2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Point de rebroussement
Stéphane Hampartzoumian
Étudiant chercheur en sociologie au CEAQ
Dirige le GREMES
Si le sociologue est celui qui se veut à l’écoute de la réalité
sociale, il doit alors aussi savoir entendre la musique issue de cette réalité
sociale. Et cela d’autant plus attentivement lorsque celle-ci, comme la musique
techno, se donne bruyamment, par effraction sonore dans la petite musique du
social.
Je me propose, comme élément théorique dans cette entreprise de
thématisation de la musique techno, de reprendre un texte rédigé en 1997 mais
non publié, ce qui sera pour moi l’occasion de le revoir et de l’augmenter
comme le veut la formule. Re-prendre un texte c’est bien entendu plus
confortable que d’en écrire un nouveau, mais c’est aussi s’exposer à
l’inconfort de l’évaluer. Car le discours sociologique est souvent écartelé
entre son obsession de penser le présent et l’exigence de lenteur propre à la
pensée, aussi reprendre quelques années plus tard son propre discours est une
manière d’évaluer comment cette double contrainte a été, ou non,
surmontée.
Il me semble que l’intérêt de connaissance qu’il y a à
rapprocher la musique techno de la musique concrète ne se dément pas. Je ferais
tout de même au final quelques remarques sur le sens précis de ce rapprochement
qui ne doit pas se confondre avec le rapprochement avancé par les acteurs
eux-mêmes. Il est impératif de ne pas confondre ce qui permet de penser avec ce
qui doit être pensé.
Les principes du (re)mixage, le (re)mixage comme principe
L’art du Dj techno, c’est l’art du mixage, et mixer les disques
ce n’est pas faire de la bouillie musicale, mais chercher des assemblages,
inventer des croisements, improviser des combinaisons, faire jouer les
différences, embrasser le multiple, pour découvrir de nouvelles sonorités. Le
Dj mélange ses disques pour faire sa musique, comme le peintre mélange les
couleurs pour faire sa peinture. « Tu as un disque bleu. T u peux en faire un
disque bleu clair. Il te suffit de rajouter du jaune. Tu peux aussi passer
successivement du jaune au vert, au bleu. Tu peux délaver, tu peux peindre sur
une toile rose. »
[1] Si
le Dj techno cale les disques, exactement comme dans une discothèque, il n’y a
en revanche dans la fête techno pas de morceau identifiable et par voie de
conséquence pas de morceaux à succès attendus. Il y a un flux sonore, où les
disques se juxtaposent et se superposent continuellement, sans début ni fin. «
La pratique du mixage renouvelle l’art du centon, l’art de la couture, de la
surpiqûre, de la suture, du raccord, du montage, du lien, du liant, de
l’enchaînement, du plagiat, du piratage, du prélèvement.»
[2] Le Dj cherche le déchaînement des
participants dans l’enchaînement des disques, il cherche à faire délirer les
disques pour relier les participants, à relier les disques pour faire délirer
les participants. User et abuser du microsillon pour nous faire sortir du
sillon, de notre immobilité, de notre isolement.
Une musique de fête, une musique pour la fête
Le Dj techno construit un environnement sonore particulier à
partir de sa sélection de disques et de sa sensibilité au lieu et au moment de
la fête techno. Cet environnement sonore construit dans et pour la fête techno
est constitutif de la fête techno, les participants vont danser sur la musique
comme des nageurs nagent sur l’eau.
L’ultime finalité du mixage ne réside pas dans la construction
d’un environnement sonore en soi, éventuellement reproductible, puisqu’il n’y a
pas d’enregistrement. La prestation du Dj techno est vouée à disparaître avec
la fête, ne laissant de traces que dans la mémoire des danseurs. La finalité du
mixage c’est moins de faire œuvre que de défaire l’œuvre, d’œuvrer pour la fête
techno. L’intention est ailleurs, l’événement ce n’est pas le mixage du Dj
techno, le mixage est une contribution à l’événement et l’événement n’est rien
d’autre que la fête techno, unique et éphémère, véritable hapax musical. Le Dj
confronte son auditeur à une musique qui n’existe que dans l’instant de la
fête.
« Le disque le plus beau ne prend sa vraie dimension que dans
une marée de personnes noyées sous un déluge de lumières et d’oscillations
sonores.»
[3] Notons que
la fête techno n’est ni la discothèque, ni le concert, puisqu’il n’y a ni
morceaux, ni vedettes à reconnaître. La fête techno est une fête, une
expérience esthétique dont la musique techno mixée par le Dj est une condition,
voire LA condition nécessaire. La techno se réalise dans la fête techno.
Comprendre la techno c’est donc comprendre la fête techno. La techno n’est pas
œuvre d’art, elle est art en œuvre.
Morceler l’idée de morceaux
Les formes musicales de la techno se singularisent par rapport
aux autres formes musicales, elles mettent en avant l’obsession rythmique
contre la mélodie, le mutisme hystérique contre le bavardage, l’œuvre ouverte
au mixage perpétuel contre le morceau fermé sur lui-même.
La techno déroute parce qu’elle met en déroute les catégories
avec lesquelles nous percevons habituellement la musique. Elle est une musique
postmoderne, qui échappe au critère esthétique de la modernité.
Soyons attentif, la pratique généralisée du mixage
live (c’est-à-dire en direct),
consistant à diluer les morceaux musicaux en vue de produire un environnement
sonore adapté à la fête techno, entraîne la dilution de l’idée de morceau
musical et, par voie de conséquence, neutralise la possibilité même d’un
morceau à succès. En musique jusqu’à présent, un morceau désigne un tout, c’est
bien cette idée d’unité qui se trouve ébranlée dans le mixage de la fête
techno.
« L’idéologie du romantisme et de l’art pour l’art a renforcé
l’habitude de traiter les œuvres d’art comme des objets virtuellement sacrés,
possédant leur fin en eux-mêmes, et dont l’intégrité impose le respect et ne
saurait être violée. En opposition à cette esthétique de l’unité organique, le
rap (et de la même manière la techno) reflète la fragmentation schizophrène et
l’effet de collage caractéristique de l’esthétique postmoderne. »
[4] Un bon Dj techno c’est avant
tout un esprit, une sensibilité, une capacité à créer une ambiance sonore, il
n’est pas dans la posture paralysante de l’auteur, auteur d’albums à succès.
L’idée d’un tube techno est un contresens, un incident mineur non
caractéristique des pratiques de la fête techno.
La pratique du mixage, généralisée et systématique, a une
portée quasi ontologique. Dilution du morceau musical, dilution du rôle de
l’artiste. La techno est un nomadisme musical, sans lieu (domicile) fixe, sans
œuvre repérée, repérable, elle est production produisante sans produit, qui ne
peut se sédentariser autour de rôles prédistribués (le compositeur,
l’interprète, l’auditeur). Si le Dj techno est un interprète, son
interprétation est une exécution capitale, mise à mort de l’idée d’auteur et de
morceau, dans le sens où son seul souci est d’être en consonance avec la fête
techno, non d’être fidèle à un quelconque auteur.
Des performances du mixage au mixage comme performance
Le Dj techno apparaît plus comme un artisan de la musique qu’un
artiste de la techno, c’est un acrobate sonore qui mixe sans filet. Le
discobole lance les disques, le Dj pour sa part s’élance dans son mixage,
directement lancé dans la fête techno, il sollicite le désir de danser des
danseurs, puis les accompagne dans leur danse. Bricoleur de sons, il cherche à
surprendre les auditeurs autant qu’à les prendre, les entraîner dans la danse.
Entrelaceur de disques, il invente une musique sur laquelle se tisse la
communauté des participants. Les prouesses du Dj techno sont vaines sans cet
écho que lui renvoient les danseurs, danseurs qui crient, sifflent, répondent
concrètement à cet appel.
« Le statut d’artiste ne fait pas sens et la plupart des Djs,
même les plus créatifs, n’ont jamais milité pour qu’on leur accorde ce statut.
»
[5] Mixer en fête techno
est une performance, non pas un quelconque exploit sportif, mais une
manifestation artistique dans laquelle l’acte ou le geste de l’exécution a une
valeur pour lui-même et donne lieu à une appréciation esthétique directe. Cela
nous donne à penser l’œuvre-processus, l’œuvre en procès, qui ne se coagule pas
nécessairement en un objet, un enregistrement, mais assume le risque de
l’inachèvement et de l’oubli afin de mieux coïncider avec la fête.
« Pour moi, la
rave
est un voyage. On peut atteindre le plaisir, le bonheur, l’abîme. Le but est de
se créer une espèce d’intimité parmi une foule dont on ne peut pas dire qu’elle
forme autre chose qu’une communauté. (…) Le but est d’être le plus en accord
avec ce qui est en train de se passer, de viser l’unique. C’est aussi pourquoi
il n’existe pas vraiment de lieux fixes, sinon tu créerais des habitudes.
»
[6]
La musique comme perpétuel palimpseste
Toujours à l’affût de nouvelles sonorités, le Dj cherche dans
l’urgence de nouveaux disques, pour alimenter sa boulimie musicale.
Les disques utilisés par le Dj techno, que j’appellerais
disques à mixer, ne sont pas de simples produits de consommation courante comme
les disques compacts produits massivement par les grands labels de l’industrie
culturelle, ce sont exclusivement des disques vinyles, pressés en faible
quantité par des réseaux indépendants et diffusés dans des boutiques
spécialisées. Ces disques ne présentent le plus souvent aucune pochette
attirante, ils sont classés par lieu d’origine correspondant à des styles.
S’approvisionner en disques à mixer, c’est écouter systématiquement des
dizaines de disques, très régulièrement, afin de repérer les évolutions, les
dernières tendances, et faire sa sélection sur un marché musical extrêmement
fluide.
« Arrivage journalier » est inscrit sur la devanture, le disque
doit se vendre comme on vend du poisson, sa valeur c’est sa fraîcheur, sa
nouveauté.
Le disque du Dj n’est pas une marchandise fétiche à
collectionner, ni un objet culturel fini, le disque n’est plus la
matérialisation d’une musique, il est ici une matière musicale, il n’est plus
un produit fini mais un produit à finir, propre à être (re)-travaillé par le
Dj. Il n’est qu’un support, le support d’une matière sonore susceptible
d’inspirer un mix. Le même disque manipulé par deux Dj produit deux versions
différentes, chaque Dj mixant le disque selon son propre esprit, chaque mixage
ayant son propre kaïros.
Le disque est une matière première, brute. « Dans la techno, de
manière théorique, un disque n’a aucune vitesse de rotation préétablie, si ce
n’est celle que le Dj lui impose.»
[7]
Composition techno et techniques de composition
Le Dj techno raccommode les disques dans son mixage, sorte de
patchwork musical. Mais qui produit les disques à mixer ?
Il y aurait donc des compositeurs techno travaillant dans
l’ombre des Dj, préparant des disques à mixer, des compositeurs-fournisseurs de
pièces détachées pour Dj bricoleur.
Il est nécessaire de préciser à ce stade le double sens du mot
mixage. En effet, il désigne deux moments du processus de production de la
musique techno. J’ai parlé de mixage pour désigner la prestation du Dj techno
pendant la fête techno, je vais parler aussi de mixage lors de la phase de
composition d’un disque à mixer en amont, au niveau d’un studio
d’enregistrement. C’est ici son véritable sens selon le dictionnaire
[8]. On peut dire que ces deux
phases renvoient à une phase de composition et une phase d’interprétation ; il
y aurait donc pour la musique techno un mixage/composition et un
mixage/interprétation. Je reprends ce découpage classique qui a le mérite
d’être familier et de nous éclairer, cependant il ne doit pas nous faire perdre
de vue le fait que la musique techno tend le plus souvent à infirmer ces rôles
plutôt qu’à les confirmer.
Par exemple, l’idée du mixage est dans le cadre de la techno un
principe générique central qui se décline plus qu’il ne s’oppose dans le
travail de composition et celui de l’interprétation. Ensuite, parler de
compositeur techno, c’est prendre le risque du contre-sens, c’est laisser
penser qu’il y aurait une rigoureuse division du travail, alors que le
compositeur et le Dj techno sont bien souvent la même personne. Il faut aussi
envisager le compositeur techno composant lui aussi en
live, en direct. Produisant un
mixage/composition sur le modèle mixage/ performance du Dj tant la finalité des
finalités demeure invariablement la fête techno. Ceci dit, il me semble qu’on
peut parler de techniciens de la techno, de ceux qui ne travaillent pas
seulement avec les disques, mais travaillent avec les machines, machines à
faire la musique.
Je voudrais porter mon attention sur ce que j’appelle les
machines à faire de la musique qu’utilise la techno, afin de décrire le
dispositif technique à partir duquel s’invente cette musique. Des conditions
techniques offrent des possibilités de créations musicales inédites, sans
l’entrave d’un apprentissage long et laborieux. En effet la manipulation de ces
machines est plus simple que celle de n’importe quel instrument de musique
traditionnel.
« La possibilité de se passer d’une notation musicale
traditionnelle et de maîtriser une lutherie électronique en un temps bien plus
rapide qu’il ne faut pour apprendre un instrument acoustique a permis à tous,
musiciens et non-musi-ciens, un accès au son et une facilité de contact avec la
matière sonore pour l’instant unique dans l’histoire de la musique.»
[9] La techno, musique
instrumentale sans instrument, use des machines plutôt que des instruments
usés, elle valorise l’utilisation intensive et inventive de tout un
appareillage technologique récent (synthétiseur, échantillonneur, boîte à
rythmes, ordinateur…). Machines dont le compositeur techno s’efforce de tirer
parti, véritable mini-studio d’enregistrement à sa disposition et qu’il utilise
comme s’il s’agissait d’un seul instrument, d’un méta-instrument, réalisant
ainsi le rêve de l’instrument total. Rêve qu’incarnait déjà en son temps
l’orgue, qui reste le modèle de toutes les innovations instrumentales
actuelles.
« La formulation : est-ce encore de la musique ?
particulièrement appréciée par l’opinion publique, laisse croire à une image
éternelle de la musique, alors qu’en réalité elle est historique.»
[10] La musique est un
phénomène historique qui ne cesse de se dérober à l’entreprise
définitoire.
Comme : « Nous avons appris à lier le luth au Moyen Âge, le
plain-chant au monastère, le tam-tam au sauvage, la viole de gambe aux habits
de cour. Comment ne pas s’attendre à une musique du XX
e
siècle qui soit celle des machines et des masses, de l’électron et des
calculatrices ? »
[11]
Pendant que certains continuent à polémiquer sur le fait de savoir si la techno
est ou n’est pas de la musique, il convient de mesurer à quel point la techno
nous oblige à repenser ce qu’est la musique.
De la même manière que les techniques de reproductions
visuelles (photographie et cinéma) ont pu modifier notre perception esthétique
de la peinture. Comme le remarque W. Benjamin : « Si l’on s’était auparavant
dépensé en vaines subtilités pour résoudre ce problème : la photographie
est-elle ou n’est-elle pas un art? sans s’être préalablement demandé si
l’invention même de la photographie n’avait pas, du tout au tout, renversé le
caractère fondamental de l’art.»
[12] De la même manière, les techniques de reproductions
sonores (microphone et synthétiseur) ont dû modifier notre perception
esthétique de la musique. Comme le remarque P. Schaeffer : « Le musicien
contemporain a vu, bon gré mal gré, et parfois malgré lui, son horizon
s’élargir. (…) Cela n’en est pas moins de nature à bouleverser la musique, non
seulement dans ses manifestations, mais aussi dans ses principes. »
[13] Ce qui m’incite à dresser
un inventaire de l’attirail techno, ce n’est pas seulement la fascination pour
ce qui pourrait être de simples instruments de musique qui n’avouent pas leur
nom, et que je désigne sous le terme de machines à faire de la musique. Ce qui
me guide c’est de poser les éléments descriptifs de l’environnement matériel du
compositeur techno, à partir duquel celui-ci va pouvoir explorer certains
procédés de composition musicale et dégager de nouveaux principes de
composition musicale.
« On tâte du procédé électronique. Ce nouveau genre de musique,
hautement significatif sur le plan musico-sociologique pour le présent, produit
en même temps un nouveau genre de compositeurs.»
[14] Il ne s’agit pas de dire que la
technique détermine la composition musicale d’une époque, mais d’envisager la
technique de l’époque dont dispose le compositeur de musique. Car vouloir
comprendre ce qui s’exprime, c’est commencer par chercher à comprendre les
formes de cette expression. Et l’apparente originalité des formes d’expression
musicale de la techno pourrait bien se dissoudre dans la question de l’origine
de ces formes.
Sans vouloir passer d’un matérialisme pur à un historicisme
dur, il semble que, pour comprendre les formes musicales caractéristiques de la
techno, il faudrait aller d’une question technique sur le matériel de la techno
vers une question historique relative à l’histoire de la techno ; tant la
techno mérite un rapprochement éclairant, un détour, plutôt qu’un
retour.
Révolution et/ou évolution technologique
Peut-on parler de révolution technologique dans le domaine de
la musique?
Oui: « Aucun art traditionnel n’a été autant bouleversé, dans
sa nature et dans ses modes de pratique et de communication, par les
technologies d’enregistrement, de retransmission et de synthèse que ne l’a été
la musique.»
[15] Mais
cette révolution ne date pas de la techno et des années quatre-vingt-dix, elle
date des années cinquante, soixante et surgit notamment avec la musique
savante, électronique
[16] et concrète
[17], dont la musique techno apparaît à bien des égards
comme un prolongement, voire un aboutissement.
« Il est surprenant de voir que certaines directions
esthétiques de la musique concrète à sa naissance, chez Pierre Henry ou chez
Pierre Schaeffer, étaient déjà de la musique techno, faite à partir d’un moyen
plus rustique, mais tout aussi maniable que l’échantillonneur : le disque
souple. Et le scratching des premiers groupes de rap, utilisant de la même
façon les disques 33 tours, en avait spontanément retrouvé l’esprit. »
[18] Ce ne sont pas les
principes caractéristiques de la techno (tels que le mixage et
l’échantillonnage) qui sont radicalement nouveaux, puisqu’ils sont globalement
disponibles depuis les années 50, et sont employés dans l’ensemble de la
production musicale. Toute la musique contemporaine (classique, rock, et
autres…) est mixée en studio avant d’être enregistrée et diffusée.
Si la techno rompt irréversiblement avec une certaine
conception de la musique, conception rendue caduque du seul fait du
développement technologique, c’est essentiellement du fait que la techno se
présente comme une musique ayant complètement intégré les innovations musicales
déjà relativement anciennes et, qui plus est, revendique l’aspect proprement
technique de sa production.
La nouveauté réside moins dans les procédés techniques utilisés
que dans l’usage exclusif, systématique et généralisé ; alors qu’auparavant cet
aspect technique de la production était tout à fait secondaire, voire camouflé,
selon une vieille conception romantique de la musique, il est à présent mis en
avant et revendiqué comme tel.
« Il y a toujours eu une honte de toucher au son chez presque
tous nos musiciens occidentaux.»
[19]
Il me semble que rien ne serait être plus éclairant pour
comprendre les enjeux de la musique techno aujourd’hui que de retourner aux
textes de P. Schaeffer, personnage inclassable, ingénieur et musicien, à la
fois inventeur et théoricien de la musique concrète. C’est en véritable
pionnier qu’il a le premier posé les bases d’une réflexion sur le rapport entre
l’innovation technique et la musique, dans son ouvrage principal,
Le Traité des objets musicaux (1966).
Confronté à ses propres « trouvailles »
[20], il n’a jamais esquivé les conséquences théoriques
de ses découvertes, préférant mettre en question ce que beaucoup considèrent
comme des certitudes, ce qu’il appelle le «catéchisme musical»
[21], plutôt que la fuite en
avant d’un progrès aveugle.
Le point de rebroussement n’est pas un historique de
l’instrumentation musicale, ni une généalogie des mouvements de musique
contemporaine, mais l’analyse d’une correspondance étonnante entre les
problèmes que pose aujourd’hui la musique techno d’un point de vue musical et
les problématiques exposées, dans les années soixante, par P. Schaeffer
réfléchissant sur la musique concrète. Bien entendu, à l’écoute d’un
enregistrement de musique concrète et d’un enregistrement de musique techno, la
correspondance ne saute pas aux oreilles. La musique concrète est une musique
qui donne à penser, elle est élitiste, se réalise dans de rares concerts. Alors
que la techno est une musique qui donne à danser, elle est populaire et se
réalise dans des fêtes technos.
Pourtant il suffit de discuter avec des « musiciens « techno et
de (re)lire les textes de P. Schaeffer pour retrouver un rapport identique à la
musique. Une correspondance qui s’impose avec la force d’une évidence.
La techno a réussi à intégrer les découvertes de la musique
concrète, sans conserver l’aspect aride d’une musique faite par des ingénieurs
pour des ingénieurs. Elle concrétise les principes de composition musicale
contenus dans la musique concrète. Mais surtout, ce qui la distingue de la
musique concrète, c’est qu’elle déborde le cercle restreint des amateurs
éclairés pour retentir sur l’ensemble de l’environnement sonore de l’espace
social et, au-delà du concert, inventer un lieu qui la consacre : la fête
techno.
La musique concrète aussi bien que la musique techno ont la
particularité de ne pas utiliser de partition ; se privant des symboles du
solfège, elles renouent avec une sorte de tradition orale de la musique. La
musique contemporaine et la musique archaïque seraient en consonance.
« La techno ne s’écrit pas avec des notes. Bien sûr, il existe
des musiciens au sens classique du terme, qui composent, qui pensent notes.
Mais en fait, le but est d’exploiter le son au maximum, de construire des
harmonies à partir d’une guitare flamenco, d’un ronflement de motoculteur, avec
une touche de percussions. »
[22] « La musique concrète et la musique électronique
présentent en outre, toute esthétique mise à part, des anomalies inquiétantes:
l’une ne s’écrit pas, l’autre se chiffre. Par défaut ou par excès, elles font
plus que de contredire la notation traditionnelle : elles s’en passent. L’une
doit y renoncer devant un matériel sonore dont la variété et la complexité
échappent à tout effort de transcription. L’autre la rend anachronique, par une
rigueur si totale que les à-peu-près des partitions traditionnelles pâlissent
devant tant de précision.»
[23]
La musique et l’instrument
L’interprétation musicale telle qu’elle est couramment
pratiquée, notamment par l’analyse des ressources instrumentales, nous laisse
cruellement démunis face aux nouvelles sources de sons telles que
l’échantillonneur et le synthétiseur. Doit-on encore parler d’instruments de
musique ou bien s’agit-il d’autre chose, à définir, à redéfinir ? Pour résoudre
cette énigme il faudra bien se résoudre à poser la question de l’instrument de
musique.
P. Schaeffer s’inquiétait déjà de l’éventuelle disparition de
la notion d’instrument. « Instruments gigognes ou synthétiques, tels allaient
être les ornements de nos salles de concert, à moins qu’un dépouillement total
ne consacre l’absence de tout instrument. Allait-on assister à la disparition
de l’orchestre et du chef d’orchestre, évidemment menacés par la disparition
des partitions, en passe d’être remplacés par des bandes magnétiques lues par
des haut-parleurs? »
[24] Aussi préfère-t-il parler prudemment de «machines à
musique »
[25] plutôt
que d’instruments lorsqu’il désigne les outils de la musique concrète, ces
outils précisément qu’on retrouve dans la techno
[26]. Voilà précisément en quoi la réflexion
de P. Schaeffer nous est précieuse, parce que, réfléchissant sur la musique
concrète, il nous éclaire directement sur la musique techno.
Selon P. Schaeffer, un instrument de musique est un dispositif
qui permet d’obtenir une collection variée d’objets sonores tout en maintenant
présente à l’esprit la permanence d’une cause. Je reprendrai le découpage que
propose P. Schaeffer entre d’une part la musique électronique utilisant le
synthétiseur et d’autre part la musique concrète utilisant l’échantillonneur.
Cela par pur souci didactique, sachant que, si l’opposition était violemment
revendiquée dans les années 50, elle ne correspond à rien aujourd’hui, étant
donné les influences réciproques et la complémentarité des deux
démarches.
Petite synthèse sur le synthétiseur
Dans son principe fondateur, le synthétiseur devait engloutir
la définition de l’instrument, puisqu’il se proposait rien de moins que de
contenir tous les instruments à la fois ; cela voudrait dire qu’il comportait
non seulement plusieurs registres, mais un méta-registre, le registre de tous
les registres, celui même qui eût permis de passer d’un instrument à tous les
autres.
Cependant les résultats sonores déçoivent parce qu’ils révèlent
immanquablement leur fabrication d’origine électronique.
« Alors que la musique électronique prétendait soit restituer
des timbres préexistants, soit créer des timbres inouïs convenablement variés,
elle marquait les uns et les autres de son timbre propre. »
[27] (Le timbre est la
signature sonore de l’instrument).
Sans être vraiment un échec, la musique électronique échoue
donc par rapport à sa prétention initiale de se substituer à tout instrument et
à tout exécutant, en offrant au compositeur à la fois une palette universelle
de sons et un mode d’emploi musical élémentaire. En voulant simultanément
ouvrir des possibilités de variations sonores infinies et assurer une
virtuosité d’exécution minimale. « Les jeux du synthétiseur offrent très peu de
place à l’interprétation. Tous prédéterminés, les objets n’offrent ainsi de
variété que dans une seule direction : celle des valeurs abstraites et non plus
celle, concrète, de l’exécution vivante.»
[28] Sans être ce à quoi il prétendait, c’est-à-dire
l’instrument total, l’instrument de tous les instruments, le synthétiseur est
incontestablement un nouvel instrument, générateur de sons originaux, souvent
inouïs, disposant de registres variés et possédant, d’autre part, ce que nous
sommes bien forcés d’appeler un timbre caractéristique.
Il aura fallu renoncer à la tentation de l’instrument gigogne,
s’affranchir du souci mimétique, qui enfermait l’instrument électronique dans
la reproduction des sons d’autres instruments de musique, pour reconnaître les
possibilités créatives propres du synthétiseur, son registre d’une richesse
remarquable, et introduire des sons neufs, inouïs, de purs artefacts
sonores.
« Sans l’électronique, une note ne peut résonner à une certaine
puissance sans une certaine durée minimale, en raison de lois mécaniques
simples. Avec la synthèse électronique, nous pouvons désolidariser les
différents caractères du son et ainsi, par exemple, faire écouter à forte
puissance un son mince. Le son est ainsi dissocié et, pourrait-on dire,
dénaturalisé. »
[29] La
techno reprend pour son compte ce gisement de nouvelles sonorités découvertes
par la musique électronique, et s’autorise toutes les audaces sonores, « par
exemple : un gong d’un kilomètre de diamètre ou une trompette de trois cents
mètres de long. »
[30]
Si le synthétiseur est toujours identifié, trahi par son timbre, il n’en
demeure pas moins un instrument sans identité, un instrument à l’identité
instable puisqu’en lui domine par principe la variation sur la permanence.
C’est bien ce qui trouble avec le synthétiseur, c’est-à-dire moins son
fonctionnement en tant que tel que sa capacité à bouleverser nos habitudes
d’écoute, notamment ce plaisir rassurant qui consiste à associer chaque son à
un instrument. Ce trouble est révélateur des contingences de notre
conditionnement.
Fragments d’un discours sur l’échantillonneur
Si’on cherche quel est l’instrument de la musique concrète, on
se trouve assez embarrassé ; il semble bien que ce soit le magnétophone, outil
par excellence du prélèvement sonore. Car la musique concrète se propose
précisément de collecter les sons qui l’intéressent, de les extraire de leur
environnement ou bien d’un enregistrement existant, pour les mettre sur bande
magnétique et pouvoir ensuite les soumettre à diverses manipulations et
diverses compositions afin de créer un effet musical.
« Devant les magnétophones, nous avions connu des heures
d’émerveillement. Frapper sur un gong, graver ce son, le reproduire d’abord
parfaitement puis s’en rendre maître, le façonner, en tirer toute une famille
de sons, quels nouveaux pouvoirs ! D’une chanteuse qui n’a passé dans le studio
que quelques minutes, nous avons recueilli une vocalise, et de cette voix tiré
d’autres voix, d’un son filé fait un instrument d’orchestre. »
[31] Ce serait une erreur de
réduire le magnétophone à un simple appareil d’enregistrement. Car c’est aussi,
et surtout, selon P. Schaeffer, une machine à extraire les sons, à les
dé-contextualiser, ce qui permet de choisir des sons, de les séparer de leur
environnement, pour ensuite les (ré)entendre, avec une autre oreille sinon
neuve, du moins aussi déconditionnée que possible.
De la même manière que l’appareil photographique, en fixant une
image, nous donne à voir ce à quoi nous sommes habituellement aveugles, le
magnétophone, en fixant un son, nous donne à entendre ce à quoi nous sommes
habituellement sourds.
« La sensibilité du micro dans une prise de son assez
rapprochée apporte une quantité d’éléments sonores ordinairement négligés.
Certes, le micro n’ajoute rien au son, mais il le capte comme le ferait une
écoute insolite.»
[32]
On peut se demander comment le magnétophone peut déconditionner l’oreille et
nous placer dans une écoute vierge, alors qu’il ne fait que restituer
fidèlement ce qu’on lui a fait préalablement enregistrer. Ce phénomène n’est
d’ailleurs pas à proprement parler technique. Le magnétophone, pas plus
qu’aucun autre appareil acoustique, ne dispense d’une réflexion sur l’écoute,
peut-être en prépare-t-il les voies. Le magnétophone, en fixant un son, permet
de pointer notre attention sur le son lui-même, sur sa matière et sa forme.
D’une part en l’isolant de son contexte original, d’autre part en le plaçant
dans de nouvelles relations avec de nouveaux sons.
Contrairement à la musique électronique, la musique concrète
commence par faire table rase des registres. Elle ne s’enferme dans aucun
registre puisqu’elle fait feu de tout bois, elle tire les sons de n’importe où,
de n’importe quoi, de préférence dans la réalité acoustique : bruits, voix,
langages, instruments traditionnels, quelques sons synthétiques aussi, pour
qu’il ne manque rien à un catalogue qui se voudrait exhaustif.
Ces sons enregistrés sont ensuite, grâce à diverses
manipulations électroacoustiques, transformés et assemblés. En admettant que
tout son est décomposable et peut être ensuite, par les techniques du montage
et du mixage, re-composé. Alors que l’instrument électronique ouvrait un
registre illimité, sans possibilité de jeu, l’instrument concret ne dispose
d’aucun registre mais, en revanche, d’extraordinaires possibilités de jeu.
Autant dans l’invention des êtres sonores traqués par le micro que dans les
interventions pratiquées après enregistrement. Enfin, il n’y a, bien
évidemment, aucune présence d’un timbre instrumental, chaque objet sonore
criant sans équivoque son origine propre.
La techno a pour sa part troqué le magnétophone contre
l’échantillonneur, appareil capable de numériser le son, et ainsi de multiplier
les possibilités de transformation sur ce son ; en ce sens elle s’inscrit
exactement dans la voie engagée par la musique concrète, visant à promouvoir le
bruit au statut de son puis à déduire du son le musical.
La plupart des musiciens techno travaillent à partir
d’échantillonnages, sons du quotidien ou éléments sonores prélevés sur le stock
des enregistrements disponibles ; on peut parler de
ready made musicaux
[33]. La techno combine et
recombine du vieux pour faire du neuf. Ces musiques faites à partir
d’échantillonnages fournissent à leur tour matière à échantillonnages,
(re)mixages et transformations de la part d’autres musiciens et ainsi de
suite.
« Un échantillon est un son, il peut s’agir d’un unique son ou
bien d’une séquence de plusieurs sons enregistrés, comme le cliquetis de deux
rames de métro, un discours de Martin Luther King ou un mouvement de la
neuvième symphonie de Beethoven. (…) Une mise à distance du bruit, afin que ce
dernier advienne à son statut de son.»
[34] Avec l’échantillonnage, tout bruit et n’importe quel
son peuvent devenir matière à faire de la musique, se défaire dans la
musique.
« Rockitt, trublions anglais déjantés, les Bobby Lapointe de
l’échantillonneur. À deux sur scène et en blouse blanche, ils mangent des chips
et boivent de l’eau. Le bruit de leurs grignotements est répété par
l’échantillonneur, jusqu’à devenir un rythme, et l’emballage du paquet Flodor
frotté contre le micro fait figure de boucle de 303 acides.
Idem avec les gargarismes et les
craquements de la bouteille d’Évian maltraitée. Le tout devient un
live énergique. »
[35] Bien que la contrainte de nos habitudes
musicales nous conduise instinctivement à vouloir retrouver l’instrument
derrière une musique, il faut bien admettre que le synthétiseur ou
l’échantillonneur mettent à mal la définition de l’instrument de musique et
aboutissent finalement, de différente manière, au même résultat, c’est-à-dire
la négation de l’instrument en tant qu’instrument d’une expression proprement
musicale.
Pseudo-instrument ou les impasses d’une analyse
instrumentale
Il arrive cependant, aussi bien avec la musique électronique
qu’avec la musique concrète, qu’un morceau soit construit de telle sorte qu’il
semble provenir d’un même instrument. Probablement parce que le musicien
contemporain a dû chercher, sans même s’en rendre compte, à lier telle ou telle
séquence de sons par quelque chose qui, à l’écoute, soit de même nature qu’un
timbre instrumental. Mais c’est alors la base de cette définition elle-même qui
se dérobe, c’est le sol qui manque à nos pieds. Nous nous trouvons devant le
timbre d’un instrument qui n’existe pas.
Nous voici donc obligés de rechercher ailleurs ce qui au-delà
du timbre instrumental, dont la définition demande à être dépassée, se donne à
entendre dans la musique contemporaine et la musique techno.
Le son objectivé, l’objet sonore
Pour entendre la musique contemporaine savante (concrète et
électronique) il faut tendre à cette écoute vierge, se déprendre des
significations musicales préexistantes et se détacher de toutes références
instrumentales.
Aujourd’hui, le développement technique du champ musical est
tel que le musicien se trouve dans une situation inédite, il dispose d’un
studio d’enregistrement personnel et il est en mesure de contrôler directement
l’ensemble de la chaîne de production/reproduction de sa musique, sans passer
par les intermédiaires institués (éditeurs, interprètes, studios). Surtout,
lors du travail de composition, il dispose d’une palette de sons quasi infinie,
directement accessible, puisqu’il lui suffit simplement d’appuyer sur un bouton
pour obtenir le son souhaité. Sa démarche devient concrète, son travail
consiste à obtenir une œuvre musicale, à partir du matériel sonore. Il ne
s’agit plus de composer avec les sons, mais de composer les sons
eux-mêmes.
La notion d’instrument de musique se trouve éclipsée par la
notion d’objet sonore. L’objet sonore est un son qui se donne à entendre
orphelin de toute cause instrumentale, ce qui nous contraint à ne plus
considérer le son exclusivement comme un effet, comme le produit d’une source
instrumentale, pour nous intéresser enfin à l’objet sonore en
lui-même.
La production de sons ex
nihilo, à partir du synthétiseur ou bien à partir d’échantillons
sonores préalablement prélevés, décourage notre curiosité naturelle à
rechercher les causes instrumentales et induit une écoute nouvelle où l’objet
sonore apparaît digne d’être observé en lui-même ; ce mode de production sonore
entraîne une écoute plus attentive et plus affinée, elle nous éveille
progressivement à de nouvelles perceptions.
« L’ingénieur musicien, s’il a pu arracher quelque chose au
ronron des machines, a droit aussi à la relève. Que le musicien ingénieux
vienne le relayer. (…) Il n’est pas non plus tellement question de nous
exprimer devant un auditoire mais de le provoquer à considérer l’objet. C’est
peut-être l’objet qui a quelque chose à nous dire. »
[36]
De l’acoustique expérimentale à l’expérience acousmatique
Pour mieux traduire conceptuellement cette nouvelle réalité
perceptive du son, P. Schaeffer exhume un très ancien néologisme :
l’acousmatique.
[37]
C’est le nom donné au rituel initiatique des disciples de Pythagore qui,
pendant cinq années, écoutaient les leçons de leur maître caché derrière un
rideau, sans le voir et en observant le silence le plus rigoureux. Par
extension, l’adjectif acousmatique se dit d’un bruit qu’on entend sans voir les
causes dont il provient.
« S’il y a objet sonore, c’est en tant qu’il y a écoute aveugle
des effets et du contenu sonore : l’objet sonore ne se révèle jamais si bien
que dans l’expérience acousmatique. »
[38] L’acousmatique nous invite à nier
l’instrument et le conditionnement culturel, pour enfin entendre d’une autre
oreille, pour nous placer face aux sons et son possible musical. Constatons que
la technique a créé non seulement de nouveaux sons mais essentiellement les
conditions d’une nouvelle écoute.
Le principal apport de la musique concrète, c’est donc d’avoir
tranché définitivement le lien métonymique qui enchaînait l’objet sonore à
l’instrument de musique, confusion qui nous induit à parler du violon plutôt
que du son émis par le violon, ou encore de la porte qui grince pour désigner
le grincement de la porte. (Voir à ce sujet les travaux de P. Henry
[39]).
Face à un son dont nous sommes incapables d’identifier
l’origine, ce que nous entendons c’est précisément ce qu’il convient d’appeler
un objet sonore, indépendamment de toute référence à une source sonore ou un
instrument. Cet objet sonore est susceptible de subir diverses manipulations,
celles-ci n’auront pas pour effet de produire des versions modifiées du premier
objet, mais bien de nouveaux objets sonores originaux.
La musique savante contemporaine des années cinquante et
soixante aura donc fait sien le mot d’ordre du poète futuriste Luigi Russolo
qui écrivait en 1913 : « Le son musical est trop restreint, quant à la variété
et à la qualité des timbres. (…) Il faut rompre à tout prix ce cercle restreint
de sons purs et conquérir la variété infinie des sons-bruits.»
[40] Cependant, il faut bien
convenir que la musique savante contemporaine a tendance à générer l’ennui, du
moins une certaine déception par rapport à ce qu’on était en droit d’attendre
devant l’exaltation du temps des découvertes.
Penser la musique populaire et populariser la musique
savante
Rien n’est donc vraiment nouveau sous le soleil des musiciens
depuis le temps de la musique concrète et de la musique électronique.
L’évolution des pratiques de composition musicale qu’on retrouve dans la
musique techno n’est finalement qu’une lente adaptation, après un temps de
maturation, à partir d’une situation technique préexistante. Aujourd’hui, les
machines ne cessent de se perfectionner, sans modifier fondamentalement la
situation du compositeur. Le progrès technique des dernières années se
concentre essentiellement sur la réduction des temps de calcul des machines, ce
qui a pour effet de permettre de plus en plus au compositeur d’effectuer son
travail en temps réel, en
live, ce qui
était tout à fait impossible du temps de la musique électronique et concrète.
Le modèle implicite de la recherche instrumentale aujourd’hui vise à obtenir
une machine unique disposant de toute la richesse de sons enregistrés et
fonctionnant en temps réel. Cela permet au compositeur techno de se livrer,
s’il le souhaite, à une (semi)-improvisation, directement en situation, dans la
fête techno, opérant sur le mode du Dj. « Aujourd’hui, la musique
électro-acoustique
live semble
beaucoup plus appréciée que la musique pour bande. Probablement du fait que de
nombreux musiciens sont avant tout des instrumentistes, pour qui le fait de
jouer est aussi important que le résultat sonore. »
[41] Il semble que la réussite de la musique
techno soit peut-être moins d’avoir su assimiler l’ensemble des possibilités
techniques contemporaines du champ musical que d’avoir su précisément dépasser
le strict cadre musical pour intégrer une musique qui sonne radicalement autre,
dans un espace propre de diffusion, le cadre musicalement vierge de la fête
techno, contrairement à la musique savante restée confinée dans un cercle
restreint pour amateurs éclairés. En s’insérant dans le rituel de la fête
techno, la techno a pu développer un son nouveau mais surtout une pratique
d’écoute nouvelle. La techno n’est pas une musique enregistrée à écouter chez
soi, ni une musique de concert ou de discothèque, c’est une musique pour la
fête, c’est une musique désacralisée au service du sacré, de la fête.
« Même certains produits de la musique techno (…) présentent
souvent des figurations sonores électroniques infiniment plus raffinées, plus
sensuelles et plus intenses que la totalité de l’arsenal sonore des studios
académiques. Dépourvus quoi qu’il en soit de toute sensualité, les
non-compositeurs de ces studios ont beau taxer depuis leur tour d’ivoire cette
sensualité de vulgaire ou de primitive. À plusieurs reprises dans l’histoire
musicale, la musique populaire a déjà donné à la musique savante des impulsions
sensuelles vitales et il me semble qu’à l’heure actuelle aussi celle-ci aurait
beaucoup à apprendre de celle-là.»
[42]
Légitimité heuristique et légitimation culturelle
Pour conclure cet article, je voudrais préciser ce que
j’appelle point de rebroussement. Le point de rebroussement est avant tout une
construction théorique, qui m’a servi de levier heuristique pour sortir de
l’aporie dans laquelle je me trouvais lorsque j’ai voulu penser la musique
techno.
Le rapprochement entre musique concrète et musique techno, s’il
pouvait paraître assez inédit en 1997, est devenu une sorte de lieu commun
aujourd’hui, et je trouve cela curieux. Car il faut garder à l’esprit que la
musique concrète n’est pas l’avant-garde de la musique techno, et j’insiste. Je
pense qu’on ne peut pas dire que Pierre Henry (ou Pierre Schaeffer) est le
grand-père de la techno contrairement à ce qu’énonce un journaliste du
monde.
[43] Ce à quoi
on pourrait objecter que le père de la musique techno se trouve aussi bien dans
les ghettos noirs de Detroit qu’à l’Ircam. Mais le sociologue n’est pas là pour
valider ou invalider ce type d’affirmation, il est plutôt là pour essayer
d’interpréter quel est l’enjeu dans ce jeu autour des filiations et des
origines. Il me semble que depuis que le mouvement techno est dans sa phase
d’institutionnalisation, la référence aux prestigieux auteurs de la musique
savante est une véritable aubaine, elle apparaît pour les (p)artisans de cette
institutionnalisation, non pas pour éclairer le propos, mais comme un court
circuit intellectuel, cautionnant le processus de reconnaissance
sociale.
Comme en psychanalyse, la question du père s’articule toujours
avec la question du nom. Et aujourd’hui, le souci de respectabilité d’une
partie du mouvement techno impose qu’on ne parle plus de techno, qui est un mot
trop lourdement connoté négativement, mais qu’on parle plutôt de musique
électronique. Il ne s’agit pas ici de déplorer cette évolution, mais d’éviter
d’emprunter des raccourcis qui à terme pourraient brouiller la compréhension
sociologique du phénomène techno. Afin de définitivement lever le malentendu et
souligner la limite du rapprochement entre musique savante et musique techno,
je rapporterais deux exemples pour illustrer le fossé qui sépare les univers de
production et de réception de ces deux types de musiques.
Dans son ouvrage pionnier,
Bruyante techno
[44], Emmanuel Grynszpan retranscrit un
entretien radiophonique où un journaliste avait eu la riche idée de demander à
K. Stockausen en 1995, de commenter quelques compositions de musique techno de
jeunes artistes français, dont le dj Daniel Pemberton. K. Stockausen leur
répond de manière péremptoire : « Je n’apprécie pas du tout ce langage
répétitif permanent. C’est comme quelqu’un qui bégaie tout le temps et dont les
mots ne sortent pas de la bouche.» Ce sur quoi Daniel Pemberton lui répond
qu’il « devrait expérimenter les mélodies ordinaires, les essayer et les
subvertir ; arrêter de s’effrayer de tout ce qui est normal.
» Dans un article de presse récent
[45], un journaliste demande à Christophe
Monier, rédacteur du vieux fanzine techno
Eden, de réagir à la déclaration de Pierre
Boulez, selon laquelle : « La techno est une musique qui fabrique des esclaves
». Son interlocuteur lui répond aussi sec, je cite : « qu’il aille se faire
foutre, Boulez.
» Voilà, je voulais simplement pointer les dialogues de sourds
que produisent les rencontres nécessairement impossibles entre des
interlocuteurs aussi éloignés dans leur rapport à la musique.
Dissonances qui me semblent trop souvent gommées par le
discours ambiant prônant la convergence harmonieuse de la musique savante et de
la musique électronique, discours qui ressemble trop souvent à une
berceuse.
[1]
J. Packman (Dj/compositeur français), «Un Voyage d’idée
entretien », in
Digraphe, n° 68,
Techno-logie, Paris, Mercure de
France, 1994, p. 62.
[2]
B. Durupt, « Éditorial» in
Digraphe,
ibidem, p. 8.
[3]
D. Lestrade, « L’Interprétation des fêtes technos», in
Libération du mercredi 4 mars 1994, p.
33.
[4]
R. Schusterman,
op.
cit., p. 191.
[5]
J-Y. Barbichon-Leloup, «Dj: l’opérateur, le passeur,
l’entertainer » in
Blocnotes, n° 14,
janvier/février 1997, p. 17.
[6]
J. Packman (Dj/compositeur français),
op. cit., p. 65.
[7]
J-Y. Barbichon-Leloup,
op.
cit., p. 17.
[8]
Mixage (en audiovisuel): Regroupement pondéré de divers signaux
sur un même canal (
Le
Robert).
[9]
J. Demierre, « Avant-propos », in
Contrechamps, n° 11,
Musiques électroniques, Genève,
Éditions L’Age d’homme, 1990, p. 7.
[10]
T.W. Adorno,
Introduction à la
sociologie de la musique, Genève, Éditions Contre- champs, p.
148.
[11]
P. Schaeffer,
La Musique
concrète, Paris, P.U.F, 1977 (1
re édition
1967), p. 9.
[12]
W. Benjamin, «
L’œuvre d’art à
l’époque de sa reproduction mécanisée » (1936), dans
Écrits français, Éditions Gallimard,
1991, p. 152.
[13]
P. Schaeffer,
Traités des objets
musicaux. Essai interdisciplines, Paris, Seuil, 1977
(1
re édition 1966), p. 16.
[14]
T. W. Adorno,
op.
cit., p. 196.
[15]
M. Chion,
Musiques,
Médias et technologies, Paris,
Flammarion, 1994, p. 7.
[16]
La musique électronique est née sous l’impulsion de H. Eimert,
en 1950, dans les studios de radio de la Nordwestdeutscher Rundfunk à
Cologne.
[17]
La musique concrète est apparue dans le cadre de l’art
radiophonique, vers 1948, avec P. Schaeffer qui travaillait alors au Club
d’essais de la Radio française.
[18]
M. Chion,
op. cit., p.
67.
[19]
M. Chion,
La Musique
électroacoustique, Paris, P.U.F, 1982, p. 64.
[20]
P. Schaeffer,
op.
cit., p. 69.
[21]
P. Schaeffer,
ibidem,
p. 50.
[22]
J. Packman (Dj/compositeur français),
op. cit., p. 62.
[23]
P. Schaeffer,
op.
cit., p. 17.
[24]
P. Schaeffer,
ibidem,
p. 19.
[25]
P. Schaeffer,
ibidem,
p. 25.
[26]
L’échantillonneur n’est encore qu’un microphone mais le preneur
de son l’exploite comme un échantillonneur. P. Schaeffer,
ibidem, p. 83.
[27]
P. Schaeffer,
ibidem,
p. 59.
[28]
P. Schaeffer,
ibidem,
p. 63.
[29]
M. Chion,
op. cit., p.
50.
[30]
R. Veb, «Recette de cuisine », in
Digraphe, n°68,
Techno-logie, Paris, Mercure de France, 1994, p.
54.
[31]
P. Schaeffer,
La Musique
concrète, Paris, P.U.F., 1967, p.25.
[32]
P. Schaeffer,
Traité des objets
musicaux, Paris, Seuil, 1977, p. 81.
[33]
S. Shono, « Techno-éclectisme », in
Contrechamps, op. cit., p.
81.
[34]
R. Veb,
op. cit., p.
54.
[35]
L. Prigent, « La techno tendance Puy-du-Fou in
Libération, 29/07/ 97.
[36]
P. Schaeffer,
ibidem,
p. 13.
[37]
P. Schaeffer,
Traité des objets
musicaux, Paris, Seuil, 1977, p. 91.
[38]
P. Schaeffer,
ibidem,
p. 95.
[39]
P. Henry,
Variations pour une
porte et un soupir (1963), Paris, Harmonia Mundi, 1994.
[40]
L. Russolo,
«L’Art du
bruit», in
Digraphe, op. cit., p.
27.
[41]
G. Bennet,
ibidem, p.
34.
[42]
K. Boehmer, « Aspects socio-esthétiques de la musique
électronique » in
Contre- champs,
ibidem, p. 28.
[43]
M.A Roux, « Le Grand-père de la techno » article du Monde daté
14/07/98.
[44]
E. Grynszpan,
Bruyante
techno, Paris, Mélanie, 1999, p. 110.
[45]
B. Liger,
Électroniques
guérilla, dans
Technikart,
hors série « French tour », Jan- vier 2001.