Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.2804136701
148 pages

p. 99 à 101
doi: en cours

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Contributions

no 72 2001/2

2001 Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales Contributions

L’art des années 90 participation et transitivité (extrait de « esthétique relationnelle »)

Nicolas Bourriaud Écrivain, critique d’art
La transitivité est vieille comme le monde, elle constitue une propriété concrète de l’œuvre d’art. Sans elle, l’œuvre ne serait rien d’autre qu’un objet mort, écrasé par la contemplation. Delacroix écrivait déjà dans son journal qu’un tableau réussi « condensait » momentanément une émotion que le regard du spectateur se devait de faire revivre et évoluer. Cette notion de transitivité introduit dans le domaine esthétique ce désordre formel qui est inhérent au dialogue ; elle nie l’existence d’un « lieu de l’art » spécifique, au profit d’une discursivité à jamais inachevée et d’un désir jamais rassasié de dissémination. C’est contre cette conception fermée de la pratique artistique que s’insurgeait d’ailleurs Jean-Luc Godard, expliquant qu’il faut être deux pour une image. Si cette proposition semble reprendre celle de Duchamp avançant que ce sont les regardeurs qui font les tableaux, elle va plus loin en postulant le dialogue comme l’origine même du processus de constitution de l’image : au départ de celle-ci, il faudrait déjà négocier, présupposer l’Autre… Toute œuvre d’art pourrait ainsi se définir comme un objet relationnel, comme le lieu géométrique d’une négociation avec d’innombrables correspondants et destinataires. Il nous apparaît possible de rendre compte de la spécificité de l’art actuel à l’aide de la notion de production de relations externes au champ de l’art (par opposition aux relations internes, qui lui offrent son substrat socioéconomique): relations entre des individus ou des groupes, entre l’artiste et le monde, et par transitivité, relations entre le regardeur et le monde. Pierre Bourdieu considère le monde de l’art comme un «espace de relations objectives entre des positions», c’est-à-dire un microcosme défini par des rapports de force et des luttes par lesquelles les producteurs cherchent à « conserver ou transformer » celui-ci [1]. Le monde de l’art, comme tout autre champ social, est par essence relationnel dans la mesure où il présente un « système de positions différentielles » qui permet sa lecture. Les déclinaisons de cette lecture « relationnelle » sont multiples : dans le cadre de leurs travaux sur les réseaux, le Cercle Ramo Nash (artistes de la collection Devautour) avance ainsi que «l’art est un système hautement coopératif: le dense réseau d’interconnexions entre les membres implique que tout ce qui s’y passe sera éventuellement une fonction de tous les membres », ce qui leur donne l’occasion d’affirmer que « c’est l’art qui fait l’art, pas les artistes ». Ces derniers ne seraient donc que des instruments inconscients au service de lois qui les dépassent, à l’instar de Napoléon ou Alexandre le Grand dans la théorie de l’Histoire de Tolstoï… Je ne partage pas cette position cyber-déterministe, car si la structure interne du monde de l’art dessine effectivement un jeu limité de « possibles », cette structure dépend d’un second ordre de relations, externes celles-ci, qui produisent et légitiment l’ordre des relations internes. En un mot, le réseau «Art » est poreux, et ce sont les rapports de ce réseau avec l’ensemble des champs de production qui déterminent son évolution. Il serait d’ailleurs possible d’écrire une histoire de l’art qui serait l’histoire de cette production de rapports au monde, posant naïvement la question de la nature des relations externes « inventées » par les œuvres.
Pour brosser à grands traits un tableau historique, disons que ces relations ont tout d’abord commencé à se situer dans un monde transcendant, au sein duquel l’art visait à établir des modes de communication avec la divinité: il jouait le rôle d’une interface entre la société humaine et les forces invisibles qui en régissaient les mouvements, aux côtés d’une nature qui représentait l’ordre exemplaire dont la compréhension permettait d’approcher les desseins divins. L’art a petit à petit délaissé cette ambition, pour explorer les relations existant entre l’Homme et le monde. Ce nouvel ordre relationnel, dialectique, se développa à partir de la Renaissance, qui privilégiait à la situation physique de l’être humain dans son univers, quoique celui-ci fut encore dominé par la figure divine, à l’aide de nouveaux outils visuels comme la perspective Albertienne, le réalisme anatomique ou le « Sfumato » de Léonard. Cette destination de l’œuvre d’art ne fut radicalement remise en question que par le cubisme, qui tentait d’analyser nos rapports visuels au monde à travers les éléments les plus quelconques de la vie quotidienne (un coin de table, pipes et guitares), et ce à partir d’un réalisme mental qui restituait les mécanismes mouvants de notre connaissance de l’objet.
Le domaine relationnel ouvert par la Renaissance italienne s’est donc progressivement appliqué à des objets de plus en plus limités: la question « Quel est notre rapport au monde physique ? » a tout d’abord porté sur la totalité du réel, puis sur des segments limités de cette même réalité. Bien entendu, cette progression n’est en rien linéaire : au même moment, on peut voir cohabiter des peintres comme Seurat, analyste rigoureux de nos modes de perception oculaires, et un Odilon Redon, qui essaye de percer à jour nos rapports à l’invisible. Mais, pour l’essentiel, l’histoire de l’art peut se lire comme l’histoire des successifs champs relationnels externes, relayés par des pratiques qui sont déterminées par l’évolution interne de ces champs : elle est l’histoire de la production des rapports au monde, tels qu’ils sont médiatisés par une classe d’objets et des pratiques spécifiques.
Cette histoire semble avoir pris aujourd’hui un nouveau tour : après le domaine des relations entre Humanité et divinité, puis entre l’Humanité et l’objet, la pratique artistique se concentre désormais sur la sphère des relations interhumaines, comme en témoignent les pratiques artistiques en cours depuis le début des années quatre-vingt-dix. L’artiste se focalise donc de plus en plus nettement sur les rapports que son travail créera parmi son public, ou sur l’invention de modèles de socialité. Cette production spécifique détermine non seulement un champ idéologique et pratique, mais aussi des domaines formels nouveaux. Je veux dire par là qu’au-delà du caractère relationnel intrinsèque à l’œuvre d’art, les figures de référence de la sphère des rapports humaine sont désormais devenues des « formes » artistiques à part entière : ainsi, les meetings, les rendez-vous, les manifestations, les différents types de collaborations entre personnes, les jeux, les fêtes, les lieux de convivialité, bref, l’ensemble des modes de la rencontre et de l’invention de relations, représentent aujourd’hui des objets esthétiques susceptibles d’être étudiés en tant que tel, le tableau et la sculpture n’étant ici considérés que comme les cas particuliers d’une production de formes qui vise bien autre chose qu’une simple consommation esthétique.
Extrait de Esthétique Relationnelle de Nicolas BOURRIAUD, Paris, Les Presses duRéel, 1998, pp. 26-29.
Avec l’aimable autorisation de l’auteur.
 
NOTES
 
[1] Pierre Bourdieu, Raisons pratiques, éd. Du Seuil, p. 68.
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