2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
La querelle moles – debord : une réelle incompatibilité ?
Paul Ardenne
L’objet de cette étude est double. D’une part, rendre compte du
contenu des lettres échangées entre Abraham Moles et Guy-Ernest Debord entre
les 16 et 26 décembre 1963, échange épistolaire dont l’objet principal est la
question de la technique et dont la matière, huit mois plus tard, sera rendue
publique dans la revue
Internationale
situationniste sous le titre « Correspondance avec un cybernéticien
»
[1]. D’autre part, à
partir des arguments déployés par l’un et l’autre des correspondants (ou
plutôt, s’agissant de Debord, comme on le verra, des non-arguments), apprécier
dans quelle mesure les positions respectives de Moles comme de Debord s’avèrent
aussi irréconciliables que le second va l’énoncer avec fracas dans sa réponse
au premier. Cet examen, en outre, sera l’occasion de poser cette question, que
rendent implicite l’intervention puis le propos d’Abraham Moles :
le situationnisme, nonobstant ses
dehors analytiques souvent brillants,
est-il apte
à penser la technique ?, cette technique ici objet de débat autant
que d’enjeu mais formant pourtant le lit d’un échange qui en restera au niveau
du malentendu voire du dialogue de sourds.
Penser la « situation construite »
Le motif avoué de la prise de contact d’Abraham Moles avec les
situationnistes a pour raison d’être un désir de rapprochement doublé d’une
velléité de discussion. Dans sa « lettre ouverte au Groupe Situationniste »
(selon ses propres termes), Moles décline d’emblée son intérêt pour l’activité
et le mode de pensée situationniste. S’il souhaite en savoir plus sur le
situationnisme (dont, écrit-il, il a eu vent par Henri Lefebvre, son collègue à
l’université de Strasbourg), c’est au ? demeurant autant d’un point de vue
général que sur un point précis: celui de la « situation », notion à
l’approfondissement de laquelle Moles va offrir d’apporter spontanément sa
contribution. Une contribution, faut-il le préciser, en rapport avec un de ses
domaines fétiches de compétence, celui, en l’occurrence, de l’univers des
sciences appliquées et de la technologie.
Quoiqu’il occupe dans le dispositif situationniste une position
pivot, le concept de « situation » est en fait codifié dès le début des années
cinquante, soit dès avant que le situationnisme ne se constitue en tant que
tel, tandis que Debord ou Jorn frayent avec le lettrisme. Comme l’écrit Bernard
Gauthier, un des historiens des mouvements lettriste et situationniste, «le
concept-clé des lettristes est la construction de “situations poétiques”, de
nouveaux états affectifs correspondant à la recherche d’une nouvelle manière de
vivre qui abolisse la séparation entre l’art et la vie. La poésie “est dans la
forme des villes”, “elle se lit sur les visages” ; il s’agit de créer des
ambiances, de générer des styles de vie ». En conséquence de quoi, continue
Gauthier, « les lettristes privilégient un art du changement marqué par la
conscience de l’irréversibilité et l’unicité des actions humaines »
[2]. De cette inclination
aux « situations poétiques », de cette « recherche d’une nouvelle manière de
vivre » qu’appellent de leurs vœux les lettristes dérive la théorie
situationniste de la «situation construite » : un état de vie sur quoi l’on a
prise, que l’on va créer dans une disposition de soi ouverte à l’inconnu, à
l’altérité et au possible, mode d’action dont l’effet est d’agréger le sujet à
la substance du monde plutôt que consacrer son ordinaire apathie face aux
conditionnements ou aux systèmes de vie organisés
[3]. D’essence volontariste, la « situation
construite » ainsi comprise acquiert une dimension socio-politique indéniable.
Elle est à la fois le vivant témoignage d’une aliénation enfin surmontée et, du
fait de sa possible voire prévisible multiplication potentielle, le ferment
d’une société émancipée. « Situation construite : moment de la vie,
concrètement et délibérément construit par l’organisation collective d’une
ambiance unitaire et d’un jeu d’événements »
, peut-on lire dans le premier numéro de
l’
Internationale situationniste
[4]. Une définition entérinant
tant une expérience de vie incomparable qu’un modèle d’organisation concerté
visant la rénovation de la société.
La technique comme défi pratique et théorique
Le souci essentiel d’Abraham Moles, exprimé d’office, va donc
consister à confronter « situation construite » et question de la technique.
Dit au plus près : d’apprécier dans quelle mesure la technique appliquée peut
ou non amplifier le mécanisme social de la « situation construite » et, en
cela, se révéler un puissant inséminateur de vie et de liberté. Il y a à
l’intérêt de Moles pour cette problématique une raison évidente, fort
perceptible au moment où il écrit (il faut, ici, repenser aux anathèmes
heideggériens alors formulés contre la technique et, tout autant, au désaveu
que lui oppose l’univers culturel de l’époque pour cause des drames de la
Seconde Guerre ou de la folie technologique inhérente aux Trente Glorieuses, à
la Guerre Froide et à la conquête spatiale): la technique, telle du moins qu’en
usent productivistes et technocrates, est surtout vécue au quotidien comme un
moteur de servitude, comme interdit de concevoir ou d’es-pérer des « situations
construites ». Moles en a évidemment, plus qu’aucun autre, une conscience
aiguë. Écoutons-le : « Il me paraît que, devant le drame personnel de
l’aliénation technologique que nous percevons chacun pour notre compte, devant
la consommation effrénée de l’œuvre d’art qui détruit la signification même du
terme, devant un certain nombre de concepts, tels que le bonheur anesthésique
ou la péremption incorporée chère à Vance Packard, des individus puissent se
demander où peut se situer l’originalité créatrice dans une société
frigidarisée, assortie ou non d’une mystique de l’aspirateur, selon monsieur
Goldman. La liberté interstitielle se ramène peu à peu à zéro, au fur et à
mesure que les cybernéticiens technocratiques – dont je fais partie – mettent
progressivement en fiches les trois milliards d’insectes », comprendre : les
trois milliards d’humains que compte alors la planète.
Ainsi que Moles en dresse le tableau, dans une perspective
épousant en large part le point de vue situationniste sur la question, la
technique contemporaine, technique d’essence « cybernéticienne technocratique
», est une des formes majeures d’aliénation, de réification des désirs et de
fichage des humains. Autant un assassinat de la liberté, en somme, qu’une
anti-création. Un tel constat, on s’en doute, ne saurait réjouir le «
cybernéticien technocrate » lucide sur sa condition, personnage dont il fait un
des agents d’excellence de la «frigidarisation » sociale, fonction d’abjection
que Moles endosse d’ailleurs volontiers (à toutes fins, il est vrai, de s’en
dévêtir aussitôt après, comme on va le voir). La question, quoi qu’il en soit,
est posée : la technique peut-elle encore quelque chose pour la «situation
construite », est-elle vouée à en être le fossoyeur méthodique, le
contre-planificateur maudit? Existe-t-il encore bel et bien, pour reprendre les
termes d’Abraham Moles, une « liberté interstitielle », un espace d’action
échappant à la régulation technocratique ? Tout ce dont Moles, en substance,
vient et entend débattre.
Penser les rapports de la technique et de la «situation «
commande pour Moles un préalable : définir à sa mesure à lui ce qu’est une «
situation ». La définition qu’il en fournit, développée dans la première partie
de sa lettre ouverte, ? rejoint pour l’essentiel celle des situationnistes. Une
«situation », dit Moles, c’est « un système de perceptions lié à un système de
réaction à courte échéance». Ceci posé, cependant, toutes les situations ne
sauraient être égales ès qualité. Les critères de l’ici et maintenant, fondant en substance la
situation comprise selon son mode classique ; les critères de jeu, de création
d’ambiance et de volontarisme propre à la situation telle que l’entendent les
situationnistes, doivent être soit dépassés (dans le premier cas), soit pensés
de manière plus fine (dans le second cas). S’agit-il d’évaluer une «situation
», et en quoi celle-ci s’arrache à l’ordre des situations normées ? Il faut,
selon Moles, en passer par une analyse comportementaliste, analyse dont le but
est de quantifier l’exposition du sujet individuel à ce que l’on appellera une
«valeur-surprise » (une catégorie que Moles n’emploie pas au sens strict mais
que nous dérivons de son propos). Pour qu’il y ait « situation », en effet,
sont requis deux premiers impératifs : 1 – la nouveauté (Moles parle encore de
rareté), qui évite la réitération du
même, la répétition, l’ennui et l’inertie existentielle ; 2 – la
grandeur métrique de l’événement, gage
d’un événement se développant dans le sens de son accroissement : toute
situation, pour s’arracher à la norme, doit voir sa grandeur excéder la mesure
ordinaire. Outre par cette « valeur-surprise » indexée sur la nouveauté et la
grandeur expansive ou extraordinaire, la « situation » au sens molesien se
qualifiera également par sa nature excursionniste, comme acte qui sort de son
cadre, déborde la topographie déterminant d’ordinaire le champ des passions : «
Il y a, par ailleurs, des situations intrinsèquement rares, écrit Moles ; par
exemple, l’homosexualité est statistiquement moins fréquente que la sexualité
puérile et honnête; la partie d’amour à trois partenaires l’est moins que la
copulation légale. Tuer un homme – ou une femme – est une situation rare et,
par là, d’autant plus intéressante : la quantité attachée à la situation,
mesurée par une certaine excursion en dehors du champ de liberté sociale, est
plus grande qu’une suite de petites infractions aux règlements de la
circulation ».
Nouveauté, grandeur, excursion : le concept molesien de
«situation », on le conçoit, se fait l’équivalent d’une extase, d’un «placement
hors » particulier dont le périmètre resterait la réalité. Ce qui sort de
l’ordinaire tout en se confinant à l’espace ordinaire, dira-t-on en relevant ce
que cette mention doit à l’approche du quotidien merveilleux tel qu’ont pu le
théoriser Henri Lefebvre puis Michel de Certeau.
De prime abord, ces critères de nouveauté, de grandeur métrique
et d’excursion fondant selon Moles la « situation construite » se marient mal
avec l’univers normé que génère la technique. Cet état de fait, pour autant,
est-il fatal? Moles, sur ce point, n’entretient pas longtemps le doute. Car si
la technique est bien une source d’aliénation, elle se révélera aussi bien, à
l’occasion, une matrice à expériences inouïes et, par extension, à « situations
construites » au sens situationniste du terme. Tout dépend en vérité de l’usage
que l’on en fait. Reste en conséquence à apprécier (et là se découvre la
véritable raison d’être de la lettre de Moles) si l’on peut ou non varier
l’angle de vue et, dans une perspective inversée, faire de la technologie non
plus un Moloch inhibiteur et castrateur de la liberté d’action et de
l’invention de la vie mais à l’inverse, bel et bien, un générateur
d’expériences vitales inédites.
Les situationnistes, de la technique, indexent au moins un
point positif:
la plus grande mise à disposition
du temps libre. En remplaçant l’énergie humaine, en reportant
celle-ci sur la machine, la technique fait le lit d’un rapport renouvelé de
l’individu occidental à son temps de vie. Le temps de loisir s’accroît, la
nature même du loisir se modifie : du loisir passif, propre à l’âge de
l’aliénation économique (le temps de repos, bref, débiteur du temps de travail,
long), on glisse vers la possibilité d’un loisir actif (le temps libre
disponible et en expansion croissante). Dans le n° 4 de l’
Internationale Situationniste (juin 1960), sous
le titre de « Manifeste », on lit à propos du rapport technique/mécanisation de
la production/temps libre alloué au producteur les remarques suivantes :
«L’automatisation de la production et
la socialisation des biens vitaux réduiront de plus en plus le travail comme
nécessité extérieure, et donneront enfin la liberté complète à l’individu.
Ainsi libéré de toute responsabilité économique, libéré de toutes ses dettes et
culpabilités envers le passé et autrui, l’homme disposera d’une nouvelle
plus-value, incalculable en argent parce qu’impossible à réduire à la mesure du
travail salarié : la valeur du jeu, de la vie librement construite. L’exercice
de cette création ludique est la garantie de la liberté de chacun et de tous,
dans le cadre de la seule égalité garantie avec la non-exploitation de l’homme
par l’homme. La libération du jeu, c’est son autonomie créative, dépassant
l’ancienne division entre le travail imposé et les loisirs passifs »
[5]. Comprendre : la
technique,
aussi, permet la libération
du producteur. Mais à cette condition seulement : que le producteur
joue de l’offre de loisir que permet
la technique, et non en devienne le jouet.
? En fait, le rapport situationniste à la technique est de
nature ambivalente : d’un côté, la défiance à l’égard du technocratisme et de
sa puissance corruptrice d’aliénation ; de l’autre, en une partition jouant
cette fois à la faveur du producteur et non plus contre lui, le constat d’une
possible désaliénation via
l’accroissement du temps des loisirs. Une sorte d’oscillation entre le ciel et
l’enfer dans un environnement rendant pressante la nécessité de choisir son
camp. Récurrente dans les livraisons de l’Internationale situationniste, cette convocation
polémique ou flottante de la technologie par Debord et ses amis n’a rien de
surprenant. La technique, quoi que l’on en pense par ailleurs, est devenue
alors un des vecteurs majeurs d’organisation du réel. Comme telle, elle ne
saurait donc être mise sur la touche théorique. Née de cette affirmation
technicienne de la culture, la technologie, véritable divinité voyant mobilisée
à son profit toute l’énergie des Trente Glorieuses, n’est pas seulement
prodigue d’une reconstruction ou d’une reconfiguration matérielles de la
réalité. Aussi bien, au-delà de l’idéologie de l’asservissement individuel et
collectif à quoi on la renvoie le plus souvent, idéologie dont elle fournirait
le véhicule parfait, elle génère à parts égales une crise symbolique et son
contraire, une nouvelle symbolique de la vie. La technologie, à large échelle,
se constitue-t-elle comme facteur de «désymbolisation » ? Cette dernière, pour
autant, doit être envisagée dans une perspective dialectique voyant ce qui «
désymbolise », ce qui détruit les symboles acquis (le négatif), constituer à
son tour une symbolisation de caractère inédit, une véritable « resymbolisation
» (le positif). Car l’univers technique, à grands pas, démoule puis remoule la
réalité, il la façonne au prorata de nouveaux repères, de références inouïes
dont il faudra bien, un jour ou l’autre, finir par accepter la
singularité organisatrice. C’est sur
ce point, on le devine, qu’Abraham Moles va appuyer: oui, sug-gère-t-il, la
technique offre plus qu’elle ne retranche ; oui, une vie de « situations » est
envisageable à travers elle et grâce à son concours. Le propos de Moles, en
fait, se démasque bientôt comme visant la révision du point de vue
situationniste, un point de vue selon lui encore trop réservé, insuffisamment
approfondi ou prospectif. Objectif : faire valoir auprès des situationnistes
les nouvelles possibilités émancipatrices ou de jouissance offerte par le
dispositif technologique. Ceci en ne doutant pas que la partie ne sera pas
forcément facile à jouer, et que l’inhibition ne sera pas forcément levée.
Ainsi, écrit Moles, «il me semble, qu’à moins d’incohérence vis-à-vis de notre
propre acceptation de l’automobile, du réfrigérateur et du téléphone,
c’est-à-dire de la société technologique où nous vivons, c’est dans l’axe de la
technologie [souligné par lui] que
nous devons rechercher des situations nouvelles et je me demande dans quelle
mesure votre mouvement l’accepte ».
Où la technologie se montre créatrice
Forcer le point de vue situationniste dans le sens d’une
acceptation de la technique : Moles, s’y essayant, va développer d’abord une
théorie positive de la technologie définie comme « pouvoir de l’homme sur les
lois de la nature ». La technologie, argue-t-il, c’est la Loi nouvelle, la loi
de l’homme. Anti-transcendantaliste, ses deux pieds bien ancrés dans le réel
physico-matériel, cette loi nouvelle établie par l’homme vise assurément
l’efficace productiviste. Aussi bien, elle peut viser ce qu’on appellera
l’efficace psychologique ou sensoriel. Mise au service de l’accroissement de la
sensorialité, la technologie permet par exemple un contact renouvelé avec le
réel, autorise de nouvelles expériences, une relance incontestable du jouir.
Moles : « Il me paraît extrêmement facile de définir des situations nouvelles
basées sur un changement technique, dont les conditions physiques sont déjà
réalisées, ou réalisables, ou raisonnablement concevables. Par exemple, vivre
sans pesanteur, habiter sous l’eau, marcher au plafond, d’une façon générale
vivre dans des milieux étranges sont des situations qui nous sont fournies par
la technique, au sens classique du mot». Ou encore, dans la foulée : « On peut
penser que la technique est loin de notre vie quotidienne. Je crois pourtant
que ce serait méconnaître que le ménage possédant une cuisinière à thermostat
vit une situation nouvelle ». Ce que
la technique autorise d’émerveillement au niveau de la désaliénation physique
(vivre sans pesanteur, habiter sous l’eau ou marcher au plafond) comme au
niveau le plus dématérialisé qui soit de la sensation (jouir de l’existence
d’une cuisinière à thermostat), elle le permet aussi dans d’autres domaines
touchant cette fois l’organique ou le corps porté à l’extrême de sa veine
sensible. Exemple parmi tous séducteur des pouvoirs de la nouvelle loi
technologique que celui du sexe, à cet égard, un sexe dont la pratique future,
grâce au délire technologique, se profile sous forme d’une formidable promesse,
énonce Moles dans la foulée : « La fabrication, biologiquement concevable, de
femmes à deux paires de seins est, sans aucun doute, une proposition de la
biologie à la tradition. L’invention, à côté des deux sexes conventionnels
d’un, deux, trois, n sexes différents, propose une combinatoire sexuelle qui
suit le théorème des permutations et suggère un nombre rapidement immense de
situations amoureuses (factorielle n)».
À la question initialement posée (la technologie,
in substantia, réduit-elle ou, au
contraire, amplifie-t-elle la possibilité de «situations » ?), la réponse de
Moles est claire : la technologie est créatrice. Au juste, tout est affaire de
« détournement », par emprunt au vocabulaire situationniste. Souhaite-t-on
rendre la technique créatrice ? Il suffit pour cela de lui imposer dorénavant
une visée intéressée cette fois à promouvoir un optimum sensorialiste. Simple glissement des
tâches, en un renversement tactique où en finir avec l’ordinaire de la
stratégie technologique, visant comme l’on sait l’optimum productiviste au
risque de la déshumanisation et dans l’indifférence à celle-ci. Bien que non
formulé, l’argument du détournement
est patent dans le propos de Moles. De même que les situationnistes détournent
les productions existantes pour susciter les leurs propres (caviardage de films
déjà existants pour le cinéma de Debord, réutilisation décalée de bandes
dessinées, de romans-photos ou de films de karaté…), Moles voit dans
l’invention technologique la possibilité de détournements fructueux. À dire
vrai, c’est une fois détournée de ses fins originelles, c’est une fois
subvertie ? que la technologie commence à devenir intéressante. Non qu’elle
disparaisse alors en tant que technologie, elle s’humanise au contraire, elle
transcende le technologique dans l’alliage solidaire, transformateur et pulsif
de l’humain et du mécanique. Réalisation à plein, pour finir, du programme
fantasmatique de l’homme-machine rêvé du temps des Lumières par La
Mettrie.
Un tel enthousiasme de la proposition,
a priori, aurait dû rencontrer de la
part de Debord et de ses amis une adhésion, sinon éblouie, du moins
attentivecritique. Il n’en sera rien. La réponse de Debord, en l’occurrence,
tient de la fin de non-recevoir la plus brutale qui soit. Par son entête,
d’abord, voyant Moles traité de « petite tête
». Par le tutoiement, l’irrespect et les épithètes peu gracieuses
dont Moles est gratifié dans la foulée, le «cybernéticien » se voyant qualifié
tour à tour de « balourd », de « plaisantin », de « technocrate », de « robot »
enfin dont la fonction serait d’asseoir une fois pour toutes le pouvoir du
lobby technoindustriel. Quant aux suggestions de Moles concernant la sexualité
technologisée (dont on sait aujourd’hui qu’elles n’ont rien de délirant, à
présent que l’on peut changer de sexe ou se greffer toutes sortes d’implants),
elles ne valent à son auteur que sarcasme, taxées qu’elles sont de «rêveries
pornographiques ». En fait, la publication de la lettre de Moles ne semble
justifiée que sur un point, qui tient du règlement de comptes : Moles, à
Strasbourg, aurait eu des démêlés avec un étudiant situationniste, ce que
Debord vient lui rappeler sur un mode comminatoire en le menaçant d’« observer
la suite de [sa] carrière avec l’attention qu’elle mérite » (« Tu as essayé de
faire éliminer à un examen, en juin dernier, un de nos jeunes camarades dont tu
enviais probablement l’intelligence et l’humanité » ). Bref, tout se passe
comme si le fluide non seulement ne passait pas (on ne peut dire moins) mais
plus encore comme si Debord n’avait exhumé la lettre de Moles qu’à la seule fin
de régler un différend personnel, sans voir (sans vouloir voir) ce que le
propos de son interlocuteur pouvait receler d’intéressant sur le plan
théorique.
L’échange de lettres Moles-Debord, de prime abord, pourrait
laisser un goût amer : l’un discute, l’autre élimine et l’affaire tourne court.
Il convient cependant de laisser l’amertume au vestiaire. On s’en doute : il y
a à cet affrontement, fût-il sans conséquence théorique (et justement parce
qu’il semble l’être ou voudrait l’être), une logique, une possibilité
d’explication rationnelle. Il ne saurait suffire, pour s’en sentir quitte,
d’invoquer les mânes d’une époque dont on sait qu’elle aura adoré l’invective,
l’exclusion et l’anathème, adoration portée au point de devenir parfois un
style dont nous recueillerions ici une des conséquences concrètes et, en la
circonstance, pour Guy Debord au moins, quelque peu pitoyables. Au-delà des
seules questions tactiques de préservation de l’autorité, cette histoire de
rendez-vous manqué est moins le résultat d’un jeu de manches rhétorique bien
compréhensible (jeu guidé en sous-main par la volonté de chacun des
protagonistes de rester sur son territoire pour ne pas risquer de le voir
infiltré) que l’effet, plutôt, d’une limite intellectuelle, voire d’une
clôture. Le champ de chacun des
protagonistes n’est en rien hermétique ou impénétrable, comme Moles, s’agissant
du point de vue situationniste, l’a pour sa part bien saisi. Voilà instamment
ce qui semble gêner Debord, qui s’en tire par une pirouette mais ne parvient
tout bien pesé qu’à produire ce triple aveu : 1 – le situationnisme ne saurait
résister à toute analyse ; 2 – certains aspects de la vie contemporaine
échappent de manière ostensible, sinon à sa pulsion analytique ou à son
périmètre d’investigation, du moins à son axe théorique ; 3 – il y a dans la
Weltanschauung situationniste, révélés
par Moles au grand jour, une légèreté, un point névralgique, un ventre mou. Au
passage, force est de constater que les remarques de Moles, non seulement sont
moins idiotes que Debord le suggère, mais plus encore qu’elles se révèlent
crédibles, autrement crédibles en tout état de cause que la fin de non-recevoir
qui leur est opposée. Ces remarques, les porte justement le souci d’une
technique en voie de modernisation accélérée dont les prouesses ne tiennent pas
seulement du gadget, technique à l’état d’invention expansive dont les
situationnistes n’ont de toute évidence pas su ou pas voulu mesurer toutes les
implications, qu’elles soient générales ou relatives au domaine privé. Ce en
quoi de telles remarques peuvent embarrasser, dès lors, c’est de tendre
de facto à remettre la pensée
situationniste à sa place, une place dont on comprend (et Debord avec nous)
qu’elle réside dans le passé de la
technique. Sous-entendu criant: le plus contemporain, celui, des
deux protagonistes qui évalue le mieux la réalité de son temps, n’est peut-être
pas qui l’on croit.
On l’a dit plus haut: les situationnistes ne font pas l’impasse
sur la technique et sur le défi lancé à l’humanité et au mode spécifique
d’humanisation qu’elle impulse. En revanche, il est indéniable qu’il la
considèrent comme fondamentalement traumatisante, aliénante ou négatrice et,
pour cette raison même, qu’ils ne sauraient en accepter la nature ou le pouvoir
de structuration sociale. On citera pour vérification l’extrait d’un texte
d’Asger Jorn intitulé
Les situationnistes et
l’automation – l’« automation », ce sommet par excellence de la
prouesse technicienne –, texte publié en juin 1958 dans le numéro 1 de
l’
I.S. (le fait que ce texte fasse
l’objet du premier numéro de l’organe du mouvement, soit dit en passant, ne
manque pas de lui donner plus d’autorité):
«L’idée de standardisation est un effort pour
réduire et simplifier le plus grand nombre des besoins humains à la plus grande
égalité, y écrit Jorn. Il dépend de nous que la standardisation ouvre ou non
des domaines d’expérience plus intéressants que ceux qu’elle ferme. Selon le
résultat, on peut aboutir à un abrutissement total de la vie de l’homme, ou à
la possibilité de découvrir en permanence des nouveaux désirs. Mais ces
nouveaux désirs ne se manifesteront pas tout seuls, dans le cadre oppressif de
notre monde. Il faut une action commune pour les détecter, les manifester, les
réaliser »
[6]. Outre le
vieil anathème de la technique comme vec? teur de déshumanisation potentielle,
outre le couplet non moins éculé de la nécessité pour l’homme de s’opposer à
ses effets forcément pervers, si possible en un combat commun (
Vaincus universels de la technique,
unissez-vous!), on retrouve là le postulat de l’inhumanité
native de la technique moderne (un
vecteur d’« abrutissement total», écrit Jorn ; comprendre : l’automation comme
mise en forme de la lobotomisation sociale). Ce postulat se double de
l’affirmation d’un principe sous-jacent, d’ordre complotaire, liant technique
et projet technocratique bien compris d’« oppression » du travailleur et du
citoyen. Au bout du compte, il y a peu de chances que l’espoir d’ouvrir de
nouveaux territoires réside dans la technique, par essence dangereuse, créant
tôt ou tard les conditions d’une domination sur le sujet rendant en retour très
incertaine sa possible subversion. Si territoires fraîchement ouverts il y a
demain, ce ne sera pas grâce à la technique mais, au contraire, grâce à
l’action menée contre elle. Amender l’ordre techniciste, le discipliner, oui.
S’y fondre, s’y abandonner, jouer en euphoriques de ses trouvailles et de son
potentiel inouï de reconfiguration du réel, non. Le préjugé anti-technocratique
des situationnistes – du moins, leur extrême réserve à l’égard de la technique
– pourrait, en soi, faire l’objet d’une étude spécifique. Préjugé puissant,
comme on le découvre çà et là au détour de la prose situationniste. Préjugé
brandi le plus souvent comme un épouvantail et, pour finir, ayant comme effet
menaçant de dénier leur valeur plaisir aux plus récentes possibilités de
sensualisme offertes par la culture technique en développement des Trente
Glorieuses. Prenons le cas du cinéma: la technique de pointe à quoi recourt ce
médium, de la sorte, permet-elle au spectateur d’avoir l’impression depuis son
fauteuil, tous sens confondus, d’être dans une voiture, de ressentir exactement
ce que ressentent les passagers de cette dernière ? « La vie n’est pas cela »,
répondent les situationnistes, ou encore : « substitut passif »
[7]. S’il convient donc,
d’un même mouvement, d’être « Avec et Contre le cinéma », comme l’indique autre
part une étude consacrée par les situationnistes à ce médium, il est clair que
c’est dans la perspective d’en finir avec l’empire technocratique vautré sur le
septième art et qui le tire vers l’espace du divertissement: « Cette importance
du cinéma est due aux moyens d’influence supérieurs qu’il met en œuvre ; et
entraîne nécessairement son contrôle accru par la classe dominante. Il faut
donc lutter pour s’emparer d’un secteur réellement expérimental dans le cinéma
»
[8]. Si l’extrême
sensorialité permise par le nouveau cinéma hypertechnicisé est refusée, on
notera aussi combien, pour les situationnistes, le développement de ce dernier
est lié de manière concomitante au principe d’oppression : une technique
généreuse en effets de sensorialité ne peut viser que l’aliénation, celle ici
d’un spectateur que l’on entend méduser pour le dépouiller de son libre arbitre
critique. Bref, ne jouissez pas sous peine de perdre la claire conscience de la
situation. Inventez des entraves au jouir
[9].
On le constate donc : au-delà de ses dehors circonstanciels, le
désaccord MolesDebord doit de manière autrement vraisemblable à un déphasage
culturel. Banal règlement de compte ? Indifférence sincère ? C’est peu
probable. Gageons plutôt que le regard sur le présent que lancent
respectivement Moles et Debord n’est pas identiquement orienté, différence
d’orientation venant interdire toute discussion. Où Debord regarde le présent
avec la culture du passé, une culture héritée des Lumières, du marxisme
analytique et du XIXe siècle (d’où, il est vrai, on peut
tirer pour le futur de fructueux enseignements), Moles le considère pour sa
part avec les yeux du prospecteur. Deux pensées du possible, mais désorientées,
réglées sur un horizon double : celui, pour Debord, de l’endiguement et de la
préservation d’un mythe libertaire sans doute inusable mais pas forcément en
phase avec le nouvel âge de la technique ; celui du virtuel et du prévisible
pour Moles, dont le propos est comme une annonce faite à Debord – annonce de
cette technologisation à grande échelle du matériel comme du social
qu’entérinera bientôt la société post-industrielle. Où l’on mesure à quel
point, du coup, l’incompatibilité manifestée par Debord envers Moles, moins que
réelle, pourrait bien se révéler mimée. Sortir de l’espace du mime, pour Debord
(ce mime auquel l’anathème hautain offre un masque facile), ce serait sortir le
situationnisme de ses certitudes et de sa propre construction de l’histoire (ce
qui frappe dans ce ? mouvement de pensée, faut-il le rappeler, c’est en effet
son extrême rigidité, une écriture du monde figée dès l’orée de sa constitution
et maintenue presque ne varietur
jusqu’à son implosion, autour de 1970). Ce serait en signaler, du même allant,
le caractère intellectuel fragile.
Si l’histoire ne repasse pas les plats (et d’autant moins quand
la mort des acteurs est un fait acquis), on peut toutefois regretter qu’un
authentique débat n’ait pas eu lieu. Ce débat aux ailes coupées dès l’envol, il
revient à Guy Debord de n’avoir pas souhaité le mener, et l’on verra peut-être
à présent un peu mieux pourquoi. Debord, au demeurant, en sera excusé : il
reste, lucide entre tous, celui qui nous aura
aussi ouvert les yeux sur notre condition de
dormeurs, et sans toujours biaiser, en une incitation farouche au réveil de
nous-mêmes («À mesure que la nécessité se trouve socialement rêvée, le rêve
devient nécessaire. Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne
enchaînée, qui n’exprime finalement
que son désir
de dormir»
[10]). Si Debord, par surcroît, sera excusé de sa
passagère autant que coupable légèreté vis-à-vis de Moles, c’est pour cette
autre raison encore : il est celui qui reconnaît, sinon revendique d’avoir
fauté.
Confer l’exhortation servant de
baisser de rideau à
Panégyrique, un de
ses derniers textes et la sorte d’autobiographie hallucinée que l’on sait: «
Ici l’auteur arrête son histoire véritable : pardonnez-lui ses fautes »
[11]. Ci fait, donc,
et ainsi soit-il.
Communication faite lors du
colloque Moles 2000, à l’École supérieure des Arts
décoratifs,
Strasbourg, le 19 janvier
2000.
[1]
Internationale
situationniste [revue], n° 9 daté du mois d’août 1964. Repris in
In- ternationale situationniste
[recueil], Paris, librairie Arthème Fayard, 1997, pp. 408– 412.
[2]
Site internet,
Guy
Debord, 1998.
[3]
Dans
La Somme et le
Reste, Henri Lefebvre écrit ceci, que les situationnistes pren-
dront comme propos quasiment inaugural pour penser leur «théorie des moments »
et la « construction des situations » : « Cette intervention se traduirait, au
niveau de la vie quotidienne, par une meilleure répartition de ses éléments et
de ses instants dans les “moments”, de manière à intensifier le rendement vital
de la quotidienneté, sa capacité de communication, d’information et aussi et
surtout de jouissance de la vie naturelle et sociale. La théorie des moments ne
se situe donc pas hors de la quoti- dienneté, mais s’articulerait avec elle en
s’unissant à la critique pour introduire en elle ce qui manque à sa richesse.
Elle tendrait ainsi à dépasser, au sein du quotidien, dans une nouvelle forme
de jouissance particulière unie au total, les vieilles oppositions de la
légèreté et de la lourdeur, du sérieux et de l’absence de sérieux».
[4]
Internationale
situationniste [revue], n° 1, juin 1958, p. 13.
[5]
S’agissant de cette question du temps libre, ce temps libéré
par la technique et per- mettant de nouvelles formes de vie qu’on peut penser
désaliénées, comment les situationnistes en perçoivent-ils l’être et le devenir
? Plutôt : comment surmontent-ils la contradiction entre une technique décrétée
par eux, pour un bord créatrice de temps libre (par l’automation et les bras
qu’elle libère du travail), et pour l’autre bord, de manière paradoxale,
génératrice d’aliénation? Cette question du rapport entre technique et temps
libre est capitale. C’est le temps libre, en effet, qui permet la « dérive »,
l’expérience non normée. C’est à travers le temps libre, encore, que se
constituent de nouvelles temporalités vitales, des rythmes à expérimenter, une
ten- sion de la relation au temps à rejouer ou à renégocier, etc. La position
de Moles sur ce point : en individu que fascinent les Trente Glorieuses et leur
cortège de prouesses techniques en tous genres, Abraham Moles se focalise moins
sur le temps libre en tant que tel que sur la potentialité qu’offre la
technique d’expériences nouvelles. Lui importe surtout, non que le temps soit
libre ou pas mais que l’expérience inédite et riche de sensorialité puisse
avoir lieu, fût-ce une expérience brève dans le temps et à répéter sous ses
diverses formes possibles.
[6]
Internationale
Situationniste [recueil],
op.
cit. p. 25.
[7]
Internationale
Situationniste [revue], n° 1, juin 1958, «Notes éditoriales », p. 8,
repris in
Internationale
Situationniste [recueil],
op.
cit., p. 8 – 9.
[8]
Ibid. (non
signé).
[9]
Autre domaine où le préjugé anti-techniciste des
situationnistes se laisse bien sentir: celui du temps libre, cet intervalle de
vie dont la disponibilité s’indexe sur l’intensité d’une production régulée par
la technique elle-même. On relira, sur ce point, le premier chapitre de
La Société du spectacle (Paris,
éditions Gallimard, 1967) et, en celui-ci, les propositions 27 et 28.
Proposition 27 : « Par la réussite même de la production séparée en tant que
production du séparé, l’expérience fondamentale liée dans les sociétés
primitives à un travail principal est en train de se déplacer, au pôle de
développement du système, vers le non-travail, l’inactivité. Mais cette
inactivité n’est en rien libérée de l’activité productrice : elle dépend
d’elle, elle est soumission inquiète et admirative aux nécessités et aux
résultats de la production ; elle est elle- même un produit de sa rationalité.
Il ne peut y avoir de liberté hors de l’activité, et dans le cadre du spectacle
toute activité est niée, exactement comme l’activité réelle a été intégralement
captée pour l’édification globale de ce résultat. Ainsi l’actuelle “libération
du travail”, l’augmentation des loisirs, n’est aucunement libération dans le
travail, ni libération d’un monde façonné par ce travail. Rien de l’activité
volée dans le travail ne peut se retrouver dans la soumission à son résultat».
Puis la proposition 28, qui règle son compte au postulat de la technique comme
instance de libération du temps : « Le système économique fondé sur l’isolement
est une production circulaire de l’isolement. L’isolement fonde la technique,
et le processus technique isole en retour. De l’automobile à la télévision,
tous les biens sélectionnés par le système spectaculaire sont aussi ses armes
pour le renforcement constant des conditions d’iso- lement des “foules
solitaires”. Le spectacle retrouve toujours plus concrètement ses propres
présuppositions ». Comprendre : le spectacle, la technique, deux alliés dia-
boliques, deux étouffoirs de la liberté sociale, citoyenne et, par rebonds,
intime.
[10]
« La séparation achevée », note 21, in
Internationale situationniste [revue],
n° 11, octobre 1967, p. 46 (repris dans
La
société du spectacle, Paris, éditions Gallimard, 1968).
[11]
Guy Debord,
Panégyrique, éditions Gérard Lebovici, Paris,
1989.