2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Les ramifications souterraines
Isabelle Tiret
(CEAQ, Paris V, Sorbonne)
Avec les nouvelles technologies, les relations entre les êtres se sont modifiées. À
la conversation de voisinage ou autour d’un café, s’est substituée une autre convivialité, via internet ou portable. Le message est toujours là, même si ses auteurs
tendent à disparaître derrière ces nouveaux supports. Les filtres séparateurs des
écrans n’ont plus cours. Dans le champ du visible et du palpable, une nouvelle
communication en souterrain se met en place, sans faire de l’ombre à la première. Au contraire, elle vient la compléter. Aux liens de périphérie viennent se
joindre ceux plus éloignés en apparence, sur un plan géographique et visible.
Plus les personnes paraissent insaisissables, plus elle affirment leur présence
d’une autre manière. Les corps n’appartiennent plus au domaine du palpable et
du tangible ; néanmoins le réseau de communication prend davantage de texture. Un véritable maillage relationnel se tisse et investit non plus le lieu géographique, au sens d’une proximité avec les voisins, la famille, mais un espacetemps où la relation est plus immédiate et hors-frontière. La proximité des corps
n’est plus indispensable pour communiquer avec ses proches, l’interaction relationnelle entre les êtres intervient différemment.
Par ailleurs, le virtuel met en évidence un paradoxe au sens où, d’un côté, le
petit écran protège et permet de se dissimuler et, d’autre part, il libère l’expression sous toutes ses formes. L’intime et les fantasmes se dévoilent au grand jour,
on se raconte à l’autre avec une plus grande confiance et sans aucune censure.
Le virtuel permet donc de rester masqué, tout en vivant au grand jour. Comme si
sous le sérieux du masque, la figure prométhéenne, l’esprit nocturne révélait la
part animalesque de l’humain. Cela n’est pas sans rappeler la notion de dépense
chère à Georges Bataille, où la partie effervescente, pleine de la vie n’existe
qu’en polarité avec la partie en creux, son complémentaire. N’est-ce pas une
forme d’épiphanisation de la part sombre que chacun porte en soi, comme le
suggère Michel Maffesoli. C’est donc une conjonction entre le sérieux et le frivole.
Autrement dit, dans le champ de la représentation de ce qui se donne à voir,
existe en surface et se laisse appréhender, d’autres aspects surgissent, souvent
peu identifiables ; cependant, ils n’en demeurent pas moins réels. Ce qui n’est
pas sans faire écho à un rêve de R. M. Rilke où se jouent les dialectiques de
l’intimité et de la surface qui se croisent par des rejets et des attractions.
La mode actuelle reflète bien cette vision paradoxale où la tendance «camouflage » est de mise avec des imprimés beiges qui se fondent aux couleurs kakis.
Le vêtement, par sa texture, cherche à dissimuler les corps, et à l’inverse, les
formes exhibent plus particulièrement certaines parties des corps, le voile se
dévoile et joue avec la transparence des tissus.
Vaste maillage, comme le formulait Edgar Morin dans son étude sur la complexité où les limites ne sont plus définies avec la même certitude. De fait, ce qui
pouvait être envisagé de manière précise s’exprime davantage actuellement par
des impressions plus diffuses, dans un va-et-vient où s’entremêlent la réalité et le
monde de l’ombre, de l’ordre du caché. Rien n’est jamais donné de façon définitive. Un paysage perçu à un moment donné peut changer totalement suivant les
angles de perception ou l’intensité de la lumière.
C’est pourquoi il était intéressant de porter un regard sur les différents interfaces qui animent les villes, notamment Paris. Ce n’est pas par hasard si cette
capitale a inspiré de nombreux écrivains et non des moindres. Leurs écrits reflètent l’ambiance de la société qui s’y dégage et les intrigues qui s’y sont déroulées
ne sont d’ailleurs pas sans corrélation avec la morphologie de la cité décrite à des
moments particuliers. La richesse des descriptions donne toute l’intensité aux
imbrications de l’époque et sert de faire-valoir aux relations qui se nouent entre
les êtres. De fait, il y a toujours, comme le signifie Georg Simmel: « un comportement secret du groupe vis-à-vis de l’extérieur »
[1].
La vie est là dans toute son agitation, son grouillement comme l’a très bien
signifié Gilbert Durand, en tant que signe d’agitation mais également d’animation.
[2] L’embarras du visiteur n’est-il pas dans la peur de se perdre dans une
grande ville qui lui est inconnue, ce qui renvoie à toutes les angoisses du labyrinthe et à celles des rêves de l’enfance quelque peu oppressants. Ce monde mystérieux est attrayant, en même temps, il semble chargé de sources terrifiantes. Les
légendes, les contes pour enfants attestent ce dire, ainsi que les nombreux jeux
vidéos ou films qui ont pris le relais sous différentes formes d’expressions fantastiques, où le héros sera celui qui aura vaincu la force maléfique ou terrassé le
dragon…
C’est pourquoi, si « être authentique, naturel» sont des termes qui appartiennent au langage du quotidien, ces façons de vivre qui cherchent à être au plus
juste avec soi-même ne peuvent pas s’exprimer sans être quelque peu masquées.
La vérité ou toute forme d’authenticité ne peut pas être donnée totalement,
inévitablement elle insère une part d’ombre. C’est d’ailleurs dans cette partie
secrète, encore mystérieuse, que vont prendre corps et sens d’autres formes de
vie ou de pensée qui vont venir ressourcer et régénérer ce qui existait déjà. Par la
suite, ce qui appartenait au domaine du caché, de la vie souterraine que l’on ne
percevait pas au premier coup d’œil, peut surgir tout à coup et quitter les profondeurs les plus obscures pour venir rejoindre le devant de la scène. Les choses ne
sont pas données une fois pour toutes, comme le confirme Pierre Sansot dans la
« Poétique de la ville », lorsqu’il dit que les vraies maisons sont celles qui laissent
place au désordre dans certaines pièces. Cela n’est pas sans évoquer les traces
de l’enfance où l’émerveillement surgit lors de découvertes de trésors enfouis
dans les malles. Le souvenir nous ramène au passé, à ce qui avait été oublié et
tisse un lien avec ce qui avait été occulté, donnant forme à un nouvel ancrage.
Toutes ces formes souterraines donnent signification et sens aux faits sociaux. Elles se manifestent en tant que
ruse pour reprendre une expression de
Michel de Certeau, selon qui
l’invention du quotidien
[3] ne peut se faire que
grâce à ces forces de soubassement souterraines. C’est à travers ce qui se vit en
surface, dans l’effervescence au quotidien, que le sens caché dans toute sa profondeur peut s’intégrer. « Ainsi pourra se réaliser une nouvelle harmonie trouvant son fondement sur la vie, et au-delà des diverses fragmentations, sur la
puissance du tout »
[4] comme le signifie Michel Maffesoli, qui rappelle à ce propos
cette phrase de Gaston Bachelard : « C’est en se tenant assez longtemps à la
surface irisée que nous comprendrons le prix de la profondeur ».
[5]
[1]
Georg Simmel,
La société secrète, in Nouv
elle Revue de psychanalyse, Gallimard,
N° 14, 1976, p. 281.
[2]
Gilbert Durand,
Les Structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Bordas,
1969, p. 76.
[3]
Michel de Certeau,
L’Invention du quotidien, (Arts de faire), Paris, Gallimard, 1990.
[4]
Michel Maffesoli,
L’Éloge de la raison sensible, Paris, Grasset, 1996, p. 150.
[5]
Michel Maffesoli
, Ibid, p 155.