2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Activités
sociologiques
Programme de recherche : « Trajectoires de vie, trajectoires de
consommations »
La recherche porte sur les trajectoires de consommations
d’usagers de produits psychotropes illicites (mono et/ou poly-consommations),
en association occasionnelle ou durable avec l’alcool et le tabac. Nous faisons
l’hypothèse générale que le passage d’un usage à l’autre est toujours possible,
et réversible, et nous cherchons à définir quels sont les facteurs
prépondérants dans le passage d’un usage à l’autre : facteurs biologiques (âge,
effets des produits), psychologiques, sociaux, culturels.
C’est au cœur de la vie quotidienne des usagers qu’il est
possible d’observer l’ensemble de ces facteurs déterminants. Il est donc
important de développer des méthodologies de type qualitatif qui permettent de
focaliser sur ces éléments : imprégnation culturelle, apprentissage de
perspectives, de valeurs de comportements. Notre approche se veut qualitative,
dans la mesure où notre objet de recherche est construit de façon
socio-symbolique. En effet, à travers l’observation des trajectoires de vie et
de consommations des usagers nous tenterons de mettre en évidence, la « culture
» qui les imprègne et les anime. Il s’agit de faire apparaître les logiques
internes aux individus, et aux groupes auxquels ils ont le sentiment
d’appartenir : représentations du monde, valeurs, sentiments et émotions
collectives.
Il y a dix ans déjà que la notion d’usage a été mise en
évidence comme déterminant les conduites addictives
[1]. Le contexte d’usage est à rattacher à
différents modes d’initiation, dont l’initiation collective
[2]. Enfin il existe différents domaines de
représentations collectives concernant le champ de la toxicomanie, au point
qu’il est possible de montrer l’existence de différents imaginaires de la
toxicomanie
[3].
Nous retenons une même typologie des usages :
- usage occasionnel ou récréatif (type d’usage maîtrisé et
régulé);
- usage abusif ou nocif (usager maîtrisé par le
produit);
- usage dépendant (pathologique).
Le passage de chacun de ces usages à un usage plus dangereux
devrait pouvoir être observé en même temps que des seuils de passage dont il
nous reste à construire des indicateurs en terme de qualité et de références
d’absorption, liés à chaque produit consommé en mono ou poly-intoxication. Nous
cherchons à définir quels sont les facteurs prépondérants lors de ces passages
:
- les facteurs permettant une fonction de contrôle des
risques se traduisant par un comportement de l’usage maîtrisé ou régulé
;
- les facteurs à l’inverse occasionnant des pratiques d’abus,
ainsi que d’éventuels facteurs prédictifs (au sens de signes d’appel) du
passage de la consommation à l’abus, de l’abus à la dépendance, de la rechute
après une période d’abstinence ;>
- les facteurs favorables à l’abandon spontané du ou des
produits sans aide extérieure institutionnelle.
Nous explorerons les différents niveaux du lien social
[4] qui peuvent analytiquement se
décomposer ainsi :
- le lien de soi à soi : facteurs personnels,
psycho-affectifs, psychopathologiques et cognitifs (régulation des émotions,
stimulations intellectuelle, sensorielle, sociabilité, évasion, etc.);
- le lien de soi à son ou ses groupes d’appartenance :
facteurs sociaux ou environnementaux (contextes familial, scolaire,
professionnel, relationnel, festif, etc.);
- le lien de soi à sa société : facteurs économiques et
professionnels (niveau de vie, contraintes professionnelles, insécurité
économique, performances, horaires décalés);
- le lien de soi à l’humanité : facteurs anthropoculturels
(statuts des produits, normes éducatives, professionnalisation du sport et
culte de la forme, etc.).
Différentes formes de consommation peuvent être appréhendées en
identifiant les facteurs clés de contrôle des risques, ainsi que les facteurs
aggravant l’usage.
La population mère étudiée est encore mal connue des
institutions dans la mesure où il s’agit de toxicomanes qui ne sont pas pris en
charge institutionnellement pour la plupart ou trop jeunes pour être affectés
de troubles pathologiques et sociaux ou encore de toxicomanes anciens sevrés et
stabilisés. À partir des produits utilisés et des modes d’usage, les modes de
vie et les représentations peuvent être corrélés pour former trois sous-groupes
culturels qui constituent notre hypothèse. Il s’agit d’une typologie culturelle
des usagers selon le produit dominant utilisé (cannabis, drogue de synthèse,
opiacés) associé à un usage type (récréatif, abusif, dépendant) donnant lieu à
des modes de vie et des représentations.
À partir de cette typologie trois séries d’hypothèses croisées
peuvent être posées :
- les produits, les modes d’usages, et les modes de vie sont
corrélés;
- les trois types d’usagers sont inscrits dans des
sous-cultures ou cultures plus vastes au sens anthropologique (langage,
territoire, représentations collectives);
- ces trois styles de vie détiennent des particularités
spécifiques, ainsi que communes (notamment en terme de réseaux et de
sociabilité).
À partir de 2001, les études de terrain s’infléchiront vers des
problématiques plus fines en terme d’imaginaires individuels et de groupes de
consommation : le teste AT9 (archétype à neuf éléments
[5]) nous permettra d’élaborer de
nouvelles hypothèses et perspectives en terme de représentations individuelles
et collectives.
Philippe Bouzat, Doctorant en sociologie
Hélène Houdayer, Docteur en sociologie
Martine Xiberras, Maître de Conférence en sociologie,
HDR
Université Paul-Valéry, Montpellier III.
[1]
Cf. Martine Xiberras,
La Société
intoxiquée, Paris, Méridiens Klincksieck, 1989.
[2]
Cf. Martine Xiberras, «La part nocturne de l’imaginaire des
drogues »,
Psychotro- pes, n° 2, mai
1996.
[3]
Cf. Hélène Houdayer,
Le Défi
toxique, conduites à risque et figures de l’exil, Paris,
L’Harmattan, 2000.
[4]
Cette typologie du lien social est développée in Martine
Xiberras,
Les Théories de l’exclusion,
Paris, Méridiens Klincksieck, 1998 (1993). Cf. aussi Hélène Houdayer, «
Cannabis ou la métaphore du lien social»,
Psychotropes, vol. 7, n° 1, 2001.
[5]
Cf. Yves Durand,
L’Exploration de
l’imaginaire, introduction à une modélisation des univers mythiques,
préface de Gilbert Durand, Paris, L’Espace bleu, 1988.