2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Les raves, « part maudite » des sociétés contemporaines
Michel Gaillot
Philosophe Auteur de Sens multiple. La techno, un laboratoire artistique et politique du présent, Paris, Ed. Dis Voir.
Bien loin d’avoir disparu, remplacé par une nouvelle mode, comme le prévoyaient
bon nombre d’observateurs il y a encore quelques années, le mouvement techno
ne cesse de susciter de l’effervescence, y compris intellectuelle, au sein de notre
société. Et il nous faut bien reconnaître désormais qu’au-delà de ses formes les
plus visibles – la musique et les raves –, ce mouvement porte témoignage d’un
certain nombre de transformations qui touchent aujourd’hui la culture populaire,
ainsi que les pratiques créatives et artistiques contemporaines. Plus encore, il
nous semble possible d’affirmer que c’est toute la société, dans sa structure même,
qui se trouve affectée non pas certes par la techno, mais par les profondes
mutations politiques, technologiques et esthétiques par et dans lesquelles cette
dernière a pu s’élaborer et s’imposer comme une forme majeure de la culture
populaire occidentale de cette fin de XXe siècle.
C’est en ce sens que la techno, outre le droit à son existence, c’est-à-dire en
premier lieu, celui de faire la fête, ne se réclame d’aucune posture politique ou
idéologique, et ne développe aucune forme de militantisme ou de prophétisme.
Loin de se résumer à une sorte de démission devant les exigences de l’époque,
elle renverrait plutôt à un phénomène extrêmement contemporain de mutations
et de reconfigurations des formes politiques et sociales traditionnelles. Comme si
en fait les idées et les structures qui en garantissaient jusqu’ici la cohésion et la
possibilité ouvraient dans leur épuisement même sur d’autres types d’existence
singulière et collective. C’est à partir du contexte de ces mutations, qui ont créé
une sorte de terrain social et artistique propice à son apparition, qu’il nous semble alors possible d’analyser la techno, et de montrer en quoi elle constitue une
sorte de laboratoire de notre présent. En d’autres termes, nous pensons que ce
qui caractérise le mouvement techno du point de vue politique et esthétique,
comme dans son rapport spécifique aux nouvelles technologies, participe à et
d’un même processus de reconfiguration de nos sociétés actuelles ainsi que des
formes d’existences individuelles et communautaires qui les habitent.
Les rituels contemporains d’accès au « sacré
»
Bien qu’innovatrice par son esthétique (le «mix »), son rapport aux nouvelles
technologies, et par son positionnement vis à vis du politique, la techno n’en
conserve pas moins un aspect «archaïque », dans la mesure où subsistent ou
plutôt ressurgissent en elle des comportements qui sont propres au festif en
général, tels qu’on pouvait les voir à l’œuvre dans les fêtes des sociétés traditionnelles (dionysies, bacchanales, carnavals, etc). Ne pourrait-on pas dire cependant – ce qui expliquerait sans doute l’ampleur qu’a pu prendre ce phénomène
dès le départ –, que ces comportements liés à l’excès, à la transgression, s’étaient
quelque peu vidés de leur substance, anesthésiés dans les sociétés occidentales
du libéralisme économique de cette fin de XXe siècle, ou en quelque sorte qu’ils
s’étaient réifiés en loisirs ou en marchandises spectaculaires ? La techno les aurait
en somme réactivés, en redonnant à la fête son pouvoir de liaison et de partage
extatique, et par là même son sens religieux – au sens du religare latin.
C’est dire aussi que les raves participeraient d’une résistance ou d’une récurrence du festif, comme si l’homme – à côté de ses activités rationnelles et purement économiques, dans leurs marges, avait toujours besoin de se ménager,
d’inventer singulièrement et collectivement des zones ou des moments d’excès,
de transgression, à travers lesquels seulement il peut parvenir à l’entièreté de son
être.
Ainsi, parce qu’elles sont toutes entières livrées à l’excès et à la transgression
qui rythment le mouvement de toute fête authentique, les
raves témoignent d’une
constante dans la nature humaine, constante que les sociétés modernes tendraient à condamner au mutisme, et à considérer comme pur archaïsme. Cette
constante, c’est ce que nous pourrions appeler avec Bataille «la dépense improductive ». Et en effet, on ne peut oublier qu’une société puisse avoir «intérêt à
des pertes considérables, à des catastrophes qui provoquent conformément à
des besoins définis, des dépenses tumultueuses, des crises d’angoisse, et en dernière analyse un certain état orgiaque. (…) Il est possible de dire dans un certain
sens que la société consciente est restée mineure, elle se reconnaît le droit d’acquérir, de conserver ou de consommer rationnellement, mais elle exclut en principe la dépense improductive
[1]. » Les
raves incarnent en ce sens la « part maudite » des sociétés contemporaines, révélant à notre temps l’exigence permanente, indéracinable, de transgresser tout ce par quoi l’homme se fait homme, et
de s’abandonner pour un temps à des «dépenses tumultueuses » qui le conduisent hors de lui-même, et hors de l’horizon limité de l’ordre et de la raison. Mais
cela révèle également que la «disparition » du sacré et du religieux, dont l’époque
moderne avait en quelque sorte représenté la sécularisation, n’entraîne pas nécessairement celle des pratiques extatiques.
Ce serait alors faire preuve d’ethnocentrisme et de surdité aux bruits de l’époque que de penser que de tels phénomènes ne peuvent être le fait que de sociétés dites « sous-développées », comme si nos sociétés occidentales avaient su
dépasser ce « primitivisme », et le reléguer aux oubliettes de l’histoire. L’apparition de la techno et le succès massif de ces fêtes porteraient en somme témoignage du besoin dans cet occident presque entièrement sécularisé par l’époque
moderne de réouvrir dans l’horizon social un espace pour ce qui avait été considéré comme une régression archaïque, et plus encore de refaire une place au
sacré, mais à un sacré qui ne serait plus désormais en conflit avec la technique,
éradiqué ou domestiqué par elle, mais qui serait au contraire médiatisé et réactivé par elle, comme nous pouvons le voir dans la culture techno qui se constitue
à partir de ces deux dimensions en les articulant l’une à l’autre. Ce retour de
l’archaïque marque en tout cas fortement l’imaginaire, les valeurs, ainsi que les
comportements, au-delà même de la techno, comme nous pouvons déjà le constater dans une multiplicité d’attitudes actuelles liées au tribalisme, au nomadisme,
au dionysiaque, ou à la transe.
Ajoutons à cela que dans une société de plus en plus individualiste, qui tend
de surcroît à intégrer et à « marchandiser » tous les lieux et les moments de partage ou d’échange, la rave s’apparente à un espace de liberté, où la communication est remise en jeu, rejouée en dehors des cadres de référence et des impératifs qui président à l’élaboration et à l’organisation du social. Elle s’offre en somme
comme une sorte de sculpture vivante collective, où les distinctions et les limites
individuelles s’évanouissent dans le creuset de l’agitation extatique, et où les rapports sociaux s’altèrent et se recomposent autrement en fonction d’une communication intense et intime donnant à vivre la rave comme une évidence commune. Cette dernière ne repose plus sur les particularismes d’appartenance,
mais n’existe au contraire que de les supprimer. Donner à vivre dans l’euphorie
de cette communication la chance d’une évidence commune, telle est sans doute
aujourd’hui la plus grande force d’attraction des raves, ce autour de quoi notre
époque s’autorise, ne serait-ce que temporairement, un droit à l’excès partagé.
Bien qu’il se développe dans et comme la transgression de l’ordre social, le
mouvement techno ne se réclame d’aucune forme de positionnement politique
ou idéologique au nom duquel il s’opposerait frontalement à cet ordre. À l’inverse du rock, du punk, et aujourd’hui du rap, il n’est porteur d’aucun message,
d’aucun sens, susceptible de réformer et de reformer l’espace social. En d’autres
termes, il ne se constitue pas contre la société, mais simplement à côté, sur ses
bords ou dans ses marges, en le faisant de surcroît de manière temporaire. La
techno participe en cela d’un vaste mouvement contemporain, qui caractériserait selon nous la « postmodernité » dans une de ses dimensions politiques, et qui
serait un mouvement de gestation de nouvelles formes communautaires, non
pas ou non plus à partir d’idées ou d’idéaux politiques, mais à partir d’affinités
souples et éphémères, prenant corps autour d’affects, de sensations et d’émotions communes – cela étant à l’origine d’une multiplicité de petites communautés émotionnelles, dont Michel Maffesoli a montré qu’elles étaient l’une des marques de notre époque, et qu’il nomme « tribus ».
À l’inverse de ce qui se passait dans la modernité, ces formations collectives
ne sont pas le fait d’une marginalité frontalement contestataire, mais plutôt interstitielle pour employer un lexique deleuzien, opposant ainsi des fragments
d’altérité au bloc homogène et rationalisé du social. Avec les raves, en effet, il est
plus question de subversion implicite (subversion des codes et des règles qui
président au fonctionnement du socioéconomique et des institutions culturelles)
que de contestation explicite au nom d’une quelconque position politique pleinement identifiée et revendiquée. Il s’agit là pour ainsi dire d’un activisme non
revendicatif, non vindicatif, mais spontané, immédiat, qui s’approprie temporairement des zones circonscrites de l’espace social, non pour crier sa colère ou son
désaccord, mais pour crier sa joie et son envie de partage extatique, d’exultation
à vivre en commun, ici et maintenant. Ainsi, à défaut de porter un idéal politique
de transformation, la techno apporte avec la rave une réponse immédiate, bien
que limitée dans le temps et l’espace, à un impérieux besoin de vivre ensemble et
d’avoir des expériences de partage autres qu’économiques ou professionnelles,
dans cette société où l’individualisme tend à faire loi.
Il faut bien reconnaître alors que, même s’il n’y a plus de positionnement
politique ou idéologique au nom de quoi pourrait se construire et se mener une
critique et une opposition radicales, il y a malgré tout une indéracinable et insistante exigence d’un « avec », ou d’un « vivre-ensemble » autre ou autrement, selon une altérité qui est produite, vécue dans le présent – fût-ce de manière éphé-mère –, plutôt que projetée de façon utopique dans des «lendemains qui chantent » auxquels plus personne ne veut croire et sacrifier son présent. Se délivre là
une autre caractéristique de ce mouvement, selon laquelle la tension vers l’avenir
se convertit en une intensification dans le présent. Un nouvel hédonisme se met
en place avec l’instant présent, l’ici et maintenant comme valeur ultime. Tout se
passe en fait comme si avec les raves, nous assistions à l’émergence de nouveaux rituels extatiques, comme si elles constituaient, dans l’espace policé et
ordonné de notre société, les rituels contemporains d’accès au sacré, à l’instant
partagé ou à une effervescence collective, au sein de laquelle chacun, pour un
temps, est amené à se délester des impératifs qui l’enferment au quotidien dans
une identité bien définie. C’est la notion même de «Progrès » – idole de la modernité –, qui se voit ainsi ébranlée et invalidée, et avec elle toutes les postures
politiques révolutionnaires, messianiques et eschatologiques, qui lui étaient co-substantiellement liées, postures dans et par lesquelles se sont définies et profilées jusqu’ici les avant-gardes artistiques et intellectuelles, ainsi que les mouvements underground.
On réalise dés lors que ce qui est fini, épuisé, ce n’est pas le collectif – comme
on ne cesse de nous le répéter –, mais seulement sa logique moderne, à savoir le
projet de faire de la communauté une œuvre à réaliser à partir d’un sens donné
ou d’un idéal révolutionnaire. Il est temps de comprendre que nous ne sommes
pas confrontés à une crise ou à un déficit du politique, ni même à un manque de
sens. Seulement, le sens qui préside aujourd’hui à la formation d’un groupe ou
d’une communauté, n’est plus ce qui est communiqué (idéaux ou messages quelconques), mais repose dans la communication elle-même, dans les liens qui sont
ainsi créés. En somme, ce qui a de la valeur, ce qui compte, ce n’est pas tant la
chose communiquée, le message, le sens délivré que la communication elle-même, le partage qu’elle initie, son intensité. On cherche du liant, du partage,
non ce autour de quoi – politiquement ou idéologiquement – on pourrait ou
devrait le faire. Il est significatif à ce sujet que la techno soit une musique où il n’y
a pratiquement pas de parole, aucun message qui soit délivré. Nous serions alors
aujourd’hui contraints de nous forger d’autres concepts pour être à même de
comprendre les transformations qui touchent notre monde, ainsi surtout que la
multiplicité émergente en lui de formes collectives inouïes, dont la techno serait
sans doute l’une des plus manifestes.
Le « mix », ou la création comme recyclage et détournement
Toutefois, dans la mesure où elle procède d’un impérieux désir de faire la fête, et
en ce sens de s’abandonner à des pratiques extatiques ou transgressives, génératrices de rapport et de partage, il pourrait sembler étonnant, voire contradictoire
que la techno s’intéresse autant aux nouvelles technologies. Car la technique en
général apparaît plutôt comme une force de séparation ou d’isolement des individus, et de rationalisation de leur existence. Il faut remarquer pourtant que c’est
grâce aux nouvelles machines technologiques – notamment avec les samplers –
que cette musique trouve sa condition de possibilité et de partage.
En ce sens, d’un côté elle révélerait que l’existence ne peut se laisser entièrement enfermer dans la rationalisation et la mise en ordre technique du monde,
sans perdre en même temps son sens, et qu’elle a par là à s’abandonner, ne
serait-ce que temporairement, à des dépenses tumultueuses. Mais d’un autre
côté, elle révèlerait aussi qu’il ne s’agit pas en conséquence de rejeter en bloc la
technique, ni de s’en priver, car la technologie, sous de multiples formes, est à
même de favoriser le libre développement de l’existence en commun, ainsi que
la création de formes esthétiques non exclusivement musicales d’ailleurs, autour
desquelles peut se créer du partage, y compris du partage extatique, festif. Et
c’est sans doute là l’un des aspects majeurs de notre époque dans laquelle on
peut remarquer une sorte de convergence entre un imaginaire technique et un
imaginaire festif et créatif, producteur de formes esthétiques autour desquelles
de nouveaux types d’agrégation sociale apparaissent. Il y aurait ainsi deux grandes tendances actuelles – le développement des technologies et le retour d’un
certain archaïsme festif et transgressif –, dont la synergie imprimerait l’esprit du
temps ou la stimmung de l’époque, synergie que la techno incarnerait au plus
haut point.
Ainsi dans ce monde de plus en plus imprégné par la technologie, la techno
porte en quelque sorte témoignage de ce que les machines ne sont pas ce qui
empêche l’homme d’être lui-même, mais peuvent être au contraire ce par quoi il
se réalise et s’affirme. En somme, avec le « cyberespace » auquel elle appartient,
la techno s’empare de la technique, se l’approprie à des fins non techniques et
non économiques, en faisant surgir grâce à elle des modes de sensibilités et de
subjectivités inédits. N’oublions pas que c’est déjà par appropriation et détournement des nouvelles technologies – notamment militaires – qu’Internet est apparu. Du coup, plutôt que de voir dans les nouvelles technologies un renforcement de l’emprise de la technique sur l’existence, il nous semble au contraire
qu’une chance nous est donnée là de reconquérir notre autonomie et notre indépendance vis à vis de tous les pouvoirs politiques, techniques, et économiques.
C’est pourquoi l’appropriation et le détournement des machines dans un monde
qui tend dans sa globalité à devenir technologique, constitue sans doute l’attitude
la plus responsable que nous puissions avoir. C’est en ce sens que le mouvement
techno nous paraît exemplaire, comme si primait en lui l’exigence de participer
– de ne pas être simplement spectateur – au processus de reconfiguration et de
transformation du monde par les mutations actuelles de la technique.
Il faut préciser toutefois que cette mise à contribution des machines à des fins
festives et esthétiques n’est possible que parce que la technique et les machines
elles-mêmes ont profondément changé. Et en ce sens, ce n’est certainement pas
un hasard que la techno se soit développée à Détroit en 1987, précisément dans
un lieu et à une époque où une certaine forme de la technique et des équipements machiniques parvenait à sa fin et tombait en désuétude, entraînant dans
sa chute le monde qu’elle avait fait naître, et où une nouvelle ère s’ouvrait avec
l’apparition dans bon nombre de foyers américains d’ordinateurs personnels. La
techno serait en quelque sorte l’indice de ce changement ou de cette mutation,
qui n’est possible que parce que la technique contemporaine se déploie désormais sous de nouvelles formes qui ne relèvent plus seulement du seul domaine de
la mécanique, mais aussi et surtout de celui de l’électronique et du numérique. Le
premier bénéfice de ces nouvelles technologies, c’est que chacun puisse être en
mesure de se les approprier et de les maîtriser, de telle sorte que dorénavant la
technique n’appartienne plus exclusivement aux pouvoirs politiques et économiques, et ne transforme plus l’environnement existentiel en fonction de leurs seules décisions.
Cette indépendance ainsi acquise est ce qui a permis à tout un chacun de
devenir un créateur, ou du moins de s’en donner la chance, sans que cela exige
pour autant un apprentissage et un appareillage complexes. Mais cela a permis
aussi aux sound-systems techno d’obtenir autonomie et mobilité et par là même
d’organiser des raves jusqu’au plus profond des forêts. Du coup, dès lors qu’il n’y
a plus obligation de recourir aux lieux traditionnels de spectacle, une nouvelle
économie et une nouvelle politique de la fête peuvent se développer, et offrir en
cela d’autres espaces pour laisser libre cours à cette effervescence festive, qui
excède les limites dans lesquelles l’ordre social voudrait bien l’assigner à résidence. De par cette autonomie acquise grâce aux nouvelles technologies, de par
aussi son principe constitutif ( le «mix » ), par lequel elle se donne la possibilité de
créer, en les hybridant ou en les greffant les unes sur les autres, toutes sortes de
formes musicales et sonores différentes – ce en quoi d’ailleurs elle acquiert son
originalité esthétique –, la techno prouve qu’on aurait sans doute tort de ne voir
en elle qu’une conséquence marginale et non significative du développement
technologique actuel et des transformations sociales et culturelles qu’il entraîne.
C’est un peu comme si elle procédait de l’intuition que ce qui se joue politiquement et esthétiquement aujourd’hui, notamment en ce qui concerne la création
des corps singuliers et collectifs, résidait principalement dans le développement
actuel de la technique et non plus dans les combats idéologiques.
De plus, il n’est pas fortuit ni anodin que le «mix » ou le « métissage » des
différentes formes ou identités musicales en quoi la techno consiste fasse écho,
d’un plan esthétique à un plan politique, au «métissage » actuel des identités
ethniques et nationales, qui dérive lui aussi de la technique contemporaine, sous
la forme du devenir global du monde par le développement en lui d’une multiplicité toujours croissante de réseaux de communication. La technique est en quelque sorte la condition de possibilité du métissage des identités ou des formes
musicales, par quoi se définit la techno, tout comme elle l’est également de celui
des identités ou des formes ethnico-nationales qui redessinent la carte du monde
actuel. En multipliant les réseaux de communication à travers la planète, les
nouvelles technologies donneraient pour la première fois aux hommes, dans
toute leur diversité ethnique et géopolitique, la possibilité de mettre en commun
leur mémoire, et de partager par là sous la forme de l’électronique, un langage
ou un idiome commun. Sans s’illusionner toutefois sur l’idéologie du Village Global, ni céder à une sorte de «rhétorique du sublime technologique », on ne peut
que reconnaître que nous sommes pour ainsi dire à l’aube d’une nouvelle cosmologie, qu’on pourrait appeler la «techno-cosmologie », au sein de laquelle il y
aurait nécessité de redéfinir les frontières du monde, ainsi surtout que la façon de
l’habiter et de le partager.
Aussi, dans la mesure où, comme le montre Deleuze, « il est facile de faire
correspondre à chaque société, des types de machines, non pas que les machines
soient déterminantes, mais parce qu’elles expriment les formes sociales capables
de leur donner naissance et de s’en servir»
[2], que pourrions-nous alors penser de
notre présent à partir de toutes ces nouvelles technologies qui nous donnent la
possibilité de mixer, d’hybrider des réalités qui étaient antagonistes ou
antinomiques, et par là d’accéder à des univers jusqu’ici insoupçonnés? Qu’on
pense par exemple aux ordinateurs et à leur mise en réseau avec Internet, ou
même aux
samplers dans la musique techno, on peut s’apercevoir que toutes
ces technologies convergent vers une pratique similaire qui serait celle du mixage.
Il est significatif en ce sens que le mode de création de la techno – le mix –,
consiste en une sorte d’appropriation de sonorités déjà existantes qui seraient
pour ainsi dire recyclées et articulées en une forme nouvelle et originale, faisant
écho en cela à cette époque caractérisée par le métissage et le patchwork
stylistique.
Appropriation, détournement, récupération, recyclage deviendraient ainsi les
maîtres mots de la techno, comme si ce qui comptait aujourd’hui ne reposait plus
dans la création du Nouveau (un nouveau sens, une nouvelle société, le nouveau
comme valeur en soi), mais dans la façon dont on hérite du passé, dans son
recyclage, dans sa récupération. Le problème qui se pose n’est plus alors : comment créer du nouveau, mais comment habiter le passé, comment utiliser ses
formes, en les recyclant, sans accepter en même temps la logique économique
et politique en vertu de laquelle elles ont été conçues? C’est ainsi par exemple
que la techno, par sa pratique du «mix », s’approprie des sons existants qu’elle
détourne et utilise pour une création originale, en remettant par là en cause la
propriété intellectuelle (le copyright ), de la même façon en fait que pour organiser les raves, elle s’approprie ou squatte temporairement, en les recyclant et les
détournant de leur fonction initiale, des lieux comme des hangars désaffectés ou
des friches industrielles, remettant là aussi en cause la notion de propriété.
En somme, d’une manière plus générale, tout se passe comme si la création
de nouvelles formes découlait du métissage ou de l’hybridation de formes anciennes et auparavant hétérogènes, dont celles de l’homme et de la machine ne
seraient pas des moindres ; cela inaugurerait par là une nouvelle subjectivité,
celle de l’homme interfacé d’une part avec les machines numériques, et d’autre
part avec leur mise en réseau. La techno serait-elle aussi signe de cet événement-là, à savoir de cette humanisation des machines, à laquelle répondrait symétriquement une robotisation des hommes ? De la sorte, la question du mixage se
révélerait aujourd’hui centrale et incontournable à de nombreux niveaux, politique, technologique, anthropologique – puisque ce n’est ni plus ni moins que la
nature humaine qui s’y voit rejouée – aussi bien qu’esthétique, avec tous les
problèmes qui en découlent, notamment en ce qui concerne la pureté et l’originalité de l’œuvre ainsi produite.
Entre exigence de participation et refus du spectaculaire
Ainsi, si la techno est emblématique de notre époque d’un point de vue politique
comme d’un point de vue technique, elle l’est aussi de multiples manières sur un
plan esthétique, ne serait-ce déjà que parce qu’elle participe à une tendance
qu’on retrouve aussi bien dans bon nombre de propositions de l’art contemporain, tendance selon laquelle l’œuvre ne reposerait plus exclusivement sur la
représentation, mais plutôt sur un processus qui invite à la participation. Cette
exigence de participation, parce qu’elle tend à faire disparaître les barrières qui
maintenaient les spectateurs séparés de tout acte créatif, rompt avec la conception classique de la réception de l’œuvre comme jugement désintéressé. De la
même manière en fin de compte que ce qui fait œuvre dans une rave n’est pas le
seul mix du Dj, mais la communauté dansante qui se l’approprie, il y a tout un
courant contemporain, toute une esthétique qu’on a pu appeler «l’esthétique de
la communication », dont le propre est de faire primer la communication,
l’échange, ou le partage sur l’œuvre créée, ou plus précisément de faire du partage l’événement même de l’œuvre. De la sorte, l’œuvre n’est plus un spectacle,
mais un événement; elle n’est plus essentiellement représentation de quelque
chose, mais participation collective à quelque chose. En cela, l’espace de la création se transforme en devenant lui-même ouverture à cette horizontalité de la
participation. C’est principalement la raison pour laquelle de plus en plus d’œuvres
sont conçues seulement comme des paradigmes possibles d’œuvres, en ce sens
qu’elles ne prennent forme – ne font art – que dans la mesure où elles sont
investies, habitées, et accomplies par les spectateurs.
Il faut ajouter que cette tendance participative de l’art tend à réhabiliter si on
peut dire une dimension plus propre à la culture populaire, à savoir celle d’une
expérience somatique de l’art, où le corps et le partage des corps ne seraient
plus éludés et dénigrés, mais seraient même au contraire mis en avant. Et c’est
sans doute en cela aussi que l’art aujourd’hui serait finalement capable, mieux
que le politique lui-même, de donner libre cours à cette socialité originaire, à
cette communication intense qui s’exprime dans la fête en général, et de nos
jours dans les raves. Et en effet, dans ces dernières, tout se passe comme si le but
recherché reposait tout entier sur la mise en mouvement extatique et partagée
des corps, à l’image de la musique même, dont il a été montré que les sonorités,
les infrabasses notamment, s’adressent directement au corps en l’entraînant presque automatiquement à s’engager dans le mouvement, dans la danse. En cela,
les raves, ainsi que bon nombre de pratiques artistiques actuelles, porteraient
témoignage de ce que le corps ne peut se laisser enfermer dans la seule sphère
de la vie privée, dans le « minuscule enclos » comme l’appelait Bataille, comme
s’il y avait dans l’espace social la résistance d’une exigence incontournable de le
partager, d’en avoir une expérience collective.
Pour le dire ici rapidement, cette tendance participative change aussi le statut
de l’artiste comme celui des spectateurs, en ce que celui-ci n’est plus créateur
d’œuvre ou d’objet d’art, mais créateur de contextes dans lesquels il est lui-même
impliqué comme spectateur. Il crée en somme une situation de communication
dans laquelle les spectateurs tendent à devenir eux-mêmes des acteurs. Cela
provoque aussi une rupture avec la logique spectaculaire de représentation de
l’art et des évènements culturels traditionnels où il y a d’un coté les artistes qui
seraient actifs en délivrant leurs œuvres au public, qui de l’autre côté serait censé
en jouir passivement, sans pouvoir rompre en aucune façon les limites qui le
séparent de l’expérience créative. Ce refus du spectaculaire est ou en tout cas a
été une des grandes exigences du mouvement techno, c’est pourquoi en général
les Djs ne sont pas placés sur une scène sur laquelle devrait se concentrer l’attention du public, attention qui se dissémine plutôt dans l’effervescence des corps
dansants. C’est là une grande différence d’avec le rock par exemple, ce que
confirme également le fait qu’en général les Djs ne se considèrent pas eux~mêmes comme des stars ; ils en refusent l’aura comme l’atteste déjà l’anonymat ou
les nombreux changements de noms que bon nombre d’entre eux préfèrent
pratiquer (notons toutefois qu’avec le succès commercial d’un certain type de
techno, cette exigence de départ est loin d’être aujourd’hui complètement respectée). Cela serait symptomatique de l’actuelle remise en question du statut de
l’artiste, comme si ce dernier, sous la pression de tous les bouleversements qui
concernent ses pratiques, ne pouvait persister dans la posture héroïque, sacrale
ou quasi démiurgique que lui avait conférée la modernité.
Ce refus du spectaculaire – signifié notamment pour tout un courant de la
techno, celui des raves non officielles, des free-parties – par le refus d’apparaître
dans le réseau des fêtes traditionnelles, c’est-à-dire dans tout espace institué
culturellement, fait écho plus généralement à un rejet du système marchand du
capitalisme, comme s’il y avait conscience que ce dernier s’appropriait nécessairement tout ce qui existe dans ses propres marges, en l’anesthésiant, en le neutralisant, par sa transformation en marchandise spectaculaire docile et inoffensive. Le rock et le punk se seraient ainsi épuisés ; ils y auraient perdu leur force
contestataire et subversive. C’est aussi pour cela que dès le début le mouvement
techno s’est efforcé d’échapper au système économique, notamment à celui
monopolistique des grosses majors de l’industrie musicale, en inventant ses propres labels, ses propres réseaux de création, de diffusion et de distribution, de la
même façon en fait qu’il a cherché à organiser par lui-même ses propres fêtes.
Qu’il y ait eu ainsi nécessité de constituer une économie parallèle, alternative (y
compris illicite avec la plus ou moins libre circulation de la drogue, et la non-déclaration fiscale des recettes…), montre bien qu’il y a eu dès le départ méfiance envers le système, méfiance qui imposait en quelque sorte de ne pas s’y
opposer frontalement, et plus encore de ne pas y apparaître, de ne pas s’y
laisser spectaculariser et marchandiser.
Cette attitude ferait signe en cela vers ce qu’on a pu appeler l’«esthétique de
la disparition », qui consiste pour le dire ici très rapidement en une sorte de
politisation de l’art, exigeant de créer des événements artistiques et festifs éphé-mères – des « zones d’autonomie temporaires » comme le dit Hakim Bey –, en
dehors du système, sans céder en cela aux sirènes de la gloire et de la starisation
des artistes, et en résistant à toute récupération ou appropriation marchande.
C’est ainsi qu’à côté d’un courant plus ou moins commercial et institutionnalisé
de la techno, subsiste ou résiste un mouvement underground. De par son fait,
quelques entrepôts abandonnés, friches ou ruines industrielles, clairières ou plages secrètes deviennent les nouvelles adresses des fêtes et des transes contemporaines, se propageant clandestinement à travers l’Europe et même bien au-delà.
On assiste alors à l’éclatement d’une centralité urbaine où tout événement festif
se passe ou devrait se passer dans le cadre des équipements culturels mis à
disposition, puis, en découlant, à la dissémination dans la périphérie proche ou
lointaine d’une multiplicité de micro-centres à caractère éphémère et nomade.
On réalise dès lors qu’il n’y a pas de la part de ce courant de la techno de
demande de reconnaissance et d’institutionnalisation, aucune exigence vis-à-vis
des pouvoirs publics, si ce n’est simplement le droit à faire la fête comme et où il
l’entend.
Pour autant qu’on accepte enfin de se départir des a priori de superficialité
concernant en général la culture populaire et qu’on veuille bien en cela prendre
en compte le caractère éminemment novateur de la techno sur le plan esthétique, comme sur le plan politique et technique, on s’aperçoit alors qu’il n’est plus
possible de la considérer comme une forme marginale et non significative des
productions sociales contemporaines. Il se peut même au contraire qu’elle en
soit une sorte de champ expérimental, comme un laboratoire du temps présent
où se profileraient une nouvelle manière de créer, de faire la fête et d’être en
corps, une nouvelle manière aussi et surtout de partager l’instant de la création,
de la fête et de l’exultation du corps. Il nous semble en fin de compte qu’à
l’intérieur de ce monde reconfiguré sous l’autorité d’aucun projet directeur ou
programme préétabli, la techno viendrait pour ainsi dire recouvrir musicalement
cette profonde mutation générale de l’environnement existentiel de l’homme,
comme si elle était le fond sonore, le bruit agité et quelque peu déchaîné d’une
aube nouvelle.
[1]
Georges Bataille,
Œuvres complètes, Tome II, Éditions Gallimard, p.150.
[2]
Gilles Deleuze,
Pourparlers, Les Éditions de Minuit, 1990, p. 244.