Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136701
148 pages

p. 77 à 89
doi: en cours

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no 72 2001/2

La sociologie de la musique peut se donner pour but d’interroger l’enracinement social de la musique, sur le modèle de la sociologie de l’art de P. Francastel qui vise à étudier « le mode de pénétration des arts dans la société » [1] plutôt que son étendue, ses modes d’usage ou de consommation. C’est dans cette optique que j’aborde la musique techno, et plus précisément les pratiques créatives qui lui sont liées. Les pratiques du mixage, du remixage, du sampling ou échantillonnage mettent en jeu certains gestes, démarches et logiques qui sont à interroger. Ces pratiques et ces gestes, et les formes artistiques qui en résultent, loin d’être spécifiques à la musique techno, sont repérables dans d’autres arts contemporains, et notamment dans le cinéma expérimental. Postuler un enracinement social de ces pratiques, c’est induire qu’elles renvoient à des schèmes de pensée et d’action qui prennent leur source dans le social contemporain. P. Francastel, dans ses écrits, explicite la nature de cet enracinement social, en mettant à jour quels liens peuvent exister entre des arts divers, mais aussi avec d’autres activités humaines dans une société donnée, à une époque donnée. C’est à ses thèses que l’on se réfèrera pour tenter de saisir ce lien entre ces pratiques, ces logiques, et le social contemporain.
 
Éventail des pratiques techno : le mix, le remix et le sampling
 
 
Mixer, pour un Dj, consiste à utiliser les disques vinyles comme des banques de sons. Les platines et la table de mixage sont ses instruments, qui vont lui permettre de donner naissance à une nouvelle création sonore à partir de deux disquessources. Cette création s’opère en « calant » les vinyles, c’est-à-dire en accordant leurs tempi. Pour cela, le Dj peut agir sur différents paramètres, tels que la vitesse, l’amplitude et l’égalisation. Ce faisant, ce sont tous les paramètres sonores des disques-sources qui sont modifiés (hauteur, timbre). Par le mélange des disques, par cette action sur les différents paramètres du son, le Dj crée une nouvelle œuvre musicale.
La pratique du remix est courante dans la techno. Il s’agit, à partir des différentes pistes d’un morceau, de créer là encore une nouvelle œuvre. Cette pratique nous renvoie directement à celle de l’échantillonnage car, comme elle, elle peut être effectuée selon plusieurs modalités, qui vont de la citation à la réappropriation complète.
Le sampler – ou échantillonneur – est un enregistreur numérique. Sampler, c’est numériser un signal acoustique, prélever des échantillons, c’est-à-dire des portions du signal sonore (une note, une séquence). Le son peut ensuite être restitué tel quel, ou être modifié (traitement du signal, effet, bouclage, time stretching, pitch shift, etc. [2]). Bien entendu, tous les compositeurs ne travaillent pas à partir des même techniques et des mêmes outils. Certains composent exclusivement avec des samples, d’autres n’utilisent que des sons synthétiques et des boîtes à rythmes, tandis que d’autres encore couplent ces différents outils. On peut répertorier différents usages du sampling dans la composition. L’échantillonneur peut être utilisé comme un émulateur d’instruments acoustiques. En numérisant note par note un instrument, le sampler fonctionne comme succédané de l’instrument, et permet de disposer de ses sons sans faire appel à un musicien (la subtilité du jeu du musicien fera toujours défaut, bien entendu). Il peut aussi être utilisé dans un travail de composition basé sur la réutilisation de musiques antérieures ; mais là encore, il faut distinguer plusieurs modalités. La séquence utilisée peut être complètement retravaillée, réappropriée, au point de ne plus être reconnaissable. Un thème peut être repris mais, agencé dans une composition nouvelle, il peut ne pas fonctionner comme citation. Car le sample peut aussi fonctionner comme citation, révérence à une œuvre, un musicien, un style, la séquence ou le thème utilisé y renvoyant explicitement. Enfin, le sample peut aussi être l’objet d’un traitement au second degré, d’un effet de distanciation par rapport à l’œuvre ou au style d’origine, sur le mode de l’humour ou de l’ironie par exemple. Dans les deux derniers cas, la mémoire collective est sollicitée, puisque l’œuvre va être comprise en référence avec le contexte d’origine, jouer du décalage.
L’échantillonnage renvoie donc à des logiques multiples, qui sont toutes à interroger. Je ne m’intéresserai pas ici aux différents sens que peut revêtir l’usage du sample, tels que l’effet de distanciation, le traitement au second degré – sur le mode de l’humour ou de l’ironie par exemple – d’une œuvre ou d’un style musical, mais aux pratiques, aux démarches et aux gestes communs au mix, au remix et au sampling, et plus précisément ceux-ci:
  • le geste de la re-création : l’utilisation d’un matériel musical préexistant dans la création. La récupération, la réinterprétation, le recyclage, l’appropriation (créer une œuvre musicale à partir de deux disques vinyles, se réapproprier un thème, le mettre en valeur de manière différente dans une nouvelle composition, réutiliser un dialogue de film, un slogan publicitaire, un riff de guitare, un rythme de batterie, etc.);
  • le geste de l’assemblage : composer en assemblant des éléments préexistants, recombiner des matériaux musicaux, reconstruire, mettre en relation des données sélectionnées dans un fonds sonore (une discothèque, un bac à disque, une banque d’échantillons, des vieux vinyles, etc.).
Au-delà de la musique elle-même, on retrouve ces deux gestes – la réutilisationréappropriation et l’assemblage – dans une grande partie de l’esthétique techno. Dans le domaine du visuel, on peut parler des video-jockeys (Vj), qui mixent des images (extraits de Manga, de films, etc.) tout comme les Dj mixent des sons. Audelà du VJing, la création graphique dans le milieu techno procède souvent selon ces deux schèmes de la réutilisation et de l’assemblage. Ainsi les flyers et les pochettes de disques, où on retrouve souvent, par exemple, le détournement d’affiches cinématographiques et de publicités, le collage, l’assemblage d’éléments hétérogènes. Enfin, on peut parler du recyclage des lieux pour l’organisation des fêtes, notamment pour ce qui concerne les free-parties et les teknivals.
 
Des pratiques artistiques contemporaines
 
 
Au-delà de la techno, ces pratiques artistiques du mixage et de l’échantillonnage se retrouvent dans une autre musique populaire : le rap. R. Shusterman explicite l’esthétique en jeu dans le rap, qu’il qualifie de postmoderne en ce que «l’originalité est repensée en terme de réappropriation, de transfiguration et de réutilisation de l’ancien » [3], esthétique en rupture avec l’impératif moderne de nouveauté radicale, à l’idéal traditionnel d’unité et d’intégrité de l’œuvre.
S’il semble aller de soi qu’on puisse retrouver des démarches communes dans le rap et la techno, en ce qu’il s’agit après tout de deux musiques populaires contemporaines, retrouver ces gestes dans des arts contemporains non populaires est peut-être plus étonnant. Or, on les retrouve d’abord dans la musique contemporaine et expérimentale – chez John Oswald [4] par exemple, ou encore le collectif Negativland – et dans le cinéma expérimental: il s’agit du cinéma dit de found footage film. Le centre Georges Pompidou lui a consacré une manifestation en présentant les œuvres d’artistes expérimentaux travaillant à partir d’images d’archives, de matériaux récupérés, réutilisés, recyclés (Monter / Sampler. L’échantillonnage généralisé, du 15 novembre au 21 décembre 2000). Ces artistes – on peut par exemple citer Cécile Fontaine, Douglas Gordon, Mathias Müller, etc. – travaillent à partir d’images récupérées: des fragments de films, des images d’actualités télévisées, d’archives, de vidéo clips, de bandesannonces, et même des chutes éliminées lors du montage d’un film pour Man Ray et Téo Hernandez [5]. Ces images sont ensuite montées, assemblées, mises en boucles, accélérées ou ralenties. On retrouve l’équivalent de ces pratiques en vidéo : c’est le video scratch. Comme pour la pratique du sample, les pratiques utilisées pour le found footage renvoient à de multiples problématiques. Pour certains artistes, il s’agit de faire apparaître les logiques implicites de la représentation et du montage cinématographique, de les déconstruire, de les mettre à distance ; il peut aussi s’agir d’un travail sur la mise en question de la validité de l’image, ou encore sur le processus de constitution de la mémoire collective… [6] Quel que soit le sens que ces artistes accordent à leur pratique, on peut retenir qu’il s’agit bien là des mêmes gestes, des même pratiques dans la création: la sélection d’images dans un fonds (une vidéothèque, des œuvres tirées de la mémoire collective, du paysage audio-visuel contemporain), la réutilisation de ces images, qui passe ou non par un traitement préalable (traitement de l’image, effets, tels que le ralenti, la répétition, le bouclage, etc.), l’assemblage, le montage de ces images; en bref : sélection, réappropriation, recyclage, assemblage. Il est d’ailleurs intéressant de mettre en parallèle les paroles d’artistes de champs aussi différents que le sont la techno, le rap et le cinéma de found footage.
J’aime beaucoup m’inspirer de musiques et d’ambiances de films. Par exemple, la phrase du morceau « Justice time » vient d’un film hollandais. J’ai aussi récupéré et retravaillé de nombreux extraits des films « Dark city », « Dracula » ou encore de la « Quatrième dimension ». J’enregistre le son qui m’intéresse directement dans mon DAT, puis je le réégalise et enfin je l’échantillonne. Dixit Dj Sree, compositeur de Drum and Bass.
Je n’utilise pas de CD à sampler : ils sont souvent trop parfaits, je les laisse aux fainéants. Je vais chercher mes échantillons sur des vieux disques qui ont au moins vingt ans. Mais je ne repique jamais de thèmes, pas plus d’une ou deux notes. L’intérêt dans le sampling, c’est qu’en récupérant un son, tu récupères aussi le grain et parfois aussi les défauts du disque. Si tu travailles bien tous les paramètres qui font ce son, ça peut devenir intéressant. Dixit Lone Octet, compositeur de musiques électroniques. [7]
Ou encore : Je sample de la funk, Herbie Hanckok par exemple. Plus que de la disco, j’aime bien prendre des trucs acid-jazz et funk. C’est vrai que je pourrais prendre dans le rock’n roll, mais dans le rock les sons sont durs ; alors qu’on fait de la funk électronique, donc je vais choper dans le funk, c’est clair. Mais, après travail et programmation du son, il y a un fossé entre ce qu’il était et ce qu’il devient. Il y a toujours cette énergie funk, cette couleur, mais c’est un autre son. Dixit Jo Zas, Dj et compositeur de hard-house. [8]
Je puise à des sources sonores : je les échantillonne, puis je les modifie en les transposant (je les accélère, je les ralentis, etc.) (…). Le son constitue mon matériau de base. Je prends des sons, je fais de la musique avec la musique des autres. En fait, j’effectue du recyclage à deux titres. D’abord parce que je me procure, au marché aux puces de Marseille et à Emmaüs, de vieux vinyles, au lieu de laisser moisir dans la poussière ce matériau sonore qui tend à disparaître des mémoires. Pour moi, la musique n’est pas linéaire, mais cyclique. Échantillonner une phrase à partir d’un disque ancien et l’incorporer à un album actuel, c’est-à-dire l’introduire dans un niveau cycle, tel est le second sens que je donne au mot recyclage. Dixit Imhotep, compositeur d’IAM, à propos de son album sorti en solo «Blue print ». [9]
On peut globalement apparenter ma production filmique en 16mm à la technique de l’échantillonnage ou «sampling », du fait que comme lui elle se joue d’images et de sons détournés, réutilisés, remontés. (…) Je comparerais un peu [mon travail] au recyclage et au détournement du disque vinyle par le Dj: comme lui, je suis dans la manipulation physique et directe de l’objet pré-enregistré (film sonore ou silencieux) dont je transforme ou réarrange l’aspect visuel (et par répercussion, sonore) initial. En effet, je m’empare de séquences en démontant la continuité temporelle de l’original auquel elle appartenait et j’interviens à même l’émulsion sur et par « strates », modifiant irrévocablement les formes et les textures (aspect), mais aussi la composition interne (sens) des photogrammes – un à un ou par segments.» Dixit Cécile Fontaine, cinéaste. [10]
Si ces artistes accordent des sens différents à leur pratique du sampling (certains revendiquent l’utilisation d’un thème ou d’un style, d’autres préfèrent n’utiliser que des notes qui ne renvoient pas explicitement à l’œuvre empruntée), ce sont bien les mêmes gestes, les mêmes démarches qui reviennent, et qui semblent devenir des pratiques artistiques largement répandues dans la société contemporaine. En 1985, G. Scarpetta écrivait un ouvrage intitulé L’impureté, où il rendait compte « d’une certaine parenté d’attitudes, qu’[il avait pu] repérer à travers les champs artistiques les plus divers (de la peinture aux arts du spectacle, du cinéma à la littérature), et même à travers les styles les plus différenciés, les plus singuliers » [11]. Parmi ces attitudes : le recyclage, la création qui passe par la réappropriation du passé culturel. Les pratiques du recyclage et de l’assemblage dans la création dépassent donc le champ des musiques électroniques et apparaissent plus largement comme une pratique artistique contemporaine (pas l’unique bien sûr, mais une pratique parmi l’éventail des démarches créatives). Si l’emprunt dans la création était admis théoriquement, de par l’intertextualité constitutive de toute œuvre (pensons à Barthes et à sa théorisation de l’intertextualité de tout texte littéraire, de tout discours : « le texte est un tissu de citations, issues des mille foyers de la culture »), cet emprunt est devenu manifeste, explicite. Revendiqué même, puisque certains artistes n’hésitent pas à lutter contre les lois qui limitent le recours aux œuvres d’autrui dans la création (le droit d’auteur, le copyright), ressenties comme une entrave à leur liberté artistique [12].
Au vu de la généralisation de ces gestes de re-création et de sélectionassemblage dans les pratiques artistiques contemporaines, il apparaît légitime de s’interroger sur leur enracinement social, de postuler que ces gestes s’alimentent à une source commune.
 
L’anthropologie culturelle de P. Francastel
 
 
La sociologie de l’art de P. Francastel se donne pour but d’étudier «le mode de pénétration des arts dans la société », d’expliciter en quoi l’art d’une société, d’une époque peut être mis en relation avec les autres activités humaines, en quoi il a partie liée avec elles. Autrement dit : expliciter les conditions de création des œuvres, la nature de leur enracinement social. Ce qui est fixé dans les œuvres, ce ne sont pas les structures ou les lois immuables de l’univers, mais la représentation que les hommes s’en font à un moment et dans un lieu donné, les schèmes d’action et de pensée mis en œuvre pour affronter ce monde social et naturel, ou plutôt la représentation qu’on s’en fait. C’est tout l’apport du constructivisme d’avoir montré à quel point la réalité est socialement construite et ne constitue pas un donné extérieur à l’homme qu’il s’agirait de découvrir. Ce qui est en jeu dans l’art, ce sont ces schèmes de pensée et d’action que chaque société élabore en fonction de sa réalité : « L’art fixe des conduites et des interprétations humaines, il n’est pas une reproduction de la structure du cosmos » [13]. Or, la représentation du réel, les moyens que se donnent les hommes pour affronter ce monde social et naturel, constituent un fonds commun qui sous-tend les différentes activités humaines d’une société, d’une époque: « Il existe un fonds commun de sensations et d’activités qui servent également de base à toutes les formes spécifiques de l’activité humaine dans un temps donné» [14]. P. Francastel, pour expliciter la nature de ce fonds commun, parle «d’échelle des qualités sensibles », de « mécanismes généraux » et de « structures de la pensée », de « connaissances théoriques latentes ». On comprend bien qu’il ne s’agit pas d’un rapport de transfert, de transposition d’un domaine d’activité à un autre, mais bien plutôt de la présence d’une source commune à des domaines aussi différents que peuvent l’être des activités artistiques multiples d’une part (la peinture, l’architecture, la musique, etc.), et les activités scientifiques, techniques, etc. d’autre part. C’est en ce sens que la sociologie de l’art de P. Francastel est une anthropologie culturelle : elle vise à dégager ce fonds commun à la culture d’une société, entendue au sens restreint de la production artistique et intellectuelle, mais aussi au sens plus large de modes de penser, de sentir et d’agir, c’est-à-dire de modèles culturels propres à un groupe ou une société. C’est en ce sens aussi que P. Francastel parle d’une «plasticité » du cerveau humain, d’une « mobilité » des perceptions sensibles et de l’objet artistique, puisque ces modes de penser et d’agir, et les objets qui en résultent, varient d’une société à une autre, d’une époque à une autre, d’une culture à une autre. Il importe de préciser ici que mettre à jour l’existence d’un tel fonds commun aux différentes activités n’implique pas que celles-ci soit réductibles les unes aux autres. Les activités picturale, musicale, architecturale, scientifique, littéraire, technique, etc. possèdent chacune leur propre spécificité, leur langage qui n’appartient qu’à elle. Il importe aussi de préciser, avec J. Duvignaud, qu’il serait réducteur d’envisager une «matrice » unique des activités humaines : chaque époque, chaque société est le théâtre d’une cohabitation et d’affrontements entre des imaginaires multiples, entre des modes de pensée et d’agir distincts [15]. L’existence d’une sensibilité dominante, d’ailleurs en transformation perpétuelle, n’exclut pas la présence d’une multitude d’imaginaires alternatifs.
P. Francastel consacre une large part de sa réflexion à la question de la technique. Tout d’abord, il faut préciser qu’il refuse la dichotomie art/technique, insistant sur le caractère double de l’art, situé entre le réel et l’imaginaire. Si l’art est le résultat de l’activité imaginaire de l’homme, il est aussi le produit d’une activité matérielle, qui met en jeu des techniques, des matériaux, des procédés de travail et d’expression. Tout en ayant sa spécificité, son autonomie relative, son irréductibilité, l’art est donc en lien étroit avec la technique. Et celle-ci retient l’attention de P. Francastel car, étant un point commun aux différentes activités humaines, elle aide à saisir le point de rencontre entre celles-ci. « On peut ajouter que, dans la plus large mesure, les techniques sont ce qui rapprochent positivement le plus les uns des autres les hommes de types divers qui forment une société. Non seulement les techniques les rendent, en effet, utilisateurs des mêmes objets, mais elles établissent des affinités profondes d’esprit entre des types d’individus aussi divers que des mathématiciens ou des peintres, des sculpteurs ou des mécaniciens. Une certaine façon de lier les sensations, la même conception de l’espace opératoire, la même croyance dans certains systèmes d’association des images, rendent solidaires des individus que leurs idées abstraites ou leur vocation rendraient autrement totalement étrangers les uns aux autres. La notion de technique est, au fond, sous-jacente à l’idée de milieu naturel – étant entendu, comme on l’a vu, que ce milieu où évoluent toutes les sociétés est toujours un milieu fabriqué, grâce précisément au double réseau des techniques matérielles et figuratives.» [16] À partir de cette thèse, P. Francastel explicite par exemple trois groupes de notions qui dominent également les développements de la technique, de la science et des arts au XXe siècle : une perception nouvelle de l’espace, le développement de la vitesse, la découverte de l’infiniment petit [17]. À partir de la sociologie de l’art de P. Francastel, on peut légitimement s’interroger sur l’enracinement social des pratiques artistiques en jeu dans la techno – ou, pour reprendre ses termes, sur leur « mode de pénétration » dans la société contemporaine – puisqu’on constate que loin d’être circonscrites à ce style musical, elles concernent des champs aussi divers que le rap, la musique contemporaine, le cinéma de found footage, ainsi que bien d’autres arts contemporains comme le relève G. Scarpetta. On peut notamment s’interroger sur la question de la technique ; en effet, elle constitue, comme on l’a vu, un point de rencontre entre les différentes activités, et représente un accès privilégié pour saisir les attitudes et schèmes communs qu’une société développe selon son appréhension de la réalité. Quelles sont les techniques propres à notre société contemporaine ? On peut affirmer avec G. Vattimo que ce sont celles de l’informatique et de la communication, les «systèmes de récolte et de transmission des informations » [18]. Et quelles sont les logiques en jeu dans ces techniques? L. Manovich définit les procédés en jeu dans les nouveaux médias comme fonctionnant selon une « logique de la sélection » [19]. L’utilisateur de nouveaux médias tels que les logiciels informatiques et Internet réalise des gestes qui se révèlent être très proches de ceux pratiqués dans la techno. Il s’agit de sélectionner des éléments dans un menu préexistant (par exemple une police d’écriture sur Word, un lien sur un site Internet), de modifier une image, un texte à partir d’outils mis à disposition (un filtre sur Photoshop, des plug-in d’effets sur un logiciel 3D), d’agencer des images, des informations (naviguer sur un site web, ou d’un site à un autre grâce aux liens). Là encore, donc : sélection d’éléments dans un fonds préexistant (bibliothèque de données), réappropriation de ce matériel préexistant par traitement, modification (effets, filtres), assemblage, mise en relation des données auparavant sélectionnées.
L’affirmation selon laquelle la technique constitue le point de rencontre entre des activités les plus diverses se vérifie ici; l’ordinateur, les logiciels sont des outils communs au concepteur graphique comme au musicien techno, à l’utilisateur d’Internet comme à l’architecte. Bien entendu, mis à part ce point commun, il s’agit là de types d’activités bien distincts (on ne peut réduire l’une à l’autre deux activités comme composer un morceau techno et naviguer sur Internet). Or, ces activités distinctes mettent en jeu les mêmes schèmes d’action et de pensée. La technique constituant une voie d’accès privilégiée pour saisir le point de rencontre des activités variées d’une société, on peut avancer cette hypothèse : ces schèmes de re-création, de recyclage, d’assemblage seraient des «mécanismes généraux de la pensée » propres à notre société contemporaine, feraient partie de ce fonds commun aux différentes activités humaines d’aujourd’hui, relèveraient d’une même «échelle des qualités sensibles » qui, bien sûr, n’est pas l’unique puisqu’une société est toujours caractérisée par un affrontement entre des sensibilités, des imaginaires différents. Bien entendu, on ne fait ici qu’effleurer le problème. Envisager cette hypothèse dans toute son envergure – à l’instar des travaux de P. Francastel – impliquerait d’interroger les activités intellectuelles et scientifiques de notre époque pour voir si on y retrouve ces schèmes de pensée et d’action, projet qui dépasse largement le cadre de mon travail, et qui requiert une réflexion collective ainsi qu’une collaboration des disciplines scientifiques.
 
La perception contemporaine du temps : une hypothèse explicative
 
 
La philosophie moderne, et notamment la phénoménologie, a critiqué les conceptions d’un temps objectif, c’est-à-dire le temps comme ordre éternel et immuable des positivistes, ou le temps comme structure universelle a priori de la conscience humaine (conception kantienne et néo-kantienne). Le temps apparaît finalement comme n’ayant pas d’existence en-dehors de la durée vécue, autrement dit, comme étant une représentation socialement construite, qui varie selon les sociétés, les époques, et même les groupes sociaux (pensons à la notion de « multiplicité des temps sociaux » de G. Gurvitch). Les conceptions du temps ne sont pas sans incidence sur les modes d’activités d’une société. Pour en revenir à P. Francastel, la conception du temps fait partie de cette «échelle des qualités sensibles » qui sous-tend les activités humaines. L’appréhension du temps fonctionne comme un cadre inconscient qui oriente les constructions mentales, les comportements, les pratiques. Si nos sociétés occidentales se caractérisent par une multiplicité de temporalités, on peut quand même dégager de grandes orientations dans la représentation du temps (c’est le «temps total» de Durkheim), même si ces tendances dominantes ne s’étendent jamais à la totalité de la vie sociale, si l’appréhension du temps dans une société n’est jamais complètement uniforme. Ainsi, la modernité – on peut entendre par ce terme une structure socio-historique qui plonge ses racines à l’époque des Lumières et se déploie du XIXe siècle à nos jours – a élaboré sa propre temporalité, qui peut se spécifier par trois aspects : l’aspect chronométrique (c’est le temps abstrait de la mesure), l’aspect linéaire (la triade temporelle passé/présent/futur linéaire et irréversible), l’aspect historique (l’histoire en marche vers son accomplissement, la croyance au progrès). Il s’agit donc d’un temps linéaire et cumulatif, orienté vers le futur et régi par l’idéologie du progrès. L’intention profonde est de maîtriser l’avenir et le changement. Le présent, dans cette conception, est sans consistance, il est une étape toujours à dépasser pour tendre vers un avenir meilleur [20]. Cette appréhension, en tant qu’élément de ce fonds commun aux différentes activités humaines, s’est traduite dans l’art moderne par un culte de la nouveauté et une croyance au mythe du progrès en art [21]. Bien entendu, l’art n’est pas réductible à cette fixation d’attitudes et de représentations propres à une société. Mais si on ne peut réduire l’étude de l’art à cette approche, on peut quand même relever des parentés d’attitudes entre les différents arts d’une époque – étant également entendu qu’expliciter ces points de rencontre ne signifie nullement réduire les arts multiples à ces attitudes communes. L’appréhension moderne du temps éclaire ainsi certaines attitudes communes telles que la volonté de faire table rase du passé et d’éliminer tout héritage, dans une perspective de progrès : c’est ce qu’on retrouve par exemple dans l’atonalité en musique (affranchissement de la tonalité par le dodécaphonisme, le sérialisme) ou encore dans le nouveau roman en littérature (affranchissement de la codification romanesque). L’avant-gardisme – avec notamment la volonté d’éliminer tout héritage, de faire table rase du passé, la recherche d’une logique historique et d’une logique interne à chaque art – fixe ainsi des attitudes qui découlent de l’appréhension moderne de la réalité et de la vision d’un temps linéaire, historique et cumulatif. Kandinsky résume cette conception dans sa métaphore du triangle, de la pyramide spirituelle où la base du triangle figure la masse et l’extrême pointe figure l’artiste avant-gardiste, toujours en avance sur la masse, et qui fraye le chemin, la guide sur la voie du progrès de l’humanité. [22] La réflexion postmoderne postule une mutation du rapport au temps dans la société contemporaine. Il semble qu’à l’appréhension moderne d’un temps linéaire et cumulatif, orienté vers le futur et en marche vers un progrès, se substitue une perception du temps qui redonne sa consistance au présent, qu’un rapport au passé plus libre s’instaure. Ainsi, M. Maffesoli engage à « repérer le passage d’un temps monochrome, linéaire, assuré, celui du projet, à un temps polychrome, tragique par essence, présentéiste et échappant à l’utilitarisme du comput bourgeois ». Le temps en tension vers l’avenir, celui de la conquête, laisse la place à un temps intensif, centré sur le présent, qui «favorise le surgissement naturel de ce qui est déjà là » [23]. Cette représentation du temps – en tant qu’elle fonctionne comme un cadre pour nos constructions mentales – peut donner des éléments pour comprendre la généralisation des gestes de re-création et d’assemblage dans les pratiques artistiques et la technique contemporaines. Cette hypothèse a d’ailleurs été abordée par P. Ancel, qui met à jour comment la pratique artistique de l’installation traduit en expériences concrètes cette structure temporelle plus ou moins inconsciente. Elle relève dans l’installation la concrétisation d’un passage d’une «conception extensive » du temps (un temps linéaire, conçu comme objectif, doté d’une existence extérieure à l’homme) à une « conception intensive » (un temps conçu comme souple et élastique, comme une matière malléable et façonnable) [24]. De la même manière, les gestes de la recréation, de la réutilisation, du recyclage, de l’assemblage d’éléments préexistants sont éclairés par cette hypothèse d’une mutation de notre être au temps. Si la perception d’un temps linéaire et irréversible est relativisée, l’emprunt, le recours aux formes du passé dans la création ne sont plus frappés d’interdiction, et peuvent apparaître comme des gestes créatifs et porteurs d’originalité. La culture (au sens restreint du terme), les œuvres artistiques et culturelles du passé et du présent n’apparaissent plus comme des étapes à dépasser dans la course vers le progrès, mais comme un patrimoine à explorer, à revisiter. Ce qui est rendu possible par les techniques, le développement de la communication et la reproduction généralisée des œuvres, celles-ci constituant un «musée imaginaire » mis à disposition, et donc accessible aux manipulations ultérieures. Il s’agit d’habiter le présent, ce présent qui retrouve une consistance et n’est plus qu’une simple étape qu’il s’agit de dépasser perpétuellement. C’est la thématique de «l’habitation des formes » explicitée par N. Bourriaud [25] : « tirer parti au maximum du réel existant », tirer parti des musiques, des images, des œuvres, des styles existants, se les réapproprier, les modifier, les assembler, les mettre en relation.
Les esthétiques contemporaines rompent avec les impératifs modernes et avant-gardistes d’unité et d’intégrité de l’œuvre, de nouveauté radicale nécessaire dans la création, de rupture avec tout héritage et tradition, ainsi qu’avec la figure de l’artiste, issue du romantisme, comme génie créateur éminemment individuel. Si U. Eco théorisait dès 1962 la présence de nouvelles poétiques, celles des « œuvres ouvertes » et « en mouvement » – c’est-à-dire des œuvres ouvertes à des interprétations multiples, et des œuvres où le récepteur agit comme co-auteur, contribuant à son achèvement, son organisation, sa structure [26] – les esthétiques contemporaines vont encore plus loin dans la manipulation des œuvres existantes. Ce n’est plus seulement le récepteur qui contribue à faire l’œuvre avec le créateur, mais le créateur qui se positionne comme un récepteur actif des œuvres de la culture, qui les manipule, les réutilise, les transfigure, les ponctionne, assemblant leurs fragments pour créer à nouveau. Si on peut mettre en relation les gestes de l’esthétique moderne (la création ex nihilo, en faisant table rase du passé, la recherche d’une nouveauté radicale et du progrès en art) avec la conception dominante du temps dans la modernité (le mythe du progrès, le temps linéaire, irréversible et cumulatif), il en va de même pour l’esthétique qu’on peut qualifier de postmoderne. L’hypothèse postmoderne d’une mutation de notre appréhension du temps, d’une relativisation de la conception historiciste et progressiste s’accompagnant d’un rapport plus libre au passé et d’une intensification du présent, se révèle éclairante pour la compréhension de ces nouvelles pratiques artistiques. P. Francastel, en s’intéressant à ce fonds commun aux différentes activités d’une société humaine, a ouvert une voie passionnante pour la sociologie de l’art. En m’intéressant ici à la temporalité de notre société contemporaine – en tant qu’elle est un élément de cette «échelle des qualités sensibles », un cadre plus ou moins inconscient qui oriente nos manières de penser et d’agir – j’espère avoir montré la fécondité de cette approche. Il semble légitime de postuler que ces gestes de re-création, de recyclage, d’assemblage, de mise en relation d’éléments préexistants, font partie des «mécanismes généraux de la pensée » propres à notre société contemporaine s’enracinent dans la sensibilité, l’imaginaire social contemporain, puisqu’on relève leur présence dans différentes activités artistiques ainsi que dans les nouveaux médias. Ce vers quoi tend cette sociologie de l’art initiée par P. Francastel, puis poursuivie par R. Bastide et J. Duvignaud notamment, c’est expliciter les liens entre l’art et le social, pour dans un second temps envisager l’art comme moyen privilégié de connaissance de l’imaginaire social.
 
NOTES
 
[1] P. Francastel, Études de sociologie de l’art, Paris, Éd. Denoël, 1989, p. 7.
[2] Bouclage ou looping: répéter une partie ou la totalité de l’échantillon à l’infini. Time stretching: ajuster la durée d’un échantillon sans changer sa hauteur. Pitch shift: modifier la hauteur de l’échantillon sans affecter sa durée. Comme traitement du signal, on peut citer (entre autres) l’heancer, le noise-gate, le compresseur, etc. ; et comme effets, la réverbération, le chorus, le vocodeur, le flanger, etc.
[3] R. Shusterman, L’art à l’état vif. La pensée pragmatiste et l’esthétique populaire, Paris, Éditions de Minuit, 1991, p. 190.
[4] Duquel on peut citer Plunderphonic (1988), où John Oswald revisite des œuvres de Michael Jackson, d’Elvis Presley, des Beatles, etc.; disque qui fut détruit en 1990 suite aux poursuites judiciaires intentées par Michael Jackson et la CBS.
[5] Y. Beauvais, J.M. Bouhours, «La propriété, c’est le vol», in Y. Beauvais, J.M. Bouhours (dir.), Monter, sampler. L’échantillonnage généralisé, Paris, Éd. du Centre Pompi- dou, 2000, pp. 18-34.
[6] Je renvoie ici à l’article de M. De Brugerolle, qui explicite les différentes problémati- ques à travers lesquelles les cinéastes contemporains abordent le sampling, « Sampling, samplons, sampler… Pratiques de l’échantillonnage», in Monter, sampler…, op. cit., pp. 24-34.
[7] Source : Magazine Keyboards, n°142 et n°143.
[8] Extrait d’un entretien réalisé avec Jo Zas.
[9] Source : article de l’Humanité en ligne. http :// www. humanite. presse. fr
[10] Source : Y. Beauvais, J.M. Bouhours (dir.), Monter, sampler… op. cit., p. 25 et p. 27.
[11] G. Scarpetta, L’impureté, Paris, Grasset et Fasquelle, 1985, pp. 379-380.
[12] Voir le site de Negativland hhttp:// www. negativland. com,et pour la traduction fran- çaise du texte « Droit de citation », http :// www. freescape. eu. org/ eclat/ 3partie/ Negativland2/negativland2txt.htlm
[13] P. Francastel, Études…, op. cit., p. 119.
[14] P. Francastel, Art et technique aux XIXe et XXe siècles, Paris, Gallimard, 2000, p. 125.
[15] J. Duvignaud « Francastel et Panofsky: le problème de l’espace », in La sociologie de l’art et sa vocation interdisciplinaire. L’œuvre et l’influence de P. Francastel, Paris, Denoël/Gonthier, 1976, p. 260.
[16] P. Francastel, Art et technique… op. cit., pp. 265-266.
[17] Ibid., pp. 170-179.
[18] G. Vattimo, La société transparente, Paris, Desclée de Brouwer, 1990, p. 27.
[19] L. Manovich, « Échantillonner, mixer. L’esthétique de la sélection dans les anciens et les nouveaux médias », in Y. Beauvais, J.M. Bouhours (dir.), Monter, sampler…, op. cit., pp. 46-60.
[20] J. Baudrillard, « Modernité », in Encyclopedia Universalis, Paris, Encyclopedia Universalis France, 1968, vol. 11, p. 140, et D. Mercure, « Les temporalités vécues dans les sociétés industrielles avancées», in Les temporalités sociales, Paris, L’Har- mattan, 1985, pp. 29-43.
[21] G. Vattimo rattache le culte de la nouveauté en art à la perspective moderne plus générale de l’histoire comme émancipation et progrès. Cf. La société transparente, op. cit., pp. 9-10. Voir aussi G. Scarpetta, «La fin de l’époque des avant-gardes », L’impureté, op. cit., pp. 13-14.
[22] Kandisky, Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, Paris, Denoël/ Gonthier, 1983, pp. 43-49.
[23] M. Maffesoli, L’instant éternel. Le retour du tragique dans les sociétés postmodernes, Paris, Denoël, 2000, p. 12 et p. 22.
[24] P. Ancel, Une représentation sociale du temps. Étude pour une sociologie de l’art, Paris, L’Harmattan, 1997.
[25] N. Bourriaud, « La mutuelle des formes », in Artpress, hors série n°19 Techno. Ana- tomie des cultures électroniques, 1998, pp. 163-169.
[26] U. Eco, L’œuvre ouverte, Paris, Seuil, 1965.
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Je renvoie ici à l’article de M. De Brugerolle, qui explici...
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Source : article de l’Humanité en ligne. http :// www. huma...
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G. Scarpetta, L’impureté, Paris, Grasset et Fasquelle, 1985...
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