2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Schématisme et efficience : sur quelques conditions de possibilité
d’une analyse interprétative de l’événement discursif
Vincent Fayolle
U. F. R. de Linguistique Générale et Appliquée
Paris V- René Descartes
Nous nous interrogerons sur la dimension interprétative de
l’analyse des discours. Nous aborderons la question essentielle de
l’interprétation à partir de la tradition herméneutique. Bien sûr, ce choix
relève d’une stratégie puisqu’on sait que linguistique et herméneutique se
caractérisent souvent par un rejet mutuel et que, néanmoins, on pense que seule
la prise en compte d’une certaine conception de l’herméneutique permet de
penser vraiment la notion d’interprétation dans le cadre de la linguistique
(cf. F. Rastier, Herméneutique matérielle et
sémantique des textes). Avec les écrits de W. von Humboldt, nous
pensons que certains aspects de l’Herméneutique
Générale de F. Schleiermacher invitent tout particulièrement à
renouer la question du dialogue entre tradition herméneutique et sciences du
langage. Ce passage par Schleiermacher permettra de mettre en avant le concept
de schématisation linguistique et
c’est à partir du mode de fonctionnement du schématisme que l’on pourra alors
proposer ici la notion d’efficience
schématique.
Par cette notion, nous voudrions pointer le mode de
fonctionnement sémantico-discursif qui peut caractériser un lexème (le plus
souvent) lorsqu’il se trouve investi d’une capacité d’effet, marquant ainsi un sens
événementiel.
A. Approche herméneutique de la corrélation
technique/grammaticale
Schleiermacher est considéré comme le père de l’herméneutique
moderne dans la mesure où non seulement il étend le champ d’application de
l’herméneutique du domaine religieux au domaine littéraire, puis aux discours
en général, qu’ils soient écrits ou oraux, comme en témoigne son intérêt pour
l’apprentissage du Schématisme et efficience : sur quelques conditions de
possibilité d’une analyse interprétative de l’événement discursif langage chez
l’enfant et pour l’art de la conversation (il s’agit donc d’une herméneutique
générale), mais aussi dans la mesure où la question fondamentale devient la
question de la nature de l’acte de compréhension pensé comme activité: « je ne
comprends rien dont je ne saisisse la nécessité et que je ne puisse construire.
Comprendre d’après cette maxime est une tâche infinie». On retrouve cette
position exprimée dans l’Introduction
de 1809-1810 : « […] l’opération de l’herméneutique ne doit pas seulement
commencer là où la compréhension devient incertaine, mais dès les premiers
débuts de l’entreprise consistant à vouloir comprendre un discours. Car
d’habitude, lorsque la compréhension devient incertaine, c’est qu’elle a déjà
été négligée plus tôt.» La problématique de la compréhension débouche sur la
prise en considération de deux mouvements interprétatifs, mouvements qui nous
semblent, et c’est ce point qui nous intéresse, inséparables. Leur formulation
s’est modifiée au cours des ébauches successives mais on peut tout de même
distinguer d’une part la compréhension dite grammaticale, qui s’appuie sur la
connaissance des faits de langue et d’histoire (contexte de la production du
texte), indépendante de la subjectivité de celui qui comprend et, d’autre part,
la compréhension dite technique, dont H. Wissmann a fort bien su exprimer la
substantifique moelle : l’interprète « essaye de mesurer l’écart que
l’utilisateur de la grammaire, du code, a creusé pour exprimer quelque chose
qui n’appartient pas au domaine partagé. Le code, la grammaire, constituent
d’une certaine manière le général pour une communauté de langage, tandis que
l’interprétation technique essaye de montrer comment un locuteur particulier
subvertit en quelque façon ce code partagé, et inscrit ainsi son individualité,
en laissant une trace dans le code : c’est ce que Schleiermacher appelle le
style. ».
L’originalité et la pertinence de cette position ont souvent
été recouvertes par l’insistance, pour nous indue, sur une seule des
composantes de cette analyse. Déjà Dilthey, dans un article célèbre de 1900,
L’origine de l’herméneutique,
insistant sur l’intégration de la problématique herméneutique dans la
problématique de l’histoire et influencé par la psychologie de l’époque, tendra
à privilégier le seul aspect technique. On retrouve ce positionnement dans
Vérité et Méthode de G. Gadamer.
Certes, Gadamer reconnaît à Schleiermacher l’aspect fondateur de son projet
d’herméneutique générale : « […] par-dessus tout, Schleiermacher distingue
expressément la pratique large de l’herméneutique, pour laquelle la
compréhension se produit d’elle-même, d’une pratique stricte qui part du
principe selon lequel c’est plutôt la mécompréhension qui se produit
d’elle-même. C’est sur cette distinction qu’il veut asseoir sa contribution
véritable, qui consiste à développer un réel art du comprendre au lieu d’un
simple “agrégat d’observations”. Cela est quelque chose de fondamentalement
nouveau. » Mais c’est, aussitôt après, pour en établir une critique axée sur la
prédominance donnée à l’interprétation qu’il propose de l’aspect technique. Il
faut noter ici que Gadamer ne tient pas vraiment compte de l’aspect
grammatical, suivant en cela l’article de Dilthey (qui tend à oublier les
questions linguistiques et omet d’ailleurs Humboldt dans sa périodisation de
l’histoire de l’herméneutique). Gadamer semble mettre Humboldt dans la
perspective de sa critique: « […] certes, Schleiermacher – et de façon encore
plus résolue que lui, Humboldt – a toujours vu l’individualité comme un mystère
qui ne se laisserait jamais entièrement déchiffrer. Seulement, cette thèse
elle-même ne veut être comprise qu’en un sens relatif : la borne qui reste ici
imposée à la raison et à la conceptualisation n’est pas infranchissable dans
tous les sens. Elle doit être franchie par le sentiment, donc par une
compréhension sympathique et co-géniale.» On retrouve plus loin la même
critique plus explicitement formulée et, là encore, Humboldt se trouve joint à
Schleiermacher, sans que la question du langage, et du langage comme activité
(Tätichkeit), si fondamentale pour les
deux auteurs, soit évoquée : « […] mais ni Schleiermacher ni Humboldt n’ont
vraiment pensé jusqu’au bout leur position. Ils ont beau mettre l’accent sur
l’individualité, sur la barrière d’étrangeté que doit franchir notre
compréhension : ce n’est en fin de compte que dans une conscience infinie que
la compréhension trouve son achèvement et l’idée d’individualité son fondement.
Seule l’inclusion panthéistique de toute individualité dans l’absolu rend
possible le miracle de la compréhension.» (cf. Vérité et Méthode, p. 364). Les limites d’une
telle critique, outre les problèmes déjà signalés, proviennent du fait que
l’insertion de l’herméneutique au sein du projet philosophique de
Schleiermacher (à savoir la Dialectique et l’Éthique) est éludée. De plus, on peut considérer
que l’analyse de l’aspect technique est inexacte puisqu’elle ne se base que sur
la question du «sentiment », or il s’agit en fait plutôt d’une « reconstruction
hypothétique du discours ».
Enfin, P. Ricœur, pourtant sensible à la « chose du texte »,
présente le double aspect proposé par Schleiermacher comme le résultat d’une
aporie dans la mesure où il le comprend comme un mouvement alternatif : « […]
si les deux interprétations ont un droit égal, on ne peut les pratiquer en même
temps: considérer la langue commune c’est oublier l’écrivain ; comprendre un
auteur singulier, c’est oublier sa langue qui est seulement traversée. Ou bien
on perçoit le commun, ou bien on perçoit le propre. » (cf.
Du texte à l’action, p. 111). Mais il
faut dire au contraire que si le mode d’exposition de chacun des deux versants
entraîne un double exposé, il n’en demeure pas moins que l’application de la
méthode ne peut se réifier en deux temps distincts. Le lien entre les deux est
bien un problème, mais c’est justement parce que c’est là que se trouve la
question à résoudre pour Schleiermacher. Certes, Ricœur reprend mot pour mot un
passage de l’Herméneutique de 1805: «
Oubli de l’écrivain lors de la compréhension grammaticale et de la langue lors
de la compréhension technique». Mais tout de suite après on peut lire : « […]
éloge du discours comme d’un esprit linguistique formateur. Discussion de la
relation entre les deux. Il y a un minimum d’interprétation grammaticale et un
minimum d’interprétation technique, chacun à côté du maximum de l’opposé.
Oscillation multiple entre les deux », et puis « puisque chaque opération
présuppose l’autre, elles doivent être immédiatement reliées » (cf.
Herméneutique, p. 33).
La réflexion herméneutique part de la non-évidence du sens,
elle s’oppose en cela au simple décodage et au modèle de la transmission de
l’information, la Schématisme et efficience : sur quelques conditions de
possibilité d’une analyse interprétative de l’événement discursif
non-compréhension avancée par Schleiermacher n’est bien sûr pas une donnée,
mais c’est un principe de méthode. Schleiermacher reconnaît bien ce que l’on
pourrait appeler le phénomène de compréhension immédiate fondée sur un monde
vécu partagé, à la fois base et produit de l’interaction langagière, mais
l’herméneutique (en lien à la Dialectique) s’intéresse avant tout au travail
de la pensée dans le discours. En témoigne ainsi cet extrait tiré d’un
Brouillon sur l’Éthique de 1805-1806 :
« […] les philosophes vraiment productifs ne s’en sont jamais tenus à une
terminologie préétablie. L’individu ne participe à la vie de la langue qu’en
l’infléchissant et en s’inscrivant en elle.» Reprenant une formule de F.
François on peut dire que ce qui intéresse Schleiermacher c’est
l’interprétation du « difficile à dire » (cf. Le
discours et ses entours, essai sur l’interprétation, chap. V), dans
le sens où le « réel» résiste à la langue et où la parole prend appui sur cette
résistance. Dans ce cadre, l’interprétation grammaticale vise à caractériser
les mots du texte ainsi que leurs combinaisons (aspect matériel et formel).
Ceci passe par l’établissement et l’usage du schématisme linguistique sur
lequel nous reviendrons plus loin en détail, qui permet justement une
articulation entre les aspects « grammatical» et « technique ». Par ailleurs,
P. Szondi a mis en évidence que l’aspect grammatical est structuré par une
série d’oppositions dont une opposition « contexte immédiat/série parallèle »
qui ressemblerait à l’opposition syntagme/paradigme, et une opposition
matérielle /formelle, déjà évoquée, les éléments matériels étant les éléments
lexicaux et les éléments formels marquant une relation. Enfin, on relèvera une
opposition qualitatif/quantitatif: la compréhension qualitative s’intéressant à
la différence entre un sens et un autre, une liaison et une autre (par exemple,
parmi les éléments formels on a les liens entre propositions et entre éléments
d’une proposition); la compréhension quantitative portant sur ce que
Schleiermacher appelle l’intensité : « Si une liaison dont l’usage est purement
mécanique et additif, comme “et”, fournit une liaison organique, comme
“quoique”, “puisque”, il y a emphase […] la différence qualitative se change en
différence quantitative. » (cf. Poésie et
poétique de l’idéalisme allemand, p. 310). L’interprétation
technique, visant à rendre compte de l’activité discursive, du style, tente une
reconstruction de la dynamique des mouvements discursifs (jusque dans l’aspect
matériel, puisque, comme on l’a dit, l’aspect grammatical n’est pas absolument
séparable de l’aspect technique), des enchaînements, et des combinaisons, en
insistant sur la modification particulière de la langue. Ceci invite au souci
de la situation historique et du genre auquel un texte appartient (nous dirons
plus précisément: du pôle générique avec lequel le texte est en situation de
codétermination).
B. Le schématisme linguistique
Il semble que l’on soit alors en mesure d’aborder le concept de
schématisme linguistique dans l’herméneutique de Schleiermacher. En effet,
comment Schleiermacher rend-il compte de la question de l’identité et de la
variation des unités significatives dans une herméneutique qui, comme on l’a
vu, postule une articulation entre le point de vue grammatical (tourné vers la
langue) et le point de vue technique (tourné vers le style)?
Cette question mobilise le concept de fonction schématique.
Notons que ce qui est en jeu ici c’est le repérage d’un problème et non un
quelconque «retour à ». Le fait que le terme même de « schème » renvoie à un
arrière-fond philosophique marqué par la philosophie kantienne et que
Schleiermacher conçoive une relation d’identification entre « mot » et «
concept » ancre son approche dans un contexte historique et philosophique
spécifique. Il reste que ce à quoi il se confronte ne nous est pas étranger.
Une autre difficulté provient du fait que le concept de « fonction schématique
» renvoie, quant à sa construction, à la partie du système, que Schleiermacher
a appelée la Dialectique, qui concerne
l’élaboration du savoir et se veut « théorie de la construction de la pensée
vraie » (cf. C. Berner, La philosophie de
Schleiermacher, p. 42). Cependant, il semble possible d’éclairer la
spécificité du schématisme en tant précisément qu’il se présente comme
schématisme linguistique. Par ce biais, il est envisageable de saisir ce qu’il
tente de penser : à savoir la relation entre la singularité propre à chaque
discours et une langue donnée. De ce fait, on pense qu’une telle relation n’est
pas sans nous situer au cœur même des problématiques sémantiques et
lexicographiques contemporaines puisque c’est la question du rapport entre
l’identité du sens portée par une unité lexicale et la variation du sens de
cette unité (et donc de la nature de cette identité et de cette variation) qui
est alors posée.
La fonction schématique illustre exemplairement la relation de
codétermination du point de vue technique et du point de vue grammatical qui,
comme cela a déjà été signalé, devient impensable si on privilégie l’un au
détriment de l’autre ou si on les distingue trop catégoriquement. En effet, le
problème pour Schleiermacher consiste à ne pas dissocier le fait que la langue
contraint celui qui discourt et, en même temps, le fait que celui qui discourt
assure par là même une activité qui « enrichit » la langue, c’est-à-dire qu’il
manifeste une capacité d’invention qui, à son tour peut acquérir ce statut
objectif propre à la langue. On trouve précisément l’exposition de la
compatibilité entre le point de vue technique et le point de vue grammatical au
paragraphe 15 de l’Herméneutique générale de
1809-1810. L’exposé suit une forme dialectique. Dans un premier
temps, il est dit que « pour tout individu la langue est principe directeur. ».
Dans un second temps, se trouve définie la capacité d’invention propre au
locuteur : « Tout individu dont le discours peut devenir un objet travaille
lui-même ou détermine la manière de penser d’une façon particulière. C’est de
là que vient précisément l’enrichissement de la langue avec de nouveaux objets
et de nouveaux pouvoirs qui partent toujours de l’activité linguistique
d’hommes singuliers.» Enfin, résultat de ce double mouvement, la synthèse
finale explique que «ni la langue ni l’individu en tant qu’il parle de façon
productive ne peuvent subsister autrement que par l’imbrication de deux
relations ». Le fruit de cette tension se saisit finalement dans cette
imbrication qui se propose de résoudre ce qui, dans une première approximation,
pouvait se comprendre comme un écart entre le « principe directeur » et l’«
invention ». Or, c’est précisément ici qu’intervient la fonction schématique.
Il Schématisme et efficience : sur quelques conditions de possibilité d’une
analyse interprétative de l’événement discursif est intéressant de remarquer
que cette intervention est justement explicitée par Barbara Cassin lors de la
présentation à sa traduction du Poème
de Parménide. Réfléchissant à propos de la traduction du Fragment III, elle
note: « Certes, le grec, du grec, existe ; Homère, Hésiode, Thalès même, l’ont
déjà écrit; mais pour Parménide comme pour Héraclite, faire le partage entre le
“grammaticalement déterminé” et le “grammaticalement indéterminé” relève plus
que jamais d’une décision d’interprétation […] Schleiermacher travaille en
philologue radical à combler cet écart, voire, pour l’interprète, ce
double-bind entre invention et code, à l’aide du concept kantien de schème.»
(cf. pp. 40-41). Cette tentative pour tenir ensemble ces deux aspects, pour
penser à la fois l’identité d’une unité sémantique et sa participation au sens
textuel ne va pas sans bouleverser ce que, d’un point de vue contemporain, on
appelle la césure saussurienne entre la langue pensée comme fait social et
invariance (avec une prise en compte de la variation qui se réfère à la norme
systémique), et les particularités de la parole (qui invite à une conception du
style), c’est-à-dire aux modalités d’une énonciation. Certes, on trouve bien
chez Saussure une théorie du sujet à travers la conception de la pensée comme
«masse amorphe » qui a besoin d’une langue pour se réaliser (relation
forme/segmentation), c’est-à-dire, selon Saussure, pour se délimiter, (ce qui
va dans le sens de la langue pensée comme principe directeur chez
Schleiermacher), et aussi à travers le thème de l’analogie qui est présentée
par Saussure comme un phénomène de création linguistique par l’individu mais au
sens où celui-ci devient alors un agent anonyme des processus de changement :
dans les deux cas l’activité d’un sujet langagier en tant que particulier
irréductible s’efface devant la recherche des invariants. Or, ce qui nous
semble possible de lire chez Schleiermacher c’est que la notion même
d’invariance linguistique (dans le cas de l’identité du sens d’une unité
sémantique) ne peut se penser que si on tient compte aussi de la variation
individuelle, de la marque d’un mode de subjectivation : on assiste à une
complexification des rapports entre ce que l’on peut appeler l’ordre du signe
et l’ordre du discours. Comment cela est-il rendu possible ? Comment le recours
au concept de schème peut-il être pertinent ?
C. Le schématisme : une problématique kantienne
Il est nécessaire de rappeler ici brièvement certains aspects
du schématisme chez Kant, plus particulièrement dans l’exposé de la
Critique de la raison pure où Kant
détermine le rôle du schème au début de l’Analytique des principes. La question du
schème vise particulièrement à résoudre le problème posé par la césure entre
l’entendement et ses catégories transcendantales d’une part, et les phénomènes
intuitionnés d’autre part. Si l’on suit le texte de la première édition (1781)
de la Critique de la raison pure, on
voit que les phénomènes sont déjà organisés par l’activité de synthèse propre à
l’imagination et ce, dès le moment de l’appréhension ainsi que le précise G.
Deleuze: « Cette synthèse aussi bien comme appréhension que comme reproduction
est toujours définie par Kant comme un acte d’imagination.» Le schème
présuppose donc la synthèse. Arrivé à ce point Kant indique la difficulté : «
Or il est clair qu’il doit y avoir un troisième terme qui soit homogène, d’un
côté à la catégorie, de l’autre, aux phénomènes, et qui rend possible
l’application de la première aux seconds. Cette représentation intermédiaire
doit être pure (sans aucun élément empirique) et cependant il faut qu’elle soit
d’un côté, intellectuelle et, de l’autre, sensible. Tel est le schème. » (cf.
Critique de la raison pure,
Analytique, p. 151). Le schème se trouve précisé comme un acte
original de l’imagination, ce qui n’est pas surprenant puisqu’en tant que
pouvoir synthétique l’imagination était du côté de la spontanéité et de
l’entendement et que, en tant que pouvoir reproducteur d’image, elle est du
côté de la réceptivité de la sensation. Une telle synthèse n’est possible que
dans le temps, milieu des médiations, puisqu’il est à la fois ce qui est unifié
par la catégorie et qu’il est impliqué dans chaque représentation du divers
empirique. Le schématisme transcendantal est donc, en lien avec les concepts
purs de l’entendement (catégories), une méthode pour produire une image, une
règle de production de l’image. Par cette règle, l’application d’une catégorie
aux phénomènes est rendue possible et Kant répond ainsi à la question qu’il
posait: « Comment donc la subsomption de ces intuitions sous ces concepts et,
par suite, l’application de la catégorie aux phénomènes est-elle possible,
quand personne cependant ne dira que cette catégorie, par exemple la causalité,
peut être intuitionnée par les sens et qu’elle est renfermée dans le phénomène
? » On notera avec C. Berner qu’il s’agit ici aussi d’une théorie de la
signification en se référant à ce passage de Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée? : «
Comment saurions-nous, en effet, procurer un sens, une signification à nos
concepts, si quelque intuition – devant toujours être en fin de compte
l’exemple d’une expérience possible quelconque – ne leur était point
soumise?»
Si l’on se tourne plus précisément vers l’élaboration des
concepts empiriques qui se fondent sur l’unité de l’acte de synthèse qui réunit
diverses représentations sous une représentation commune, on peut comprendre
que l’activité schématique vise à combler l’espace entre la représentation
synthétique et les représentations singulières par le biais de la production
d’image à partir du concept. C’est surtout à partir de ce phénomène que le
concept de schème va fonctionner chez Schleiermacher.
D. Langage, schématisme, mouvements
Grâce à ces précisions, on peut alors se reporter à la fonction
schématique appliqué au langage. Cette application passe sans doute par
l’influence de Schelling. En effet, à partir d’une réflexion qui, à la suite de
la Critique de la faculté de juger de
Kant qui comparait déjà (en les distinguant) l’activité schématique à
l’activité symbolique, et aussi à la suite des réflexions de Goethe sur la
distinction entre symbole et allégorie, Schelling propose une présentation
unifiée. On peut reprendre, à la suite de T. Todorov, ce passage précis de la
Philosophie de l’art: « Cette
représentation dans laquelle le général signifie le particulier, ou Schématisme
et efficience : sur quelques conditions de possibilité d’une analyse
interprétative de l’événement discursif dans laquelle le particulier est
appréhendé à travers le général est le schématique. Cette représentation
cependant dans laquelle le général est appréhendé à travers le particulier, est
allégorique. La synthèse de ces deux, où ni le général ne signifie le
particulier, ni le particulier le général, mais où les deux sont absolument un,
est le symbolique.» (cf. Théorie du
symbole, p. 243). Le schématisme, qui se caractérise donc ici comme
désignation du particulier par le général, peut alors s’appliquer au langage
puisque comme le suggère T. Todorov, les mots, toujours généraux, sont pourtant
susceptibles de désigner des réalités individuelles. On notera que, du point de
vue du schème, c’est plus sa fonction qui est ici reprise que son mode de
fonctionnement puisque la question de la temporalité ne paraît plus au premier
plan.
Il reste qu’après avoir reconnu cette influence, il faut en
revenir à la position spécifique de Schleiermacher. Nous avons indiqué plus
haut le lien entre le « mot » et le « concept » pour Schleiermacher. C. Berner
parle d’une « affinité profonde entre le concept et le mot» et précise que
cette conception, qui s’appuie sur une relation d’identité entre la « pensée »
et le langage en tant que celui-ci «achève » la pensée en tenant compte des
modalités propres à la diversité des langues naturelles (on retrouve ici une
proximité avec Humboldt). Bien sûr, ceci n’a de sens que si la « pensée »
renvoie à du communicable, à du discutable, visant à une constitution
dialogique du savoir. De ce fait aussi c’est la question de la compréhension
d’un discours donné dans ce qu’il a de commun avec d’autres et de spécifique,
qui se trouve posée. Cette « affinité profonde » étant reconnue on trouve
cependant dans l’Herméneutique de
1809-1810 le passage suivant: « […] l’unité d’un élément matériel (= lexème )
est un schème d’une intuition, celle d’un élément formel (= grammatical) est un
schème d’un mode de liaison.» La difficulté que pose ce passage en parlant de
schème et non de concept renvoie au fait que la saisie de l’unité complète du
mot est impossible. Ce point capital se trouve clairement exprimé lors d’un
paragraphe de l’ébauche de 1805: « Tout emploi n’est donc qu’un particulier où
l’unité essentielle est mélangée à un emploi contingent. L’unité essentielle
n’apparaît donc jamais elle-même en tant que telle […]. On ne peut déterminer
un emploi inconnu qu’à l’aide de l’unité essentielle. On ne rencontre cependant
jamais cette dernière en elle-même ; qu’on soit en sa possession ne fait donc
pas partie de la présupposition, au contraire, elle fait partie de ce qu’on
doit chercher. » De ce fait on peut penser que ce point de vue contextualiste
ne propose pas une conception essentialiste du sens d’une unité significative
et que, dans le même temps, il ne renonce pas au principe organisateur qu’est
le schème, principe qui permet une pensée plus raffinée de l’unité : « L’unité
du mot est un schème, une intuition qui peut se déplacer » (cf.
Herméneutique, p. 68). On comprend
alors pourquoi, selon Schleiermacher, les dictionnaires unilingues ne peuvent
que donner des repères qui visent à borner les variations les plus diverses de
la signification.
On peut penser que c’est là la raison du fait que les marques
d’usage, dans une définition, ne sauraient fonctionner comme un système
homogène de classement, même si la question d’une forme de rationalisation des
choix présidant au choix de ces marques pour une entreprise lexicographique
cohérente reste une interrogation majeure de la métalexicographie. Si l’on suit
Schleiermacher on peut considérer que les marques d’usage ont, dans une
définition, pour fonction de noter des emplois qui sont les plus distants
possible et ainsi, comme l’indique C. Berner, de « dégager les variations d’une
fonction en fixant ses limites ». Cette métaphore graphique permet ainsi de «
réduire la substance du concept à la fonction qui le régit […]. Cette variation
de la fonction à laquelle est réduit le concept est le schématisme
linguistique.» (Cf. La philosophie de
Schleiermacher, p.159).
Une conséquence importante se manifeste alors puisqu’un
discours particulier peut opérer un usage inédit sans pour autant paraître
incohérent pour l’interprète si celui-ci parvient à faire bouger la fonction
schématique qu’il met en œuvre de façon à intégrer la nouveauté, le sens «
stabilisé » étant non pas en opposition avec le sens « événementiel» mais une
condition de possibilité de ce sens. Et, cependant, ce sens stabilisé ne
détermine pas la nouveauté, comme peut le laisser entendre l’herméneutique
philosophique de Gadamer. En effet, le concept de « langue » dans
Vérité et Méthode se comprend comme
l’ensemble de ce qui est transmis (un effet de sédimentation) et constitue
ainsi un «milieu » qui détermine un certain rapport au monde et dont une
subjectivité est en quelque sorte issue. La notion de style telle qu’on
voudrait la penser n’est pas le produit de la sédimentation mais ce qui appelle
à une capacité, cette fois non transcendantalement spécifiée, de
mouvement.
Il semble que c’est bien cet aspect que retient B. Cassin
lorsque, réfléchissant sur le texte de Parménide, elle présente l’intérêt que
peut avoir la tentative de Schleiermacher : « Le schématisme, c’est là son
génie, sert à réinjecter le mouvement de l’invention dans les faits de code,
sémantiques et syntaxiques, apparemment stables. Il y va d’un geste à retrouver
pour comprendre à la fois le sens d’un mot et son usage dans une occurrence
contextualisée […]»
Lorsque un lexème témoigne d’un mouvement schématique complexe
il se peut que ce mouvement produise un effet sur l’interprète. Cet effet
arrive dans un texte à un certain moment qui, de fait, devient décisif. Ce
moment décisif, «à propos », relève de la problématique du «kairos», temporalise le discours (ce point peut
être éclairé par la remarquable analyse du terme « dictame » dans les textes
d’Artaud par J. M. Rey, cf. A. Artaud, La
naissance de la poésie).
On commence ici à apercevoir un lien possible entre
l’opérativité schématique telle qu’on tente de la faire travailler et les
questions relatives à la notion d’effet, d’efficience. Cette notion d’effet
peut recouvrir des phénomènes et des problématiques multiples, dépassant la
perspective que l’on s’est donnée dans cet article. Quelques exemples
témoigneront de ce foisonnement. On pense tout d’abord à l’influence de la
tradition rhétorique qui, selon la Rhétorique d’Aris-Schématisme et efficience :
sur quelques conditions de possibilité d’une analyse interprétative de
l’événement discursif tote, pense la production de discours comme visant à
convaincre un auditoire par la justification et la persuasion. Plus
particulièrement la relation entre le pôle de l’éthos et le pôle du
pathos s’effectue justement selon
l’effet de persuasion à produire puisque ce qui relève de la qualité de
l’orateur (éthos) et de la mise en
disposition affective de l’auditoire (pathos) se combine comme manifestation juste et
adéquate (effet) d’un sentiment dans un scénario donné. De plus, la tradition
rhétorique articule aussi, dans le cadre plus restreint de la problématique des
figures, une configuration textuelle particulière à la production d’un effet,
comme l’ironie, l’hyperbole, la litote ou l’euphémisme. Par ailleurs, dans le
cadre plus contemporain de la pragmatique, on sait que la conception
austinienne des actes de langage a insisté sur la notion d’effet(s)
perlocutoire(s) qui, à partir des conditions de félicité d’un acte produit par
un locuteur dans un contexte donné, constitue cet acte dans sa
totalité.
Du côté de la stylistique, la notion d’effet a permis de
caractériser une saillance, ce que Ch. Bally a tenté de définir, dans une
stylistique de l’écart qui considère des fragments de texte comme l’irruption
d’une dimension affective délimitant ce qu’il nomme des « faits d’expression ».
L’effet a pu aussi désigner l’atmosphère spécifique et dominante d’un texte
dans les travaux du romaniste Léo Spitzer. Pour celui-ci, l’effet, qui affecte
l’interprète après plusieurs lectures, constitue le point de départ de
l’analyse plus précise des conditions stylistiques, idiolectales, de cet effet
singulier.
On notera que la notion d’effet intervient aussi en grammaire
lorsqu’il s’agit de caractériser la classe de l’interjection. Le rapprochement,
effectué par H. Weinrich dans sa Grammaire
textuelle du français, entre l’interjection et le juron laisse
entrevoir une piste concernant le sens de l’interjection comme expression
d’affect : « Les jurons aussi peuvent être considérés dans certaines situations
comme des morphèmes phatiques ou comme des interjections. On y a recours pour
exprimer ou pour libérer des sentiments par trop négatifs que peuvent causer
des incidents désagréables.» Irène Rosier a par ailleurs attiré l’attention sur
la réflexion approfondie concernant l’interjection dans la sémantique
médiévale. Déjà un peu avant le milieu du treizième siècle, les grammairiens
parisiens de l’Université pensaient l’interjection comme un intermédiaire entre
l’ordre des signes naturels et l’ordre des signes conventionnels. Comme ce qui
relevait d’un signe naturel était rapporté au monde de l’affect, à « l’âme
sensitive » (le cri exprimant la douleur) et ce qui relevait d’un signe
conventionnel était rapporté au monde du concept, à «l’âme rationnelle » («
j’ai mal» ), l’interjection était décrite comme exprimant un concept sur le
mode de l’affect. Or, le mode de l’affect ne renvoie pas tant à une
signification (au sens de représentation) qu’à une effectuation (selon
l’opposition entre actus significatus/actus
exercitus). Irène Rosier (cf. Interjection et signification des affects dans la
sémantique du XIIIe siècle, pp. 61-84) précise
que cette effectuation est bien de nature sémiotique puisque, contrairement au
point de vue de la tradition oxonienne de l’époque, c’est bien le terme (ce
terme peut être un « syncatégorème » : par exemple « non » effectue la
négation) qui effectue l’action et non le locuteur qui se sert du terme pour
agir. On voit donc se dessiner un lien entre certaines expressions de l’affect
et la propriété efficiente de certains termes.
Pour différentes qu’elles soient, ces quelques perspectives
permettent de saisir certains fils organisateurs. La notion d’effet se trouve
reliée d’une part à une réflexion concernant le lien entre énoncé et action sur
autrui (on considère en effet ici une non-rupture entre le référentiel et
l’interactif ) et même, par le biais des actes de langage et de l’effet
perlocutoire, à une praxéologie. D’autre part, elle peut renvoyer à un
mouvement spécifique de l’interprète, à une affectation, dont l’atmosphère
diffuse et globale qu’un texte produit sur l’interprète dans la relation de
lecture peut être un bon exemple. Outre l’importance de ce fait pour la
stylistique de L. Spitzer, il semble possible de dire que ceci est
généralisable. On insistera donc ici sur la prégnance de cette affectation de
l’interprète, ce qui a été rappelé de façon synthétique par F. François : « […]
toute mise en mots agit en ceci qu’elle a sur nous des effets […] Une division
en cognitif, linguistique, affectif est, peut-être, possible en droit. Elle ne
correspond pas à ce qui caractérise la moindre énonciation, au fait qu’énoncer
un mot rompt le silence, attire l’attention, étonne, dérange… Chacun, pour
prendre un exemple banal, a le souvenir de l’effet d’enthousiasme ou de révolte
que produisent le mot d’ordre, l’injure ou le blâme, mais aussi toute mise en
mots qui compte […] Un texte, comme une personne ou un paysage, se manifeste
par une certaine atmosphère à l’égard de laquelle nous nous ressentons
nous-mêmes en accord ou en désaccord. Il n’y a nulle irrationalité à dire que
l’essentiel de l’influence d’un texte peut être son atmosphère […]» (cf.
Morale et mise en mots,
pp.39-40).
Enfin, un effet quelconque ressenti par un locuteur détermine
l’analyse même de certaines unités puisque, selon les termes d’une certaine
sémantique médiévale, ces unités (les interjections) sont définies comme
expression d’un concept (qui indique leur appartenance à une langue) sur le
mode de l’affect, définition qui, selon le type d’hétérogène qu’elle convoque,
fait sensation dans le
sémantisme.
F. Un exemple : A. Artaud
Si l’on considère, par exemple, les textes d’un auteur comme A.
Artaud, on ne peut oublier ici le phénomène, souvent commenté, des
«mots-souffle ». À leur limite, ces mots-souffle introduisent aux glossolalies
que l’on rencontre parfois au cours des lettres constituant le corpus. La
lecture de ces glossolalies demande tout particulièrement de saisir le rythme
qui les anime, c’est-à-dire de les comprendre, selon l’expression même d’A.
Artaud, comme des «corps animés » : « Et ce ne sont plus des sons ou des sens
qui sortent, plus des paroles mais des corps […] des corps animés.» Concernant
les mots-souffle, il est possible d’en saisir l’importance à partir de la
question de la traduction évoquée plus haut. Comme le montre J. M. Adam (cf.
Le style dans la langue, pp. 34-44),
la traduction du poème Jabberwocky de
Lewis Carroll entreprise par A. Artaud à Schématisme et efficience : sur
quelques conditions de possibilité d’une analyse interprétative de l’événement
discursif Rodez en 1943 témoigne une nouvelle fois du déploiement de ce que E.
Grossman appelle « une écriture-lecture transindividuelle qui sans fin, relance
l’énonciation ». Par son analyse comparative de la première strophe du poème et
des traductions de H. Parisot et d’A. Artaud, J. M. Adam souligne que la
traduction d’A. Artaud, outre le fait de compter un vers de plus que le texte
original, touche aux structures de la langue française.
On souhaite alors, pour conclure, revenir sur le cas de
l’opérativité schématique. Si les « mots ésotériques « et les « mots-souffle »
se distinguent, pour les uns par la création lexicale, pour les autres par une
nouvelle syntaxe et une nouvelle phonétique, à partir d’un travail sur le
signifiant, l’opérativité schématique concerne plus spécifiquement la question
du sens d’une unité attestée dans la langue : « dictame » est bien un nom
français. C’est donc sur la façon de signifier que va s’opérer l’événement. On
notera tout de même que, dans le cas des textes d’A. Artaud, cette « façon »
est en affinité avec les mots-souffle dans la mesure où les logatomes des
glossolalies utilisent, le rappel d’une pluralité, pluralité d’emplois
légendaires ou pluralité de langues, finalement pluralité de provenances qui se
recomposent de manière inédite. On notera encore que, plus généralement,
l’opérativité schématique peut provenir d’un statut rythmique spécifique (c’est
ici un type de sollicitation textuelle alliant un aspect du domaine
sémantico-syntaxique et un aspect du domaine de l’énonciation représentée). Le
rythme est, en tant que tel, lié lui aussi à la problématique de l’effet. En
tant qu’il est une modalité de l’énonciation représentée et de la réception,
cet «élémentcorps dans le langage […] transindividuel par définition» (cf. E.
Grossman, Artaud/Joyce, le corps et le
texte, p. 24) rencontre l’opérativité schématique pour donner ce que
G. Dessons et H. Meschonnic (cf. Traité du
rythme, p. 204) ont appelé un « mot événement ». C’est, par exemple
le cas du nom propre « Tanit» qui clôt le roman de G. Flaubert
Salammbô, et qui, selon G. Dessons et
H. Meschonnic, est contre-accentuel par écho prosodique du [t] initial dans
toutes ses occurrences. « Tanit », nom de la déesse Lune, est alors ce nom qui
«draine dans son sillage les conditions prosodiques d’une mise sous tension
rythmique et sémantique du récit».
Si nous avons choisi de parler de l’efficience de l’opérativité
schématique c’est que, par le double mouvement centrifuge et centripète qu’elle
propose au lecteur, il semble que cette opérativité accomplit un effet (chaque
cas demandant une approche interprétative spécifique) qui conduit à la fois à
une perplexité interprétative quant à son sens et à une diffusion qui amène un
renouvellement des enjeux du texte.
Dans une lettre au Docteur Jean Dequeker, écrite à Rodez le 6
avril 1945, A. Artaud écrit: « […] une croix qui n’est pas l’être d’une croix
mais sa puissance d’écartèlement, sans définition d’esprit, de personne, ou de
croix ». L’effet de perplexité joue sur la première occurrence de « croix »
puisqu’un méta-discours, qui ne se veut précisément pas une définition, à la
fois suspend et précise son sens. Plus loin dans la même lettre il écrit : «
[…] et c’est ainsi que les choses furent faites par la force de la chasteté
intérieure d’une Croix devant sa propre pensée ». Ici la religiosité impliquée
par « Croix », avec sa majuscule, se voit dépassée par une autre logique,
logique de l’effet dû à l’opérativité propre à la première occurrence : « Croix
» renvoie donc aussi à «puissance d’écartèlement» et devient de ce fait une
puissance hors définition, rencontre d’un nom avec la reconstruction d’un corps
qui, mutuellement, se dégagent du champ religieux. C’est encore là un autre
témoignage linguistique de l’événement, propre à l’efficience d’une opérativité
schématique.
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