Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.280413671X
110 pages

p. 61 à 72
doi: en cours

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Marges

no 74 2001/4

L’objet de cette étude est double. D’une part, rendre compte du contenu des lettres échangées entre Abraham Moles et Guy-Ernest Debord entre les 16 et 26 décembre 1963, échange épistolaire dont l’objet principal est la question de la technique et dont la matière, huit mois plus tard, sera rendue publique dans la revue Internationale situationniste sous le titre « Correspondance avec un cybernéticien » [1]. D’autre part, à partir des arguments déployés par l’un et l’autre des correspondants (ou plutôt, s’agissant de Debord, comme on le verra, des non-arguments), apprécier dans quelle mesure les positions respectives de Moles comme de Debord s’avèrent aussi irréconciliables que le second va l’énoncer avec fracas dans sa réponse au premier. Cet examen, en outre, sera l’occasion de poser cette question, que rendent implicite l’intervention puis le propos d’Abraham Moles : le situationnisme, nonobstant ses dehors analytiques souvent brillants, est-il apte à penser la technique ?, cette technique ici objet de débat autant que d’enjeu mais formant pourtant le lit d’un échange qui en restera au niveau du malentendu voire du dialogue de sourds.
 
Penser la « situation construite »
 
 
Le motif avoué de la prise de contact d’Abraham Moles avec les situationnistes a pour raison d’être un désir de rapprochement doublé d’une velléité de discussion. Dans sa « lettre ouverte au Groupe Situationniste » (selon ses propres termes), Moles décline d’emblée son intérêt pour l’activité et le mode de pensée situationniste. S’il souhaite en savoir plus sur le situationnisme (dont, écrit-il, il a eu vent par Henri Lefebvre, son collègue à l’université de Strasbourg), c’est au ? demeurant autant d’un point de vue général que sur un point précis: celui de la « situation », notion à l’approfondissement de laquelle Moles va offrir d’apporter spontanément sa contribution. Une contribution, faut-il le préciser, en rapport avec un de ses domaines fétiches de compétence, celui, en l’occurrence, de l’univers des sciences appliquées et de la technologie.
Quoiqu’il occupe dans le dispositif situationniste une position pivot, le concept de « situation » est en fait codifié dès le début des années cinquante, soit dès avant que le situationnisme ne se constitue en tant que tel, tandis que Debord ou Jorn frayent avec le lettrisme. Comme l’écrit Bernard Gauthier, un des historiens des mouvements lettriste et situationniste, «le concept-clé des lettristes est la construction de “situations poétiques”, de nouveaux états affectifs correspondant à la recherche d’une nouvelle manière de vivre qui abolisse la séparation entre l’art et la vie. La poésie “est dans la forme des villes”, “elle se lit sur les visages” ; il s’agit de créer des ambiances, de générer des styles de vie ». En conséquence de quoi, continue Gauthier, « les lettristes privilégient un art du changement marqué par la conscience de l’irréversibilité et l’unicité des actions humaines » [2]. De cette inclination aux « situations poétiques », de cette « recherche d’une nouvelle manière de vivre » qu’appellent de leurs vœux les lettristes dérive la théorie situationniste de la «situation construite » : un état de vie sur quoi l’on a prise, que l’on va créer dans une disposition de soi ouverte à l’inconnu, à l’altérité et au possible, mode d’action dont l’effet est d’agréger le sujet à la substance du monde plutôt que consacrer son ordinaire apathie face aux conditionnements ou aux systèmes de vie organisés [3]. D’essence volontariste, la « situation construite » ainsi comprise acquiert une dimension socio-politique indéniable. Elle est à la fois le vivant témoignage d’une aliénation enfin surmontée et, du fait de sa possible voire prévisible multiplication potentielle, le ferment d’une société émancipée. « Situation construite : moment de la vie, concrètement et délibérément construit par l’organisation collective d’une ambiance unitaire et d’un jeu d’événements », peut-on lire dans le premier numéro de l’Internationale situationniste [4]. Une définition entérinant tant une expérience de vie incomparable qu’un modèle d’organisation concerté visant la rénovation de la société.
 
La technique comme défi pratique et théorique
 
 
Le souci essentiel d’Abraham Moles, exprimé d’office, va donc consister à confronter « situation construite » et question de la technique. Dit au plus près : d’apprécier dans quelle mesure la technique appliquée peut ou non amplifier le mécanisme social de la « situation construite » et, en cela, se révéler un puissant inséminateur de vie et de liberté. Il y a à l’intérêt de Moles pour cette problématique une raison évidente, fort perceptible au moment où il écrit (il faut, ici, repenser aux anathèmes heideggériens alors formulés contre la technique et, tout autant, au désaveu que lui oppose l’univers culturel de l’époque pour cause des drames de la Seconde Guerre ou de la folie technologique inhérente aux Trente Glorieuses, à la Guerre Froide et à la conquête spatiale): la technique, telle du moins qu’en usent productivistes et technocrates, est surtout vécue au quotidien comme un moteur de servitude, comme interdit de concevoir ou d’es-pérer des « situations construites ». Moles en a évidemment, plus qu’aucun autre, une conscience aiguë. Écoutons-le : « Il me paraît que, devant le drame personnel de l’aliénation technologique que nous percevons chacun pour notre compte, devant la consommation effrénée de l’œuvre d’art qui détruit la signification même du terme, devant un certain nombre de concepts, tels que le bonheur anesthésique ou la péremption incorporée chère à Vance Packard, des individus puissent se demander où peut se situer l’originalité créatrice dans une société frigidarisée, assortie ou non d’une mystique de l’aspirateur, selon monsieur Goldman. La liberté interstitielle se ramène peu à peu à zéro, au fur et à mesure que les cybernéticiens technocratiques – dont je fais partie – mettent progressivement en fiches les trois milliards d’insectes », comprendre : les trois milliards d’humains que compte alors la planète.
Ainsi que Moles en dresse le tableau, dans une perspective épousant en large part le point de vue situationniste sur la question, la technique contemporaine, technique d’essence « cybernéticienne technocratique », est une des formes majeures d’aliénation, de réification des désirs et de fichage des humains. Autant un assassinat de la liberté, en somme, qu’une anti-création. Un tel constat, on s’en doute, ne saurait réjouir le « cybernéticien technocrate » lucide sur sa condition, personnage dont il fait un des agents d’excellence de la «frigidarisation » sociale, fonction d’abjection que Moles endosse d’ailleurs volontiers (à toutes fins, il est vrai, de s’en dévêtir aussitôt après, comme on va le voir). La question, quoi qu’il en soit, est posée : la technique peut-elle encore quelque chose pour la «situation construite », est-elle vouée à en être le fossoyeur méthodique, le contre-planificateur maudit? Existe-t-il encore bel et bien, pour reprendre les termes d’Abraham Moles, une « liberté interstitielle », un espace d’action échappant à la régulation technocratique ? Tout ce dont Moles, en substance, vient et entend débattre.
Penser les rapports de la technique et de la «situation « commande pour Moles un préalable : définir à sa mesure à lui ce qu’est une « situation ». La définition qu’il en fournit, développée dans la première partie de sa lettre ouverte, ? rejoint pour l’essentiel celle des situationnistes. Une «situation », dit Moles, c’est « un système de perceptions lié à un système de réaction à courte échéance». Ceci posé, cependant, toutes les situations ne sauraient être égales ès qualité. Les critères de l’ici et maintenant, fondant en substance la situation comprise selon son mode classique ; les critères de jeu, de création d’ambiance et de volontarisme propre à la situation telle que l’entendent les situationnistes, doivent être soit dépassés (dans le premier cas), soit pensés de manière plus fine (dans le second cas). S’agit-il d’évaluer une «situation », et en quoi celle-ci s’arrache à l’ordre des situations normées ? Il faut, selon Moles, en passer par une analyse comportementaliste, analyse dont le but est de quantifier l’exposition du sujet individuel à ce que l’on appellera une «valeur-surprise » (une catégorie que Moles n’emploie pas au sens strict mais que nous dérivons de son propos). Pour qu’il y ait « situation », en effet, sont requis deux premiers impératifs : 1 – la nouveauté (Moles parle encore de rareté), qui évite la réitération du même, la répétition, l’ennui et l’inertie existentielle ; 2 – la grandeur métrique de l’événement, gage d’un événement se développant dans le sens de son accroissement : toute situation, pour s’arracher à la norme, doit voir sa grandeur excéder la mesure ordinaire. Outre par cette « valeur-surprise » indexée sur la nouveauté et la grandeur expansive ou extraordinaire, la « situation » au sens molesien se qualifiera également par sa nature excursionniste, comme acte qui sort de son cadre, déborde la topographie déterminant d’ordinaire le champ des passions : « Il y a, par ailleurs, des situations intrinsèquement rares, écrit Moles ; par exemple, l’homosexualité est statistiquement moins fréquente que la sexualité puérile et honnête; la partie d’amour à trois partenaires l’est moins que la copulation légale. Tuer un homme – ou une femme – est une situation rare et, par là, d’autant plus intéressante : la quantité attachée à la situation, mesurée par une certaine excursion en dehors du champ de liberté sociale, est plus grande qu’une suite de petites infractions aux règlements de la circulation ».
Nouveauté, grandeur, excursion : le concept molesien de «situation », on le conçoit, se fait l’équivalent d’une extase, d’un «placement hors » particulier dont le périmètre resterait la réalité. Ce qui sort de l’ordinaire tout en se confinant à l’espace ordinaire, dira-t-on en relevant ce que cette mention doit à l’approche du quotidien merveilleux tel qu’ont pu le théoriser Henri Lefebvre puis Michel de Certeau.
 
Un divorce ?
 
 
De prime abord, ces critères de nouveauté, de grandeur métrique et d’excursion fondant selon Moles la « situation construite » se marient mal avec l’univers normé que génère la technique. Cet état de fait, pour autant, est-il fatal? Moles, sur ce point, n’entretient pas longtemps le doute. Car si la technique est bien une source d’aliénation, elle se révélera aussi bien, à l’occasion, une matrice à expériences inouïes et, par extension, à « situations construites » au sens situationniste du terme. Tout dépend en vérité de l’usage que l’on en fait. Reste en conséquence à apprécier (et là se découvre la véritable raison d’être de la lettre de Moles) si l’on peut ou non varier l’angle de vue et, dans une perspective inversée, faire de la technologie non plus un Moloch inhibiteur et castrateur de la liberté d’action et de l’invention de la vie mais à l’inverse, bel et bien, un générateur d’expériences vitales inédites.
Les situationnistes, de la technique, indexent au moins un point positif: la plus grande mise à disposition du temps libre. En remplaçant l’énergie humaine, en reportant celle-ci sur la machine, la technique fait le lit d’un rapport renouvelé de l’individu occidental à son temps de vie. Le temps de loisir s’accroît, la nature même du loisir se modifie : du loisir passif, propre à l’âge de l’aliénation économique (le temps de repos, bref, débiteur du temps de travail, long), on glisse vers la possibilité d’un loisir actif (le temps libre disponible et en expansion croissante). Dans le n° 4 de l’Internationale Situationniste (juin 1960), sous le titre de « Manifeste », on lit à propos du rapport technique/mécanisation de la production/temps libre alloué au producteur les remarques suivantes : «L’automatisation de la production et la socialisation des biens vitaux réduiront de plus en plus le travail comme nécessité extérieure, et donneront enfin la liberté complète à l’individu. Ainsi libéré de toute responsabilité économique, libéré de toutes ses dettes et culpabilités envers le passé et autrui, l’homme disposera d’une nouvelle plus-value, incalculable en argent parce qu’impossible à réduire à la mesure du travail salarié : la valeur du jeu, de la vie librement construite. L’exercice de cette création ludique est la garantie de la liberté de chacun et de tous, dans le cadre de la seule égalité garantie avec la non-exploitation de l’homme par l’homme. La libération du jeu, c’est son autonomie créative, dépassant l’ancienne division entre le travail imposé et les loisirs passifs » [5]. Comprendre : la technique, aussi, permet la libération du producteur. Mais à cette condition seulement : que le producteur joue de l’offre de loisir que permet la technique, et non en devienne le jouet.
? En fait, le rapport situationniste à la technique est de nature ambivalente : d’un côté, la défiance à l’égard du technocratisme et de sa puissance corruptrice d’aliénation ; de l’autre, en une partition jouant cette fois à la faveur du producteur et non plus contre lui, le constat d’une possible désaliénation via l’accroissement du temps des loisirs. Une sorte d’oscillation entre le ciel et l’enfer dans un environnement rendant pressante la nécessité de choisir son camp. Récurrente dans les livraisons de l’Internationale situationniste, cette convocation polémique ou flottante de la technologie par Debord et ses amis n’a rien de surprenant. La technique, quoi que l’on en pense par ailleurs, est devenue alors un des vecteurs majeurs d’organisation du réel. Comme telle, elle ne saurait donc être mise sur la touche théorique. Née de cette affirmation technicienne de la culture, la technologie, véritable divinité voyant mobilisée à son profit toute l’énergie des Trente Glorieuses, n’est pas seulement prodigue d’une reconstruction ou d’une reconfiguration matérielles de la réalité. Aussi bien, au-delà de l’idéologie de l’asservissement individuel et collectif à quoi on la renvoie le plus souvent, idéologie dont elle fournirait le véhicule parfait, elle génère à parts égales une crise symbolique et son contraire, une nouvelle symbolique de la vie. La technologie, à large échelle, se constitue-t-elle comme facteur de «désymbolisation » ? Cette dernière, pour autant, doit être envisagée dans une perspective dialectique voyant ce qui « désymbolise », ce qui détruit les symboles acquis (le négatif), constituer à son tour une symbolisation de caractère inédit, une véritable « resymbolisation » (le positif). Car l’univers technique, à grands pas, démoule puis remoule la réalité, il la façonne au prorata de nouveaux repères, de références inouïes dont il faudra bien, un jour ou l’autre, finir par accepter la singularité organisatrice. C’est sur ce point, on le devine, qu’Abraham Moles va appuyer: oui, sug-gère-t-il, la technique offre plus qu’elle ne retranche ; oui, une vie de « situations » est envisageable à travers elle et grâce à son concours. Le propos de Moles, en fait, se démasque bientôt comme visant la révision du point de vue situationniste, un point de vue selon lui encore trop réservé, insuffisamment approfondi ou prospectif. Objectif : faire valoir auprès des situationnistes les nouvelles possibilités émancipatrices ou de jouissance offerte par le dispositif technologique. Ceci en ne doutant pas que la partie ne sera pas forcément facile à jouer, et que l’inhibition ne sera pas forcément levée. Ainsi, écrit Moles, «il me semble, qu’à moins d’incohérence vis-à-vis de notre propre acceptation de l’automobile, du réfrigérateur et du téléphone, c’est-à-dire de la société technologique où nous vivons, c’est dans l’axe de la technologie [souligné par lui] que nous devons rechercher des situations nouvelles et je me demande dans quelle mesure votre mouvement l’accepte ».
 
Où la technologie se montre créatrice
 
 
Forcer le point de vue situationniste dans le sens d’une acceptation de la technique : Moles, s’y essayant, va développer d’abord une théorie positive de la technologie définie comme « pouvoir de l’homme sur les lois de la nature ». La technologie, argue-t-il, c’est la Loi nouvelle, la loi de l’homme. Anti-transcendantaliste, ses deux pieds bien ancrés dans le réel physico-matériel, cette loi nouvelle établie par l’homme vise assurément l’efficace productiviste. Aussi bien, elle peut viser ce qu’on appellera l’efficace psychologique ou sensoriel. Mise au service de l’accroissement de la sensorialité, la technologie permet par exemple un contact renouvelé avec le réel, autorise de nouvelles expériences, une relance incontestable du jouir. Moles : « Il me paraît extrêmement facile de définir des situations nouvelles basées sur un changement technique, dont les conditions physiques sont déjà réalisées, ou réalisables, ou raisonnablement concevables. Par exemple, vivre sans pesanteur, habiter sous l’eau, marcher au plafond, d’une façon générale vivre dans des milieux étranges sont des situations qui nous sont fournies par la technique, au sens classique du mot». Ou encore, dans la foulée : « On peut penser que la technique est loin de notre vie quotidienne. Je crois pourtant que ce serait méconnaître que le ménage possédant une cuisinière à thermostat vit une situation nouvelle ». Ce que la technique autorise d’émerveillement au niveau de la désaliénation physique (vivre sans pesanteur, habiter sous l’eau ou marcher au plafond) comme au niveau le plus dématérialisé qui soit de la sensation (jouir de l’existence d’une cuisinière à thermostat), elle le permet aussi dans d’autres domaines touchant cette fois l’organique ou le corps porté à l’extrême de sa veine sensible. Exemple parmi tous séducteur des pouvoirs de la nouvelle loi technologique que celui du sexe, à cet égard, un sexe dont la pratique future, grâce au délire technologique, se profile sous forme d’une formidable promesse, énonce Moles dans la foulée : « La fabrication, biologiquement concevable, de femmes à deux paires de seins est, sans aucun doute, une proposition de la biologie à la tradition. L’invention, à côté des deux sexes conventionnels d’un, deux, trois, n sexes différents, propose une combinatoire sexuelle qui suit le théorème des permutations et suggère un nombre rapidement immense de situations amoureuses (factorielle n)».
À la question initialement posée (la technologie, in substantia, réduit-elle ou, au contraire, amplifie-t-elle la possibilité de «situations » ?), la réponse de Moles est claire : la technologie est créatrice. Au juste, tout est affaire de « détournement », par emprunt au vocabulaire situationniste. Souhaite-t-on rendre la technique créatrice ? Il suffit pour cela de lui imposer dorénavant une visée intéressée cette fois à promouvoir un optimum sensorialiste. Simple glissement des tâches, en un renversement tactique où en finir avec l’ordinaire de la stratégie technologique, visant comme l’on sait l’optimum productiviste au risque de la déshumanisation et dans l’indifférence à celle-ci. Bien que non formulé, l’argument du détournement est patent dans le propos de Moles. De même que les situationnistes détournent les productions existantes pour susciter les leurs propres (caviardage de films déjà existants pour le cinéma de Debord, réutilisation décalée de bandes dessinées, de romans-photos ou de films de karaté…), Moles voit dans l’invention technologique la possibilité de détournements fructueux. À dire vrai, c’est une fois détournée de ses fins originelles, c’est une fois subvertie ? que la technologie commence à devenir intéressante. Non qu’elle disparaisse alors en tant que technologie, elle s’humanise au contraire, elle transcende le technologique dans l’alliage solidaire, transformateur et pulsif de l’humain et du mécanique. Réalisation à plein, pour finir, du programme fantasmatique de l’homme-machine rêvé du temps des Lumières par La Mettrie.
 
Debord ou l’anti-Moles
 
 
Un tel enthousiasme de la proposition, a priori, aurait dû rencontrer de la part de Debord et de ses amis une adhésion, sinon éblouie, du moins attentivecritique. Il n’en sera rien. La réponse de Debord, en l’occurrence, tient de la fin de non-recevoir la plus brutale qui soit. Par son entête, d’abord, voyant Moles traité de « petite tête ». Par le tutoiement, l’irrespect et les épithètes peu gracieuses dont Moles est gratifié dans la foulée, le «cybernéticien » se voyant qualifié tour à tour de « balourd », de « plaisantin », de « technocrate », de « robot » enfin dont la fonction serait d’asseoir une fois pour toutes le pouvoir du lobby technoindustriel. Quant aux suggestions de Moles concernant la sexualité technologisée (dont on sait aujourd’hui qu’elles n’ont rien de délirant, à présent que l’on peut changer de sexe ou se greffer toutes sortes d’implants), elles ne valent à son auteur que sarcasme, taxées qu’elles sont de «rêveries pornographiques ». En fait, la publication de la lettre de Moles ne semble justifiée que sur un point, qui tient du règlement de comptes : Moles, à Strasbourg, aurait eu des démêlés avec un étudiant situationniste, ce que Debord vient lui rappeler sur un mode comminatoire en le menaçant d’« observer la suite de [sa] carrière avec l’attention qu’elle mérite » (« Tu as essayé de faire éliminer à un examen, en juin dernier, un de nos jeunes camarades dont tu enviais probablement l’intelligence et l’humanité » ). Bref, tout se passe comme si le fluide non seulement ne passait pas (on ne peut dire moins) mais plus encore comme si Debord n’avait exhumé la lettre de Moles qu’à la seule fin de régler un différend personnel, sans voir (sans vouloir voir) ce que le propos de son interlocuteur pouvait receler d’intéressant sur le plan théorique.
L’échange de lettres Moles-Debord, de prime abord, pourrait laisser un goût amer : l’un discute, l’autre élimine et l’affaire tourne court. Il convient cependant de laisser l’amertume au vestiaire. On s’en doute : il y a à cet affrontement, fût-il sans conséquence théorique (et justement parce qu’il semble l’être ou voudrait l’être), une logique, une possibilité d’explication rationnelle. Il ne saurait suffire, pour s’en sentir quitte, d’invoquer les mânes d’une époque dont on sait qu’elle aura adoré l’invective, l’exclusion et l’anathème, adoration portée au point de devenir parfois un style dont nous recueillerions ici une des conséquences concrètes et, en la circonstance, pour Guy Debord au moins, quelque peu pitoyables. Au-delà des seules questions tactiques de préservation de l’autorité, cette histoire de rendez-vous manqué est moins le résultat d’un jeu de manches rhétorique bien compréhensible (jeu guidé en sous-main par la volonté de chacun des protagonistes de rester sur son territoire pour ne pas risquer de le voir infiltré) que l’effet, plutôt, d’une limite intellectuelle, voire d’une clôture. Le champ de chacun des protagonistes n’est en rien hermétique ou impénétrable, comme Moles, s’agissant du point de vue situationniste, l’a pour sa part bien saisi. Voilà instamment ce qui semble gêner Debord, qui s’en tire par une pirouette mais ne parvient tout bien pesé qu’à produire ce triple aveu : 1 – le situationnisme ne saurait résister à toute analyse ; 2 – certains aspects de la vie contemporaine échappent de manière ostensible, sinon à sa pulsion analytique ou à son périmètre d’investigation, du moins à son axe théorique ; 3 – il y a dans la Weltanschauung situationniste, révélés par Moles au grand jour, une légèreté, un point névralgique, un ventre mou. Au passage, force est de constater que les remarques de Moles, non seulement sont moins idiotes que Debord le suggère, mais plus encore qu’elles se révèlent crédibles, autrement crédibles en tout état de cause que la fin de non-recevoir qui leur est opposée. Ces remarques, les porte justement le souci d’une technique en voie de modernisation accélérée dont les prouesses ne tiennent pas seulement du gadget, technique à l’état d’invention expansive dont les situationnistes n’ont de toute évidence pas su ou pas voulu mesurer toutes les implications, qu’elles soient générales ou relatives au domaine privé. Ce en quoi de telles remarques peuvent embarrasser, dès lors, c’est de tendre de facto à remettre la pensée situationniste à sa place, une place dont on comprend (et Debord avec nous) qu’elle réside dans le passé de la technique. Sous-entendu criant: le plus contemporain, celui, des deux protagonistes qui évalue le mieux la réalité de son temps, n’est peut-être pas qui l’on croit.
On l’a dit plus haut: les situationnistes ne font pas l’impasse sur la technique et sur le défi lancé à l’humanité et au mode spécifique d’humanisation qu’elle impulse. En revanche, il est indéniable qu’il la considèrent comme fondamentalement traumatisante, aliénante ou négatrice et, pour cette raison même, qu’ils ne sauraient en accepter la nature ou le pouvoir de structuration sociale. On citera pour vérification l’extrait d’un texte d’Asger Jorn intitulé Les situationnistes et l’automation – l’« automation », ce sommet par excellence de la prouesse technicienne –, texte publié en juin 1958 dans le numéro 1 de l’I.S. (le fait que ce texte fasse l’objet du premier numéro de l’organe du mouvement, soit dit en passant, ne manque pas de lui donner plus d’autorité): «L’idée de standardisation est un effort pour réduire et simplifier le plus grand nombre des besoins humains à la plus grande égalité, y écrit Jorn. Il dépend de nous que la standardisation ouvre ou non des domaines d’expérience plus intéressants que ceux qu’elle ferme. Selon le résultat, on peut aboutir à un abrutissement total de la vie de l’homme, ou à la possibilité de découvrir en permanence des nouveaux désirs. Mais ces nouveaux désirs ne se manifesteront pas tout seuls, dans le cadre oppressif de notre monde. Il faut une action commune pour les détecter, les manifester, les réaliser » [6]. Outre le vieil anathème de la technique comme vec? teur de déshumanisation potentielle, outre le couplet non moins éculé de la nécessité pour l’homme de s’opposer à ses effets forcément pervers, si possible en un combat commun (Vaincus universels de la technique, unissez-vous!), on retrouve là le postulat de l’inhumanité native de la technique moderne (un vecteur d’« abrutissement total», écrit Jorn ; comprendre : l’automation comme mise en forme de la lobotomisation sociale). Ce postulat se double de l’affirmation d’un principe sous-jacent, d’ordre complotaire, liant technique et projet technocratique bien compris d’« oppression » du travailleur et du citoyen. Au bout du compte, il y a peu de chances que l’espoir d’ouvrir de nouveaux territoires réside dans la technique, par essence dangereuse, créant tôt ou tard les conditions d’une domination sur le sujet rendant en retour très incertaine sa possible subversion. Si territoires fraîchement ouverts il y a demain, ce ne sera pas grâce à la technique mais, au contraire, grâce à l’action menée contre elle. Amender l’ordre techniciste, le discipliner, oui. S’y fondre, s’y abandonner, jouer en euphoriques de ses trouvailles et de son potentiel inouï de reconfiguration du réel, non. Le préjugé anti-technocratique des situationnistes – du moins, leur extrême réserve à l’égard de la technique – pourrait, en soi, faire l’objet d’une étude spécifique. Préjugé puissant, comme on le découvre çà et là au détour de la prose situationniste. Préjugé brandi le plus souvent comme un épouvantail et, pour finir, ayant comme effet menaçant de dénier leur valeur plaisir aux plus récentes possibilités de sensualisme offertes par la culture technique en développement des Trente Glorieuses. Prenons le cas du cinéma: la technique de pointe à quoi recourt ce médium, de la sorte, permet-elle au spectateur d’avoir l’impression depuis son fauteuil, tous sens confondus, d’être dans une voiture, de ressentir exactement ce que ressentent les passagers de cette dernière ? « La vie n’est pas cela », répondent les situationnistes, ou encore : « substitut passif » [7]. S’il convient donc, d’un même mouvement, d’être « Avec et Contre le cinéma », comme l’indique autre part une étude consacrée par les situationnistes à ce médium, il est clair que c’est dans la perspective d’en finir avec l’empire technocratique vautré sur le septième art et qui le tire vers l’espace du divertissement: « Cette importance du cinéma est due aux moyens d’influence supérieurs qu’il met en œuvre ; et entraîne nécessairement son contrôle accru par la classe dominante. Il faut donc lutter pour s’emparer d’un secteur réellement expérimental dans le cinéma » [8]. Si l’extrême sensorialité permise par le nouveau cinéma hypertechnicisé est refusée, on notera aussi combien, pour les situationnistes, le développement de ce dernier est lié de manière concomitante au principe d’oppression : une technique généreuse en effets de sensorialité ne peut viser que l’aliénation, celle ici d’un spectateur que l’on entend méduser pour le dépouiller de son libre arbitre critique. Bref, ne jouissez pas sous peine de perdre la claire conscience de la situation. Inventez des entraves au jouir [9].
On le constate donc : au-delà de ses dehors circonstanciels, le désaccord MolesDebord doit de manière autrement vraisemblable à un déphasage culturel. Banal règlement de compte ? Indifférence sincère ? C’est peu probable. Gageons plutôt que le regard sur le présent que lancent respectivement Moles et Debord n’est pas identiquement orienté, différence d’orientation venant interdire toute discussion. Où Debord regarde le présent avec la culture du passé, une culture héritée des Lumières, du marxisme analytique et du XIXe siècle (d’où, il est vrai, on peut tirer pour le futur de fructueux enseignements), Moles le considère pour sa part avec les yeux du prospecteur. Deux pensées du possible, mais désorientées, réglées sur un horizon double : celui, pour Debord, de l’endiguement et de la préservation d’un mythe libertaire sans doute inusable mais pas forcément en phase avec le nouvel âge de la technique ; celui du virtuel et du prévisible pour Moles, dont le propos est comme une annonce faite à Debord – annonce de cette technologisation à grande échelle du matériel comme du social qu’entérinera bientôt la société post-industrielle. Où l’on mesure à quel point, du coup, l’incompatibilité manifestée par Debord envers Moles, moins que réelle, pourrait bien se révéler mimée. Sortir de l’espace du mime, pour Debord (ce mime auquel l’anathème hautain offre un masque facile), ce serait sortir le situationnisme de ses certitudes et de sa propre construction de l’histoire (ce qui frappe dans ce ? mouvement de pensée, faut-il le rappeler, c’est en effet son extrême rigidité, une écriture du monde figée dès l’orée de sa constitution et maintenue presque ne varietur jusqu’à son implosion, autour de 1970). Ce serait en signaler, du même allant, le caractère intellectuel fragile.
Si l’histoire ne repasse pas les plats (et d’autant moins quand la mort des acteurs est un fait acquis), on peut toutefois regretter qu’un authentique débat n’ait pas eu lieu. Ce débat aux ailes coupées dès l’envol, il revient à Guy Debord de n’avoir pas souhaité le mener, et l’on verra peut-être à présent un peu mieux pourquoi. Debord, au demeurant, en sera excusé : il reste, lucide entre tous, celui qui nous aura aussi ouvert les yeux sur notre condition de dormeurs, et sans toujours biaiser, en une incitation farouche au réveil de nous-mêmes («À mesure que la nécessité se trouve socialement rêvée, le rêve devient nécessaire. Le spectacle est le mauvais rêve de la société moderne enchaînée, qui n’exprime finalement que son désir de dormir» [10]). Si Debord, par surcroît, sera excusé de sa passagère autant que coupable légèreté vis-à-vis de Moles, c’est pour cette autre raison encore : il est celui qui reconnaît, sinon revendique d’avoir fauté. Confer l’exhortation servant de baisser de rideau à Panégyrique, un de ses derniers textes et la sorte d’autobiographie hallucinée que l’on sait: « Ici l’auteur arrête son histoire véritable : pardonnez-lui ses fautes » [11]. Ci fait, donc, et ainsi soit-il.
Communication faite lors du colloque Moles 2000, à l’École supérieure des Arts décoratifs,
Strasbourg, le 19 janvier 2000.
 
NOTES
 
[1] Internationale situationniste [revue], n° 9 daté du mois d’août 1964. Repris in In- ternationale situationniste [recueil], Paris, librairie Arthème Fayard, 1997, pp. 408– 412.
[2] Site internet, Guy Debord, 1998.
[3] Dans La Somme et le Reste, Henri Lefebvre écrit ceci, que les situationnistes pren- dront comme propos quasiment inaugural pour penser leur «théorie des moments » et la « construction des situations » : « Cette intervention se traduirait, au niveau de la vie quotidienne, par une meilleure répartition de ses éléments et de ses instants dans les “moments”, de manière à intensifier le rendement vital de la quotidienneté, sa capacité de communication, d’information et aussi et surtout de jouissance de la vie naturelle et sociale. La théorie des moments ne se situe donc pas hors de la quoti- dienneté, mais s’articulerait avec elle en s’unissant à la critique pour introduire en elle ce qui manque à sa richesse. Elle tendrait ainsi à dépasser, au sein du quotidien, dans une nouvelle forme de jouissance particulière unie au total, les vieilles oppositions de la légèreté et de la lourdeur, du sérieux et de l’absence de sérieux».
[4] Internationale situationniste [revue], n° 1, juin 1958, p. 13.
[5] S’agissant de cette question du temps libre, ce temps libéré par la technique et per- mettant de nouvelles formes de vie qu’on peut penser désaliénées, comment les situationnistes en perçoivent-ils l’être et le devenir ? Plutôt : comment surmontent-ils la contradiction entre une technique décrétée par eux, pour un bord créatrice de temps libre (par l’automation et les bras qu’elle libère du travail), et pour l’autre bord, de manière paradoxale, génératrice d’aliénation? Cette question du rapport entre technique et temps libre est capitale. C’est le temps libre, en effet, qui permet la « dérive », l’expérience non normée. C’est à travers le temps libre, encore, que se constituent de nouvelles temporalités vitales, des rythmes à expérimenter, une ten- sion de la relation au temps à rejouer ou à renégocier, etc. La position de Moles sur ce point : en individu que fascinent les Trente Glorieuses et leur cortège de prouesses techniques en tous genres, Abraham Moles se focalise moins sur le temps libre en tant que tel que sur la potentialité qu’offre la technique d’expériences nouvelles. Lui importe surtout, non que le temps soit libre ou pas mais que l’expérience inédite et riche de sensorialité puisse avoir lieu, fût-ce une expérience brève dans le temps et à répéter sous ses diverses formes possibles.
[6] Internationale Situationniste [recueil], op. cit. p. 25.
[7] Internationale Situationniste [revue], n° 1, juin 1958, «Notes éditoriales », p. 8, repris in Internationale Situationniste [recueil], op. cit., p. 8 – 9.
[8] Ibid. (non signé).
[9] Autre domaine où le préjugé anti-techniciste des situationnistes se laisse bien sentir: celui du temps libre, cet intervalle de vie dont la disponibilité s’indexe sur l’intensité d’une production régulée par la technique elle-même. On relira, sur ce point, le premier chapitre de La Société du spectacle (Paris, éditions Gallimard, 1967) et, en celui-ci, les propositions 27 et 28. Proposition 27 : « Par la réussite même de la production séparée en tant que production du séparé, l’expérience fondamentale liée dans les sociétés primitives à un travail principal est en train de se déplacer, au pôle de développement du système, vers le non-travail, l’inactivité. Mais cette inactivité n’est en rien libérée de l’activité productrice : elle dépend d’elle, elle est soumission inquiète et admirative aux nécessités et aux résultats de la production ; elle est elle- même un produit de sa rationalité. Il ne peut y avoir de liberté hors de l’activité, et dans le cadre du spectacle toute activité est niée, exactement comme l’activité réelle a été intégralement captée pour l’édification globale de ce résultat. Ainsi l’actuelle “libération du travail”, l’augmentation des loisirs, n’est aucunement libération dans le travail, ni libération d’un monde façonné par ce travail. Rien de l’activité volée dans le travail ne peut se retrouver dans la soumission à son résultat». Puis la proposition 28, qui règle son compte au postulat de la technique comme instance de libération du temps : « Le système économique fondé sur l’isolement est une production circulaire de l’isolement. L’isolement fonde la technique, et le processus technique isole en retour. De l’automobile à la télévision, tous les biens sélectionnés par le système spectaculaire sont aussi ses armes pour le renforcement constant des conditions d’iso- lement des “foules solitaires”. Le spectacle retrouve toujours plus concrètement ses propres présuppositions ». Comprendre : le spectacle, la technique, deux alliés dia- boliques, deux étouffoirs de la liberté sociale, citoyenne et, par rebonds, intime.
[10] « La séparation achevée », note 21, in Internationale situationniste [revue], n° 11, octobre 1967, p. 46 (repris dans La société du spectacle, Paris, éditions Gallimard, 1968).
[11] Guy Debord, Panégyrique, éditions Gérard Lebovici, Paris, 1989.
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