2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Ecce paris, ecce homo : l’intestin de léviathan
Une lecture de hugo et de nietzsche
Panagiotis Christias
CEAQ
Urbi et orbi
Il existe un rapport privilégié, souterrain et omniprésent, entre la pensée de
Hugo et Paris, de sorte que celui qui ne s’est jamais perdu dans les labyrinthes de
cette ville, qui n’est jamais descendu dans ses égouts et ses catacombes, n’est pas
en mesure de s’introduire « dans cette œuvre ville, forêt, océan, dans laquelle les
pensées se croisent, se mêlent, se nouent comme des rues, des branches, des
sentiers, des flux »
[1]. Le
corps hugolien jaillit des intestins de Paris, comme un cri
sort du bas-fond du ventre. Cette pensée qui « obéit au principe anarchique de la
“dispersion de l’idée” » (
idem., p.6), « comme sous l’effet d’un insaisissable principe d’éparpillement, d’égarement, d’éclatement» (
idem, p.9), se disperse dans
la ville, prend la forme des ruelles et des pavés, de l’eau qui coule dans les caniveaux sur les boulevards et de l’air qui se dégage des catacombes ou du métro
parisien. L’écriture-Hugo, le style-Hugo est le style-Paris, la pensée-Paris: « S’il
faut parler de plan, […] ce sera le plan […] d’une ville: ce réseau babélien chaotique, de rues emmêlées : plus confusément encore, le plan d’une capitale insurgée, d’une capitale de la décapitation, en guerre contre elle-même » (
ibid.). Un
corps qui s’interroge d’en bas : « Il n’est pas de penseur qui n’ait parfois contemplé les magnificences d’en bas »
[2] (p.925). Un corps qui s’interroge sur son propre statut : texte, société, chair, spiritualité.
Qu’est-ce qu’un « corps » ? Comment se constitue un « corps » ? Cette question est la question des
Misérables. La même question est posée par Nietzsche
de façon radicale : d’où
découle le phénomène « vie »? Comment un « corps
»
advient-il à la vie ? Comment la vie pénètre-t-elle un « corps » ? Jusqu’ici ces
questions sont restées dans l’ombre par un curieux dédoublement du problème
vie en
vie du corps et
vie de l’âme. Ce redoublement a été
fixé par deux sciences distinctes, la physiologie et la psychologie. À cette erreur fondamentale remédie une « physio-psychologie authentique » (
eine eigentliche Physio-Psycho-logie) annoncée par Nietzsche (
Par-delà bien et mal, 23). La
vie est un phénomène unitaire, et c’est à cette unité originaire que fait appel la notion d’«âme »
revisitée par Nietzsche, débarrassée des préjugés anciens: « âme-multiplicité du
sujet » (
Seele als Subjekts-Vielheit), « âme-structure sociale des pulsions et des
affects » (
Seele als Gesellschaftsbau der Triebe und Affekte), (
Par-delà bien et
mal, 12). Âme et corps sont alors originairement liés dans le même phénomène,
celui de « vie » : « notre corps n’est en effet qu’une structure sociale composée de
nombreuses âmes » (
unser Leib ist ja nur ein Gesellschaftsbau vieler Seelen),
(
idem., 19). Comme le note Patrick Wotling
[3], « lorsque Nietzsche oppose le
corps à la pensée, il ne les oppose pas comme le matériel au spirituel, mais
comme une instance généalogiquement première à une instance
généalogiquement seconde ». Que sont alors ces « âmes » ou ces « spiritualités
»
dont l’agencement constitue le corps
?
Nietzsche reproche à la psychologie traditionnelle d’avoir toujours traité de la
pensée consciente comme d’un phénomène autonome, de ne pas s’être « hasardée dans les profondeurs » : « son erreur capitale a toujours été d’ignorer les
origines souterraines qui rendent possible cette pensée consciente » (Wotling,
op. cit., p.65). Or, la « conscience », et tout phénomène lié à elle, est réductible
généalogiquement à des processus infra-conscients : passions, pulsions, instincts,
affects. Pourtant Nietzsche ne fait pas ainsi disparaître la « pensée » mais en
déplace plutôt le champ vers le «corps » : « le corps est un mot qui recouvre une
collectivité spécifique d’instances infra-conscientes, d’instincts et d’affects»
(Wotling, op. cit., p.66). Chaque instance est désignée métaphoriquement par
les mots « âme » ou « esprit ». Le « corps » est alors redéfini « indépendamment de
toute notion de matérialité, comme une collectivité hiérarchique d’“âmes” ou
d’“esprits” » (Wotling, op. cit., p.67).
Que signifie « hiérarchique » ? « Tout instinct cherche à dominer » (jeder Trieb
ist herrschüchtig), (Par-delà bien et mal, 6). Qu’est-ce que cela signifie, «dominer » ? Imposer son interprétation de la réalité aux autres « esprits », faire passer
sa réalité pour la réalité auprès de toutes les autres instances. Chaque « âme »,
chaque « esprit », passion, pulsion, instinct, affect cherche à imposer son interprétation. Ce vouloir est ce que Nietzsche appelle «volonté de puissance » (Wille
zur Macht). Les agencements entre les divers « esprits » sont des rapports de
domination, une lutte constante pour une interprétation souveraine, acceptée
par tous, imposée à tous. En ce sens Nietzsche déclare : « l’action est tout » (das
Tun ist alles), (Généalogie de la morale, I,13). Aucune vérité systématique,
aucun monde-produit de la spéculation : « Point de systèmes, beaucoup d’œuvres
»
(Hugo, Les misérables, p.47). Cette action est la vie du corps: « La volonté de
puissance interprète […]. Le processus organique présuppose un perpétuel IN-TERPRETER » (Fragments posthumes, XII, 2 [148]).
Or que signifie « interprétation » ? Que signifie pour la vie, en tant que structure organique, « interpréter » ? « Interpréter, c’est donc chercher à assurer sa
maîtrise sur des “forces” concurrentes » (Wotling, op. cit., p.72). La physiopsychologie nietzschéenne ne ramène pas la réalité à de simples calculs physicochimiques. « Chaque pulsion, chaque instinct […] perçoit, compare, juge, évalue » (Wotling, op. cit., p.74) – quoi? – la réalité mécanique ou physicochimique. En quoi le fait que le sang monte à la tête est-il «colère » ? En fait c’est un
instinct rationnel qui impose ce «mot » à tous les autres.
De ce point de vue Les misérables est une géographie des instincts, une
distribution topographique de l’âme-multiplicité de Paris. En quoi «emporter du
pain » est « voler » ? En quoi est-ce un « crime » ? C’est une instance sociale, représentée par Javert, l’instinct-loi, qui interprète le fait naturel: « Le bras
saisit un pain et l’emporta » (p.69), en fait historique, en « crime ». Elle lui procure sens et signification par le rapport de domination établi, c’est-à-dire le « fixe »
à l’intérieur de la hiérarchie voulue par l’ «instinct dominant », par le processus
de hiérarchisation entre les divers instincts qu’est le corps social: chaque instance, chaque puissance « doit d’abord recevoir de lui un sens (Sinn), un droit à
l’existence (Deseins-Recht), une valeur (Wert)» (Généalogie de la morale, III,
23). Car pour l’instinct représenté par Jean Valjean, cela s’appelle « survivre » et
non point « voler » : « La famille n’eut pas de pain. Pas de pain. À la lettre. Sept
enfants » (p.69). « Ce processus consiste […] pour les instincts à imposer un sens
en donnant forme à d’autres instincts » (Wotling, op. cit., p.72). L’esprit-loi,
l’âme-Javert, désigne, fixe, forme l’instinct-Valjean aussi bien que les autres instincts dans une hiérarchie sociale en tant que « délinquant », « voleur », « braconnier », « contrebandier », « brigand » (p.69). Tout comme pour l’instinct-Myriel,
cet étrange représentant de la justice de Dieu sur terre, Jean Valjean est « frère »
:
« D’ailleurs, avant que vous me le disiez, vous en avez un que je savais. […] vous
vous appelez mon frère » (p.63). Par ce processus est envisageable «la possibilité
d’expliquer la totalité de la vie organique, dont la logique est une logique de
différenciation, de ramification, ainsi que de constitution d’organismes de plus
en plus complexes » (Wotling, op. cit., p.83). Comme le dit Nietzsche : « expliquer l’ensemble de notre vie pulsionnelle (gesamptes Triebleben) comme le développement et la ramification d’une unique forme fondamentale (Grundform)
de volonté – à savoir de la volonté de puissance » (Par-delà bien et mal, § 36). À
la « volonté générale », en tant que consensus universel et pacifique, se substitue
la « volonté de puissance », lutte perpétuelle pour l’imposition d’une interprétation.
La question s’impose, qui interprète, ou bien, qui veut? Dans le cas de la
volonté générale existe un sujet de la volonté, à savoir le peuple. Or dans le cas
de la volonté de puissance cette question est illégitime. La volonté se désarticule
d’un quelconque sujet, individuel ou collectif. Elle est impersonnelle: « ça » veut
(Es will) tout comme « ça pense » (Es denkt), (Par-delà bien et mal, 17). La
notion de volonté renvoie à un processus infra-conscient, à une lutte entre les
« pulsions », qui, de son côté, renvoie à un processus de hiérarchisation. C’est
justement à la structure hiérarchique du corps-multiplicité d’ « âmes », et non
pas à un sujet, conscient ou inconscient, que se réfèrent les notions de « volonté
forte » ou de « volonté faible » : « La multiplicité et la désagrégation des impulsions, le manque d’un système les coordonnant donne une “volonté-faible”; leur
coordination sous la prédominance d’une seule impulsion donne la “fortevolonté” » (Fragments posthumes, XIV, 14 [219]). La pulsion systémique, qui systématise et coordonne, est l’âne nietzschéen.
Adventavit asinus pulcher et fortissimus. Jean Valjean n’est pas un simple
instinct: il est l’expression même de la hiérarchisation des pulsions. L’âne-Valjean,
« cet âne qui lave l’âne dans la fuite errante des
Misérables» (Maurel,
op. cit.,
p.114), est l’expression de la nouvelle morale, dénuée des dénotations moralistes ou moralisantes, et associée aux principes de l’élevage-sélection (
Züchtung)
de l’espèce, voire de la « société » : « à savoir la morale comprise comme doctrine
des rapports de domination dont découle le phénomène “vie”» (
Par-delà bien et
mal, 19). De la pauvreté, chargé de nourrir ses frères, il devient criminel, galérien, disparaît dans les bas-fonds pour resurgir transformé, un autre homme,
monsieur Madeleine, maire. Père, la petite Cosette à la main, il erre dans les
« labyrinthes » de Paris et de l’histoire, «il se confiait à Dieu comme elle se confiait à lui» (p.354). L’expression même du juste, il n’hésite pas à se dénoncer
pour éviter la condamnation d’un innocent à sa place. Enfin, on le retrouve en
haut des barricades à faire « de la bonté à coups de fusil» (p.954), accomplissant
son trajet : « faire pénétrer le droit dans le fait et le fait dans le droit, voilà le
travail des sages » (p.655). Valjean nous montre clairement le principe nietzschéen de la continuité de valeurs opposées : « Comment quelque chose pourrait-il bien naître de son contraire ? Par exemple la vérité de l’erreur ? Ou la volonté
de vérité, de la volonté de tromperie ? Ou l’action désintéressée, de l’utilité personnelle ? Ou la pure contemplation du sage, de la convoitise ? » (
Par-delà bien
et mal, 2). Ainsi est structuré non seulement le personnage Valjean mais le
« corps » même des
Misérables: « Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce
moment, c’est, d’un bout à l’autre, dans son ensemble et dans ses détails, quelles
que soient les intermittences, les exceptions ou les défaillances, la marche du mal
au bien, de l’injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de l’appétit à la
conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité au devoir, de l’enfer au ciel,
du néant à Dieu. Point de départ: la matière ; point d’arrivée : l’âme. L’hydre au
commencement; l’ange à la fin » (p.980). Tel est le fondement originaire (
Urgrund)
d’une philosophie
par-delà bien et mal, de la « transvaluation de toutes les valeurs »
[4].
Le principe âne-Valjean est la marche même de la conscience de Paris
:
« Qu’est-ce que les convulsions de la ville auprès des émeutes de l’âme? L’homme
est une profondeur plus grande encore que le peuple. Jean Valjean, en ce mo-ment-là même, était en proie à un soulèvement effrayant. Tous les gouffres s’étaient
rouverts en lui. Lui aussi frissonnait, comme Paris, au seuil d’une révolution
formidable et obscure. Quelques heures avaient suffi. Sa destinée et sa conscience s’étaient brusquement couvertes d’ombres. De lui aussi comme de Paris,
on pouvait dire : les deux principes sont en présence. L’ange blanc et l’ange noir
vont se saisir corps à corps sur le pont de l’abîme. Lequel des deux précipitera
l’autre ? Qui l’emportera ? » (p. 907).
Car ce processus d’agencements que produit une hiérarchie dans le corps
œuvre vers la surface, vers le véritable moment de la conscience sociale. Cette
mise en place conduira à l’imbroglio final, au moment où les divers éléments se
rencontrent et se disputent l’interprétation de la réalité. La révolution sera cet
instant authentique, l’expression concrète de la « pensée sociale », entendue
comme présence de tous à tous, reconnaissance de tous par tous dans la «lutte »,
antonyme de la liberté. La lutte, fruit de la misère, râble de la misère, tient lieu
de loi morale transcendantale, comme un genre d’impératif historique et non
pas catégorique : « Les révolutions sortent, non d’un accident, mais de la nécessité. Une révolution est un retour du factice au réel. Elle est parce qu’il faut
qu’elle soit » (p.663).
Où situer l’action ? Où a lieu le jeu des instincts ? Là, d’où l’histoire sort et
que l’histoire ignore (IV, I, V), là où « la fermentation devenait du bouillonnement » (p. 776): « les cabarets de la rue de Charonne […] graves et orageux » (p.
668); « Dans les salles basses on lisait des brochures “subversives” » (ibid.); « Les
cabarets du faubourg Antoine ressemblent à ces tavernes du mont Aventin bâties
sur l’antre de la sibylle et communiquant avec les profonds souffles sacrés ; tavernes dont les tables étaient presque des trépieds, et où l’on buvait ce qu’Ennius
appelle le vin sibyllin (p. 675). Il n’est pas absurde de dire que ce vin sibyllin
n’est autre chose que le produit des égouts : « ces fétides écoulements de fange
souterraine que le pavé vous cache, savez-vous ce que c’est? […] c’est du sang
chaud dans vos veines, c’est de la santé, c’est de la joie, c’est de la vie. Ainsi le
veut cette création mystérieuse qui est la transformation sur la terre et la transfiguration dans le ciel. […] C’est la substance même du peuple […], le misérable
vomissement de nos égouts […]» (pp. 991-992). Le véritable laboratoire des
transformations sociales n’est autre que les égouts : « la grande prodigalité de
Paris, sa fête merveilleuse, sa folie Beaujon, son orgie, […], son faste, son luxe,
sa magnificence, c’est son égout» (p. 993), lieu-tenant de « la souterraine éducation de l’émeute » (p. 930).
« Le sol social est partout miné » : « Les sociétés humaines ont toutes ce qu’on
appelle au théâtre un troisième dessus» (p. 569). « Sous la construction sociale », « dans cet obscur sous-sol», il y a « cette merveille compliquée d’une masure, des excavations de toute sorte » (ibid.). Qui se cache dans ces mines qui
s’élèvent et se structurent en plusieurs sous-sols ? Qui sont ces « travailleurs » qui,
« plus on s’enfonce », plus ils sont « mystérieux » (p. 570)? – « Ceux d’hier sont
des spectres ; ceux de demain sont des larves. L’œil de l’esprit les distingue
obscurément. […] Un monde dans les limbes à l’état de fœtus, quelle silhouette
inouïe ! » (ibid.). Mais il existe des travailleurs encore plus sombres – « l’ordre
social a ses mineurs noirs » – dans « la fosse des ténèbres », dans « le bas-fond »
(ibid.). « Les silhouettes farouches qui rôdent dans cette fosse, presque bêtes,
presque fantômes […], ont deux mères, […] l’ignorance et la misère. Elles ont un
guide, le besoin ; et, pour toutes les formes de la satisfaction, l’appétit. Elles sont
brutalement voraces, c’est-à-dire féroces, non à la façon du tyran, mais à la façon
du tigre. De la souffrance ces larves passent au crime […]. Avoir faim, avoir soif,
c’est le point de départ; être Satan, c’est le point d’arrivée » (p. 571). Là devient
chair la force souterraine du social, dans « la grande caverne du mal» (ibid.).
La terre de Paris se plie, se replie, se multiplie dans cette cité souterraine,
où les « pulsions » et les « âmes » de la ville se rencontrent à chaque instant,
parfois « y fraternisent » parfois « s’y combattent » (p. 569). Ce prodigieux ferment des micro-actions sociales est une matrice des «sauvages » : « ces hommes
hérissés qui, dans les jours génésiaques du chaos révolutionnaire, déguenillés,
hurlants, farouches, le casse-tête levé, la pique haute »… « se ruaient sur le vieux
Paris bouleversé » (p. 675). Cette force sociale souterraine, processus infraconscient bouillonnant, se fraye chemin vers la surface, se fait « ombre » et « aurore »
:
« il s’agit de vomir l’ordure, de dresser contre le monument la façade fermée et
aveugle de l’économie bourgeoise, l’anti-édifice de la ruine, la “contre-struction”
de la démolition » (Maurel, op. cit., p. 124). Ce sont les «sauvages » qui font de
leur misère barricade: « cette barricade n’est faite ni de pavés, ni de poutres, ni
de ferrailles ; elle est faite de deux monceaux, un monceau d’idées et un monceau de douleurs. La misère y rencontre l’idéal (pp. 941-942). Ce moment du
surgissement, cet événement-surgissement, cet instant unique est la révolution.
L’événement révolutionnaire est l’épiphanisation du corps souterrain, l’épiphanie du visage de Paris : « Tout concourait à la majesté tragique de cette minute
suprême ; mille fracas mystérieux dans l’air, le souffle des masses armées mises
en mouvement dans les rues qu’on ne voyait pas, le lourd ébranlement des artilleries en marche, les feux de peloton et les canonnades se croisant dans le dédale
de Paris, les fumées de la bataille montant toutes dorées au-dessus des toits, on
ne sait quels cris lointains vaguement terribles, des éclairs de menace partout, le
tocsin de Saint-Merry qui maintenant avait l’accent du sanglot, la douceur de la
saison, la splendeur du ciel plein de soleil et de nuages, la beauté du jour et
l’épouvantable silence des maisons (p. 974).
Si la Révolution est une pulsion irrésistible, une passion du peuple, son désir
irréductible d’être présent à sa propre fête, elle n’en est pas une pour autant. Le
Peuple fermente, prolifère, se divise, se coupe et se recoupe. Entre le « peuple »,
le « démos », l’« ochlocratie », les « gueux », la « populace », la « canaille », la Révolution se plie, se replie, se multiplie « entre quatre murs », entre « la Charybde
du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple » (V,I,I), entre « le
tumulte des tonnerres » et « le silence », « la colère » et « l’énigme », « le dragon »
et « le sphinx » (p. 929): « la populace livre bataille au peuple » (p. 925),
« l’ochlocratie s’insurge contre le démos » (p. 925), « une révolte du peuple contre lui-même » (p. 926), la Révolution « attaquait au nom de la Révolution, quoi?
la Révolution » (p. 928). La révolution de juin 1848 est l’expression parfaite du
double bind, de la double contrainte ou de la double barricade. Chaque barricade est une pensée-instinct. La barricade Saint-Antoine était le «paroxysme »
:
« Elle avait l’aspect lamentable de toutes les constructions de la haine, la ruine»
(p. 926). Un amas de « vies » constituait cette struction vertigineuse, cette «bacchanale » (p. 927), dans l’ « improvisation du bouillonnement» : « C’était la collaboration du pavé, du moellon, de la poutre, de la barre de fer, du chiffon, du
carreau défoncé, de la chaise dépaillée, du trognon de chou, de la loque, de la
guenille et de la malédiction» (ibid.). Cette barricade c’est l’indécidable même de
la révolution : « On pouvait dire : qui a bâti cela ? On pouvait dire aussi: qui a
détruit cela ? » (p. 926). La barricade du faubourg du Temple était la logique
froide et implacable : « C’était ajusté, emboîté, imbriqué, rectiligne, symétrique,
et funèbre. Il y avait là de la science et des ténèbres. On sentait que le chef de
cette barricade était un géomètre ou un spectre » (p. 929). Dans ce clin d’œil
révolutionnaire la misère élevée de la « caverne du mal» aux hauteurs vertigineuses de la double barricade, s’arme de la force souterraine et accomplit son travail
d’âne de transvaluation des valeurs.
La réalité sociale ne se constitue donc pas comme un épiphénomène de
consciences particulières fondé sur des « lois » de régularité. L’intersubjectivité ne
se règle pas sur la répétition mais sur la rupture, sur les écarts des interprétations. La réalité sociale n’est pas une habitude, une quiétude de l’esprit mais une
lutte, l’inquiétude du « corps », entendu comme agencement de «spiritualités ».
La conscience sociale est une instance souterraine dont l’évènement révolution
est l’épiphanisation: « L’égout, c’est la conscience de la ville » (p. 995).
Qu’appelle-t-on alors « pensée sociale » ? L’accord, le consensus des interprétations sur une manifestation de la réalité ou, mieux, de la misère, seule digne de
se voir attribuer le prédicat « réelle » ? Non, croire à un consensus possible serait
quitter la réalité de la misère pour faire de la métaphysique, autrement dit, se
prendre pour prophète, pour porte-parole et énoncer la Vérité. La multiplicité,
la plurivocité de la vie sociale ne se laisse pas réduire à une voix unique d’un
porte-parole ou d’une classe porte-parole.
Aucun « je » ne « pense ». En effet
une telle perspective serait de l’usurpation, la détention et la monopolisation
illégitime de la parole sociale. Qu’est-ce alors que la pensée sociale? Une lutte.
La lutte entre les divers éléments constitutifs de cette pensée : « pulsions, instincts, affects, mais aussi inclinations, penchants, aspirations, tendances, et parfois, en donnant à ce terme également un sens qui n’a plus rien à voir avec son
sens habituel, volonté »
[5]. Ce qu’est la « pensée sociale » se laisse agir dans le
bouillonnement, dans le feu ardent, dans le jeu de passions qui brûle, qui enflamme, qui incendie – dans la
vie. C’est en cela qu’elle se constitue en «corps »,
expression
par excellence de vie organique au sens
physiologique du terme.
Cette action souterraine, processus fiévreux de mise en place des perspectives d’interprétations dans la lutte pour la domination ne s’
épiphanise que « quand
“elle” veut et non quand “je” veux » (
wenn « er » will, und nicht wenn « ich »
will), (
Par-delà bien et mal, 17). Ce qui ressort du métro parisien n’est qu’usurpation de la « pensée sociale », une fixation (
Fixierung) temporaire du processus
vital de flux et de reflux des volontés de puissance, autrement dit, de la
société en
marche dans le
continuum de l’espace-temps, la scène parisienne.
Paris éternel, éternel retour de Paris, récapitulation (Rekapitulation) du temps
dans le temps présent, présence fantomatique des Paris dans Paris. La pensée
Hugo constitue l’empreinte de l’être sur le devenir – Paris, le sommet de la
contemplation (Gipfel des Betrachtung), (Fragments posthumes, XII, 7(54)).
« Car Paris est un total. Paris est le plafond du genre humain. Toute cette
prodigieuse ville est un raccourci des mœurs mortes et des mœurs vivantes.
Qui voit Paris croit voir le dessous de toute l’histoire avec du ciel et des constellations dans les intervalles » (p. 466).
[1]
Jean Maurel,
Victor Hugo philosophe, Paris, PUF, 1985, p.4.
[2]
Victor Hugo,
Les Misérables, Paris, Éditions Robert Laffont, 1985. La pagination
entre parenthèses renvoie à cette édition de l’œuvre de Hugo.
[3]
Patrick Wotling,
La pensée du sous-sol, Paris, Allia,1999, p.66.
[4]
Tel est le sous-titre du livre annoncé par Nietzsche et édité par sa sœur à titre pos-
thume sous forme de notes et de fragments :
La volonté de puissance. Essai d’une
transvaluation de toutes les valeurs.
Cf.,
Généalogie de la morale, III, 27.
[5]
Patrick Wotling, introduction in Friedrich Nietzsche,
Par-delà bien et mal, Paris, GF,
2000, p.16.