2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Présentation générale
Anne Petiau
Doctorante sociologie Paris V (CEAQ/GREMES)
Pulsation techno, pulsation sociale: ce numéro fait suite au numéro 65,
Effervescence techno, qui s’était proposé de penser la fête techno. Car le
phénomène festif techno, loin d’être une mode passagère, s’est installé au sein
de notre société contemporaine, avec le
clubbing et les festivals, ou dans ses
marges, pour ce qui concerne le pendant clandestin du phénomène : les
freeparties et les teknivals. Il importe alors de tenter d’approcher ce qui est en jeu
dans la fête techno, cette fête qui n’est «ni la Révolution, ni un lieu, ni une
chose ; [qui] est plutôt une expérience esthétique et poétique à la fois intime et
collective, un voyage, une rencontre, une initiation. [Qui] est aussi et surtout un
temps pour s’oublier et tout oublier, amnésie volontaire qui fabrique de l’inoubliable,
un temps qui annule le temps, un instant éternel, une pierre de « l’édifice immense
du souvenir », source de réminiscence constituant l’épaisseur du temps»
[1]. Dans
ce numéro, nous nous proposons cette fois de déplacer le centre de l’analyse de
la fête vers l’aspect musical et artistique du phénomène. Mais peut-on isoler ainsi
la techno
[2] de son contexte festif? Non, bien sûr. La musique techno prend tout
son sens de par son insertion dans les contextes festifs de la
free-party, du teknival
ou du club. Comme les autres musiques populaires du XX
e siècle, telles que le
rock ou le rap – tout en ayant bien sûr ses propres spécificités –, la techno ravive
la dimension fonctionnelle de la musique. La musique qui a une fonction sociale
est celle « qui à la fois s’inscrit dans le mouvement social et en découle en partie»
[3],
c’est-à-dire que la musique techno est inextricablement liée à un mouvement
social, elle est le point nodal autour duquel se développent des identités collectives
(si on considère qu’il existe une multitude de «sous-groupes » techno, de tribus
pour reprendre la terminologie maffesolienne), voire un mode de vie déviant. En
ce sens, la techno prend tout son sens dans le contexte festif et rituel de la
freeparty, du teknival ou du club, moment fort qui exalte et conforte la cohésion du
groupe ; elle prend tout son sens au sein de la fête techno, dans ce micro-monde
éphémère, ce moment de défoulement collectif, cet espace/temps créateur de
lien social. Comme toute musique populaire, la techno est donc avant tout liée
au rassemblement, elle est enracinée dans une expérience collective. Les premières
contributions de ce numéro rendent bien compte de ce fait, en abordant la techno
in situ, dans son contexte festif.
Cela dit, depuis l’apparition du phénomène rave en France, la situation a
considérablement évolué. La techno s’est affranchie du contexte festif pour se
donner à entendre dans nos chaînes hi-fi, nos postes de radio et de télévision.
Ou plutôt une partie de la techno, puisque le phénomène festif est loin d’avoir
disparu. Mais la fête apparaît aujourd’hui comme une réalité qui coexiste avec
d’autres manières de concevoir le fait musical techno, de l’entendre et de le
vivre. Ainsi, la techno n’est plus seulement synonyme de fête, elle aspire également à être reconnue comme une musique populaire légitime – répondant en
cela à une logique artistique – et elle est également intégrée à l’industrie culturelle
capitaliste – répondant en cela à une logique marchande. Insérée dans des logiques et des contextes multiples, elle n’est plus seulement le point nodal autour
duquel se développent un mouvement, des identités collectives et des pratiques
festives. Elle est aussi abordée dans une perspective artistique, avec des musiciens qui se sont professionnalisés et des auditeurs qui se sont constitués en
amateurs, appréciant cette musique pour sa valeur esthétique.
C’est donc sous une multitude de visages que la techno se donne aujourd’hui
à voir et à entendre. Sa pulsation résonne des free-parties aux teknivals en
passant par les clubs, des disquaires spécialisés aux magasins grand public, en
passant par nos radios et nos postes de télévision. La techno nous apparaît
aujourd’hui tant comme un vecteur du lien social – qui permet dans la fête la
convergence des émotions, favorisant ainsi l’établissement d’une «communauté
émotionnelle » – que comme une pratique musicale qui met en jeu des techniques propres – tels que le mixage et le sampling – et qui soulève des problématiques. À travers ces deux aspects – le festif et l’artistique – la techno nous invite
à penser les mutations esthétiques et sociales qui agitent notre société contemporaine. La fête, elle, nous invite à penser les formes que prend le lien social
dans notre société postmoderne. Les pratiques créatives et la musique elle-même,
elles, nous invitent à penser les nouvelles formes et techniques artistiques, ainsi
que les nouvelles problématiques qu’elles soulèvent, à l’âge de l’esthétique
postmoderne.
Partant du fait musical techno, c’est donc toutes ces facettes que nous sommes amenés à penser. Dans ce numéro, on reprendra le cheminement qu’a suivi
la musique techno elle-même. C’est-à-dire qu’on s’intéressera dans un premier
temps à la techno insérée dans le contexte festif de la free-party (voir les contributions d’Aline Métais, de Lionel Pourtau, de Guillaume Kosmicki et de Michel
Gaillot), puis à la musique elle-même, aux pratiques artistiques et aux significations qu’elle met en jeu, aux problématiques qu’elle soulève (voir les contributions de Stéphane Hampartzoumian, de Benoît Berthou et de moi-même). Cette
répartition étant quelque peu arbitraire ; les auteurs abordent souvent l’aspect
festif et l’aspect artistique de front, rendant ainsi compte du fait que, dans la
musique techno, ces deux aspects sont le plus souvent étroitement imbriqués.
Il s’agit donc dans ce numéro d’interroger la pulsation techno, d’interroger
les sons techno, les pratiques artistiques qui leur donnent vie et les pratiques
sociales dans lesquelles ils prennent vie ; et, à travers cela, de saisir quelle pulsation elle insuffle au social contemporain. Ou encore interroger, à travers la techno,
ce qui agite et anime notre monde contemporain, tant sur le plan esthétique que
social. Et pour cela, laissons parler les textes eux-mêmes.
[1]
S. Hampartzoumian, «Turbulence souveraine »,
Sociétés, n° 65 « Effervescence
techno », Paris, De Boeck Université, 1999, p. 8.
[2]
J’emploie ici le terme techno dans son acception générale, comme terme générique
recouvrant les multiples styles tels que la techno, mais aussi la house, la jungle, le
hard-core, etc.
[3]
I. Supicic, « Les fonctions sociales de la musique»,
in H. Vanhulst et M. Haine (Éd.),
Musique et société. Hommages à Robert Wangermée, Bruxelles, Éd. de l’Univer-
sité de Bruxelles, 1988, pp. 173-182.