : « solidarité entre
teufeurs»,
d’ailleurs de plus en plus souvent employée d’une façon négative, justement face
à son absence. Cette expression semble aujourd’hui finalement largement galvaudée tant les rapports reposent sur une grande méfiance envers l’autre, du fait
notamment d’un climat beaucoup moins pacifique dans les
teufs qu’il y a encore
cinq ans, et d’une véritable logique d’exploitation de l’autre qui transparaît. Justement par une justification sur le motif de la solidarité, on «gratte », on quémande, tout et n’importe quoi (cigarette, shit, alcool, eau, essence, briquet etc.),
de façon continue, l’autre est toujours sollicité, mais uniquement pour deux choses : un don ou un achat. De plus, cette utopie d’égalité est complètement balayée par des rôles sociaux très établis au sein des fêtes, aux définitions endogènes fortes (pourtant pas si facilement reconnaissables de l’extérieur) que Sandy
Queudrus a clairement exposés : les véritables
teufeurs, les « touristes », les « racailles »
[21]. Ces derniers, souvent issus des populations des cités, des «quartiers »,
sont évités comme des pestiférés dans les
teufs, montrés du doigt, aux antipodes
de ce
melting-pot techno revendiqué de liberté et d’égalité. Evidemment s’ensuit
une grande rivalité, souvent ponctuée de moments de violence. Les «touristes »,
quant à eux, catégorie que j’estime moins saillante pour ma part, sont raillés par
les habitués, tout autant montrés du doigt. La réalité des rapports sociaux au sein
des
free-parties, si elle fut pour un temps compatible avec l’utopie revendiquée
qui transparaît notamment dans la construction musicale, mais aussi dans les
propos des
teufeurs, est aujourd’hui largement en désaccord avec cette dernière. Il est particulièrement décevant pour qui a connu ces fêtes il y a quelques
années de constater l’insertion forte de notions de groupes différenciés basés
eux-mêmes sur des questions identitaires (comprendre et assimiler les codes communs ou non
[22]), et de rivalités, de hiérarchie entre ces groupes. Plus encore, il
est gênant de voir depuis six ans une assimilation de plus en plus forte des individus agressifs, violents, « indésirables » à des populations issues des quartiers
difficiles (discrimination fondée sur une conscience de couches sociales), voire
même à des « blacks » ou des « beurs » (discrimination raciale plus insidieuse et
tout autant inacceptable). La violence entraîne la violence, et il est légitime de se
demander si ce n’est pas un refus d’intégration à la base qui a provoqué une
séparation si forte entre le groupe des
teufeurs et le groupe des « racailles »,
séparation consciemment entretenue par la suite. L’utopie, là encore, a cédé la
place à l’idéologie en ce sens qu’on retrouve en miroir les séparations de groupes qu’on observe dans la société. La
free-party, alors que la fête repose normalement beaucoup sur le principe du masque, sur l’inversion des rôles (on trouvait
fréquemment des déguisements dans les premières
raves), imite tristement les
modèles sociaux habituels, semble même les légitimer: on entend fréquemment
les
teufeurs expliquer la dégradation des
free-parties, phénomène dont ils sont
conscients, par l’arrivée de ce public de «racailles », qui semble personnifier tous
les malheurs rencontrés dans ce type de fête avec la police et les forces répressives (vols, ambiance, bagarres, etc.).
Une utopie amoindrie au profit de l’idéologie
Il semble donc que tous les caractères utopiques forts constitutifs de ce mouvement à la base se soient considérablement amoindris avec l’évolution des fêtes et
l’habituation du public. On peut relever ici la thèse de Ricœur qui précise que
toute utopie souffre d’une « pathologie », celle de la « fantasmagorie ». Toutefois,
si on se reporte à cette idée célèbre qui veut que lorsqu’une utopie s’institutionnalise, se met en place, elle devient une idéologie, on peut alors tout aussi bien
retrouver la pathologie de cette dernière, la « distorsion de la réalité » qui fait
qu’on marche la tête en bas, comme à l’image de la
camerata obscura utilisée
en photographie dont parle Marx. Les participants qui accrochent encore à ce
type d’événement seraient alors leurrés, trompés, se croyant au cœur de l’
underground (valeur très forte chez les
teufeurs, fondamentale à leur autodéfinition,
mais dont on ne saurait donner de définition objective), au cœur d’une utopie
reposant sur la solidarité, la liberté, la gratuité (ou le système du troc), et se
retrouvant finalement dans un schéma social extrêmement codifié et réglé, simplement parallèle à notre société, une micro-culture désertée par l’utopie, mais
la revendiquant pleinement comme fossile de valeurs passées. Ce qui semble le
plus choquer au terme de ce cheminement, c’est la perte d’une cohérence entre
sens musical et sens social, cohérence qui, pour un moment, avait semblé opérer
parfaitement. La fête, même si certaines de ses étapes peuvent sembler absurdes
(et notamment le thème du sacrifice et du don de soi, thème qui reste encore
d’actualité au sein des
free-parties), se doit de posséder pourtant une grande
cohérence. Il semble que nous ne soyons plus face à une situation de «fête
véritable ». La
free-party est aujourd’hui un univers très dur, plus dur encore pour
qui n’en connaît pas les codes. Les ingrédients en sont pourtant restés les mêmes : plaisir, jeu, drogues, musique, danse, transe etc. Mais l’évolution leur a ôté
ce mystère et cette magie propre à toute fête dont parle si bien Jean Duvignaud.
Astrid Fontaine et Caroline Fontana, dès 1996
[23], stigmatisaient cette dégradation des fêtes techno. Etienne Racine, quant à lui, affirmait en 1998 que ce
type d’idée, celle d’un « âge d’or hypothétique de la
rave», dépendait d’une
évolution du rapport individuel à la
rave, affirmant que ce type de pensée relevait
« au moins autant d’un changement d’identité de l’individu que d’un changement
des fêtes en elles-mêmes »
[24]. C’est alors l’idée du fameux rite de passage à l’âge
adulte dont parlent nombre de sociologues et notamment Gaëlle Bombereau,
dans les colonnes de cette même revue
[25]. Mais je crois par la propre expérience
que j’en ai que le phénomène se meurt peu à peu, plus que je ne vieillis moi-même. Comme le précise Maffesoli, le courant qu’on retrouvait dans les
raves,
et que j’ai décrit comme une utopie, est profond
[26]. C’est la métaphore de la
tribu, qui « marque le retour de l’émotionnel, de l’affectuel dans la vie sociale, qui
renvoie à autre chose que le rationnel. C’est le retour de Dionysos.» Parlant de
la canalisation du mouvement par le pouvoir, il ajoute que « détourné, le mouvement ira ailleurs et empruntera des chemins de traverse.» On peut, je pense,
appliquer cette idée au détournement idéologique actuel du mouvement. Un
ailleurs se prépare, une nouvelle « micro-utopie » (pour employer une terminologie maffesolienne).
Dans son ouvrage La passion musicale, Antoine Hennion réalise une observation participante d’un concert de rock, à l’issue de laquelle il se considérera lui-même comme un « ancien combattant». Il a ce mot convaincant:
« Il n’y a rien que ce que les participants y mettent, dit l’ethnologue distancé –
il ne fait qu’habiller avec des hypothèses savantes le discours de l’incroyant,
aussi vieux que la croyance elle-même. Il y a présence réelle, affirme maintenant l’ethnologue moderne, devenu “participant”. D’un côté le coup monté,
de l’autre la foi, hors de portée de toute raison. Comment sortir du Grand
Partage de la croyance ? Peut-être en restant sur le fil. (…) Ni croire, ni douter ; ni participer, ni critiquer. » [27]
C’est, je l’espère, plus sur ce fil-là, véritable Graal inaccessible des sciences
sociales, que se situent les idées que je viens de développer plutôt que sur le fil de
mon propre « passage à l’âge adulte ».
[1]
Kosmicki Guillaume, 1996.
Théorie et pratique de la transe dans la musique techno.
Le cas des raves des Bouches-du-Rhône, mémoire de maîtrise de musique sous la
direction de Jean-Marie Jacono, Aix-en-Provence, Département de musique, 244 p.,
et 1997,
Des origines anthropologiques de la musique techno. Problématique de
recherche, mémoire de D.E.A. sous la direction de Bernard Vecchione, Aix-en-Pro-
vence, U.F.R. L.A.C.S., 266 p.
[2]
Hennion Antoine, 1993.
La passion musicale. Une sociologie de la médiation,
Paris, Métailié, 406 p.
[3]
Vecchione Bernard, 1988. « Trois problèmes de perception musicale » in
Marsyas,
7, Paris, Institut de pédagogie musicale et chorégraphique, p. 67.
[4]
J’emprunte en effet grandement aux méthodes issues de l’interactionnisme.
[5]
Dans la première partie de Gadamer Hans-Georg, 1996.
Vérité et méthode. Les
grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 533 p.
[6]
Ricoeur Paul, 1986.
Du texte à l’action. Essais d’herméneutique, II, Paris, Seuil,
pp. 115-116.
[7]
Racine Etienne, 1998. «Les raves : des fêtes “bonnes à penser”» in
Paroles et Pra-
tiques Sociales,
É mergences, 56/57, Paris, PEPS, pp. 32-44.
[8]
Ricoeur Paul, 1997.
L’idéologie et l’utopie, Paris, Seuil, 410 p.
[9]
Notamment dès le premier ouvrage français consacré au sujet: Fontaine Astrid &
Fontana Caroline, 1996.
Raver, Paris, Anthropos, 112 p.
[10]
Petiau Anne, 1999. «Rupture, consumation, communion» in
Sociétés, Efferves-
cence techno, 65, Paris, De Boeck, pp. 33-40. Astrid Fontaine et Caroline Fontana
désignent quant à elles ces trois étapes comme «le jeu, la rupture avec le quotidien et
la transgression, la transcendance » (
op. cit., p. 68).
[11]
Duvignaud Jean, 1973.
Fêtes et civilisations suivi de
La fête aujourd’hui (rééd.
Augmentée, 1991, Arles, Actes Sud), 258 p.
[12]
Sur ce sujet, on pourra se référer à des travaux plus anciens dont
http://
w
www. labart. univ-paris8. fr/ ciren/ conferences/ Kosmicki. htm(partie III); 2001 à pa-
raître : « La musique techno : une relecture utopique de l’urbanité » in
Acts of the 7th
Doctoral and Postdoctoral Seminar on Semiotics of Music, 1999, Bloomington,
Indiana, U.S.A.: Indiana University Press ; Imatra, Finland, Imatra International
Semiotics Institute et 2001, à paraître : « Une interprétation de la signification par la
techno : la relecture utopique d’une société par la musique» in
Actes du 6e Congrès
International de Signification Musicale, 1998.
[13]
Mandon Daniel, 1990. «La fête, indicateur de rupture » in
Culture et changement
social. Approche anthropologique, Lyon, Chronique sociale, pp. 147-173.
[14]
Caillois Roger, 1950,
L’homme et le sacré (rééd. 1994), Paris, Hachette, 534 p.
[15]
Mandon Daniel, 1990,
op. cit., p. 163-164.
[16]
On trouvera une description très précise de ces pratiques sociales dans Queudrus
Sandy, 2000.
Un maquis techno. Modes d’engagement et pratiques sociales dans
la free-party, Paris, Mélanie Séteun, 120 p.
[18]
On pourrait rapprocher cela des propos de l’historien Sylvain Desmilles, qui parle
d’un « deuil du monde industriel» permettant « le passage de la société industrielle à la
société technologique » : « La vague aléatoire de la musique techno » in
Le Monde
Diplomatique, février 1999, p. 28.
[19]
Habermas Jürgen, 1973,
La technique et la science comme «idéologies », rééd.,
1996, Paris, Gallimard, 211 p.
[20]
Tagg Philip, 1994, «From refrain to rave: the decline of figure and the rise of ground »
in
Popular Music, 13/2, Cambridge, Cambridge University Press, pp. 209-222.
[21]
Queudrus Sandy, 2000,
op. cit., 120 p.
[22]
J’invite vivement le lecteur à se plonger dans l’ouvrage de Sandy Queudrus,
ibidem,
pour comprendre ce point.
[23]
Fontaine Astrid & Fontana Caroline,
ibidem.
[24]
Racine Etienne, 1998,
op. cit., p. 38.
[25]
« En ne cessant de vouloir y retourner, les participants affinent leur socialisation et
leur entrée dans la vie adulte. En quittant définitivement cette festivité, outre l’ap-
prentissage du non, savoir dire non tout simplement, les participants renoncent à
l’idéal, aux plaisirs immédiats sans frustration. À même de s’engager dans la réalité
sociétale sans protection, ni filet, ils s’agrègent peu à peu à un monde civilisationnel.»
1999. « Traverser le miroir pour composer la vie » in
Sociétés Effervescence techno,
n° 65,
op. cit., pp. 30-31.
[26]
Rouard Danielle, et Maffesoli Michel, 1998. «Cette effervescence va contaminer
l’ensemble du corps social» in
Le Monde, 14 janvier 1998, Paris, Le Monde, p. 10.
[27]
Hennion, Antoine, 1993,
op. cit., pp. 321-322.