2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Les vampires et le souterrain
David Chmiel
(CEAQ, Paris V)
Les vampires existent ! Nous n’avons pas besoin de les rencontrer pour sentir
leur présence, tapis dans l’ombre, invisibles. C’est là qu’ils se terrent pour nous
voler notre substance vitale et notre énergie, nous contraignant à l’inaction, terrorisés, stupéfiés, épuisés. Les vampires ne meurent malheureusement que lorsqu’ils nous apparaissent, brûlés par la lumière du soleil ou tombant sous les
assauts de ceux qui connaissent leurs faiblesses. Partant de là, une étude sociologique du souterrain se doit d’étudier ceux qui l’habitent parfois, ou que plus
exactement nous logeons là, dans le creux de nos villes et dans les cryptes. Ils
trahissent en un sens un état de notre société, en révélant ses constructions
imaginaires sur l’indicible, le caché, sur le refoulé qui vit dans notre inconscient
collectif. Le vampire serait alors un archétype, existant peut-être depuis l’aube
de l’humanité.
On peut penser que l’homme a toujours peuplé son imaginaire d’entités buveuses de sang. Cette intuition est confirmée lorsque l’on prête attention aux
récits provenant de Chine, d’Inde, de Polynésie ou autres, qui en fournissent
divers avatars. De plus on observe l’existence, depuis l’antiquité, de l’image du
démon buveur de sang dont la première trace est un vase perse où est représenté
un jeune homme aux prises avec un démon cherchant à lui sucer le sang. La
tradition babylonienne de Lilitù, divinité buveuse de sang, est multimillénaire, et
dans la mythologie grecque, les lamies, les empuses et les stryges sont des monstres suçant le sang des enfants et des jeunes hommes lorsqu’ils dorment. Même
si ces entités n’ont pas de filiation directe connue avec les vampires transylvaniens, elles sont cependant aux racines de notre imaginaire occidental.
L’ethnologie et l’anthropologie nous apprennent que le sang a toujours fasciné l’humanité. En effet, le perdre signifiait, et signifie encore dans nombre de
tribus, un risque de mort chez l’homme. C’est d’ailleurs par le sang que la femme
a inspiré la suspicion chez son compagnon, puisqu’elle ne meure pas lors des
menstrues. Le sang des règles annonçait que la tribu n’allait pas s’agrandir, et
donc risquait de s’éteindre. Le sang est donc depuis toujours le symbole de la
vie : l’homme perd ses force lorsqu’il s’échappe, de même que la tribu ne voit
pas la naissance d’un futur chasseur lorsqu’il coule par la femme. Partant de là,
les esprits ont besoin de sang afin de se matérialiser et d’accéder au monde des
vivants. Les femmes ont été soupçonnées de faire de la sorcellerie ou du commerce avec les morts puisqu’elles peuvent en perdre sans danger pour leur propre vie. Le vampire a probablement toujours existé dans les sociétés d’échanges,
sous la forme du mauvais mort vidant les vivants de leur sang pour avoir un
corps.
L’association entre le sang, la lune et la femme infertile provient de très loin
dans le temps, mais continue de s’agiter dans notre imaginaire, sous la figure de
la sorcière au moyen âge, puis de la prostituée aujourd’hui. L’iconographie de
celle-ci demeure encore la fille déambulant dans la nuit, éclairée par la lune, et
dont les lèvres ont la rougeur exacerbée du sang. Les filtres d’amour ont été
remplacés par une expertise en matière de séduction, de perversion et de conseils. De même la soupçonne-t-on toujours d’apporter le malheur, en brisant les
ménages ou en propageant les maladies, de la syphilis au sida. Suivant cette
optique, on constate que le vampire romantique qui a prospéré au XIXe siècle
était un personnage féminin qui n’avait plus rien à voir avec les superstitions du
moyen âge, ni les légendes encore présentes en Roumanie. En réaction au matérialisme ambiant et au rationalisme triomphant des lumières et de la société
industrielle moderne, le romantisme avait remis au goût du jour la nostalgie d’un
passé enchanté et magique. En piochant dans le surnaturel, il avait ressuscité le
vampire en tant que métaphore de l’amour funeste. Il devint une femme fatale
par convention, reliant l’amour et la mort dans une relation sadomasochiste. Les
textes principaux qui illustrent notre propos sont Christabel ( 1816) de Coleridge, et La belle dame sans merci (1818) de Keats. Il n’était d’ailleurs pas
important qu’elles sucent le sang, pourvu qu’elles entraînent la mort par le plaisir, ce que faisaient les prostituées et les libertines malades.
On saisit ici que l’archétype s’exprime sous différentes formes, provenant
d’un travail souterrain faisant des liaisons là où le réel vient briser la réalité. En
effet, rien ne prédestinait quelqu’un enterré à la hâte durant une épidémie de
peste à resurgir trois siècle plus tard sous les traits d’une belle jeune femme
immortelle. C’est pourtant ce qui nous semble à l’œuvre si l’on se réfère aux
différentes explications que nous offrent les instances sociales productrices de
sens. On constate que les périodes d’apparitions et de chasses aux revenants en
corps sont les mêmes que celles des épidémies de peste en Europe. En effet, les
malades étaient inhumés hâtivement, et se retrouvaient parfois enfermés dans
les fosses communes. Lorsque les tombes étaient rouvertes afin de procéder à
l’enfouissement d’autres morts, quelle surprise de voir un «mort vivant », autrement dit un cadavre qui s’était déplacé ou meurtri les chairs durant son agonie.
Ce type d’événement ponctuel semble être une des bases tangibles permettant
d’appréhender les conditions d’émergence de la croyance aux morts animés.
Ici le souterrain est celui de la tombe, de la fosse commune. L’homme y
enfouit ce dont il veut se débarrasser, à savoir les dépouilles des pestiférés, qui
sont un danger de propagation de la maladie et de la mort. Il est le lieu privilégié
du refoulement de l’inacceptable. Cependant, lorsqu’on en vient à explorer ce
que le souterrain contient, on perçoit intuitivement qu’un procédé magique a
transformé un corps en squelette, et que des êtres vivants, des rats et des vers,
font fourmiller de vie cet endroit réservé à la mort. On y trouve même des preuves que ce qui est décédé peut encore se mouvoir, et agir, comme l’ont fait ces
enterrés vivants. Les jeux vidéos, comme «Vampire, Rédemption », nous offrent
un exemple redondant de cette vie grouillant sous le plancher des vaches. Ce que
les anglo-saxons nomment undeads, les non-morts, doivent être éliminés par
légions dans le but d’acquérir des trésors et sortir des labyrinthes souterrains ou
des donjons. Afin d’être compris, ce défoulement ludique nous impose un détour
étymologique, celui de l’extermination de la foule, ainsi que celui de l’analogie
avec le refoulé, qui est monstrueux tout en recelant les trésors de l’imagination.
Le cadavre sortant de sa tombe n’est en quelque sorte que le retour d’un des
contenus de l’inconscient collectif.
Ainsi un grand recensement de cadavres sortant de leurs tombes eut lieu au
moyen âge, ainsi que des récits de morts revenant hanter les vivants. En 1031,
on put lire des témoignages de l’évêque de Cahors, au deuxième Concile de
Limoge, sur un chevalier excommunié désertant sa tombe. Les chroniques De
Nugis Curialum et Historia Regis Anglicarum citent des cas de cadavres gorgés de sang et qui sont dénommés Cadaver Sanguisugus. Les autorités ecclésiastiques se trouvèrent donc dans l’obligation de trouver une explication au phénomène. En effet, les croyances païennes avaient la peau dure, et l’instance
dominante et totalitaire qu’elle était ne pouvait se permettre des apories théoriques. En reprenant l’idée néoplatonicienne d’une vie après la mort, elle avait
trouvé l’explication qui permit aux morts vivants d’avoir le droit de cité. Le christianisme avait distingué le corps et l’âme, le premier servant d’enveloppe au
second. L’âme du mort qui n’avait pas reçu l’extrême-onction ne pouvait pas
parvenir au royaume de Dieu, et se retrouvait donc piégée entre le monde des
vivants et celui des morts. Les revenants en corps furent donc toujours des gens
de mauvaise vie, excommuniés le plus souvent, ce qui permettait de comprendre
et de justifier le retour du mauvais mort. On notera pour notre part qu’il s’agit là
d’une constante anthropologique, comme le souligne Edgar Morin, qui est celle
du double, soit la projection des instincts refoulés et du Soi. Ceci explique pourquoi l’agressivité était un élément majeur du comportement des morts revenants.
Il faut savoir qu’il s’agit d’une population dont on cherchait à brimer cette composante pulsionnelle par la religion, et qui subissait par ailleurs une domination
par la force de la part des souverains.
Outre ce mécanisme, il s’avère que le caractère massif des décès causé par les
épidémies de peste appelait une explication primordialement animiste chez les
survivants. C’est à cet endroit que l’inconscient collectif a pu jouer son rôle de
liant, là où il y a incursion du réel dans la réalité sociale. En regardant les peintures du moyen âge sur la peste, on constate que celle-ci est représentée comme
un squelette portant une faux, ce qui signifie que l’événement nécessite d’être
identifié, personnifié afin de pouvoir agir contre lui. La peste en tant que telle
peut être alors combattue si on la projette dans le mauvais mort. Celui-ci ne peut
se trouver que dans le souterrain, dont on le dégage pour le détruire, en une
sorte de catharsis sociale des passions collectives, vouée à la répétition.
La conscience collective fut quant à elle marquée par deux personnages hauts
en couleur, rouge sang pour l’occasion. Le XIVe siècle vit les exactions d’Erzbet
Bathory, et de Vlad Tepes qui inspirera Dracula à Bram Stoker. La première
tuait des jeunes filles et se servait de leur sang afin de conserver la jeunesse
éternelle. Quant au second, il s’agissait d’un héros national roumain ayant délivré son pays des ottomans, doublé d’un tyran sanguinaire ayant fait empaler
plusieurs milliers de personnes pour son bon plaisir. Ils firent de nombreuses
victimes dans les populations afin d’assouvir leur sadisme ou leur quête d’immortalité. Le sang versé dont ils étaient si friands travailla l’imaginaire de l’époque,
afin de donner un sens à la peur que celui-ci inspire. Les fantasmes liés au sang
se trouvaient ainsi réactivés, en tant qu’essence de la vie. Le voler était un acte se
situant en quelque sorte hors de l’humanité et amenait à croire que ceux qui le
faisaient appartenaient au monde des morts. Ainsi n’étaient-ils certainement pas
seuls, d’où l’idée que les morts pouvaient boire le sang des vivants afin de perpétuer leur existence.
L’assemblée, ou horde, de vampires, semble être depuis une décennie la
caractéristique indiquant le réveil du monstre. Le cinéma américain, notamment
les films de la Hammer, après nous avoir nourris de Dracula à toutes les sauces,
abreuve aujourd’hui notre soif de sang avec des productions où le vampire n’est
plus un aristocrate solitaire, maître de serviteurs plus ou moins répugnants et
grotesques, expert en manipulation et uniquement animé par une volonté de
domination. Aujourd’hui le diable entouré de ses démons a laissé place à des
surhumains philosophant sur leur immortalité, le sens et la finalité de l’existence.
On peut à bien des égards les dénommer vampires de la post-modernité en
opposition à Dracula, qui a incarné la modernité par rapport au revenant en
corps, puisqu’il était un personnage de fiction et non plus un mort vivant, réel en
quelque sorte.
Ce nouveau mode d’existence du vampire, qui s’adapte aux changements du
monde si l’on fait attention à tout ce qui est produit autour de ce mythe, relève de
toute évidence d’un travail de transformation de la forme que prend l’archétype
pour sortir du souterrain. Dans à une bande dessinée récemment parue et intitulée « Je suis un vampire », le personnage principal est réveillé par des ouvriers qui
creusent dans l’égout où il dort depuis 50 ans. À l’inverse du suceur de sang
traditionnel, il se régénère au soleil. On pourrait extrapoler en disant que l’image
du vampire s’est développée lorsqu’il a été sorti du souterrain de l’inconscient
collectif, devenant par là même un symbole lumineux. Suivant la thèse du trajet
anthropologique de Gilbert Durand, on peut déduire de notre hypothèse que le
vampire devient un modèle valorisé. Ceci se trouve vérifié si l’on accorde une
importance à tous ces mouvements qui s’identifient à lui, par les vêtements ou le
comportement. Des groupes sectaires comme les vampyrs aux USA, dont certains membres se font arracher les dents pour se faire implanter des crocs en
tungstène, en passant par les soirées gothiques du samedi à Paris, aujourd’hui
très prisées, on ne peut que conclure à une fascination par l’archétype, qui exprime en mineur ce qui se joue en majeur dans la crypte de notre inconscient
collectif.
Tous ces mouvements révèlent peut-être une identification à l’agresseur, mécanisme bien connu des psychologues cliniciens, dont il faut chercher les origines. Si l’on autopsie l’image fondamentale du vampire, en excluant ses variantes
culturelles et historiques, on aboutit à l’idée d’une chose se nourrissant de la vie
sans prendre égard à la préserver. Ce comportement est semblable au rapport
entre le nourrisson et le sein maternel au stade schizo-paranoïde décrit par Mélanie
Klein. La psychanalyse nous fournit des éclaircissements en s’interrogeant sur la
pathologie narcissique qui caractérise le comportement vampirique. D’après
Gérard Lopez, cet arrangement Border line de la personnalité consisterait en
une lutte contre la dépression qui guette le malade, et qui consiste à ne se sentir
exister que par la destruction d’autrui. Il n’y a pas élaboration des conflits comme
chez les névrosés, ce qui rend le vampire impulsif et d’autant plus violent s’il
n’arrive pas à ses fins. Ce type de pathologie «état limite », si l’on en croit Jean
Bergeret, serait le plus répandu parmi nos contemporains. Serial killers, violeurs
récidivistes et autres patrons harcelants en sont les exemples les plus médiatisés.
Il apparaît donc que si tout un chacun s’est trouvé confronté dans sa vie à des
comportements relevant de ce type, le vampire s’impose comme image permettant l’expression de l’indicible.
La profusion des productions culturelles où il apparaît est peut-être un révélateur de ce besoin de s’exprimer provenant du souterrain. En effet l’indicible,
l’incompréhensible fournit le moteur du travail imaginaire et symbolique sur le
réel. Le souterrain n’est donc pas seulement situé sous la terre, mais partout où
l’œil n’a pas accès. Il n’est que de regarder la télévision pour comprendre combien l’envers du décor, le making of, a sa place dans le décor lui-même. Cependant, il y a là plus une image de l’image qu’une vraie production de savoirs,
puisque l’image n’est pas une preuve. Elle est par ailleurs comme un miracle
pour le vampire, qui peut grâce à elle contempler, sur une télévision, cet interdit
fatal qu’est la lumière du soleil. La brûlure que provoque le réel est alors neutralisée par sa représentation.
En s’extirpant du souterrain, le vampire ne craint maintenant plus la lumière
du jour, comme en témoignent les bandes dessinées «Preacher » ou « Je suis un
vampire ». Les avancées technologiques lui sont bénéfiques dans son aspiration à
infiltrer l’humanité, puisque les crèmes anti-UV le protègent dans la journée. Ces
mêmes produits ne sont-ils pas susceptibles d’augmenter les risques de cancer,
selon le magazine Sciences et Vie, mais aussi d’empêcher la synthèse de la
vitamine D, qui influe sur le moral, et qui se révèle impossible sans le rayonnement ultraviolet. La lumière joue de toute évidence un rôle primordial chez le
vampire, comme chez l’humain. Dans le roman « Lestat le vampire » d’Ann Rice,
le vampire Lestat se sert des éclairages afin de masquer son état de mort vivant
et de devenir une Rock Star. Le golden boy, serial killer, du roman American
psycho de Brett Easton Ellis, nous décrit longuement comment il soigne son
apparence et chaque détail de son personnage, qui est à bien des égards un
vampire. Ce culte de l’apparence, qui est celui de l’image et de la reconnaissance, renvoie bien au mythe de Narcisse, auquel Christopher Lasch assimile la
nouvelle sensibilité américaine.
Même si une partie d’entre eux a accédé à la lumière du jour, les agissements
du vampire restent nocturnes, car il demeure fondamentalement attaché à l’obscurité camouflante. Dans la série américaine «Buffy the Vampire Slayer », on
voit que les monstres se déchaînent la nuit. On peut y comprendre tout au long
des épisodes une métaphore des problèmes de l’adolescence, les vampires étant
jeunes et beaux, puisque la métamorphose s’effectue à la puberté. Ce déchaînement nocturne est celui de la sexualité, à laquelle l’héroïne résiste tant bien que
mal, puisqu’elle est amoureuse d’un vampire doté d’une âme mais inaccessible
par sa condition. Ce refoulement est encouragé par une bande de pairs, guidée
par un professeur éclairé dont l’intérêt est de sauver l’humanité du danger que
représente le mal, soit le sexe dans une certaine Amérique puritaine. Cette interprétation n’est pas sans rapport avec l’idée répandue au XIXe siècle selon laquelle la masturbation ou bien une trop grande activité sexuelle étaient des signes de neurasthénie. Le plaisir de la chair est en quelque sorte un vampire
suçant les forces vives de la nation, dans un pays où la jeunesse est un danger.
Reprenant cette icône du pays vampirisé, le régime de Vichy affichait dans sa
propagande antisémite une image où «les juifs suçaient les forces vives de la
nation ». Ceci n’est pas sans nous rappeler le «Nosferatu » de Murnau, dont
l’interprétation de Dracula diffère radicalement du roman initial de Stoker. Max
Schreck y joue un vampire petit, malingre et voûté, dont la longueur des dents
n’a d’égale que celle de ses mains crochues, qui ont la gestuelle de l’avare manipulant son argent avec avidité. Son nez également crochu et ses oreilles pointues
en font l’antithèse du mythe de l’aryen allemand, et il y a tout lieu de penser que
le vampire incarna alors ce qui habitait le souterrain de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres.
Cette métaphore du vampire s’appliqua par ailleurs à un certain nombre de
tueurs en série, dont le vampire de Düsseldorf, à partir duquel Fritz Lang réalisa
le film « M. le maudit ». Plus récemment on peut citer à titre d’exemple les cas de
Stanislas Modzieliewski, surnommé « le vampire de Galkowiek », de Richard Chase,
« le vampire de Sacramento », et de Rod Ferrell, « le vampire du Kentucky ». On
constate à partir de ces surnoms qu’ils sont liés à un lieu précis, qu’ils sont
enracinés. Cette importance de la résidence et de l’appartenance au sol a des
répercussions significatives sur la population de la ville où se déroulent ces faits
divers. La presse colporte son nom et circonscrit les phénomènes à un espace
donné. Elle suggère ainsi que le danger n’est réel qu’à intérieur de cet espace
déterminé. De plus, habiter cet endroit comporte un risque car même si le criminel est arrêté, rien ne prouve que la police ne s’est pas trompée, ni que le vampire n’a pas fait des émules, puisqu’il est contagieux. L’impact du souterrain sur
la ville est alors de réanimer certains affects, dont la peur, qui étaient anesthésiés
par une trop grande asepsie sociale. L’événement, en ayant lieu, subit les transformations du trajet imaginaire, et permet la canalisation et l’apaisement des
passions collectives.
La ville de Paris n’a pas connu d’expression spectaculaire de ses vampires
souterrains. Cependant elle semble être la localisation du raffinement culturel,
pour le cinéma américain, si l’on en croit le film « Interview with the vampire » de
Neil Jordan, adapté du roman d’Ann Rice. Les vampires Louis et Claudia, venus
de la Nouvelle Orléans, découvrent que les vampires français sont des comédiens, vivant en communauté dans une crypte, et qui se donnent en spectacle
aux humains à travers des représentations théâtrales. Ils sont alors des vampires
faisant croire qu’ils sont des humains jouant aux vampires. La première rencontre se fait sous un pont, entre Louis (joué par Brad Pitt) et Armand (Antonio
Banderas). Ce dernier incarne le raffinement et le dandysme, mais aussi l’étranger, qui possède un mode de vie alternatif et peut-être des réponses. Il séduit
Louis, provoquant la jalousie de Claudia, dont il se débarrasse en laissant sa
troupe la mettre à mort. Louis, en représailles, mettra le feu à leur repère, sans
réaction de la part d’Armand pour sauver ses acolytes qu’il juge décadents, symbole d’une époque révolue. N’y a-t-il pas lieu de s’interroger sur l’Amérique imposant son modèle sur le monde, renvoyant notre souterrain à un particularisme
ethnique, vestige d’une grande civilisation passée
?
Ce film met en scène des vampires incarnés par des sex symbols d’Hollywood, dont les sentiments amoureux sont homosexuels, Lestat donnant la vie
éternelle à Louis par amour de sa beauté. Ces «vampires de la post modernité »
expriment un changement dans les mœurs de notre époque. Les tabous sexuels
reculent, dénotant une plus grande marge de tolérance sociale, mais ne disparaissent pas et continuent de nous fasciner, car les écarts par rapport à la norme
biologique, qui voit dans la reproduction le sens de la sexualité, relèvent d’un
déterminisme dont l’origine est encore floue. Car si le souterrain nous fournit
des homosexuels, il nous les fournit sous la couverture d’une beauté transcendantale, au firmament de la mode et du charme, permettant à l’Homme de ne
pas être rabaissé au rang de l’animal. Ces vampires sont finalement des humains
qui ont accédé à l’immortalité, qui sont devenus des surhumains. Ils font allusion
à l’aboutissement de la recherche en médecine : conserver la jeunesse et la santé
éternellement. On peut penser que si la Mort venait à mourir, l’homme deviendrait en quelque sorte inhumain, puisque sa pulsion de destruction ne trouverait
pas de sublimation dans le processus civilisationnel. La condition sine qua non de
la conservation de ce pouvoir d’immortalité serait donc de s’établir en caste et de
se nourrir du sang d’un bétail humain. Il y a là une exploitation et un vol, sous
couvert de sentiments humanistes, existant depuis longtemps, et dont le vampire
serait une dénonciation, notamment par son caractère manipulateur.
Fort de cette hypothèse, on doit se demander qui se cache derrière le vampire. Il semble de toute évidence que tous les détenteurs d’un pouvoir, et qui en
abusent potentiellement, font ressortir notre suceur de sang du souterrain. Ainsi,
en devenant un sujet privilégié de la littérature et du théâtre durant le XIXe siècle,
il exprimait la domination du bourgeois et de son mode de vie sur celui des
ouvriers, permettant d’une manière détournée d’assouvir des fantasmes interdits
par la modernité industrielle et la morale, dont il se servait allègrement. The
Vampire de John William Polidori, qui fait pour la première fois du personnage
un aristocrate dominateur et séducteur, est en ce sens très révélateur. Le comte
Dracula, qui s’en est inspiré, fut adapté à maintes reprises au cinéma par Hollywood. Les nombreuses productions des années 60 à 70 correspondent à la
guerre froide, où le vampire qui vient de l’est de l’Europe incarne bien la peur du
communisme.
Plus proches de nous, les films des dix dernières années nous présentent des
vampires en bandes. Ils mettent incontestablement l’accent sur le caractère vampirique des bandes de jeunes, dont l’un des attraits et des dangers est cette importance de l’ambiance affectuelle. Si elles permettent d’acquérir la sécurité et le
bien-être par l’appartenance à la tribu, elles sont aussi la porte ouverte à des
comportements antidémocratiques ou antisociaux. Cependant ce groupe de personnes se constitue en réaction à une autre personnification du vampire. Ce
dernier fut talentueusement mis en évidence sur le mode humoristique, en France,
par le trio « Les inconnus » en 1991. Leur chanson et clip-sketch «Rap-tout
»
présentait l’État français comme une bande de vampires pompant l’argent des
contribuables.
Il y a tout lieu de croire que les vampires sont partout, du lascar des banlieues
au politicien véreux, en passant par le PDG de multinationale et le présentateur
télé. Amoureux de son image, le vampire n’effraie plus, mais se fait plaisir en
regardant comment il détruit l’humanité et la trompe avec un cynisme désinvolte.