2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
L’art des années 90 participation et transitivité (extrait de «
esthétique relationnelle »)
Nicolas Bourriaud
Écrivain, critique d’art
La transitivité est vieille comme le monde, elle constitue une
propriété concrète de l’œuvre d’art. Sans elle, l’œuvre ne serait rien d’autre
qu’un objet mort, écrasé par la contemplation. Delacroix écrivait déjà dans son
journal qu’un tableau réussi « condensait » momentanément une émotion que le
regard du spectateur se devait de faire revivre et évoluer. Cette notion de
transitivité introduit dans le domaine esthétique ce désordre formel qui est
inhérent au dialogue ; elle nie l’existence d’un « lieu de l’art » spécifique,
au profit d’une discursivité à jamais inachevée et d’un désir jamais rassasié
de dissémination. C’est contre cette conception
fermée de la pratique artistique que
s’insurgeait d’ailleurs Jean-Luc Godard, expliquant qu’
il faut être deux pour une image. Si cette
proposition semble reprendre celle de Duchamp avançant que
ce sont les regardeurs qui font les
tableaux, elle va plus loin en postulant le dialogue comme l’origine
même du processus de constitution de l’image :
au
départ de celle-ci, il faudrait déjà négocier, présupposer l’Autre…
Toute œuvre d’art pourrait ainsi se définir comme un objet relationnel, comme
le lieu géométrique d’une négociation avec d’innombrables correspondants et
destinataires. Il nous apparaît possible de rendre compte de la spécificité de
l’art actuel à l’aide de la notion de production de relations externes au champ
de l’art (par opposition aux relations internes, qui lui offrent son substrat
socioéconomique): relations entre des individus ou des groupes, entre l’artiste
et le monde, et par transitivité, relations entre le regardeur et le monde.
Pierre Bourdieu considère le monde de l’art comme un «
espace de relations objectives entre des
positions», c’est-à-dire un microcosme défini par des rapports de
force et des luttes par lesquelles les producteurs cherchent à « conserver ou
transformer » celui-ci
[1]. Le monde de l’art, comme tout autre champ social,
est par essence relationnel dans la mesure où il présente un « système de
positions différentielles » qui permet sa lecture. Les déclinaisons de cette
lecture « relationnelle » sont multiples : dans le cadre de leurs travaux sur
les réseaux, le Cercle Ramo Nash (artistes de la collection Devautour) avance
ainsi que «l’art est un système hautement coopératif: le dense réseau
d’interconnexions entre les membres implique que tout ce qui s’y passe sera
éventuellement une fonction de tous les membres », ce qui leur donne l’occasion
d’affirmer que « c’est l’art qui fait l’art, pas les artistes ». Ces derniers
ne seraient donc que des instruments inconscients au service de lois qui les
dépassent, à l’instar de Napoléon ou Alexandre le Grand dans la théorie de
l’Histoire de Tolstoï… Je ne partage pas cette position cyber-déterministe, car
si la structure interne du monde de l’art dessine effectivement un jeu limité
de « possibles », cette structure dépend d’un second ordre de relations,
externes celles-ci, qui produisent et légitiment l’ordre des relations
internes. En un mot, le réseau «Art » est poreux, et ce sont les rapports de ce
réseau avec l’ensemble des champs de production qui déterminent son évolution.
Il serait d’ailleurs possible d’écrire une histoire de l’art qui serait
l’histoire de cette production de rapports au monde, posant naïvement la
question de la nature des relations externes « inventées » par les
œuvres.
Pour brosser à grands traits un tableau historique, disons que
ces relations ont tout d’abord commencé à se situer dans un monde transcendant,
au sein duquel l’art visait à établir des modes de communication avec la
divinité: il jouait le rôle d’une interface entre la société humaine et les
forces invisibles qui en régissaient les mouvements, aux côtés d’une nature qui
représentait l’ordre exemplaire dont la compréhension permettait d’approcher
les desseins divins. L’art a petit à petit délaissé cette ambition, pour
explorer les relations existant entre l’Homme et le monde. Ce nouvel ordre
relationnel, dialectique, se développa à partir de la Renaissance, qui
privilégiait à la situation physique de l’être humain dans son univers, quoique
celui-ci fut encore dominé par la figure divine, à l’aide de nouveaux outils
visuels comme la perspective Albertienne, le réalisme anatomique ou le «
Sfumato » de Léonard. Cette destination de l’œuvre d’art ne fut radicalement
remise en question que par le cubisme, qui tentait d’analyser nos rapports
visuels au monde à travers les éléments les plus quelconques de la vie
quotidienne (un coin de table, pipes et guitares), et ce à partir d’un réalisme
mental qui restituait les mécanismes mouvants de notre connaissance de
l’objet.
Le domaine relationnel ouvert par la Renaissance italienne
s’est donc progressivement appliqué à des objets de plus en plus limités: la
question « Quel est notre rapport au monde physique ? » a tout d’abord porté
sur la totalité du réel, puis sur des segments limités de cette même réalité.
Bien entendu, cette progression n’est en rien linéaire : au même moment, on
peut voir cohabiter des peintres comme Seurat, analyste rigoureux de nos modes
de perception oculaires, et un Odilon Redon, qui essaye de percer à jour nos
rapports à l’invisible. Mais, pour l’essentiel, l’histoire de l’art peut se
lire comme l’histoire des successifs champs relationnels externes, relayés par
des pratiques qui sont déterminées par l’évolution interne de ces champs : elle
est l’histoire de la production des rapports au monde, tels qu’ils sont
médiatisés par une classe d’objets et des pratiques spécifiques.
Cette histoire semble avoir pris aujourd’hui un nouveau tour :
après le domaine des relations entre Humanité et divinité, puis entre
l’Humanité et l’objet, la pratique artistique se concentre désormais sur la
sphère des relations interhumaines, comme en témoignent les pratiques
artistiques en cours depuis le début des années quatre-vingt-dix. L’artiste se
focalise donc de plus en plus nettement sur les rapports que son travail créera
parmi son public, ou sur l’invention de modèles de socialité. Cette production
spécifique détermine non seulement un champ idéologique et pratique, mais aussi
des domaines formels nouveaux. Je veux dire par là qu’au-delà du caractère
relationnel intrinsèque à l’œuvre d’art, les figures de référence de la sphère
des rapports humaine sont désormais devenues des « formes » artistiques à part
entière : ainsi, les meetings, les rendez-vous, les manifestations, les
différents types de collaborations entre personnes, les jeux, les fêtes, les
lieux de convivialité, bref, l’ensemble des modes de la rencontre et de
l’invention de relations, représentent aujourd’hui des objets esthétiques
susceptibles d’être étudiés en tant que tel, le tableau et la sculpture n’étant
ici considérés que comme les cas particuliers d’une production de formes qui
vise bien autre chose qu’une simple consommation esthétique.
Extrait de Esthétique
Relationnelle de Nicolas BOURRIAUD, Paris, Les Presses duRéel, 1998,
pp. 26-29.
Avec l’aimable autorisation de l’auteur.
[1]
Pierre Bourdieu,
Raisons
pratiques, éd. Du Seuil, p. 68.