2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Du monde diurne au mythe souterrain
Daniel Roncato
CEAQ, Paris V
Platon pose dans « La République », le problème suivant : que
voit-on quand on est emprisonné dans une caverne séparée par un mur à
mi-hauteur du monde éclairé par le soleil? Et pourtant ces deux univers
comportent un passage, le monde de la caverne connaît aussi le rythme d’un
défilement. Cette grotte contient en son sein des hommes qui se nourrissent
d’images d’ombres réduites dans la pénombre ambiante.
Historiquement, il est attesté que des grottes firent office de
lieu de cultes chtoniens au cours desquels les fidèles pouvaient communiquer
avec les divinités nocturnes comme ce fut le cas pour le dieu perse Mithra.
Dans l’ Égypte antique, le dieu Toth, à tête d’ibis surmontée d’un disque
lunaire, symbolise la figure du monde souterrain et, plus tard, le dieu grec
Hermès conduira les âmes des défunts dans le monde souterrain, secondé par un
reptile dans le rôle d’initiateur – la gnose. On sait que le serpent
responsable de la chute d’Adam et Eve du jardin d’Eden représente une autre
figure emblématique. Cet étrange animal décrit par Jung comme l’un des symboles
de transcendance onirique, revêt un autre rôle lorsqu’il s’agit du dieu romain
de la médecine Esculape ; celui de médiateur entre ce monde et l’autre
entraînant Eurydice dans sa descente aux enfers.
Le cadre de l’animal amphibien, le monde de la terre et de
l’eau s’inscrit avec G. Durand sur le mode du régime nocturne de l’image.
Celui-ci écrit: « Primitivement la terre, comme l’eau, est la primordiale
matière du mystère, celle que l’on pénètre, que l’on creuse et qui se
différencie simplement par une résistance plus grande à la pénétration.» ( …) «
De nombreux mots désignant la terre ont des étymologies qui s’expliquent par
l’intuition spatiale du contenant: lieu, large, province.
» Depuis l’extérieur, le sol, perceptible sous son aspect
courant, est visuellement insondable, ses richesses et son fonctionnement
fortement marqués par un accès caractérisé le plus souvent en littérature comme
un franchissement vers l’inconnu. Jules Verne décrit, lui, le monde souterrain
dans «Voyage au centre de la terre » suivant un parcours qui donne l’impression
de se dilater dans le temps.
Plus proche de nous, Paris, avec la Seine, renvoie au Nil et à
ses crues légendaires. Autre similitude : la composition du sol calcaire
propice au développement de l’univers des cryptes. Déjà, «le livre des morts »
de l’Égypte antique confirme l’évocation de Durand selon laquelle «par cette
incidente funèbre toute barque est un peu vaisseau fantôme, est attirée par les
inéluctables valeurs terrifiantes de la mort.» Une analogie qui devient moins
fortuite qu’elle n’y paraît pour l’observateur s’il se réfère aux liens tissés
par la statuaire ornant les grandes promenades du jardin des T uileries :
La Seine et la Marne à proximité du
Nil et du
Tibre (sculptures de Lorenzo
Ottone). Des sirènes incantatoires du
récit homérique affrontées par Ulysse aux « malfaisantes » Lorelei que décrit
Jung à travers le mythe teutonique : « les esprits des eaux dont le chant mène
les hommes à la mort ». Dans cette lignée des grands mythes, la capitale devait
posséder une histoire secrète de ses souterrains sous les traits d’une
légendaire rivière, de la Grange-batelière, dont le lit suivait son cours dans
une grotte mystérieuse traversant toute la ville de la gare Saint-Lazare,
qu’elle inonda lors de la crue de 1910, jusqu’au grand bassin enfoui de l’opéra
Garnier, alimenté par un flot continu appelé le lac du « fantôme de l’Opéra ».
Ce dernier enveloppait celui qui naviguait à sa surface, une sensation tout à
fait comparable à l’analyse de Gilbert Durand du récit de Novalis (Schrifften) où le poète a l’impression d’être
enveloppé d’une « brume rougie par le couchant». Cette réflexion trouve son
amorce dans le récit de Jules Verne : dans le voyage au centre de la terre, on
voit se dessiner une trame autour de la découverte d’un microcosme à partir de
nouveaux repères spatio-temporels, quasiment à l’image des gravures de Piranese
sur les prisons souterraines dont la configuration géométrique suggère un
espace en constante dilatation par les multiples liens visuels qu’il procure.
C’est un peu comme s’il s’opérait un jeu de miroirs où la voûte des carrières
devient ciel rendant l’espace déroutant ; le bassin enterré de l’Opéra Garnier
reprend une structure de voûtes renversées semblables à celles qui la
recouvrent. Par ce même procédé, il nous semble entrevoir des formes
fantastiques dans l’architecture de Gaudi dont la conception de projet
consistait à accrocher sur les murs extérieurs une multitude de petits sacs
remplis de sable procurant à la maquette funiculaire, une fois renversée, un
aspect caverneux, destiné à une architecture religieuse. Gilbert Durand
décrypte à travers les mythes un «couple divin ciel-terre ». La présence du
bassin baptismal paléochrétien à Sbeitla (Sud Tunisie) en forme de matrice
émergeant du sol, tout en étant recouvert de mosaïques, est l’œuvre d’une
inspiration commune. Il présente toutes les formes vivantes du parc Güell de
Gaudi à Barcelone.
Ces exemples en architecture sont intéressants car ils
reproduisent, l’un ou l’autre, à des fins techniques, une dimension imaginaire
qu’on retrouve dans les légendes racontant l’histoire des carrières. Il s’agit
d’un domaine parisien (domaine de Vauvert) ayant appartenu au diable courant
13e siècle. Ce domaine était situé à l’emplacement d’enclaves rituelles
païennes. Le diable se réfugia par la suite dans les carrières de la capitale
où l’on put observer sa représentation sous forme de peintures rupestres. Pour
compléter cette dimension énigmatique, le complexe parcours labyrinthique
trouve son écho dans les indications destinées aux plâtriers qui exploitaient
les carrières :
En effet, cette indication aux lettres désagrégées indiquait
sur une pierre le passage à suivre pour les ânes aidant les carriers (lire : «
Ici le chemin des ânes »). Cela donna naissance à la tradition des cénotaphes.
Les pierres taillées qui étaient le matériau de construction laissent
apercevoir le monde mythologique enfoui, dominé par Ouranos, ce qui incita, dès
l’origine, à l’extraction de pierres divines de ces lieux rayonnants. Sans
doute procuraient-elles une protection que laissait imaginer le caractère
immuable du sous-sol. Des oratoires en forme de caverne ornée de feuillages
furent les premières bases, pourrait-on dire, des églises Saint-Julien le
Pauvre, Saint-Médard. Ainsi naît la fonction mystérieuse présente à tous ces
lieux où la démultiplication des espaces prend son importance. De là tire
probablement sa fascination le labyrinthe au pavement de la cathédrale de
Chartres. Ce motif symbolise traditionnellement le centre spiriruel du monde,
signifié par quatre axes inscrits dans un cercle. De façon étonnante, la
fontaine de Carpeaux Les quatre parties du
monde entre le jardin du Luxembourg et l’observatoire de Paris, voit
ainsi le globe porté par les femmes issues de ces continents. Auparavant, il a
été fait état de la trace des prétendus tombeaux de dieux, héros, géants dont
le corps était représenté par un rocher incarnant une puissance chthonienne
(Tombe Issoire au nord du parc Montsouris) dominant toute cette portion de
territoire connue sous le nom de fief des tombes. Or dans la langue celtique le
radical « isar » signifie « sacré ».
Dans les carrières de Paris, ou bien en surface, les sources et
les puits renfermaient des légendes non sans rapport avec leur aspect: couleur
extraordinaire, bienfaits procurés, manifestations étranges comme dans les
puits souterrains qui chantent. Car sous la royauté, il existait déjà des
fontainiers chargés de l’entretien des points d’eau dans la ville. La Bièvre
rentrait sous terre puis donnait naissance à de nombreux canaux enterrés. La
fontaine des fleuves de Klagmann
(Square Louvois, 1844) ambitionne de représenter par quatre femmes la Seine et
ses affluents, tenant en leurs mains les produits des régions
irriguées.
Moins connu, le rapport aquatique au monde souterrain devait-il
demeurer un savoir propre aux initiés ? Un ouvrage de Richard Lioger sur les
sourciers et radiesthésistes ruraux nous éclaire sur la question liée en partie
à la connaissance du terrain. Les hommes « sont encore les seuls à pouvoir
exprimer une connaissance du passage ou de la probabilité du passage d’eau »
bien que la femme en sera la principale utilisatrice au quotidien. On comprend
dès lors que son utilisation aussi est « symboliquement chargée ». L’eau
semi-domestique qui provient des fontaines, puits, lavoirs permettra de boire
et de se laver. Comme le dit un éleveur châtenois : « Pour laver directement la
sueur avec de la bonne eau fraîche, qui l’emmène directement dans la terre ;
c’est la terre qui vous a fait suer, c’est normal qu’on lui rende ». L’étude
conclut par une analyse en termes d’association : sueur/eau
semi-publique/terre, nature. Dans le monde rural, puits et fontaines font
partie intégrante d’un cycle où la sueur est purifiée par l’eau qui réintègre
l’élément solide de la terre. Les propos du livre soulignent qu’ « aujourd’hui
encore, l’eau semi-domestique est mise sous la protection du sacré-religieux ,
alors que l’eau domestique du robinet n’est l’objet d’aucune pratique magique
ou religieuse ». L’appel fait à un sourcier pour la recherche de l’eau à usage
domestique s’inscrit plus par rapport au symbolisme de son utilisation qu’en
rapport avec une réelle nécessité économique, précise le commentaire.
Bien que la dimension enterrée des grandes villes ait été
mésestimée jusqu’à une époque récente, une expansion urbaine croissante
démontre l’importance de sa redécouverte. Le projet de la station météor à
Paris (Bibliothèque François Mitterand, architecte Antoine Grumbach) aboutit au
saisissement de symboles par la réalité où l’imaginaire est interpellé dans un
autre rapport à l’espace public. Mais un autre type de pensée se constitue dès
lors, tel que le définissait C.G. Jung à propos du mandala : « rétrécissement
du champ de vision psychique » nécessaire par la contemplation et la
concentration, le mandala ayant en effet pour fonction d’attirer intuitivement
l’attention sur des éléments spirituels afin de favoriser leur intégration dans
la personnalité.
·
Gilbert DURAND, «Les structures
anthropologiques de l’imaginaire», Dunot, 1992.
·
Simon LACARDAIRE, « Histoire
secrète du Paris souterrain», Éd. Hachette ,1982.
·
Simon LACARDAIRE , « Sources et
fontaines de Paris », Éd. Fayard, 1975.
·
Pierre GORDON, « Les racines
sacrées de Paris », Éd. Arma artis, 1992.
·
Richard LIOGER, « Sourciers et
radiesthésistes ruraux», Éd. Presses universitairesde Lyon,
1993.