Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136701
148 pages

p. 5 à 7
doi: en cours

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Contributions

no 72 2001/2

2001 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Contributions

Présentation générale

Anne Petiau Doctorante sociologie Paris V (CEAQ/GREMES)
Pulsation techno, pulsation sociale: ce numéro fait suite au numéro 65, Effervescence techno, qui s’était proposé de penser la fête techno. Car le phénomène festif techno, loin d’être une mode passagère, s’est installé au sein de notre société contemporaine, avec le clubbing et les festivals, ou dans ses marges, pour ce qui concerne le pendant clandestin du phénomène : les freeparties et les teknivals. Il importe alors de tenter d’approcher ce qui est en jeu dans la fête techno, cette fête qui n’est «ni la Révolution, ni un lieu, ni une chose ; [qui] est plutôt une expérience esthétique et poétique à la fois intime et collective, un voyage, une rencontre, une initiation. [Qui] est aussi et surtout un temps pour s’oublier et tout oublier, amnésie volontaire qui fabrique de l’inoubliable, un temps qui annule le temps, un instant éternel, une pierre de « l’édifice immense du souvenir », source de réminiscence constituant l’épaisseur du temps» [1]. Dans ce numéro, nous nous proposons cette fois de déplacer le centre de l’analyse de la fête vers l’aspect musical et artistique du phénomène. Mais peut-on isoler ainsi la techno [2] de son contexte festif? Non, bien sûr. La musique techno prend tout son sens de par son insertion dans les contextes festifs de la free-party, du teknival ou du club. Comme les autres musiques populaires du XXe siècle, telles que le rock ou le rap – tout en ayant bien sûr ses propres spécificités –, la techno ravive la dimension fonctionnelle de la musique. La musique qui a une fonction sociale est celle « qui à la fois s’inscrit dans le mouvement social et en découle en partie» [3], c’est-à-dire que la musique techno est inextricablement liée à un mouvement social, elle est le point nodal autour duquel se développent des identités collectives (si on considère qu’il existe une multitude de «sous-groupes » techno, de tribus pour reprendre la terminologie maffesolienne), voire un mode de vie déviant. En ce sens, la techno prend tout son sens dans le contexte festif et rituel de la freeparty, du teknival ou du club, moment fort qui exalte et conforte la cohésion du groupe ; elle prend tout son sens au sein de la fête techno, dans ce micro-monde éphémère, ce moment de défoulement collectif, cet espace/temps créateur de lien social. Comme toute musique populaire, la techno est donc avant tout liée au rassemblement, elle est enracinée dans une expérience collective. Les premières contributions de ce numéro rendent bien compte de ce fait, en abordant la techno in situ, dans son contexte festif.
Cela dit, depuis l’apparition du phénomène rave en France, la situation a considérablement évolué. La techno s’est affranchie du contexte festif pour se donner à entendre dans nos chaînes hi-fi, nos postes de radio et de télévision. Ou plutôt une partie de la techno, puisque le phénomène festif est loin d’avoir disparu. Mais la fête apparaît aujourd’hui comme une réalité qui coexiste avec d’autres manières de concevoir le fait musical techno, de l’entendre et de le vivre. Ainsi, la techno n’est plus seulement synonyme de fête, elle aspire également à être reconnue comme une musique populaire légitime – répondant en cela à une logique artistique – et elle est également intégrée à l’industrie culturelle capitaliste – répondant en cela à une logique marchande. Insérée dans des logiques et des contextes multiples, elle n’est plus seulement le point nodal autour duquel se développent un mouvement, des identités collectives et des pratiques festives. Elle est aussi abordée dans une perspective artistique, avec des musiciens qui se sont professionnalisés et des auditeurs qui se sont constitués en amateurs, appréciant cette musique pour sa valeur esthétique.
C’est donc sous une multitude de visages que la techno se donne aujourd’hui à voir et à entendre. Sa pulsation résonne des free-parties aux teknivals en passant par les clubs, des disquaires spécialisés aux magasins grand public, en passant par nos radios et nos postes de télévision. La techno nous apparaît aujourd’hui tant comme un vecteur du lien social – qui permet dans la fête la convergence des émotions, favorisant ainsi l’établissement d’une «communauté émotionnelle » – que comme une pratique musicale qui met en jeu des techniques propres – tels que le mixage et le sampling – et qui soulève des problématiques. À travers ces deux aspects – le festif et l’artistique – la techno nous invite à penser les mutations esthétiques et sociales qui agitent notre société contemporaine. La fête, elle, nous invite à penser les formes que prend le lien social dans notre société postmoderne. Les pratiques créatives et la musique elle-même, elles, nous invitent à penser les nouvelles formes et techniques artistiques, ainsi que les nouvelles problématiques qu’elles soulèvent, à l’âge de l’esthétique postmoderne.
Partant du fait musical techno, c’est donc toutes ces facettes que nous sommes amenés à penser. Dans ce numéro, on reprendra le cheminement qu’a suivi la musique techno elle-même. C’est-à-dire qu’on s’intéressera dans un premier temps à la techno insérée dans le contexte festif de la free-party (voir les contributions d’Aline Métais, de Lionel Pourtau, de Guillaume Kosmicki et de Michel Gaillot), puis à la musique elle-même, aux pratiques artistiques et aux significations qu’elle met en jeu, aux problématiques qu’elle soulève (voir les contributions de Stéphane Hampartzoumian, de Benoît Berthou et de moi-même). Cette répartition étant quelque peu arbitraire ; les auteurs abordent souvent l’aspect festif et l’aspect artistique de front, rendant ainsi compte du fait que, dans la musique techno, ces deux aspects sont le plus souvent étroitement imbriqués. Il s’agit donc dans ce numéro d’interroger la pulsation techno, d’interroger les sons techno, les pratiques artistiques qui leur donnent vie et les pratiques sociales dans lesquelles ils prennent vie ; et, à travers cela, de saisir quelle pulsation elle insuffle au social contemporain. Ou encore interroger, à travers la techno, ce qui agite et anime notre monde contemporain, tant sur le plan esthétique que social. Et pour cela, laissons parler les textes eux-mêmes.
 
NOTES
 
[1] S. Hampartzoumian, «Turbulence souveraine », Sociétés, n° 65 « Effervescence techno », Paris, De Boeck Université, 1999, p. 8.
[2] J’emploie ici le terme techno dans son acception générale, comme terme générique recouvrant les multiples styles tels que la techno, mais aussi la house, la jungle, le hard-core, etc.
[3] I. Supicic, « Les fonctions sociales de la musique», in H. Vanhulst et M. Haine (Éd.), Musique et société. Hommages à Robert Wangermée, Bruxelles, Éd. de l’Univer- sité de Bruxelles, 1988, pp. 173-182.
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S. Hampartzoumian, «Turbulence souveraine », Sociétés, n° 6...
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J’emploie ici le terme techno dans son acception générale, ...
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[3]
I. Supicic, « Les fonctions sociales de la musique», in H. ...
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