2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Activités
sociologiques
Sarah FINGER en collaboration avec Kevin Boissezon –
La mort en direct. Les snuff movies,
Paris, Le cherche midi éditeur, 2001, 222 p.
L’expression « snuff movies
» – de l’argot anglais to
snuff, signifiant « mourir » mais aussi « tuer » – est apparue au
début des années 1970 aux États-Unis pour désigner de courts films clandestins,
tournés à l’intention d’amateurs riches et pervers, où l’« acteur » est
réellement torturé et tué. Plusieurs facteurs expliquent qu’il ait fallu près
de trente ans pour qu’un livre soit consacré à ce sujet en France : l’origine
américaine du thème, lié à une ultra-violence qui est plus atténuée en Europe,
le dégoût qu’inspire pareille représentation, la controverse sur l’existence
réelle ou non de tels films, enfin la difficulté à enquêter sur ce sujet.
Journaliste intéressée par les affaires criminelles, auteur de plusieurs
ouvrages sur la sexualité (Les perversions
sexuelles, 1998, et Sexualité et
société, 2000, aux éditions Ellipses), Sarah Finger était bien armée
pour relever le défi. Avec la collaboration de Kevin Boissezon, qui prépare une
thèse de sociologie sur le sujet, Sarah Finger a consulté les archives
criminelles, interrogé des agents d’Interpol, analysé les rapports du FBI,
étudié le motif des snuff movies dans
des romans et dans des films. Le résultat en est un ouvrage parfaitement
documenté, prudent dans ses conclusions, évitant tout
sensationnalisme.
Le thème des snuff
movies peut être analysé selon trois dimensions : son rapport à la
réalité, sa présence dans des rumeurs, enfin son utilisation dans des œuvres de
fiction littéraire ou cinématographique.
Personne ne conteste l’existence de films de mort en direct. Il
peut s’agir de films d’amateurs qui, de manière inintentionnelle et inattendue,
saisissent avec leur caméra une mort accidentelle ou criminelle : le cas le
plus célèbre est la séquence filmée de l’assassinat du Président Kennedy. Il
arrive aussi que, par appât du gain, des vidéastes amateurs sillonnent des
lieux à haut risque dans le but de filmer un éventuel accident ou un crime dont
ils vendront les images à la télévision. Un degré de plus dans
l’intentionnalité est franchi lorsqu’une mort accidentelle attendue – mais
inévitable – est filmée : on se souvient par exemple du scandale causé par le
film de l’agonie d’une fillette engloutie par un terrain boueux en Amérique du
Sud. Il existe aussi des films d’exécutions capitales, ou plus rarement de
tortures, tournés à des fins de propagande. Enfin, des affaires criminelles ont
révélé que certains serial killers
prenaient plaisir à photographier ou à filmer les tortures qu’ils infligeaient
à leurs victimes ou les mutilations effectuées sur les cadavres. Ces «
souvenirs » macabres et fétichistes alimentaient leurs fantasmes entre deux
crimes. On est là au plus près des snuff
movies, mais dans tous ces cas la mort est l’occasion du film et non
le film la cause finale de la mort. Les snuff
movies – en tant que films porno clandestins aboutissant à la mort
d’un(e) « acteur/actrice » afin d’être vendus à prix d’or – seraient-ils une
rumeur, un nouveau mythe urbain ? L’auteur montre que de nombreux éléments
incitent à le penser : aucun snuff
movie, ainsi défini, n’a été saisi par la police ; de prétendus
snuff movies sont en réalité des faux
réalisés avec les trucages habituels des films gore ; aucune piste suivie par la police n’a
abouti à des réalisateurs ou à des consommateurs de
snuff movies ; les allégations sont
souvent du type « on m’a dit que… », « il paraît que… », « c’est arrivé à l’ami
d’un ami… », toutes expressions révélatrices du phénomène de la rumeur.
Certains réalisateurs de films gore
ont même bénéficié de rumeurs prétendant que telle ou telle séquence de leur
film était « réelle » !
La croyance du grand public aux snuff movies s’est trouvée alimentée par
l’utilisation croissante du thème dans des œuvres de fiction. Par exemple les
romans La Sirène rouge (1993) de
Maurice G. Dantec et Rafael, derniers
jours (1996) de Gregory McDonald, ainsi que les films
Mute Witness (Anthony Waller, USA,
1995), Tesis (Alejandro Amenabar,
Espagne, 1996), The Brave (Johnny
Depp, USA, 1997, d’après le roman de G. McDonald) et
Huit millimètres (Joel Schumacher,
USA, 1999). Chacune de ces fictions s’inspire des éléments constitutifs de la
représentation stéréotypée du snuff movie
: les producteurs sont liés à l’industrie du cinéma pornographique ;
les consommateurs sont des notables riches et pervers ; les victimes sont le
plus souvent jeunes, innocentes et de sexe féminin ; les bourreaux sont des
sadiques psychopathes dont le visage est masqué ou dissimulé : le décor est
réduit (une pièce, une chaise, un lit) et l’«esthétique » minimaliste (film
noir et blanc, caméra fixe, plan-séquence sans montage).
Comme le suggère la conclusion de l’ouvrage, le dossier des
snuff movies présente une forte
analogie avec celui des vols d’organes, fort bien étudié par Véronique
Campion-Vincent
[1]. Dans
les deux cas, il n’y a aucune preuve tangible de l’existence du phénomène. Les
snuff movies comme les vols d’organes
exploitent le même thème du corps et de la vie humaine comme marchandises. Les
deux mythes se sont formés à partir d’éléments réels qui ont été amalgamés et
extrapolés : l’existence réelle des trafics d’organes, jointe aux phénomènes de
violence urbaine, a donné naissance au motif du vol d’organe, tandis que
l’existence d’une industrie de films
gore et pornographiques, rapprochée des vrais «
films-souvenirs » des tueurs psychopathes, a suscité l’idée des
snuff movies. Enfin, on observe le
rôle joué par des associations militantes dans l’émergence et la diffusion des
mythes urbains : groupes progressistes et tiers-mondistes dans le cas des vols
d’organes, qui constituent la forme extrême de l’exploitation des pays pauvres
par les pays riches ; groupes antipornographiques et féministes dans le cas des
snuff movies, qui représentent le
comble de la pornographie et de l’assujettissement de la femme.
Parce que les phénomènes que suggèrent les
snuff movies sont, sous une forme
extrême, ceux-là même qui traversent nos sociétés contemporaines – sexe,
violence, argent, voyeurisme, confusion de la fiction et de la réalité –
l’ouvrage de Sarah Finger est une contribution précieuse non seulement à
l’étude des rumeurs et des légendes urbaines mais aussi à la sociologie du
temps présent.
Jean-Bruno RENARD
Université de Montpellier III
[1]
V. Campion-Vincent,
La légende
des vols d’organes, Paris, Les Belles Lettres, 1997, 303 p.