2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Mondes souterrains, légendes urbaines et méta-destination : vers
une dynamique des genres narratifs
Michel Barroco
CEAQ
Vincent Fayolle
CEAQ
L’émergence de l’appellation « légendes urbaines » au sein de
la typologie des genres de discours contemporains invite à réfléchir sur le
contenu et la nature du regroupement dont elle manifeste l’existence. De plus,
même si toutes les légendes dites « urbaines » ne renvoient pas au cadre
général de la « ville » (on parle aussi de « légendes contemporaines »), il
nous a paru que ce genre, jouant entre le vrai et l’incroyable par delà le
vraisemblable, témoignait en faveur de la prise en compte de la dicursivité
comme
fait urbain à part entière
puisque les récits qu’il regroupe participent souvent de la dynamique
imaginaire
[1] propre aux
villes dans lesquelles ils circulent si mystérieusement. Plus précisément,
notre recherche, que cet article inaugure, s’est donné pour but le recueil et
l’analyse de « légendes urbaines » portant sur « l’en dessous » de la ville de
Paris. La dimension verticale de la topologie urbaine de Paris (catacombes,
anciennes carrières
[2],
égouts, métros…) est ainsi appréhendée comme un espace privilégié de
l’élaboration discursive de l’imaginaire parisien.
Nous voudrions tenter ici une première mise en place
méthodologique dans une perspective qui associe l’analyse du discours et la
sémiotique en croisant et en travaillant certains concepts (genre,
méta-destination, pivot narratif…) que nous pensons déterminants pour l’analyse
des légendes urbaines. Enfin, signalons que, pour ce premier article, nous
avons aussi prêté attention à une légende urbaine (La danse avec le diable) non directement liée à
la problématique de l’« en dessous » : son caractère typique la rend à nos yeux
pertinente.
1. Approche générale : la question du genre dans l’analyse
interprétative des légendes urbaines
Le concept de
genre
Historiquement, et même si l’on peut concevoir des typologies
textuelles qui ne partent pas directement de la question des genres comme le
montrent les tentatives de E. Benveniste (selon l’opposition entre temps de
l’histoire et temps du discours), ou de R. Jakobson (selon l’usage des
personnes), on peut rattacher le concept de
genres aux essais de typologies textuelles qui
ont caractérisé la tradition rhétorique : on pense notamment à la célèbre
tripartition aristotélicienne distinguant les types judiciaire, délibératif et
épidictique. La réflexion typologique s’est tout particulièrement attachée aux
genres dits littéraires, objet de la poétique (dont le statut comme discipline
autonome fait problème, tout particulièrement avant le
XIII
e siècle
[3]) avec une prédilection pour la poésie : la
tripartition entre poésie lyrique, épique et dramatique ayant connu une fortune
considérable dans l’histoire occidentale. Un autre type, complémentaire, de
classification provient aussi de l’histoire de la rhétorique. Il se fonde selon
les trois styles reconnus : simple, tempéré et sublime, ou encore, familier,
neutre, relevé. Leurs spécifications (lexicales, morpho-syntaxiques,
rythmiques, voire phonétiques) et leurs emplois s’effectuent en relation avec
les genres (ici se pose un moment du problème de la relation entre genre et
style, compris au sens large) et la question du public. Cette typologie des
styles est rattachée explicitement par Cicéron (cf.
L’orateur) aux trois grandes écoles
d’éloquence: attique, rhodienne et asiatique. Dans son article
Le problème du style pour la sémantique du
texte
[4], F.
Rastier indique les étapes d’une élaboration typologique qui, partant de
Cicéron, permet de lier à la fois les styles, les genres et les thématiques
puisque, quatre siècles après Cicéron « Diomède corrèle cette tripartition à
une hiérarchie des genres. À la même époque, Donat, dans son commentaire de
Virgile, la lie à ce que nous appellerions une thématique différenciée : à
chaque style correspond un âge du monde, un état social, un type de paysage
[…]. Cette triple homologation des sortes d’éloquence, des genres et des thèmes
assurera un millénaire de stabilité à la théorie des styles de l’antiquité
tardive »
[5]. Mais, à
l’intérieur de ce cadre, il faut mentionner aussi le rôle des auteurs
eux-mêmes, qui ont repris, précisé et parfois bouleversé cette répartition : on
pense à Virgile et surtout à Dante, qui se caractérise par le fait d’introduire
pleinement la problématique des langues dites vulgaires à l’horizon de la
réflexion.
Il reste que l’approche linguistique des genres ne saurait
s’élaborer sur la base d’une typologie historiquement attestée, même si elle se
doit d’en tenir compte. Du point de vue de la tradition rhétorique on suivra F.
Rastier lorsqu’il remarque qu’elle reste délibérément ethnocentrique,
historiquement liée à certains types de discours, normative plus que
descriptive, plutôt du côté de la production que de l’interprétation et fondée
sur des théories du langage qui, si elles ne sont pas oubliées, obligent à de
nombreuses précautions épistémologiques
[6].
Plus généralement, les genres se caractérisent au sein de
pratiques sociales qu’ils caractérisent en retour. F. Rastier propose alors de
définir un genre comme « un programme de prescriptions positives ou négatives,
et de licences qui règlent aussi bien la génération d’un texte que son
interprétation; elles ne relèvent pas du système fonctionnel de la langue, mais
d’autres normes sociales. Il n’existe pas de texte (ni même d’énoncé) qui
puisse être produit par le seul système de la langue. En d’autres termes, la
langue n’est jamais le seul système sémiotique à l’œuvre dans une suite
linguistique, car d’autres codifications sociales, le genre notamment, sont à
l’œuvre dans toute communication verbale »
[7]. Le rôle du générique est fondamental: comprendre un
proverbe, par exemple, c’est comprendre une assertion
et un genre de discours
spécifique
[8]. Si la
notion de « genre » est fondamentale pour l’analyse c’est parce qu’un genre
instaure un contrat interprétatif qui détermine les modes de donation du sens
d’un discours.
Dans le cadre de ce constat, quelques remarques s’imposent
cependant. Tout d’abord, il faut distinguer la généricité telle qu’elle se
donne dans ou par le texte de celle que peut lui attribuer le lecteur,
l’interprète, le récepteur. Ensuite, il peut être problématique de partir de la
notion de genre « type » pour en arriver aux textes « occurrences » qui
manifesteraient ou réaliseraient le genre. Un genre n’est pas une essence, et
un nom de genre comme « conte » ou « légende urbaine » n’implique pas forcément
un « programme de prescriptions » homogène et peut aussi renvoyer à différentes
typologies
[9].
Pôle et matrice générique : enjeux
interprétatifs
C’est à partir de ce type de difficulté que devient
pertinente la notion de pôle générique
que l’on souhaite présenter ici. La prise en compte de la généricité n’est pas
tant l’attribution d’un genre (attesté au sein d’une typologie) à un texte que
la mise en relation du texte avec une ou plusieurs familles de textes, la ou
les familles n’existant pas en soi (même si elles peuvent relever suivant les
cas de traditions typologiques) et étant constituées selon des critères qui
peuvent ne pas être de même nature selon les familles. Par exemple, la
constitution d’un pôle générique pour une « légende urbaine » donnée s’élabore
en tenant compte :
- de certaines caractéristiques propres, les
caractéristiques les plus typiques
[10] étant : l’élaboration anonyme du récit « on m’a dit
que », qui témoigne pour nous de la méta-destination, une forme brève, un
contenu surprenant, extraordinaire, souvent raconté comme vrai, enfin le fait
qu’une légende urbaine comporte des variantes ;
- du fait que certaines légendes urbaines circulent dans un
espace social bien déterminé (par exemple, la légende urbaine
trans-générationnelle de l’élève rendant sa copie de philosophie et n’ayant
écrit que «ça » en réponse au sujet « qu’est-ce que le culot? » concerne les
lycées) et peut rentrer en liaison avec d’autres genres circulant dans le même
espace (plaisanteries à propos des professeurs, rumeur sur les professeurs,
récits à propos d’autres lycéens…);
- du rapport plus ou moins évident avec des
caractéristiques d’autres familles de textes, principalement le conte, la
légende traditionnelle, la rumeur, le mythe, le fait divers, l’anecdote,
l’histoire drôle, ou encore certains genres littéraires comme la
nouvelle.
De plus, la constitution d’un pôle générique s’effectue aussi
selon la position du lecteur, de l’interprète, du récepteur. Tout comme la
production, l’interprétation est située et elle se définie entre autre par son
«
télos», par le but qu’elle se
propose. Considérons un « récit candidat» à la légende urbaine concernant le
cimetière du père Lachaise
[11] : « Des messes noires ont été données avec même des
sacrifices humains. D’ailleurs, à certaines dates, elles se déroulent encore. »
On peut penser qu’un auditeur peut insister dans son écoute sur l’éventuelle
dimension du témoignage, ou de l’avertissement (hyperbolique en ce cas) ou
qu’il situera d’emblée l’histoire dans le droit fil des histoires d’épouvantes
(qui constituent un véritable sous-genre de légendes urbaines),
extra-ordinaires mais tout de même peu rassurantes. Bien sûr, c’est dans la
tension provenant de l’établissement
d’un pôle générique faisant intervenir l’avertissement et l’épouvante que
l’efficacité du récit va assurer ici son devenir comme légende urbaine. Cette
différence est une des sources de la pluralité d’éclairages d’un même texte, et
selon les cas, la position apparaîtra comme plus ou moins justifiée et
justifiable. Un lecteur peut aussi être amené à constater de l’ironie, le texte
pouvant alors devenir une parodie ou une caricature, se penser en relation à un
autre type de pôle… Ici on se rend compte que la constitution d’un pôle
générique s’effectue en relation avec ce que F. François appelle un « monde
»
[12], par exemple
monde du « sérieux » ou de l’« ironie » : les sollicitations textuelles qui
permettent l’attribution d’un « monde » fondent en partie la constitution du
pôle générique qui, en retour, permet au lecteur de privilégier ou de
narcotiser certaines sollicitations. Sur cette question U. Eco prend soin de
préciser qu’« une propriété narcotisée n’est pas une propriété éliminée. Elle
n’est pas explicitement affirmée, mais elle n’est pas non plus niée »
[13]. Dans ce sens la constitution d’un pôle
permet au lecteur d’un texte, par exemple, d’organiser le sens par
l’élaboration de la cohésion sémantique et de la cohérence pragmatique du
texte.
Il reste néanmoins à traiter plus précisément de l’effet de
la constitution d’un pôle générique. Surtout s’il est composé de plusieurs
familles, la relation du texte à son pôle n’est pas une relation d’appartenance
mais de plus ou moins grande attraction avec les critères constitutifs de la
ou des familles de textes. On dira que les types d’effets de sens qui sont dus
aux types de relations d’un texte à son pôle générique sont la conséquence de
la matrice générique (entendue ici,
comme on le voit, autrement que chez V. Propp). La matrice générique permet de
décrire des significations événementielles, dans le cas d’innovations
génériques, ou de relations d’attraction totale entre les caractéristiques
génériques d’un texte et les critères constitutifs de la famille de texte qui
constitue le pôle (dans le cas où une composante d’une typologie attestée
entraîne une production de textes obéissant strictement à ses règles, à sa
doxa, ou encore dans le cas où un
texte est produit et interprété dans le cadre d’une pratique sociale
extra-linguistique contraignante, comme la « notice »).
Soit un autre texte, très bref : « Des accès vers les
catacombes sont, paraît-il, possibles depuis certaines tombes du père Lachaise
»
[14]. Ce texte
pourrait relever de l’anecdote. Il reste que la mention méta-linguistique
«paraît-il» l’inscrit en relation à une source indéterminée. Son actualité
(c’est-à-dire que, contrairement à la légende traditionnelle, il ne situe pas
son thème en des «temps reculés »), son contenu relativement étonnant,
permettent alors de constituer un pôle générique dans lequel vont intervenir
des caractéristiques propres aux légendes urbaines, mais aussi à la
rumeur
[15]. La forme
particulièrement brève de notre texte, forme qu’on ne saurait déterminer comme
« récit » penche ici pour une prééminence des critères provenant de la famille
« rumeur »
[16].
Cependant, on sait qu’une rumeur est le plus souvent éphémère, ce qui n’est pas
le cas du texte puisqu’on a pu en trouver des version quasi identiques jusque
dans les années soixante-dix (au moins). On voit ici l’impossibilité de faire
coïncider ce type de texte avec une catégorie typologiquement établie, la
matrice générique témoigne d’une fluctuation entre plusieurs modes de
fonctionnement. Cette fluctuation est, nous semble-t-il, typique d’un ensemble
d’énoncés peu vérifiables circulant à propos des catacombes et des carrières de
Paris (et parfois dans les carrières elles-mêmes, sous forme de brefs échanges
entre cataphiles ou encore de tracts anonymes ou signés d’un pseudonyme). Leur
contenu étonnant toujours rapporté à une source indéterminée, voix
inassignable, participe sans doute de ce mouvement de ré-enchantement du monde
urbain (de l’
Umwelt urbain) qui
caractérise la démarche des cataphiles et plus généralement des «passeurs
d’invérifiable » en puissance que nous sommes : ce que la seule rumeur, dont la
fausseté à un moment se dénonce, ne peut permettre.
Soit enfin un dernier récit qui figure parmi les classiques
des légendes urbaines concernant l’« en dessous » parisien : « Tous les
égoutiers savent qu’au-des-sous du boulevard Saint-Marcel, il leur est interdit
de pénétrer dans un couloir gardé, jour et nuit, par trois CRS armés et
masqués. À partir de là, un large labyrinthe puant peut être parcouru sur un
bateau à moteur armé de mitrailleuses. Tu croiserais des flottilles de
crocodiles blanchâtres et affamés »
[17].
Ce récit provient d’une forme de syncrétisme entre des récits
circulant à New-York et d’autres récits circulant à Paris. En effet, on sait
que la légende urbaine concernant des alligators ou des crocodiles achetés
comme animaux familiers puis s’étant échappés ou ayant été abandonnés pour être
enfin retrouvés dans les égouts, circule à New-York depuis la fin des années
30. V. Campion-Vincent et J. B. Renard notent que le véritable lancement de
cette légende a été assuré par la publication du roman
V de Thomas Pynchon : on trouve
justement dans ce roman une évocation d’alligators «aveugles et albinos » et
d’une « patrouille des alligators » avec projecteurs et fusils. On remarquera
aussi que ces histoires correspondent à un fait divers new-yorkais datant de
1935 où des témoins ont croisé des alligators soit à la sortie d’une bouche
d’égouts, soit dans une station de métro, soit, enfin, dans les fleuves Bronx
et East River. Une campagne d’éradication a suivi en 1936.
S’il y a une forme de syncrétisme ici c’est parce que des
récits concernant la présence d’animaux exotiques dans les égouts de Paris sont
aussi attestés depuis longtemps, comme en témoigne ce passage des
Misérables de V. Hugo racontant le
curage des égouts pendant l’Empire : « On cru reconnaître, ça et là, notamment
sous le palais de justice, des alvéoles d’anciens cachots pratiqués dans
l’égout même.
In pace hideux. Un
carcan de fer pendant dans l’une des cellules. On les mura toutes. Quelques
trouvailles furent bizarres : entre autres le squelette d’un orang-outang
disparu du Jardin des Plantes en 1800, disparition probablement connexe à la
fameuse et incontestable apparition du diable rue des Bernardins dans la
dernière année du XVIII
e siècle. Le pauvre diable avait
fini par se noyer dans l’égout. »
[18] Notre variante de la légende urbaine des alligators
est donc en relation avec une intertextualité fort riche. Du point de vue de la
constitution du pôle générique, certains éléments (comme le bateau armé de
mitraillettes) invitent de par leur exagération manifeste à relier cette
histoire à la famille des histoires fantastiques
[19]. Par ailleurs, on notera une tendance
vers un enrichissement: emprunts au fait divers, considération sur les égouts
de Paris… qui tend à la constitution d’une véritable légende, le passeur de
récit assurant de plus en plus une fonction sociale de Narrateur
[20].
La comparaison de ces deux textes montre que l’appellation «
légende urbaine » recouvre une pluralité de fonctionnements. En effet, les
matrices génériques différentes dont ces textes témoignent invitent à ne pas
enfermer l’interprétation des légendes urbaines dans une herméneutique
peut-être trop rigide (comme tente de la mettre en place J. B. Renard selon une
répartition, d’ailleurs non interrogée, entre manifeste et profond ou encore
entre aspects sociologiques et aspects anthropologiques
[21]). La fluctuation propre aux pôles
génériques tend, selon les matrices qui peuvent s’en déduire, à constituer des
positionnements différents assurés par les légendes urbaines : plutôt qu’une
fonction «anthropologique » ou « sociologique » précise, celles-ci manifestent
l’étrangeté d’un «bricolage opérant » entre des configurations imaginaires qui
s’y perdent et s’y redéploient selon des modes, certes parfois récurrents, mais
finalement inassignables. Plutôt que le contenu ou la fonction sociale, on
voudrait alors pointer un phénomène fréquent, qui n’est pas sans lien avec la
fluctuation générique. En effet, très souvent, une légende urbaine constitue la
transformation d’un fait divers ou d’une légende (comme on va le voir) et,
elle-même, elle est appelée à se transformer en conte ou en légende
traditionnelle
[22].
C’est à propos de cette caractéristique de « genre de passage », associée à
celle de la méta-destination, que nous souhaitons alors poursuivre la
réflexion.
2. Méta-destination et pivot narratif: ébauche d’une sémiotique de
la transmission
Définition du concept de
méta-destination
La méta-destination (ou énoncé incitatif, ou encore
manipulation) est avant tout un énoncé factitif, c’est-à-dire une relation
entre un énoncé de faire régissant un autre énoncé de faire. Sa représentation
syntaxique la plus simple est:
[ S1 ⇑ [ S2 ⇑ (S3^O)]]
On la lira : le méta-destinateur (S1) fait en sorte ( ⇑) que
le sujet manipulé (S2) réalise la conjonction (il peut s’agir d’une
disjonction) entre un sujet d’état (S3) et un objet de valeur (O). S1, S2, et
S3 peuvent être un seul acteur. Ce sera le cas pour la personne qui agit par
devoir moral. Ce qui caractérise l’incitation, c’est le fait que le sujet «
incité » se trouve doté d’une compétence qu’il n’a pas recherchée.
Prenons un exemple simple : un étudiant fait commander un
ouvrage à un libraire. On peut l’écrire suivant la formule proposée plus haut
et on lira : l’étudiant fait en sorte que le libraire fasse en sorte que ce
même étudiant soit conjoint à l’ouvrage recherché. Quel est alors le rôle
précis de l’étudiant? Il est celui qui exerce une action sur les compétences
modales à l’œuvre chez le libraire. En lui passant commande l’étudiant entraîne
pour le libraire un /devoir faire/ spécifique. Le premier « énoncé de faire »
F1 instaure chez l’incité une compétence, positive ou négative. Ce qui
caractérise l’incitation, c’est le fait que le sujet incité se trouve doté
d’une compétence : il est ainsi poussé à la réalisation d’un programme
narratif
[23] initié
par le méta-destinateur.
Pour les légendes urbaines, on pourra lire la représentation
syntaxique précédente depuis deux points de vue. Tout d’abord la syntaxe peut
retracer le mode de transmission de la légende. Ainsi on pourra lire : une
source indéterminée (S1) fait en sorte qu’une personne, un journal, ou tout
autre support répandant la nouvelle (S2) fasse en sorte que je (S3) sois
conjoint à une légende urbaine. Une modalité d’incitation peut être, par
exemple, un /faire – faire/, un /faire – être/, un faire – avoir/, ou encore un
/faire savoir/. On notera que, par rapport à ce que nous savons des légendes
urbaines, la modalité à l’œuvre serait de l’ordre d’un /faire – savoir/ (ce qui
est clair lorsque la légende urbaine relève de la mise en garde ou du conseil),
et même, si l’on considère que celui qui raconte la légende urbaine envisage
son destinataire comme un prochain narrateur en puissance, comme un /faire –
raconter/.
La représentation sémiotique de la méta-destination peut
aussi se lire d’un point de vue plus énonciatif qu’actantiel. En effet,
l’instance (S1) peut se comprendre comme un premier foyer énonciatif. La nature
de ce premier foyer nous apparaît complexe. À partir du constat d’une
résurgence de motifs folkloriques ou mythiques dans et par les légendes
urbaines, certains auteurs
[24] ont pu penser que celles-ci manifestaient une
continuation ou une modernisation de « motifs immémoriaux appartenant au
patrimoine du folklore narratif de l’humanité ». Mais, plutôt que de postuler
une forme d’archétypes narratifs, peu sensible par nature à l’historicité
inhérente au concept d’imaginaire, on propose de dire que le foyer énonciatif
S1 témoigne d’une configuration imaginaire relativement stable (selon la
théorie des bassins sémantiques proposée par G. Durant, cette configuration,
historiquement située, serait lisible lors de la seconde phase dite du
partage des eaux, moment où certains
ruissellements se rassemblent
[25]), constituée non seulement de récits mais de toutes
les formes de productions symboliques propres à l’époque de sa
manifestation.
Cette configuration fait en sorte que ce que nous appelons un
pivot narratif (S2) fasse en sorte
que, dans un autre temps que (S1), un genre de récit (par exemple la rumeur)
soit conjoint à (c’est-à-dire qu’il rende possible) une légende urbaine (O) qui
devient alors le genre dominant. On notera qu’une légende urbaine peut occuper
(S2) et une légende traditionnelle peut occuper (O). On notera aussi que le
pivot narratif fait intervenir la «voix » de (S1) dans les deux genres (S3) et
(O), assurant ainsi une forme spécifique de polyphonie
[26] narrative. Ainsi la légende urbaine se
voit inscrite au sein d’une dynamique diachronique qui relève à la fois d’une
dynamique des genres et d’une dynamique de l’imaginaire.
Pivot narratif et dynamique de
transmission
Classiquement, la notion de pivot narratif relève de la
sémiotique. En effet, un pivot narratif est un programme narratif qui occupe
une place centrale par le fait qu’il en entraîne d’autres. Dans le modèle de
Vandendorpe
[27] il
correspondrait à un agent de renversement, à ce qui transforme complètement une
situation. À partir de ce rôle dynamique, interne à un récit donné, il nous
paraît possible de faire jouer cette notion dans un sens différent : le pivot
narratif peut être intégré comme vecteur de transmission. Ce que nous mettons
en avant ici, c’est la possibilité de considérer un moment donné d’une histoire
comme un pivot permettant de faire passer la structure actantielle propre à un
récit d’un genre vers un autre, amenant ainsi la perpétuation-transformation
d’une configuration(S1). Pour illustrer cette hypothèse on partira de la
légende dite de
La danse avec le diable :
«On disait que l’un des derniers dimanches avant le carême, une
servante était allée à confesse et à communion. Malgré les remontrances de sa
mère, honnête blanchisseuse, qui lui représenta qu’elle ne devait pas profaner
ce jour par des réjouissances mondaines, elle n’avait pu résister à la
tentation et était allée le même soir danser au Vignoble (salle de bal située
dans un faubourg de Dantzig). La punition de son impiété ne se fit pas
attendre. Vers minuit, elle vit venir à elle un étranger élégamment vêtu, avec
des cheveux noirs et des yeux de feu, noirs comme du charbon qui l’engagea à
une valse. Elle se laissa aller au plaisir de s’appuyer sur son bras, il
dansait avec une grâce parfaite mais de plus en plus vite. L’un des musiciens
fixa avec plus d’attention le couple dansant et qu’éprouva-t-il quand il
remarqua que l’étranger avait le pied fourchu ? Il y rendit attentifs ses
camarades et, au beau milieu de la valse qu’ils jouaient, ils changèrent d’air
et entonnèrent un cantique religieux. L’heure de minuit sonnait. Alors le
diable attira plus fortement à lui sa danseuse et, dans un furieux tourbillon,
il passa avec elle à l’autre bout de la salle et traversa la fenêtre dont les
carreaux brisés la couvraient encore quand on la retrouva dans le jardin toute
endolorie, couchée sur l’herbe verte. Le diable avait disparu.»
[28]
En enquêtant auprès du personnel de l’auberge, le folkloriste
allemand Wilhelm Mannhardt a découvert l’événement réel qui a servi de point de
départ: un mardi gras à minuit, l’orchestre d’une auberge arrête de jouer des
airs joyeux pour entonner un chant religieux destiné à célébrer la fête de
l’aubergiste, au moment même où les cloches des églises sonnaient l’entrée dans
le temps du Carême. Pour la population de Dantzig, à majorité catholique, le
contraste insolite entre musique de danse et chant religieux, entre plaisir et
pénitence a suscité l’idée de profanation d’un jour sacré. Cette idée et cet
événement déformé se sont amalgamés avec une vieille légende : celle de la
danse avec le diable.
Ce qu’on peut remarquer ici c’est la jonction qui se fait
entre une anecdote et une légende reprenant le même univers de valeurs. On
pourra retracer cet univers de sens commun aux deux récits par le carré
sémiotique suivant:
Outil sémiotique qu’on lira : A /Religieux/ s’oppose
/Profane/. Le non profane est représenté par /la Fête Sainte/, le /Non
Religieux/ par la /Danse/. C’est cet univers de sens qui permet de lier les
deux récits les renvoyant à un univers sémantique que l’on peut encore affiner
en y ajoutant un niveau :
Mais il y a un autre point commun à ces récits. Tous les deux
reposent sur une transgression. Transgression qui, pour nous, joue ici le rôle
de pivot narratif. Dans les deux cas, on retrouve un moment clé qui fait de
l’histoire quelque chose de plus qu’une anecdote. Ici ce sera la transgression
dans la légende et l’idée de profanation dans le fait divers qui tiendrait ce
rôle. On peut alors avancer qu’une interprétation possible de ces textes, dans
un temps et un contexte donné, renverrait à une transmission du respect de la
religion.
C’est ce que nous retrouvons en amont de ces récits y compris
dans leur version moderne du « diable en boîte de nuit» sous la forme d’un
énoncé incitatif destiné à conjoindre les auditeurs de la légende à
l’observation d’une règle religieuse.
Dans cet exemple, on peut retrouver une origine possible de
la métadestination dans cette idée de profanation, centrale dans la vision du
monde croyant. On retrouve ici l’idée de « l’exemple à suivre » très présent
dans les légendes urbaines. Cependant, il faut signaler que le fait divers
rapporté a lieu dans un pays où la foi joue un rôle prépondérant. Or l’histoire
racontée est suffisamment générique pour s’investir d’autres « enseignements »
dans d’autres pays, ce qui assure son potentiel transculturel, potentiel
caractéristique des légendes urbaines.
Si l’on considère encore l’exemple célèbre de l’autostoppeur
(euse) fantôme, que remarque-t-on ? Premièrement une caractéristique
diachronique importante puisque, comme l’indique J. B. Renard
[29], on retrouve un récit
similaire jusque dans l’Antiquité lors de l’épisode de la conversion d’un
fonctionnaire éthiopien par l’apôtre Philippe
[30]. Celui-ci se tient au bord de la route et monte dans
un chariot auprès du fonctionnaire. Il lui délivre la bonne parole avant de
disparaître. On peut penser que le message et la disparition forment un pivot
narratif en ce sens qu’ils sont des événements marquants présents, par delà les
genres, dans nombre de récits. Bien sûr, cette récurrence ne dit pas que
l’interprétation des ces récits doive être identique, elle demande au contraire
de porter attention aux aléas de la dynamique des bassins sémantiques pour
savoir si un pivot narratif témoigne toujours d’une même configuration
imaginaire ou s’il peut, en cours de route, en changer. Les variations de pôle
générique suivant les récits pouvant sans doute ici apporter des indications
précieuses.
Fluctuation générique, méta-destination, pivot narratif,
autant de notions techniques qui, pour nous, permettent un éclairage sur
l’énigme des légendes urbaines, leurs relations avec les configurations et la
dynamique de l’imaginaire, et fondent ainsi notre description à venir des
légendes de «l’en dessous » dans le double souci de la dynamique des genres
narratifs et des constitutions symboliques de Paris.
[1]
Nous partons ici de la notion d’«imaginaire » entendue comme
«l’incontournable re- présentation, la faculté de symbolisation d’où toutes les
peurs, toutes les espérances, et leurs fruits culturels jaillissent […]», cf.
G. Durand,
L’imaginaire, Essai sur les sciences
et la philosophie de l’image, Hatier, 1994, p. 76.
[2]
Sur les carrières de Paris et le
principe de voyage, cf. Jean-Didier Urbain,
Les catanautes des cryptocombes – Des
iconoclastes de l’ailleurs, in
Nottingham French Studies, vol 39, I,
2000.
[3]
Date à laquelle on la trouve adjointe aux disciplines du
trivium.
[4]
F. Rastier
, Le problème du style
pour la sémantique du texte, in
Qu’est
ce que le style ? (dir. G. Molinier et P. Cahné), PUF, 1994,
pp.263-282.
[5]
Idem, p. 265. Sur la récurrence de la triplicité : P. Fabri,
Le grand et vrai art de plaine
rhétorique, 1521, réédition Genève, Slatkine, 1969.
[6]
Cf. F. Rastier
, Sens et
textualité, Hachette, 1989, p. 36.
[7]
Idem, p. 37.
[8]
Encore faut-il préciser avec J. M. Adam qu’un «proverbe,
c’est-à-dire une proposi- tion en apparence encore plus « autonome » et
suffisante qu’un slogan » est, avant tout, un énoncé disponible et destiné à la
réappropriation polyphonique, dans un enchaînement interactif.
Les textes : types et prototypes,
Nathan, 1992, p. 42. Dans ce cas on dira que le proverbe fonctionne surtout
comme genre encadré.
[9]
Sur ce point on sait que V. Propp présente l’établissement des
lois qui régissent la structure du conte merveilleux russe avec beaucoup de
prudence: « Personne n’a pensé à la possibilité de la notion et du terme de
morphologie du conte […] si cette affirmation ne peut s’appliquer au conte dans
son ensemble, dans toute l’extension du terme, elle le peut en tout cas
lorsqu’il s’agit de ce qu’on appelle les “contes merveilleux” »,
Morphologie du conte,1928, trad. fr.,
Seuil, 1965, 1970, p.7.
[10]
On reprend ici, après la lecture d’un corpus important de
légendes urbaines (une centaine) certains aspects de la proposition de
définition de Jean-Bruno Renard in
Rumeurs et
légendes urbaines, Que-sais-je ? PUF, 1999, p. 6.
[11]
Texte trouvé sur internet, site
http :// www. multimania.
com
[12]
Cf. « Il n’y a pas un inventaire a priori des genres […]
d’autre part, comprendre un texte, c’est lui attribuer un monde puis percevoir
son genre, sa façon de signifier, qui n’est évidemment pas forcément le “genre
proposé” ou que voudrait proposer le texte de départ», F. François,
Morale et mise en mot, L’Harmattan,
1994, p. 41.
[13]
U. Eco
, Lector in fabula, le rôle
du lecteur, trad. fr. Grasset, 1985, L’Harmattan, 1994, pp.
109-110.
[14]
Texte trouvé sur le même site que précédemment.
[15]
On notera avec Michel-Louis Rouquette une homologie entre les
caractéristiques de ces deux familles de textes, cf.
Le syndrome de rumeur,
Communication, 52, 1990, p. 119. Cf.
aussi J. B. Renard, op. cit. pp. 52-56.
[16]
« La forme rumorale est brève, elle tend à se réduire à une
seule unité d’information […]», cf. J. B. Renard, op. cit. p. 54.
[17]
Version d’une série de légendes urbaines concernant « les
crocodiles dans les égouts» reproduite dans l’ouvrage de Véronique
Campion-Vincent et J. B. Renard,
Légendes
urbaines, Payot, 1992, 1998, pp. 18-19. On se reportera aussi à
l’article de Véro- nique Campion-Vincent,
Légendes urbaines et représentations de la
ville, in
Eth- nologues dans la
ville, Paris, CTHS, 1988, pp. 125-132.
[18]
Cf. Victor Hugo,
Les
Misérables (1862), Livre II, Pléiade, Gallimard, 1951, pp. 1289-
1292.
[19]
Cf. T. Todorov,
Introduction à la
littérature fantastique, Seuil, 1970.
[20]
Pour une réflexion sur le statut du narrateur, cf. W. Benjamin,
Le narrateur, ré- flexion à propos de l’œuvre de
Nicolas Leskov, in
Écrits
français, trad. fr. 1991, Gallimard, p. 205.
[21]
Cf. J. B. Renard, op. cit. pp. 95-98.
[22]
Par exemple, Frédéric Dumerchat note une légende en formation à
partir de l’his- toire d’une « autostoppeuse en blanc » au col du Lautaret dans
les Hautes Alpes, cf.
Des autostoppeuses
fantômes, héritières des fées, in
Rencontres et apparitions fantastiques,
Cahiers de l’imaginaire, L’Harmattan,
1994.
[23]
On entend par « programme narratif» un syntagme composé d’un
«énoncé de faire » régissant un énoncé d’état. Un programme narratif est un
changement d’état réalisé par S1 affectant un sujet S2 quelconque.
[24]
Cf., par exemple, J. B. Renard,
op. cit., p. 97.
[25]
La métaphore des bassins sémantiques vise à rendre compte de la
dynamique et du rythme de l’imaginaire. Gilbert Durant distingue le
ruissellement (efflorescence de petits
courants non coordonnés, sous les mouvements généraux officiels), le
partage des eaux, (moment où, certains
ruissellement s’étant rassemblés, surgit une plus ou moins forte opposition
contre les états imaginaires précédents et les autres ruisselle- ments
présents), la
confluence, (un courant
nettement affirmé a besoin d’être con- forté par la reconnaissance, l’appui
d’autorités en place),
l’aménagement des
rives (consolidation théorique de ces flux d’imaginaires),
les deltas et les méandres, (le
courant « mythogénique » s’use et se laisse peu à peu pénétrer par des
ruissellements annonciateurs), cf. G. Durand, op. cit. pp. 66-76.
[26]
Cf. M. Bakhtine,
Esthétique et
théorie du roman, trad. fr. Gallimard, 1978.
[27]
C. Vandendorpe,
Apprendre à lire
des fables. Une approche sémio-cognitive, Éd. du Préambule,
Montréal, 1989.
[28]
J-B Renard,
op. cit.,
p.11.
[29]
Op. cit., p.
48.
[30]
Cf.
Actes des Apôtres,
8, 26-40.