2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
X-tazy roomulatortm rave on experience
(extraits de « superstars »)
Ann Scott
Écrivain
De l’extérieur, l’installation faisait penser à celle de la
rave annuelle des Transmusicales de Rennes. Deux petits chapiteaux reliés à un
plus grand par des tunnels transparents semblables à celui qui isolait la
maison dans E.T.
« Pas très original», j’ai glissé à Fred alors qu’on se
dirigeait vers le grand. Il se contentait de sourire. On a remonté la longue
queue qui menait à l’entrée, il a dit quelque chose aux videurs et on est
toutes passées. La vaste salle déjà à moitié pleine était plongée dans le
crépitement des stroboscopes, la techno tapait dur. Dans le fond, sur la scène
très en hauteur, on distinguait à peine le deejay, minuscule dans un faisceau
bleuté. De chaque côté de cette scène un grand écran reproduisait des spirales
de couleur. Jusque-là rien d’inhabituel. C’est alors qu’on a levé les yeux sur
un grand panneau d’affichage comme on en voit dans les aéroports :
SCENE HOUSE 23H00-0H30 : Marcus Nikolaï (All)
0H30-2H00 : Dj Jaws (F)
2H00-3H30 : Freaks (UK)
3H30-5H00 : Herbert (UK)
5H00-6H30 : Trash 2000 (F)
SCENE TECHNO 23H00-0H30 : The Hacker (F)
0H30-2H00 : Jessie (F)
2H00-3H30 : Dj Hell (All)
3H30-5H00 : Kevin Saunderson (USA)
5H00-6H30 : Laurent Garnier (F)
SCENE EXPÉRIMENTALE 23H00-1H30 : Torgull (F)
1H30-2H30 : Micropoint (F – live)
2H30-4H00 : Manu Le Malin (F)
4H00-5H30 : Liza’n’Eliaz (B)
5H30-6H30 : Atari Teenage Riot (All)
Visuels : V-Form, Alien’s Mother, 4 Spaces.
« PUTAIN, a rugi Jessie, je mixe avec Kevin Saunderson! Putain
je le crois pas !
– Merde, a fait Julia, y a trop de trucs bien en même
temps.
– Putain vous êtes les deux seules filles avec Alex », j’ai
ajouté.
Fred m’a interrogé d’un regard amusé et je n’ai rien trouvé à
dire. C’était pas une mégarave commerciale avec stands de merchandising et
posters de remerciement aux sponsors. Près de l’entrée se trouvait forcément
une affichette FG, mais sinon, il n’y avait rien d’autre qu’une première longue
table à tréteaux avec des bombonnes d’eau que quatre types servaient dans des
gobelets, et une seconde avec trois autres types assis sous un panneau de
Médecins du Monde qui offrait de tester vos ecstas. L’essentiel en somme. Rien
qu’une grande salle nue avec un superson. Et le regard de Fred qui semblait
dire : faut faire un peu confiance des fois.
Alice et Pallas ont demandé à Fred de les conduire aux autres,
tandis que moi j’ai emboîté le pas à Jessie et Julia sur le côté de la salle.
Jessie et moi portions les flight-cases et Julia les sacs de disques en plus du
sien. Par intermittence, les flashs des stroboscopes dévoilaient des cheveux
déjà collés sur des fronts, des torses déjà ruisselants et je ne m’expliquais
pas qu’il y ait tant de monde alors qu’on avait été dans les premiers à partir.
Arrivées aux barrières, on a tout posé par terre le temps que Jessie trouve son
pass. Derrière, la scène était à plus de trois mètres de hauteur, avec un grand
espace entre les barrières et le public. Le type de la sécurité gardait les
bras croisés, semblant savourer d’avance la perspective de nous refouler. Il
était demeuré ou quoi, il voyait pas les disques? Jessie a fini par brandir son
pass d’un geste triomphant et a fait signe qu’on était avec elle. Le type a
fait non de la tête. «QUOI ? » a crié Jessie par-dessus la musique. Julia s’est
alors accroupie à son tour pour fouiller dans son sac, en a sorti son pass
qu’elle m’a tendu et, se redressant de toute sa taille, elle a mis ses mains en
porte-voix pour crier dans la face du mec : « VOUS ÊTES OBLIGÉ DE ME LAIS-SER
PASSER, JE FAIS PARTIE DU SHOW ! » Le type a tranquillement demandé son nom, a
parlé dans son talkie-walkie puis a relâché le bouton pour attendre la réponse.
Il me fixait d’un air vraiment glacial pendant que je m’accrochais le pass
autour du cou. Peut-être c’était le « substance » de mon tee-shirt qui
l’agaçait ce pauvre con. La réponse est venue, et à contre-cœur il a ouvert une
brèche. Jessie et moi sommes parties sur la gauche pour contourner la scène. On
a grimpé tant bien que mal un escalier en ferraille avec les sacs en
bandoulière et les flight-cases qu’on hissait à deux mains. On a déposé le tout
derrière The Hacker qui a fait signe que ça chauffait déjà gravement. Jessie a
regardé sa montre à la lueur de son briquet, elle m’a crié qu’il lui restait
une demi-heure, on a dégringolé l’escalier et on a tracé vers les
loges.
Une demi-douzaine de filles se maquillaient devant une longue
table surplombée de miroirs aux multiples petites ampoules. Julia était
tellement myope qu’elle devait s’approcher à dix centimètres pour suivre son
trait d’eye-liner. Elle a eu une moue affligée en désignant du menton les
autres. Crinières sauvages, maquillages félins et tuniques métalliques, quelque
chose entre Mad Max et
La Guerre de Feu.
« Pu-tain-je-le-crois-pas, a articulé Jessie, je mixe avec
Kevin Saunderson.» Elle s’est éloignée de quelques pas, a plongé sa main dans
la poche de son jean puis nous a fait signe d’approcher. J’ai refusé le
comprimé qu’elle me tendait, j’avais déjà ce qu’il me fallait. Elle a fait
signe de le prendre quand même. J’ai regardé autour de nous avant d’examiner le
dessin sur l’ecsta, c’était une Main, mes préférés, autant commencer par
celui-ci. Je l’ai porté discrètement à ma bouche, les filles on fait de même et
on est revenues vers la loge.
Par réflexe, je suis remontée avec Jessie, mais une fois
derrière les platines, je me suis sentie de trop. Non qu’il faille une raison
pour se tenir là, mais j’avais perdu l’habitude depuis Alex. Jessie a retourné
un couvercle de flight-case en me faisant signe que je pouvais m’asseoir
dessus, puis elle a commencé à trier ses disques. Les mêmes gestes qu’Alex… les
mêmes gestes que tous les deejays du monde : les deux mains qui parcourent
rapidement les tas, sortant certains disques pour les replacer plus avant ou
plus après, laissant d’autres pochettes à moitié dressées pour les retrouver
plus vite. Avec Alex, je restais toujours dans la cabine, ou sur la scène selon
comment c’était foutu, et mes yeux ne quittaient pas ses mains. Cent pour cent
connectée sur ce qu’elle jouait, mon regard servait à confirmer la perfection
d’un enchaînement ou parfois le décalage d’une vitesse. Dès qu’elle retirait un
disque je le réceptionnais et le rangeais, et sur la fin, j’étais parvenue à
deviner ce qu’elle jouerait ensuite, tenant le vinyle prêt, la laissant chaque
fois complètement bluffée. Je voulais lui devenir indispensable et ça avait été
le cas, mais pas de la manière dont je l’espérais… Ça commençait à me
chatouiller derrière la nuque, ma bouche devenait sèche. Jessie démêlait le fil
de son casque, me criant que ça allait être mortel. J’ai fait signe que je
descendais.
Je me suis fondue dans la foule qui s’était considérablement
épaissie. Des faisceaux de bleu balayaient les visages baignés de sueur. Une
forte odeur d’herbe flottait. J’ai taillé dans la masse pour me retrouver bien
en face de Jessie qui avait mis son casque et calait son premier disque. Le
flux sonore s’est estompé peu à peu, jusqu’à n’être qu’un vague bourdonnement.
Une rumeur de mécontentement s’est élevée. Un son acide a commencé à monter.
Mes pieds bougeaient déjà tout seuls. Le son s’est étiré tranquillement dans le
silence, tournoyant ça et là, puis une basse a commencé à se profiler. Lente,
aquatique, je la sentais me prendre le bas du ventre. Autour de moi ça remuait
vaguement. J’ai rentré le pass sous mon tee-shirt. L’éclat de rire fracassant
d’Aphex T win a explosé, puis un autre, et brusquement c’est parti, prenant
tout le monde par surprise, un gros emballement de percussions et un seul cri
est monté de la foule qui venait de comprendre que ça allait tuer. Les
stroboscopes sont revenus, accélérant les mouvements qui m’entouraient,
modifiant instantanément la perception que j’avais de la distance qui me
séparait des autres. Mes pieds marquaient le rythme, ma tête suivait le son.
Les boucles se superposaient, s’enroulaient, tissant des structures de toutes
formes, pistes infinies que mon cerveau voulait toutes emprunter les unes après
les autres. Par moments je me calquais sur les graves, à d’autres sur les
aigus. Les inversions me faisaient rebondir, me plier, remonter. Sur les écrans
géants, les spirales se déformaient en suivant le tourbillon du son. Je
considérais mes mains qui ondulaient, se fermaient puis se rouvraient. Mes bras
étaient devenus comme des extensions du reste de mon corps, ils s’élevaient,
redescendaient puis remontaient, s’envolant dans les nappes, et mes yeux
fascinés n’en perdaient pas une miette. Autour de moi, tout était devenu plus
net, plus éclatant. Le scintillement des piercings aux arcades, aux narines,
aux oreilles, les gouttes de sueur sur les fronts, les gouttes d’eau perlant
des mentons en train de boire, jusqu’à la profondeur des regards dans lesquels
je plongeais sans retenue. Tous extatiques de se trouver là, dans ce lieu
inconnu et investi pour une nuit. Tous transportés par la magie de cette
totalité créée par la musique, les lumières et la foule.
Quand j’ai constaté qu’il fallait que je boive, je ne savais
plus s’il s’était écoulé des heures ou seulement des minutes. Le stand d’eau à
l’entrée était trop loin. J’ai ressorti mon pass pour le type de la sécurité
qui ne se déridait toujours pas, j’ai grimpé l’escalier et j’ai repéré Julia à
côté de Jessie. Elle émiettait de l’herbe dans sa paume. J’ai sorti mon briquet
pour éclairer ce qu’elle faisait et en trois gestes elle a roulé, léché et puis
collé. Elle a allumé le pétard, me l’a tendu et est partie chercher l’eau. Je
suis restée à tirer dessus, hochant la tête en regardant Jessie de dos. Elle
était vachement physique. Sa tête et tout le haut de son corps martelaient
violemment. Elle était superbrusque avec ses disques, les sortant sans se
soucier des pochettes qui volaient, les collant sans ménagement sur les
platines. Un coup d’épaule pour faire remonter le casque à son oreille, elle
testait la vitesse, elle calait et elle envoyait. Julia est revenue avec la
bouteille. Jessie s’est tournée vers elle : « PRENDS ÇA », elle a crié. Un
break a amené de furieuses percussions jungle et Julia a littéralement jailli
du sol, me faisant aussitôt m’écarter pour ne pas prendre un coup. Elle
bondissait d’avant en arrière, ses dreads volant dans tous les sens tandis
qu’elle se pliait et se désarticulait sur les rythmes dédoublés qui éclataient
tous azimuts. Jessie s’est tournée vers moi: « TU CON-NAIS LE DERNIER Dj RUSH ?
» J’ai fait signe que non tandis que je buvais. Les percussions qui
atteignaient leur paroxysme ont cessé net, et Jessie s’est mise à hurler avec
le reste de la salle en même temps que le tempo techno revenait en force avec
les sons stridents. Tous les sons ont ensuite de nouveau disparu pour ne
laisser place qu’à une basse avec une voix de mec, une voix de blanc, froide et
ironique, qui chuchotait I wanna… I wanna fuck
you all night. Mon corps tout entier m’a poussé vers l’escalier que
j’ai dévalé pour retrouver la foule en même temps que la rythmique revenait
exploser. Tous les bras étaient levés. Quiconque dit que cette musique est
froide et déshumanisée devrait subir un examen mental. La basse ne cessait de
creuser, locomotive aveugle et sourde qui grimpait inlassablement sous la voix
qui inlassablement répétait qu’elle avait envie de vous baiser toute la nuit.
J’ai pensé à l’autre salle où Alex devait elle aussi littéralement tuer, et à
la troisième où les live devaient aussi assurer gravement. J’aurais voulu
pouvoir être partout à la fois…
(…)
Tout le monde ou presque s’était arrêté de danser, tout le
monde criait. Kevin Saunderson a mis son casque, tout le monde a hurlé de plus
belle en applaudissant et il a eu un grand sourire. Et forcément – tous ces
mecs de Detroit ou d’ailleurs étaient toujours bien mieux accueillis chez nous
que dans leur propre pays. Derrière le foutoir de percussions qui commençait à
faiblir, on entendait le premier morceau se profiler. Pure techno de Detroit,
minimaliste mais veloutée, tout en finesse. Les gens qui n’y connaissent pas
grand chose croient que le boulot consiste à enchaîner deux disques sans que ça
s’entende, mais c’est beaucoup plus compliqué que ça. Toute la magie du truc
réside dans la capacité à maintenir une unité sonore qui emmène quelque part.
Quand je me demandais ce qui m’avait poussé à me tourner vers cette musique-là,
je me disais que c’était ce que ça me faisait dans la tête, mais aussi dans le
ventre. Un truc sexuel. Guillaume s’est détaché pour retrouver l’usage de ses
bras et j’ai fermé les yeux, emportée par le flux.
Derrière le film secret de mes paupières, l’essence du son est
devenue comme un torrent de lave qui me coulait du cerveau, achevant de
nettoyer le peu de résistance qui me restait. Une étendue de cristal s’est
ouverte à moi, à perte de vue. Sous mes pieds qui ne touchaient plus le sol, je
pouvais voir toute la vie, un monde de racines et de petites bêtes qui
évoluaient calmement, sans crainte ni urgence. J’étais seule dans ce décor,
mais je savais que si je rouvrais les yeux ils étaient tous là. Et ils
ressentaient tous la même chose que moi. Chacun dans son propre délire, mais
tous sur la même longueur d’onde. Tous conscients d’une même et unique chose :
le rythme. Tous là pour se laisser emporter loin de tout ce qui ne tournait pas
rond. Loin de tout ce qui foirait toujours avant même qu’on essaie. Loin du peu
qu’on avait et qui ne ressemblait en rien à ce qu’on aurait voulu avoir. Tous
là pour se lâcher sur cette musique qui répétait inlassablement ici et
maintenant.
Extrait du roman d’Ann SCOTT, Superstars, Paris, Flammarion, 2000, pp. 43-48
et pp. 51-52.
Avec l’aimable autorisation de l’auteur.