2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Contributions
Idée, sens, imaginaire
Panagiotis Christias
La Chose est le moyen-terme (mitte) par lequel s’enchaînent ensemble les extrêmes que
sont les personnes qui, dans le savoir de leur identité en tant que libres, sont en même
temps subsistantes-par-soi les unes vis-à-vis des autres. Ma volonté a pour elles son être-là connaissable déterminé dans la Chose, moyennant la prise de possession corporelle
immédiate, ou moyennant l’activité qui donne forme, ou encore moyennant
la simple désignation de cette Chose.
Georg Wilhem Friedrich Hegel, Philosophie de l'esprit (1830), par.491.
Nous ne voyons jamais ce qui «est » là devant nous : nous voyons toujours une
table. Ce que nous voyons est une table avant d’être objet physico-chimique. Sur
cet objet est jeté du sens. Qu’est-ce que cela veut dire : « du sens » ? Tout simplement que ceci est, parmi les hommes, une chose partagée, une chose sociale,
l’objet par lequel la communauté des hommes s’érige en communauté de sens.
Comment ce passage s’opère-t-il? Comment l’interroger ? Quelle est la bonne
question ?
Qu’est-ce qu’une table ? Pouvons-nous poser cette question ? Est-elle pertinente ? Quand nous disons « table », que disons-nous au juste ? Quelle est la
portée sociale de la « table » ? Est-ce tout simplement une dénomination commune d’une « chose », d’un « objet », de ce qui se trouve là, devant nous
?
Quand un enfant demande : « qu’est-ce que c’est? », les parents peuvent lui
répondre : « ceci est une table ». Or, cette réponse est insuffisante quand on veut
interroger l’essence de la table, ce qui fait que la table soit une table et qu’elle
soit perçue comme telle malgré la diversité des occasions et des situations dans
lesquelles on pourrait dire : « ceci est une table ». La preuve en est que l’enfant
peut très bien demander ensuite : « qu’est-ce qu’une table ? ».
« Table « est en effet la généralité du genre « table », à savoir ce qui est commun à toutes les tables, dans tous les cas où un parent peut répondre à son
enfant : « ceci est une table ». Toutefois nous imaginons la difficulté d’une telle
approche. Ce qui est commun à toutes les tables ne peut être ni la matière, ni la
forme matérielle, ni la fonction. À moins que l’on ne finisse par nous dire que
tout objet est table puisque tout objet peut servir de table. Car il y a des tables de
toutes les matières possibles, bois, fer, plastique, pierre et la liste ne finit pas.
Une table peut également avoir la forme de tous les schémas géométriques possibles. En outre une table n’est absolument pas l’objet matériel à la surface lisse
sur lequel on dîne, car, d’un côté, on ne dîne pas sur toutes les tables, et, de
l’autre, tous les objets à la surface lisse sur lesquels on dîne ne sont pas des
tables. Nous sommes donc dans une impasse. Soit notre question est mal formulée, dépourvue de signification, non pertinente, soit nous la thématisons mal.
Autrement dit, nous n’interrogeons pas la table en tant que telle, dans le but
d’accéder à son « essence », mais nous sommes égarés dans des manifestations
non thématisées de la table, nous interrogeons un objet quotidien tout en étant
nous-mêmes pris dans sa quotidienneté. Nous sommes dans l’impossibilité d’interroger la table quant à son essence, tout simplement parce que nous-mêmes
nous sommes en position de répondre à chaque occasion si l’objet devant nous
est ou non une table. Cette connaissance pratique, quotidienne, non thématisée,
non conceptuelle, nous empêche de bien poser la question de l’essence de la
table. Ce que nous avons cherché n’est pas ce qui fait que la table soit une
table mais le signe distinctif qui fait que nous nommons ce qui est devant nous
« table ». Nous nous mettons dans des situations où nous savons déjà que ce qui
est devant nous est une « table » et nous généralisons à partir de cette connaissance déjà établie, déjà là. Or la question de l’essence de la table ne peut être
posée qu’à l’intérieur de ce déjà là de la connaissance pratique qui fait que, nous,
à chaque occasion où nous avons affaire à une table, nous savons que ce qui est
devant nous est une table. Il nous faut alors interroger cette connaissance pratique en tant que telle, autrement dit, la saisir thématiquement, conceptuellement,
et non pas de façon quotidienne, instrumentale.
Pour nous mettre à l’intérieur de ce déjà là de notre connaissance pratique,
instrumentale, de la table, nous considérerons des situations où nous avons affaire à une table, sans pour autant être devant une table. Deux expressions nous
montrent le chemin : « à table ! » ; « Madame est servie ! ». Dès que nous entendons ces incitations, nous savons déjà ce qu’il faut faire, comment il faut se
comporter devant cet événement qui va avoir lieu. Voilà ce qui nous a été dissimulé par notre compréhension immédiate de la table : l’essence de la table, ce
qui fait que la table soit une table, est de l’ordre de l’événement. Dés que nous
interrogeons la « table » en tant qu’événement, nous interrogeons le déjà là de
notre compréhension immédiate de ce qu’est la table de l’intérieur. Car l’événement « Madame est servie » a une signification sociale, qui consiste à mettre en
relief l’essence de la table : la table est à la fois ce qui permet l’avoir lieu d’un
événement et ce qui structure et forme cet événement. La question de la table ne
peut être posée qu’en interrogeant le « donner lieu » à l’événement de table, la
façon dont la chose « se donne » à la communauté. Une table «prête » à donner
lieu à un événement n’est pas seulement une table de dîner «servie ». Une table
de conférence ou bien une table de billard donnent aussi « lieu » à l’événement
communautaire « table ».
Je me tourne vers un tableau de Vincent Van Gogh, « Le café de nuit », de
1888. Le centre de la toile est occupé par une table de billard. Vincent Van
Gogh écrit à propos de ce tableau dans une lettre du 8 septembre 1888 à son
frère Théo : « J’ai cherché à exprimer que le café est un endroit où l’on peut se
ruiner, devenir fou, commettre des crimes ». Or ce tableau est structuré comme
une table, en tant que table. C’est ainsi qu’il arrive à poser de façon radicale la
question de l’essence de la table.
Commençons par les axes principaux du tableau. L’axe horizontal est légèrement mais significativement décliné du point de vue du spectateur, de sorte qu’il
se trouve au prolongement de la diagonale du rectiligne de la table du billard, qui
occupe le centre du tableau. Au prolongement de l’autre diagonale de ce rectiligne se trouvent des figures humaines, cinq au total. Aucune de ces figures ne
tourne le dos à la table. Au prolongement de l’axe horizontal nous retrouvons
d’un côté une porte et une horloge. À l’axe vertical sont alignées trois lampes, le
joueur de billard, debout près du côté de la table, et un tableau. La table centrale
est encerclée de petites tables hormis des deux côtés qui s’alignent à l’axe horizontal de la table de billard. L’axe du tableau qui va du bas en haut est lui aussi
aligné à la table : le niveau de la surface de la table est le niveau du départage de
la lumière, qui provient en partie des lampes du plafond, et de l’obscurité, signifié
par l’ombre de la table sur le sol. La chambre reprend ce départage entre un
jaune fade et impersonnel au-dessous du niveau de la table, «de souffre pâle », et
un rouge accueillant et expressif, « rouges sang et lie de vin « (Lettre à Théo,
8 sept. 1888), au-dessus de la table. Nous observons que l’ensemble, pièce et
table, structure le départage spatial de la toile.
Le regard du joueur, debout au côté de la table, fixe le regard du spectateur,
d’un regard d’invitation : vient jouer avec moi!, partageons cette table de jeu !
Le spectateur est toutefois mal à l’aise du fait qu’il se trouve au prolongement de
la diagonale et du coup il se heurte au coin de la table, prolongé par l’ombre au
sol. Cette ombre est projetée, non par les lampes du plafond, mais par la lumière
qui se situe à l’autre côté de l’axe horizontal. Cette lumière vient de l’intérieur du
café, de la chambre cachée où vivent les propriétaires du café, signifiés par le
soin des fleurs et des bouteilles sur le bar, qui se trouve sur le même axe. Au
prolongement de cet axe, se trouve en effet le spectateur qui se déplace
noétiquement pour occuper le coté opposé de celui de la chambre, prendre la
queue qui l’attend sur la table et effectivement jouer.
Que veut dire jouer ? C’est à partir du « jeu » que l’essence de la table se
dévoilera comme ce qui structure l’espace et le temps humain, dans la mise en
place de l’événement. La table se dévoile alors en tant que lieu-tenant de l’événement.
Le jeu de billard est tout sauf arbitraire. C’est un jeu structuré d’après des
règles strictes. Les joueurs participent de cette structure des règles, sont eux-mêmes des « êtres-joués ». « “Jouer”, dit Gadamer, c’est toujours “être-joué”. Le
jeu, continue-t-il, s’empare de celui qui joue » (Vérité et méthode, p.112). L’« êtrejeu » et l’« être-joueur » ne sont compris que comme une structure relationnelle
unique, une forme unique d’existence. La temporalité du jeu est alors la temporalité propre du jeu, le « chaud » et le « froid » du jeu, le jaune de « souffre pâle » ou
le « rouge sang », la distentio ou la intentio animi. Ce temps est extensif, s’enracine dans l’espace, créant ainsi les axes de référence de la surface chromatique
et de la lumière, il structure le tableau. Ce temps, qui est le temps du domus,
signifié par la grande horloge suspendue au-dessus du bar soigné, s’empare du
spectateur : il est minuit et quart.
Entre les deux absents, l’invité, le spectateur, et le maître de la maison, qui va
surgir d’un moment à l’autre de la petite chambre lumineuse du fond du tableau,
se crée une complicité qui inclut la présence des gens qui se trouvent dans le café
malgré eux. Ces gens-là sont fatigués, soucieux dans leurs coins isolés, pris dans
leurs propres tables. Pourtant, ils ne sont pas hors du jeu : ils ne tournent pas le
dos à la table, ils sont conscients malgré eux du jeu et de la structure relationnelle
qu’il pose par la présence de la table. Cette présence rend présents les uns aux
autres les acteurs dans le tableau. Elle instaure une visibilité, un vis-à-vis constant,
hiérarchisé selon l’axe maître-hôte. Cette hiérarchie est la primauté de ceux qui
sont absents mais qu’il faut poser comme présents pour que le tableau soit signifiant, à savoir le spectateur et celui qui l’invite. Une forme de communauté non
consciente est créée, une forme de jeu propre à la table au centre du tableau.
Ces gens ne sont plus des inconnus, une complicité profonde les traverse et les
lie ensemble.
Cette forme de communauté qui se crée est une communauté de table. Partout où un objet est appelé «table », il y a autre chose derrière l’objet physique
:
l’essence de la table, son idea. Autrement dit, l’idée de « table « est la structure
relationnelle humaine dans le vis-à-vis hiérarchique qu’elle implique, la communauté de table.
Or cette communauté n’est communauté des hommes qu’à première vue.
Van Gogh nous le dit : là on peut « devenir fou ». Ce que nous observons dans ce
tableau est un processus, un devenir fou. Ceci implique qu’il ne s’agit pas de
quelque chose de statique ou de substantiel: une « table » est un processus dynamique de mise en relation des instincts. Les lignes de départage du café de nuit,
ses lumières et ses ombres, départagent aussi les hommes, ayant le pouvoir de
mettre sur scène le jeu d’instincts complexe qui les constitue: rationalité, désir,
passion, courage, délaissement, désolation, avidité. «Devenir fou » est alors le
jeu des hommes, partagés et reconstitués à partir de ce jeu d’instincts et des
pulsions, dans « le café de nuit », autrement dit, dans l’agora silencieuse des idées
et du sens, dans le théâtre obscur de l’imaginaire.
Si nous interrogeons ainsi tous les objets de la vie quotidienne nous remontons à l’imaginaire collectif de la communauté, qui est le véritable fonds de compréhension de cette forme de vie.
Husserl ne revient pas par hasard à l’eidos par l’epochè phénoménologique,
par la mise entre parenthèses de l’attitude naturelle. L’image de la table ne renvoie pas à un aspect matériel mais à une structure intersubjective, à une forme
intersubjective spatio-temporelle, à une forme d’existence. C’est en cela que
nous pouvons parler de eidos, de forme intelligible, forme à laquelle on ne
parvient pas par une intuition matérielle, à travers la perception, mais par une
intuition eidétique, qui remonte jusqu’au fonds commun de sens.
Existe alors un rapport entre l’idéalisme et la phénoménologie, et ce à travers
Platon et l’idée en tant que sens du sens. Nietzsche nous le dit: nous sommes des
« créateurs des formes », nous sommes le produit de mise en relation de nos
instincts, pulsions, passions, désirs. Ce «nous » est le résultat et non point le
moteur. Si nous comprenons « du sens » c’est que nous en faisons partie. Le
formisme sociologique (cf. Michel Maffesoli, La connaissance ordinaire, ch. IV,
Vers un « formisme » sociologique, Méridiens, Paris, 1985 ; aussi Éloge de la
raison sensible, ch. IV, Du formisme, Grasset, Paris, 1996) consiste en ceci,
remonter à ce fonds à partir des objets quotidiens et anodins. C’est ainsi que
nous accédons à leur puissance de lien, qui guide notre jugement quotidien
quand nous répondons naïvement: « ceci est une table », autrement dit, quand
nous répondons, à notre insu, que ceci est ce qui correspond à une certaine
configuration sociale, à « une vie en communauté », à « une vie inscrite dans un
horizon de communauté » (Husserl, La Crise de l’humanité européenne et la
philosophie, prononcée le 7 mai 1935 au Kulturbund de Vienne).
Une remarque conclusive : l’essence de la table, son eidos, sa structure
intersubjective, n’est pas une représentation subjective, mais un type relationnel
instinctuel qui existe en soi. Telle serait, par contre, une différence fondamentale, entre la phénoménologie de Husserl et l’idéalisme de Nietzsche, héritier de
Platon. Cette manière de pensée était propre aux grecs : éros n’est pas un sentiment subjectif mais un mode de relation indépendant qui existe en soi, c’est un
dieu, et même « le plus beau » si on se fie à Hésiode. Nous pouvons alors lire la
mise en place du système des dieux grec en tant qu’une véritable ontochronie
relationnelle. Pour eux le vécu est la structure relationnelle des passions et des
instincts humains, concrétisée dans les figures divines. C’est la différence prépondérante et irréductible entre une représentation sociale et l’imaginaire collectif. L’imaginaire n’est pas l’ensemble des représentations sociales subjectives,
mais le type des relations qui structure une communauté. L’imaginaire existe en
soi, selon la modalité qui lui est propre : non celle de la substance mais celle de la
relation.