2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
Sur les conditions d’existence des jeunes dans un monde
précaire
Paul Grell
Les histoires [qu’ils] racontent sont toutes vraies. Mais il faut
beaucoup d’artifice pour faire passer une parcelle de vérité […], il faudrait
ajouter bout à bout toutes les histoires, où rien n’est négligeable. Mais
personne n’a ce vice. La plupart des consciences sont vite satisfaites et, avec
quelques mots, se font […] une opinion définitive.
Robert Antelme, L’espèce
humaine.
La notion de péché est en complet désaccord avec la rose des
vents.
Jean Giono, Ennemonde.
Amérique du Nord, Canada, côte Est du Nouveau-Brunswick,
Acadie, monde précaire, jeunes, faible scolarité… autant de mots clés situant
la recherche dont il est ici question
[1]. Que deviennent les jeunes moins scolarisés? Quelles
sont les compétences autour desquelles s’organise progressivement leur entrée
dans le monde ? Qu’est-ce qui leur donne ou non une maîtrise suffisamment
affirmée pour infléchir leur itinéraire dans le sens qu’ils souhaitent? Bref,
comment habiter là où ils se trouvent ? Dans cette recherche, je ne m’intéresse
donc pas aux jeunes en général, ni comme phase de vie, ni comme génération,
mais à celles et ceux dont les conditions d’entrée dans le monde apparaissent
moins évidentes, moins assurées. La notion de monde précaire se réfère autant à
la précarité de l’activité économique du territoire régional où ces jeunes se
trouvent qu’au bagage scolaire réduit dont ils disposent pour tenter d’y faire
leur place et d’y vivre.
La côte Est du Nouveau-Brunswick est une région au chômage
endémique, encore accentué par les difficultés que connaît l’exploitation
actuelle des ressources naturelles, base économique de la région depuis ses
origines européennes (la colonisation française). De faible densité, rural sans
l’être tout à fait, le territoire dont il est concrètement parlé ici est habité
comme s’il s’agissait d’une immense banlieue nord-américaine où la mer et la
forêt ne sont jamais bien loin, où le bateau de pêche se transforme facilement
en bateau de plaisance et le pick-up utilitaire en coursier fougueux… Tableau
contrasté d’une banlieue rurale où la rudesse des rapports sociaux (en
particulier au travail et à l’école) provoque peu de violence publique mais où
très tôt les jeunes sont confrontés à ce que Juliet Schor
[2] qualifie de maladie des classes moyennes
nord-américaines, à savoir le rêve hypnotiseur de la consommation. Tableau
contemporain où s’enchevêtrent lignes et figures dont on brossera, dans ce
court article, quelques grands axes, en usant d’une métaphore : celle de « la
rose des vents du passage au monde précaire ».
Partant de l’idée que les problèmes des jeunes (notamment les
problèmes d’insertion professionnelle et d’intégration sociale) sont pour eux
des défis qui transforment leur existence et pas seulement des handicaps qui
marginalisent, on peut résumer la démarche en trois actes.
- Repérer dans un espace
donné (société/territoire/population), envisagé comme un laboratoire
vivant où s’élaborent des formes d’existence, un
moment particulier du mouvement de la vie, à savoir le passage des
jeunes au monde précaire.
- Le décrire à la fois comme objet concret et champ de
conscience, comportant des processus d’interaction entre des conditions
objectives et des interventions propres à l’action et à la représentation,
indiquant ainsi l’importance du sentiment corrélativement à la situation
sociale.
- Analyser cette réalité comme une expérimentation, dans le
cadre d’une démarche compréhensive visant à faire apparaître à la fois les
structures dans leurs interactions et
modalités particulières, les processus
et contradictions produits par l’action de passage au monde précaire et la
pluralité des sens énoncés par les
jeunes.
Il y a dans le monde d’aujourd’hui, et particulièrement chez
les jeunes qui vivent à la périphérie du travail salarié et des grands centres
socioéconomiques, un clivage aussi important que les clivages traditionnels
liés à la classe sociale d’origine, au sexe ou à la scolarité, qui concerne le
mode général d’appréhension de l’existence qui ordonne l’expérience du monde.
«En un sens, ce qui caractérise le mieux l’esprit d’une civilisation s’exprime
dans la façon dont l’existence apparaît aux hommes avec sa figure propre que
dessine l’imaginaire social, avec sa diversité particulière et sa tonalité
générale […]. Il convient donc de poser la question pleinement anthropologique
[…] sur notre mode d’existence
[3] ». Ce mode d’existence est, pour Raymond Ledrut, en
relation directe avec nos façons de vivre quotidiennes. Si le monde
d’aujourd’hui est, selon les analystes, un monde « désenchanté » et «
unidimensionnel», un monde kafkaïen et chaotique, il ne l’est pas également
pour tous les individus. Pour les uns, le monde constitue encore un habitat
relativement stable tandis que pour d’autres, il est essentiellement peuplé de
choses fuyantes et d’idées qui ne le sont pas moins. Les jeunes qui ont à vivre
dans un monde précaire peuvent néanmoins ressentir profondément qu’ils n’y sont
pas inexorablement rivés et peuvent progressivement y trouver une manière
singulière d’en être locataire. «Bien sûr, il ne s’agit pas ici de projets
précis et encore moins de programme, il s’agit de sentiment, mais le sentiment
commande et résume beaucoup de choses.»
[4] Comment saisir toute l’importance de ce sentiment de
l’existence, semblable à une flamme, basse chez les uns, haute chez les autres,
et qui sert d’opérateur de mouvance ? Ce sentiment, telle une nécessité
sous-tendue par une force créatrice, est profondément inscrit dans
l’expérience, le savoir, la réflexion et toutes ces autres dimensions de
l’existence qui doivent se cultiver précieusement pour éclore. Des attentes
diffuses mais bien ancrées, des rêves et des désirs dont on ne se sépare pas,
des pratiques existentielles, des déterminations à « vivre autrement », une
quête de sens… autant de représentations, gestes et expressions, qui aident les
jeunes à s’introduire dans un monde qui leur est souvent hostile.
Le rêve hypnotiseur de la consommation
Pour les individus attachés au rêve hypnotiseur de la
consommation, le sentiment de l’existence est directement tributaire de la
grandeur de la maison, de la réputation du quartier, de la voiture, des cartes
de crédits, etc. Ils se mirent de mille façons dans les fantasmes de possession
et de calcul, magnétisés par leur rêve d’argent et de consommation qui requiert
(presque à leur insu) toute leur énergie. Les relations amicales, les
rencontres amoureuses, les installations conjointes, sont autant d’actions
qu’ils mènent énergiquement pour objectiver leur entreprise de réussite
personnelle. Comme le constate Georg Simmel, « tout ce qui advient aux objets
possédés est fonction du sujet qui se déverse en eux, avec sa volonté, son
sentiment, sa manière de penser, leur imprimant sa marque »
[5]. L’esprit de cet individu, tout en
s’engourdissant et se surexcitant de plus en plus, dirigera son action
exclusivement dans la logique de son intérêt propre comme s’il s’agissait là
d’un comportement rationnel. Du coup, des motifs non égoïstes ne paraissent
plus naturels et autochtones mais secondaires et, pour ainsi dire, greffés
artificiellement.
Les jeunes sont très tôt marqués par le rêve d’argent et de
consommation, notamment les jeunes peu scolarisés qui courent après le travail,
par enthousiasme et/ou par nécessité. Écoutons l’un d’eux parler de ses 16-17
ans. À présent, il en rit, car il a pris de la distance et a une autre
conception de l’existence. « J’aimais l’argent. Les deux dernières années où
j’ai été à l’école secondaire, je suivais peut-être trois cours par année, je
travaillais au-dessus de 32 heures par semaine en même temps que mes études.
L’argent parle. Demande à n’importe qui, si tu as la chance de faire plus
d’argent, que vas-tu faire ? Tu vas prendre le job. Même si tu aimes ce que tu
fais, tu le lâches… Même si tu as déjà un emploi que tu aimes, tu le lâches… »
L’argent constitue sans nul doute un appât de taille dans cette course
pathétique aux emplois précaires et mal payés. Plusieurs feront n’importe quoi
pour lui, pour ce qu’il permet et promet. Les uns travailleront à n’en plus
finir, de jour comme de nuit, au détriment de leurs études et de leurs amours.
D’autres, pour goûter à l’argent, mettront la main dans le tiroir-caisse du
magasin où il travaillent. Il y a toutes sortes d’excès concernant l’argent et
les motifs sont divers et éclatés. On peut les diviser grosso modo en quatre
catégories non exclusives l’une de l’autre.
- Les dépenses polarisées sur une passion pour un objet ou
une activité: le truck, la moto, le hockey, la musique, la drogue, l’alcool,
l’habillement, etc. Ces dépenses servent généralement d’îlots refuges pour les
jeunes.
- Le sentiment de pouvoir que donne l’argent qui se
cristallise par exemple dans les comportements de « millionnaire » : le pouvoir
de gaspiller, de remplir son chariot de denrées, de signer de gros chèques,
etc., ou tout simplement le désir d’accéder rapidement au statut
d’adulte
[6].
- La duplicité que permet l’argent en procurant à bon compte
les apparences de la conformité tout en sauvegardant son « quant-à-soi»
[7]. Officiellement secrétaire,
manutentionnaire, gérante, etc., mais derrière le beau linge, le chapeau,
l’auto, il y a tout autre chose qui éclôt dans la « vraie » vie, celle qui
commence à l’heure où l’officielle se termine. Réflexe de survie où derrière le
masque, dans les coulisses du théâtre, se déroule l’existence grave et tragique
de la vie quotidienne.
- Le statut que confère la possession d’objets dans la
société de consommation. Ici, l’argent ne cache rien, il statufie. Les objets
qu’il permet de posséder en grand nombre sont fonction de l’individu qui se
déverse en eux.
Tous les jeunes sont un jour ou l’autre tentés voire hypnotisés
par l’argent. Cela se passe généralement tôt, au moment où ils sont happés par
les petits boulots, emplois précaires et mal payés qu’un marché du travail
avide de maind’œuvre bon marché et docile offre en cadeau aux jeunes. La
plupart des adolescents passent un nombre incalculable d’heures dans les
magasins, restaurants, entrepôts et usines, comme journalier, emballeur,
livreur, plongeur, cuisinière, vendeuse, serveuse, etc.
[8] Ils se métamorphosent durant un temps en
petites fourmis fascinées par les objets que leur procure l’argent chaudement
gagné et qui donnent une valeur ajoutée à leur vie qui, sans cela, serait
manifestement trop banale, notamment à cause de l’ennui scolaire, au moins pour
certains d’entre eux. Mais ne nous trompons pas, cette cristallisation précoce
sur l’argent et les objets de consommation ne dure pas indéfiniment. La plupart
du temps, il faut la lire comme une drogue consécutive à un état de manque
existentiel. Dans ce cas, la dépense suscite l’excès et constitue en quelque
sorte un cri de rage contre les valeurs officielles, uniformes et
unidimensionnelles. On préfère vivre dangereusement (décrocher, foncer,
s’éclater, se droguer) que de s’accommoder du quotidien.
« Ça fait quatre ans que j’ai décroché de l’école, quatre ans
de travail, mais je n’ai pas sauvé d’argent. La seule affaire que j’ai faite :
je m’ai enjoyé, j’ai bu et pris de la drogue quatre ans de temps. Tout mon
argent y est passé… Ça a pris 21 ans avant de commencer à avoir du sens un
petit peu […]. Quand tu arrives à la polyvalente, tu te crois tout fier. Finie
la petite école. Là, tu commences à fumer et à prendre de la drogue, rien que
pour faire ton petit frais avec ta gang de chums. Encore astheure… ça fume
toujours. Vas-tu prendre une drive au McDonald ? Ben, on va aller fumer un
joint avant. Tous les jeunes que je me tiens avec, c’est ça que ça prend. Si tu
veux aller prendre une drive en ville, ça prend un joint avant. Si tu veux
aller sur le bord de la plage te faire griller, ça prend un joint. Si tu vas
rien que faire une tournée de pêche, ça te prend un joint pareil. Si tu veux
aller écouter un film, ça te prend un joint. Ben moi, anyway, je suis tanné ben
raide. Ça fait déprimer un gars ben tight […]. Moi, c’est juste cette année que
je m’en suis sorti. Après Toronto. Là, j’en ai consommé pas mal moi aussi,
c’était rendu que j’achetais pour 50 dollars de pot tous les soirs. Trois mois
et demi de temps là, je savais à moitié plus comment je m’appelais. J’étais
écarté bien raide. Je ne savais même plus comment cuire des œufs.
» À son retour de Toronto, ce jeune décida de changer de cap,
de se réveiller comme il dit. La plupart des jeunes en arrivent là après des
excès de toutes sortes et de toutes grandeurs dans le sport, la musique, le
travail, la voiture, la moto, la boisson, la drogue et les aventures en tout
genre qui parfois blessent profondément (peine d’amour, accident de voiture,
etc.) et même ôtent la vie (mort violente, suicide). Ne voir dans ces excès que
le résultat d’une maladie de jeunesse, le prolongement de l’adolescence, ou une
sorte de rite de passage au monde adulte qui les attend, c’est faire fi des
données fondamentales du problème. D’une part, les jeunes dont il est question
ici n’ont pour ainsi dire jamais eu de « jeunesse » et sont projetés très tôt
dans la vie. D’autre part, le monde ne les attend pas et encore moins le monde
adulte, ils en ont très tôt et suffisamment fait l’expérience pour en avoir
conscience. Renvoyés ainsi brutalement à euxmêmes, leurs passions et excès ne
sont pas dissociables de leurs déambulations existentielles. Il faut y lire
d’incessantes tentatives de dépassement de ce présent tragique d’un monde qui
au lieu de leur offrir des prises fermes leur met plutôt des sables mouvants
sous les pieds. Leurs déambulations existentielles, excessives et passionnées,
ne posent-elles pas dès lors l’insoutenable question de l’insignifiance d’un
monde qui ne constitue plus ou insuffisamment l’armature de l’existence des
mortels ? Les excès et multiples écarts des jeunes ne sont-ils pas dans ce cas
un signe de santé, la fabrication d’anticorps ayant pour fonction de franchir
les limites de la maladie mondaine ? A ce propos, il est bon de se rappeler que
Tarde observait déjà au début du siècle que les écarts, inconvenances et excès
de mœurs contribuent à l’émancipation des idées et à la formation de
convictions nouvelles
[9].
« La rose des vents du passage au monde précaire »
L’imitation, le souci, la résistance, l’expérimentation sont
les quatre axes qui structurent l’entrée des jeunes dans un monde précaire.
Quatre axes dont les mouvements et les tensions dessinent une rose des vents en
continuel devenir par rapport aux cadres sociaux réels : « la rose des vents du
passage au monde précaire ». Il s’agit d’une expression métaphorique pour
désigner la configuration dynamique des différents passages que les jeunes
contribuent à construire, comme nous tous d’ailleurs. Ces passages sont
indubitablement pour les jeunes, à la fois singuliers et collectifs.
Singuliers, car dans l’aventure ils reprennent à leur compte, pour les
transformer en se les appropriant, les modèles, situations et valeurs dans
lesquels ils sont immergés. Collectifs, car ils voyagent pourrait-on dire au
gré des vents qui soufflent autour d’eux et leurs destins se croisent et
s’enchevêtrent. Ces quatre axes fonctionnent pour les jeunes comme des lignes
de tension dans leur recherche assidue d’un mode d’existence où ils peuvent
déployer leurs facultés et aspirations personnelles. Tension entre les axes et
tension entre les pôles des axes où est toujours présent le regard des autres,
observateurs ou témoins. C’est ici qu’intervient le regard du chercheur et le
regard du lecteur. Jean Giono (texte en exergue) nous invite à mettre de côté
tout jugement de valeur, évitant d’attribuer un quelconque délit (ou «péché »)
à un axe plutôt qu’à un autre, à un pôle plutôt qu’à un autre. Ce serait, comme
il dit, « en complet désaccord avec la rose des vents ».
Sur
le premier axe de
la rose des vents, celui de l’imitation, il y a une tension entre deux
perspectives. Dans la première, des jeunes imitant des personnages proches et
exemplaires, posant les mêmes gestes qu’eux et menant leur vie. Dans la
seconde, une conformité à l’air du temps, prenant la forme d’une entreprise
passionnée de réussite personnelle par l’accumulation d’objets, dans une
société qui les multiplie à l’infini. Sur
le
deuxième axe de la rose des vents, celui des soucis, il y a là
également un mouvement de va-et-vient entre deux perspectives. D’un côté, les
jeunes dont le sentiment de l’existence est dominé (envahi) par le souci que
des situations objectivement préoccupantes viennent renforcer. De l’autre, la
perspective de celles et ceux qui font leur chemin dans le monde précaire en
aimant les petits plaisirs de la vie (les à-côtés), tout en supportant
stoïquement les malheurs et l’incertitude permanente. Sur
le troisième axe, celui de la
résistance, il y a deux cas de figure contrastés, les jeunes pouvant passer de
l’un à l’autre. Le premier cas explicite une exigence de respect concrétisée
par un acte de révolte contre l’humiliation. Plutôt que d’un mouvement
fortement extériorisé et fracassant, il s’agit bien plus d’une sorte de double
jeu et d’une certaine duplicité permettant de conserver les apparences de la
normalité tout en s’écartant et en créant des espaces alternatifs pour pouvoir
exister selon son entendement
[10]. Le deuxième cas exprime lui aussi un art de la
distance permettant de se ressaisir soi-même tout en conservant les apparences
de la normalité, mais ici sans révolte. Il s’agit plutôt d’un réveil, d’une
prise de conscience provoquant un changement de cap, une réorientation. Quant à
l’axe de l’expérimentation,
le quatrième
axe de la rose des vents, il prend la forme d’une escalade
périlleuse dont les deux versants sont constitués de parcours étroits et
sinueux. Le premier versant se caractérise par l’autoexpérience dans laquelle
la conscience de soi se rend compte que la vie quotidienne est biographiquement
déterminée et que les possibilités d’activités futures sont en partie
redevables aux expériences accumulées
[11]. Loin de se laisser noyer par les
soucis qu’ils ont, loin d’être capables de supporter les malheurs parce qu’ils
ont des besoins réduits, ces jeunes ont un plan d’action et une méthode de vie
autarcique auxquels ils tiennent et qui les guident. Le deuxième versant se
caractérise moins par une étape réflexive sur l’expérience accumulée que par
une communication éprouvée avec autrui afin d’expérimenter les choses (les
jouer) par la parole avant de chercher à les réaliser pour de bon
[12]. Ces jeunes, au départ,
attendent du travail salarié qu’il joue un rôle important dans la définition de
leur temps de vie. Mais leurs attentes étant progressivement déçues, ils
s’adressent à la vie hors travail pour donner sens à leur existence.
Il y a de nombreuses tensions entre les axes, que ce soit entre
l’axe de l’imitation et l’axe des soucis ou entre l’un de ces deux axes et les
deux autres, l’axe de la résistance et l’axe de l’expérimentation, etc. Ces
tensions résultent de la concurrence existant entre les huit branches de la
rose des vents (les huit figurations ou « idéal-types »). Elles résultent aussi
de la difficulté des jeunes à faire leur entrée dans un monde qui leur apparaît
de plus en plus précaire, et donc de la difficulté de composer dans la
multiplicité des figurations possibles celles qui correspondent à leur projet
et désir d’épanouissement personnel. Par exemple, pour plusieurs praticiens du
quotidien précaire, entrer dans la vie sans faire de bruit est à la croisée de
l’axe des soucis et de l’expérimentation, mais les jeunes qui sont sur l’un de
ces deux axes ont en commun une certaine sérénité malgré l’incertitude
permanente qui les guette. Les premiers, contrairement aux seconds, n’ont ni
plan ni projet de vie, ils se contentent de vaincre l’inquiétude et de
supporter d’éventuels malheurs. Pour eux, la vie n’est pas du côté de la
mentalité de prévoyance. Ils acceptent le provisoire comme arrière-fond et sont
à l’affût des occasions. Il y a chez eux une émancipation par rapport aux
ambitions et au besoin de se faire valoir. Ceci dit, il arrive qu’ils soient
tentés par d’autres perspectives et utilisent, par exemple, la méthode qui
consiste à occuper un lieu, un bout de territoire. Y construire un « îlot » qui
leur soit propre et où ils pourront engranger des avantages acquis, préparer
des expansions futures, se prémunir précisément contre la variabilité des
circonstances. Mais ils peuvent très bien à un moment donné bifurquer ailleurs
et suivre d’autres traces… Bref, les huit branches de la rose des vents ne
peuvent en aucune manière être vues comme rigides et imperméables. Elles sont
des représentations typologiques des modes de passage au monde précaire avec
lesquelles les jeunes «bricolent » d’innombrables métamorphoses
[13], suivant en cela leurs
propres règles et hasards de la route. Entre ces représentations et les jeunes,
il y a les procédés de fabrication, c’est-à-dire : les mille et une manières de
les employer, de les transformer et de les réutiliser. Cette poétique de la vie
est très souvent pratiquée dans les coulisses de l’existence, derrière les
représentations et les comportements appris qui en occupent l’avant-scène et
masquent un écart véritable.
Très tôt projetés dans le monde des soucis, habités par
l’accidentel, le provisoire, tout au plus par le moyen terme, les jeunes sont
également très tôt marqués par le rêve hypnotiseur de la consommation. L’argent
en quelque sorte les rassure, les stabilise et l’achat donne, comme ils disent,
«une telle sensation de pouvoir ». Pourtant, plus tard, ils prennent conscience
d’avoir perdu le contrôle de leur destin et tentent dès lors de se réveiller.
Mais résister à l’argent et à la consommation demande une patiente
réorientation, voire une longue et progressive conversion. Loin de sombrer dans
l’attentisme et la morosité, ces jeunes font preuve d’une étonnante
persévérance (tenir, foncer) et volonté de vivre le présent le plus pleinement
et le plus sereinement possible. Ils acceptent leur parcours difficile et
chaotique comme s’il s’agissait de la traversée du désert: « Je ne suis pas
pressé » — « Tout le monde a des hauts et des bas, mais il faut tenir bon, le
temps qu’il faut. Juste tenir jusqu’au bout du tunnel.» — « J’aime beaucoup
mieux prendre une journée après l’autre et vivre ainsi» — « I go with the wind
» — « Je pense que c’est ça qu’il faut que je fasse » — « Je ne suis pas faite
pour rien du tout ». On pourrait multiplier les expressions, toutes cherchent à
faire passer la traversée du désert (les difficultés de la vie) «comme un
épisode passager, exactement comme toute autre situation »
[14]. Bien sûr, cette sérénité comporte une
certaine ambiguïté. «Une telle sérénité n’est pas celle des aristocrates à
monocle, dirait Hoggart, c’est celle des “classes populaires”, mi-stoïque,
mifataliste. »
[15]
Profiter de la vie et prendre les choses comme elles viennent, sans se presser,
sans se faire de mauvais sang.
« Maintenant, je prends la vie au jour le jour. Comme j’ai dit
à ma femme, si une étoile doit tomber à côté de moi, qu’elle tombe. Je
poursuivrai mon chemin. Si elle tombe sur mon dos, elle tombera sur mon
dos.»
« Ce que je cherche, c’est une petite vie où je peux vivre un
petit peu et travailler à ce que j’aime. Il faut que je me sente utile. Sinon,
qu’est-ce que je fais sur cette terre ? L’argent, c’est vrai, on en a besoin
pour la nourriture et les paiements de toutes sortes… Aujourd’hui, le monde vit
pour l’argent. Moi… pas. J’ai juste besoin de mon linge et de pouvoir
travailler à ce que j’aime.»
Ces jeunes ne brisent pas l’hégémonie du souci une fois pour
toute, ils apprennent petit à petit à établir une distance à son égard et
rendent ainsi plausible l’idée de bonheur en la faisant passer dans les faits.
Comme dirait Sloterdijk, ils ont appris à domestiquer « l’incertitude
permanente comme arrière-plan immodifiable de leur recherche du bonheur
»
[16].
[1]
La population étudiée dans cette recherche (N=2780) comprend
tous les jeunes de la côte Est ayant des difficultés scolaires dans au moins
l’un ou l’autre cours de base du secondaire (le français ou les mathématiques).
Lors de la recherche, ils avaient ter- miné ou abandonné leurs études
secondaires depuis 3 à 6 ans. Pour plus de détails: P. Grell,
Les jeunes face à un monde précaire. Récits de
vie en périphérie des grands centres, Paris, L’Harmattan, Coll.
Logiques sociales, 1999.
[2]
Juliet B. Schor,
The overworked
american, New York, Basic Books, 1991.
[3]
Raymond Ledrut,
La révolution
cachée, Bruxelles, Casterman, 1979, p. 10.
[4]
Ibidem, p.
40.
[5]
Georg Simmel,
Philosophie de
l’argent, Paris, Presses universitaires de France, 1987, pp.
411-444.
[6]
Pour les adolescents des classes populaires, «avoir de
l’argent, c’est très important pour s’affirmer vis-à-vis des copains, vis-à-vis
des filles, pour pouvoir sortir avec les copains et avec les filles, donc pour
être reconnu et se reconnaître comme un “homme” ». Pierre Bourdieu,
Questions de sociologie, Paris, Les
Éditions de Minuit, 1980, p. 147.
[7]
Derrière l’apparente conformité au rêve américain, il y a aussi
la volonté de ne plus s’en laisser compter par de telles illusions. La
réalisation de ces rêves n’est pas le mobile véritable mais bien plutôt la
protection du « quant à soi» contre le monde des « autres », dirait Hoggart.
L’énonciation de tels rêves «est aussi une sorte d’exorcisme verbal contre la
peur », Richard Hoggart,
La culture du
pauvre, Paris, Les Éditions de Minuit, 1970, p. 327.
[8]
Il s’agit notamment de ces emplois de «services au client» que
certains tentent de redécouvrir en Europe (présence de pompistes aux stations
d’essence, emballage et transport des achats dans les supermarchés, livraison
de pizza à domicile… 24 h sur 24) et qui sont très souvent fournis le soir et
le week-end par des adolescents payés au salaire minimum (5,25$ au
Nouveau-Brunswick, l’équivalent de 27 FF).
[9]
Gabriel Tarde, « La morale sexuelle »,
Archives d’anthropologie criminelle,
tome 22, 1907, pp. 18-19.
[10]
Michel Maffesoli,
La conquête du
présent, Paris, Presses universitaires de France, 1979, pp.
138-148.
[11]
Alfred Schutz,
Le chercheur et le
quotidien, Paris, Méridiens, 1982, p. 15.
[12]
Rainer Zoll,
Nouvel
individualisme et solidarité quotidienne, Paris, Éditions Kimé,
1992, pp. 155-163.
[13]
Weber dit expressément que le type idéal d’une chose n’en est
pas la perfection ni l’idéal, mais la notion de cette chose que chacun se
construit pour soi. «En aucun cas il n’exprime une réalité, tout au plus
sert-il à déceler et analyser les relations qui peuvent exister dans cette
réalité». (Max Weber,
L’éthique protestante et
l’esprit du capitalisme, Paris, Librairie Plon, 1964, pp.
317-318.)
[14]
Peter Sloterdijk,
Critique de la
raison cynique, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 1987, p.
213.
[15]
Et d’ajouter : « Le stoïcisme des classes populaires est
davantage une réaction de défense qui manifeste le refus de s’humilier devant
les hommes». Richard Hoggart,
op.
cit., p. 138.
[16]
Peter Sloterdijk,
op.
cit., p. 167.