2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
De la mort occultée au renouveau de la mort
Pierre-Alexandre Poirier
(CEAQ, ParisV)
Selon l’époque et la société à laquelle ils appartiennent, les hommes accordent
une place différente à la mortalité. Alors que celle-ci occupait une place relativement importante dans nombre de sociétés traditionnelles religieuses, il semble
qu’elle ait été lentement mais progressivement occultée lors de la modernité.
L’occultation de la mort dans les sociétés modernes a été décrite par nombre
d’auteurs tels que l’anthropologue Louis-Vincent Thomas, les historiens Ariès et
Michel Vovelle, le psychologue Michel Hanus et le sociologue québécois Denis
Jeffrey
[1]. Pour ce dernier, la modernité se caractérise notamment par la croyance
en une toute-puissance de la volonté permettant un déni du deuil et de la souffrance. Le moderne est celui pour qui le fait de souffrir de la perte de quelqu’un
est devenu interdit. Lorsqu’on est moderne, affirme Denis Jeffrey, il est mal vu
de parler de la mort, d’enterrer ses morts, d’assister à un rituel funéraire et
d’afficher sa tristesse d’être en deuil. Or, parallèlement au déni de la mort chez le
sujet moderne, Louis-Vincent Thomas
[2] et Michel Hanus
[3] soulignent l’émergence
de ce qu’il convient d’appeler un renouveau ou un retour de la mort. Ce renouveau de la mort, propre aux sociétés postmodernes, ne doit pas être vu comme
une rupture avec le déni moderne de la mort, mais plutôt comme une donnée
nouvelle s’agençant de manière paradoxale avec celui-ci. Pour ces auteurs, il
s’agit là d’un phénomène social d’une ampleur considérable qui mérite notre
attention.
Comment comprendre le renouveau de la mort auquel on assiste aujourd’hui?
À n’en point douter, celui-ci est fortement lié au retour du tragique décrit par
Michel Maffesoli, caractérisant les sociétés postmodernes. En effet, à une conception dramatique du monde et des choses succède aujourd’hui une conception
tragique. Qu’est-ce que le tragique ? Le tragique favorise-il une saine expression
des émotions liée à un sujet encore trop souvent placé sous le signe de l’occulte
et du souterrain ? Comment ce retour du tragique permet-il l’apprivoisement des
sentiments liés à la moralité ? Telles sont les questions soulevées dans cet article.
À la représentation postmoderne de la mort correspond un retour de la pensée
tragique. Qu’est-ce que le tragique ? Nous ne prétendons pas dans cet article
offrir une définition exhaustive d’une notion aussi large. Il s’agit là assurément
d’une entreprise difficile, impossible même si l’on tient compte de la remarque
de François Chirpaz selon lequel le tragique est marqué par une « contradiction
dont la pensée achoppe à prendre la mesure, quand elle ne recule pas d’effroi
devant elle avec le souci de l’escamoter pour ne pas se tenir devant l’abîme
qu’elle pressent dans ce qui façonne, de la sorte, ce vivant qui se donne le nom
d’homme ».
[4] Il y a, à n’en point douter, une irrémédiable contradiction à la source
du tragique. Cette contradiction peut prendre plusieurs formes, mais dans son
paroxysme, elle a été bien mise en évidence par Platon dans le Banquet
[5] : l’homme
est marqué à la fois par la limite essentielle que constitue sa mortalité et par un
désir se portant vers l’éternité. Penser le tragique, c’est avant tout penser cette
irréconciliable contradiction entre le désir et le manque.
La sagesse tragique considère la contradiction entre le désir et le manque
comme marque d’un destin inaltérable auquel on ne peut que se soumettre.
Cette contradiction est naturelle, elle fait partie de l’ordre des choses. Elle postule que toute entreprise visant à y mettre fin comme on en retrouve dans les
sagesses dramatiques est futile et vaine. Le tragique est une sagesse de résignation mais comme le souligne Michel Maffesoli
[6], il s’agit d’une sagesse active dans
laquelle tout l’enjeu consiste non pas à modifier l’ordre du monde mais à apprendre à vivre avec ce dernier. À cet égard, reprenant les travaux de Jean Baudrillard,
Denis Jeffrey
[7] présente le retour du tragique comme une réintégration de l’échange
symbolique entre la vie et la mort.
Vie et mort constituent des objets d’échange en ce qu’ils participent l’un à
l’autre. De même, pour Michel Maffesoli,
[8] ce retour du tragique se manifeste par
un retour du destin, lequel s’exprime notamment par une tendance à intégrer à
la vie l’idée de la mort prochaine, de l’inachèvement de tout un chacun et de
chaque chose. Dans tous les cas, il s’agit d’un retour à une conception de la mort
comme figure castratrice. Une castration obligatoire devant laquelle toute sagesse consiste à savoir s’y soumettre.
Figures d’expression du tragique
Dans le cadre de nos travaux sur la mort dans les sociétés contemporaines, nous
avons formulé la thèse selon laquelle le retour du tragique des sociétés
postmodernes s’exprime notamment par la multitude de mythes et de rituels
personnalisés permettant d’envelopper la mort en lui donnant sens. En effet,
l’exposition à la mortalité n’est pas sans provoquer des émotions d’une violence
telle qu’elle ne trouve pas de mots pour se dire. Pour Denis Jeffrey, le mythe et
le rituel s’organisent autour de cette parole absente, il se mettent en place dès
l’instant où la violence de l’émotion ne parvient pas à se communiquer par la
parole. C’est en faisant appel aux mythes et aux symboles qui composent le
rituel que la violence suscitée par l’exposition à la mortalité parvient à être exprimée d’une manière saine pour soi et pour les autres. À ce titre, Denis Jeffrey
rappelle que devant l’incapacité d’une personne exposée à la mortalité d’exercer
une totale maîtrise de ses sentiments, il importe de réapprendre à les exprimer
rituellement.
Le mythe, en tant que « suite de paroles qui ont un sens », permet justement
une mise en sens de ce qui, autrement, demeurerait inexplicable. Lorsque la
mort prend et déchire une personne, de multiples récits mythiques se mettent en
place afin de donner sens à la souffrance ressentie. L’élaboration d’un récit mythique donne un sens vécu et véridique à cette souffrance. Pour Mircea Eliade
[9], le
mythe est un récit des origines, une histoire avant l’histoire,
in illo tempore, un
mythe raconte un élément fondateur et l’ordre qui en découle. Cet élément fondateur constitue une réponse réconfortante lorsqu’une personne est confrontée
à une souffrance insoutenable.
C’est en désirant mettre fin aux multiples violences provoquées par le totalitarisme spirituel de certaines institutions religieuses que les sociétés modernes
ont cherché à rompre avec le
muthos en opérant sur le registre du
logos. Comme
le rappelle Denis Jeffrey
[10], les sociétés occidentales modernes sont marquées
par une désaffection relative mais importante pour ces institutions.
Parce qu’elles se sont bien souvent présentées comme des croyances dogmatiques cherchant à réglementer les conduites personnelles et la vie sociale, elles
ont perdu une part importante de leur puissance d’enchantement. De même, les
dogmes véhiculés par nombre de religions traditionnelles ne sont pas sans générer de grandes violences envers ceux et celles refusant d’y souscrire. Il y a, à n’en
point douter, un important danger de verser dans le totalitarisme spirituel lorsque
l’on manie d’une main malhabile les instruments de la religiosité. Ce danger peut
être à la source des sentiments de méfiance et de rejet qu’inspire la religion chez
de nombreux acteurs de nos sociétés contemporaines. Depuis quelques siècles,
la France a fait de ce danger une des assises fondamentales à partir de laquelle la
modernité s’est mise en place.
Or, sans le recours aux mythes, la mise en place d’un sens à la mortalité
devient impossible. C’est pourquoi le sujet moderne exposé à la mortalité et
désirant faire l’économie d’un travail de mise en sens n’a d’autre choix que de
dénier la mort. Le déni de la mort porte sur le besoin d’occulter une réalité
renvoyant à un profond malaise. En cherchant à s’émanciper des croyances
traditionnelles religieuses, il semble que le sujet moderne ait rompu avec les
croyances qui enveloppent l’univers religieux d’une personne. Le sujet moderne
ne craint plus de brûler éternellement en enfer comme autrefois, mais il reste
incapable de donner sens à la mort et il craint toujours de mourir. Comment
réagir à l’annonce d’une maladie incurable lorsque celle-ci se présente à nous ou
à ceux qui nous sont chers ? Que dire à une personne se sachant vivre ses derniers jours ? Que dire à la famille du défunt lors des funérailles ? Assurément, de
telles questions ne manquent pas de susciter de profonds malaises.
C’est en cherchant à pacifier l’intensité des émotions liées à la mortalité que
le sujet postmoderne renoue avec l’univers du mythe. Il revient à Denis Jeffrey
d’avoir proposé le concept de « mythe personnel»
[11] pour rendre compte de ce
qui permet aujourd’hui l’intégration de la mort au sein d’une existence frappée
par une perte douloureuse. À la différence des mythes offerts par les religions
traditionnelles, les convictions intimes n’ont aucune prétention à l’unicité et à
une quelconque vérité érigée en absolu. Ils sont, au contraire, multiples et constituent le fruit d’une création chez une personne lorsqu’elle est renversée par la
douleur d’une perte. Pour Denis Jeffrey, le mythe personnel est un bricolage
assemblé à partir de symboles puisés à même diverses traditions religieuses, une
structure à la fois cohérente et transmissible composée du croisement de ce
qu’elle considère comme important et signifiant. Le mythe personnel est, à la
fois, un espace de liberté et un support existentiel indispensable à celui qui prend
une distance face aux mythes proposés par les grandes religions et qui se trouve
confronté à une épreuve particulièrement difficile. Denis Jeffrey souligne, à juste
titre, que le mythe personnel du sujet postmoderne n’a pas à être véridique, du
moins, pas plus que ne le sont les mythes traditionnels. Il ne se situe pas dans le
registre du logos. Celui-ci doit cependant être reconnu pour devenir la vérité du
sujet. C’est un récit malléable et toujours en construction.
Tout comme les mythes racontant l’existence d’une vie
post-mortem et appartenant aux grandes religions traditionnelles, les mythes personnels visent à
réconforter le sujet en deuil en donnant un sens à ce qu’il vit. À cet égard, Luce
Des Aulniers
[12] rappelle que le besoin de faire appel à des croyances empêchant
la dissolution de l’être se retrouve chez tout un chacun. Celles-ci constituent un
universel correspondant à des
desiderata fondamentaux de l’inconscient, à un
noyau de manque et de désir – d’élan symbolisateur – que chacun peut retrouver
au fond de lui-même. La croyance en une existence
post-mortem se situe certes
au-delà du registre du
logos, mais elle offre une espérance et un réconfort permettant d’accepter l’inacceptable.
Commentant une enquête du CREDOC
[13] réalisée en 2000 intitulée «le vécu
et la perception du deuil et des obsèques », Michel Hanus
[14] affirme que la construction d’une croyance en une vie
post-mortem apporte une réel réconfort
psychique. La mort d’une personne aimée devient plus facilement acceptable
lorsque l’on croit qu’elle continue d’exister au-delà de la vie. De même, l’élaboration d’une conception de l’existence dans laquelle la fin de la vie serait la fin de
tout complique et allonge le deuil à faire. Tout comme Denis Jeffrey
[15], Michel
Hanus
[16] souligne l’insuffisance des mythes offerts par certaines traditions religieuses, notamment les religions monothéistes juive, musulmane et chrétienne
en ce qui concerne le sens à accorder à la mortalité. Celles-ci paraîtraient trop
simples pour les uns et trop dogmatiques ou trop réductrices pour les autres.
La personnalisation du rituel funéraire
La multiplicité des mythes permettant de pacifier l’intensité des émotions liées à
la mortalité n’est pas sans lien avec la multiplicité des rituels funéraires mis en
place aujourd’hui. Cette multiplicité porte en elle un caractère tragique en ce
qu’elle vise à rompre avec la prétention de nombreuses religions traditionnelles à
dramatiser la destinée du défunt. À cet égard, Jean-Claude Besanceney
[17] souligne que le rituel funéraire mis en place par l’Église catholique depuis le concile
de trente (1547-1563) et jusqu’au Concile Vatican II (1962-1965) est centré sur
le défunt et porte essentiellement sur le jugement dernier. Le défunt est vu comme
un pécheur et la ritualisation de son passage consiste essentiellement à demander pardon pour ces fautes. Les chants comme le
Libera me Domine (délivre-moi, Seigneur) ou le Dies Irae (jours de colère, jours d’épouvante) et le rituel de
« l’absoute » reflètent bien ce que Jean Delumeau nomme une pastorale de la
peur
[18]. C’est avec le désir de s’émanciper de ce cadre dramatique et de dépasser
cette peur, à laquelle un nombre important de personnes cessent aujourd’hui de
s’identifier, que de nombreux acteurs cherchent à renouveler la ritualisation funéraire. En effet, les rituels funéraires contemporains portent davantage sur la souffrance des personnes en deuil que sur la dramatisation de la destinée du défunt.
Cette multiplicité s’inscrit dans une volonté de ré-appropriation du rituel funéraire traditionnel considéré comme ancien et désuet afin de le personnaliser et
donc le rendre plus authentique. À cet égard, nombre d’auteurs tels que Marie-Frédérique Bacqué, Jean-Claude Besanceney, Christian de Cacqueray, Michel
Hanus et Danielle Sylvestre (1997) soulignent que les rituels funéraires catholiques contemporains font aujourd’hui l’objet de nombreuses critiques. Ceux-ci ne
seraient pas assez personnalisés, c’est-à-dire qu’ils seraient trop conventionnels,
obsolètes et susciteraient la méfiance de certains participants.
Il y a à l’évidence un sentiment de dépossession du rituel funéraire lorsque
celui-ci est accompli avec une trop grande rigidité. Ce sentiment se vit en parallèle avec un désir inassouvi d’authenticité, de reconnaissance intime à l’image de
la relation exclusive entretenue par chacun des proches avec le défunt. En ce
sens, les personnes en deuil cherchent à faire du rituel mis en place «le vecteur
d’expression du dernier contact avec la personne décédée ».
[19]
Pour nombre de personnes ayant participé à un rituel funéraire, le rituel catholique d’aujourd’hui manque de sens. Le sens donné à un rituel se fait bien sûr
en faisant appel à des objets à des symboles auxquels l’assistance est en mesure
de s’identifier. Faute de compréhension des rituels, ceux-ci risquent de perdre de
leur efficacité. À ce titre, soulignons qu’il existe une certaine méfiance et une
déception à l’égard d’une tradition religieuse dans laquelle nombre de personnes
ne se reconnaissent plus. Ce commentaire d’une juive non pratiquante, exprimé
dans le cadre de l’étude du CREDOC
[20], illustre bien cette attitude : « Je me suis
dit : est-ce que Dieu existe ? On m’a donné la réponse, on m’a dit qu’on avait
beaucoup péché, donc on était puni, mais pourquoi puni? Tout le monde pèche
dans la vie… L’idée de punition je trouve ça stupide, alors Dieu ou il n’est pas
très intelligent ou il n’existe pas… »
Jean-Claude Besanceney
[21], pour sa part, nous met en garde contre le préjugé facile d’une tradition religieuse catholique sclérosée et incapable de se renouveler. Depuis le Concile Vatican II (1962-1965) explique l’auteur, le rituel
funéraire est centré sur l’endeuillé. Il tient compte de la peine de la séparation,
l’exprime, manifeste. L’église joue son rôle d’accueil sans distinction de tous
ceux qui constituent l’assemblée, dans la communication de l’affection. Le rituel
funéraire catholique contemporain fait preuve d’une ouverture à d’autres religions et laisse une place aux endeuillés dans la mise en place de la cérémonie.
Reste que, pour un nombre important de Français, l’image projetée par la religion catholique est plutôt négative.
Cette critique adressée aux représentants de l’Église catholique peut sembler
paradoxale dans la mesure où, comme le souligne Christian de Cacqueray
[22], le
recours majoritaire au rituel funéraire de l’Église catholique est une constance qui
ne faiblit pas. En effet, selon une enquête récente réalisée par les Pompes Funèbres générales sur sept milles cérémonies funéraires (que l’auteur omet malheureusement de citer), près de 80% des obsèques sont, en France, célébrées par
l’Église catholique. Un paradoxe qui, selon Christian de Cacqueray, s’explique
par le caractère plus social que spirituel du recours au rituel funéraire catholique.
En effet, on peut penser que les représentants de la religion catholique étant
traditionnellement et, pour la grande majorité des français, les seuls officiants
autorisés à présider au rituel funéraire, une grande quantité de personnes placées devant la mort d’un être cher se tournent spontanément vers ces derniers.
À cet égard, Danielle Sylvestre
[23] souligne que tout un chacun a besoin d’une
cérémonie pour fêter la mort. Pour le moment, ajoute l’auteur(e), rien ni personne ne peut se substituer au rôle du prêtre et de l’Église, malgré toutes les
critiques dont ils font l’objet. Malgré la désaffection religieuse, l’Église reste donc
un symbole très fort.
Ainsi, même si nombre de personnes ne se reconnaissent plus à travers les
rituels funéraires traditionnels institués par la religion catholique, celles-ci éprouvent le besoin de faire quelque chose en passant par l’Église. Pour Jean-Claude
Besanceney
[24] l’Église catholique est aujourd’hui ouverte à une certaine diversification des demandes, même si peu de familles osent profiter de cette ouverture.
Christian de Cacqueray
[25] souligne à cet égard que les rituels catholiques dont
seul le prêtre connaît le sens et le contenu sont parfois commandés par la famille
du défunt.
Pour rendre compte de la diversité des pratiques funéraires recensées, Christian de Cacqueray
[26] propose deux notions, soit les «religieux conformistes » et
les « défricheurs ». Les religieux conformistes adoptent un rituel traditionnel. Ils
seraient plutôt âgés, ruraux et surtout, plus catholiques et plus pratiquants que la
moyenne des Français. Cette propension à faire appel au rituel funéraire catholique traditionnel dans les campagnes françaises a aussi été remarquée par Michel Hanus
[27] qui n’hésite pas à parler d’une valorisation du cérémonial religieux
traditionnel. Jean-Claude Besanceney
[28], pour sa part, croit plutôt que le rituel
catholique était autrefois le seul accepté parce que le seul disponible. Cette acceptation portait davantage sur les rites que sur le message qu’ils véhiculent. Il y
avait donc un risque constant de dénivellation du rite. Quoi qu’il en soit, dans un
même village, l’ensemble de la population considère
a priori normal de se faire
inhumer suivant le rituel conventionnel et de faire appel au même prêtre et à la
même entreprise funéraire. C’est que, comme le souligne Michel Hanus
[29], en
campagne, les professionnels de la mort connaissent toute la population du village. Les rituels funéraires sont donc conventionnels tout en étant humains et
chaleureux. Ce n’est pas le cas des villes.
Les « religieux défricheurs » ont tous en commun le désir de prendre une
distance face au rituel religieux conventionnel. Pour Christian de Cacqueray
[30],
ces « défricheurs » sont plutôt jeunes, cultivés et urbains. Ouverts à la spiritualité,
ils vivent celle-ci hors des religions instituées. Ils ont un grand nombre de représentations relatives aux obsèques et beaucoup d’attentes à l’égard du service de
pompes funèbres. Ils sont notamment attirés par la possibilité de participer davantage à la cérémonie et par le fait que l’on tienne compte de la personnalité du
défunt. En effet, confrontés à la perte d’une personne aimée, ils ne peuvent se
résigner au vide de l’enterrement civil. Certains cherchent à passer par l’Église,
mais demandent d’adapter le rituel selon leurs propres vœux ou ceux du défunt.
D’autres éprouvent le besoin de faire quelque chose sans passer par l’Église.
Dans tous les cas, on cherche quelque chose pour sortir de l’anonymat et du
non-dit, quelque chose pour être ensemble, exprimer les sentiments et surtout
un nom, évoquer une personne qui a rempli une vie, dire adieu, quelque chose
pouvant faire sens. Il y a une sacralité dans ces demandes. Une sacralité qui
cherche à s’exprimer, mais qui reste incertaine quant à la façon d’y arriver. Louis-Vincent Thomas
[31] souligne à ce sujet que «si les rituels (funéraires) d’hier ont fait
long feu, étant devenus obsolètes, trop conventionnels, il importe d’originer des
pratiques. D’autant que le besoin psychologique du rite, dont l’effet thérapeutique n’est plus à démontrer, ne fait aucun doute. Ce processus
de novation
aujourd’hui en marche peut procéder d’institutions en place ou émaner des individus ».
Le retour du tragique auquel on assiste aujourd’hui n’est pas sans influencer
le désir manifesté par de nombreux acteurs de nos sociétés postmodernes qui est
de personnaliser les rituels funéraires. Derrière ce désir se cache une recherche
d’individuation et de diversité dans le dernier hommage rendu au défunt. Cette
recherche s’inspire certes de la religiosité traditionnelle, mais elle vise essentiellement, en ce qui nous concerne, à rompre avec les assises dramatiques de certaines de ces religions. La multiplicité des rituels est pour nous le signe d’une importante modification dans le rapport à la mort et à la ritualité funéraire. Cette
dernière, dans une optique postmoderne, vise aujourd’hui davantage à rendre
hommage au défunt, à souligner ce qu’il était pour son entourage et ce qu’il a fait
de son existence. En un mot, elle vise davantage à pacifier avec une plus grande
efficacité les émotions liées à la perte de ceux qu’on aime.
[1]
Denis Jeffrey,
La morale dans la classe, Québec, Presses de l’Université Laval,
1999, p. 37.
[2]
Louis-Vincent Thomas, « Le renouveau de la mort»
, in
Parlons de la Mort et du
Deuil, sous la direction de P. Cornillot et M. Hanus, Paris, Frison-Roche, 1997,
p. 31.
[3]
Michel Hanus,
La mort retrouvée, Paris, Frison-Roche, 2000, p. 7.
[4]
François Chirpaz,
Le Tragique, Paris, Presses Universitaires de France, 1998, p. 3.
[5]
Platon,
Le Banquet, Paris, Gallimard, Folio, 1973, p. 120.
[6]
Michel Maffesoli,
Au creux des apparences,
Pour une éthique de l’esthétique,
Paris, Plon, 1990, p. 37.
[7]
Denis Jeffrey,
Jouissance du sacré, religion et postmodernité, Paris, Armand Co-
lin, 1998, p. 150.
[8]
Michel Maffesoli,
ibid. ; p. 95.
[9]
Mircea Eliade,
La Nostalgie des origines,
Méthodologie et histoire des religions,
Paris, Gallimard, coll. « Folio/Essais », 1971, p. 12.
[10]
Denis Jeffrey,
La morale dans la classe, Québec, Presses de l’Université Laval,
1999, p. 18-26.
[11]
Denis Jefffrey,
Jouissance du sacré, religion et postmodernité, Paris, Armand
Colin,1998, p. 141.
[12]
Luce Des Aulniers, «Bruit du temps jusqu’à silence de mort», dans
Mourir aujourd’hui,
les nouveaux rites funéraires, sous la direction de Marie-Frédérique Bacqué, Paris,
Odile Jacob, 1997, p. 200.
[13]
Enquête réalisée par le Centre de Recherche pour l’Etude et l’Observation des Con-
ditions de Vie. La méthodologie repose sur un entretien individuel approfondi con-
duit par un psychosociologue (24 interviews au total afin de respecter les différences
d’âge, de CSP, de région, de religion, de style de vie urbain/rural).Les personnes
interrogées devaient répondre à deux conditions : avoir perdu un proche au cours de
l’année écoulée et avoir eu un rôle prépondérant dans l’organisation des obsèques.
[14]
Michel Hanus,
La mort aujourd’hui, Paris, Frison-Roche, 2000, p. 33-34.
[15]
Denis Jeffrey,
op. cit., p. 146-147.
[16]
Michel Hanus,
op. cit., p. 30-31.
[17]
Jean-Claude Besanceney, «Évolution des rites catholiques du deuil et nouvelles prati-
ques du deuil», dans
Mourir aujourd’hui,
les nouveaux rites funéraires, sous la
direction de Marie-Frédérique Bacqué, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 173.
[18]
Cité par Jean-Claude Besanceney,
ibid., p.173.
[19]
Michel Hanus,
op. cit., p. 50.
[20]
Michel Hanus,
op. cit., p. 29.
[21]
Jean-Claude Besanceney, o
p. cit., p. 175.
[22]
Christian de Cacqueray, «La mort est notre métier », dans
Mourir aujourd’hui, les
nouveaux rites funéraires, sous la direction de Marie-Frédérique Bacqué, Paris, Odile
Jacob, 1997,p. 39.
[23]
Danielle Sylvestre, « Qui sont les professionnels de la mort? » dans
Mourir aujourd’hui,
les nouveaux rites funéraires, sous la direction de Marie-Frédérique Bacqué, Paris,
Odile Jacob, 1997, p. 57.
[24]
Jean-Claude Besanceney,
op. cit., p. 185.
[25]
Christian de Cacqueray,
op. cit., p. 57.
[27]
Michel Hanus,
op.cit., p. 51.
[28]
Jean-Claude Besanceney,
op. cit., p. 170.
[29]
Michel Hanus,
op. cit., p.51.
[30]
Christian de Cacqueray,
op. cit., p.27.
[31]
Louis-Vincent Thomas, « La mort aujourd’hui: de l’esquive au discours convenu»,
dans
Les Religiologiques (
Sur le chemin de la mort), sous la direction de Denis
Jeffrey, Montréal, N°4, 1991, p. 33.