Sociétés
De Boeck Université

I.S.B.N.280413671X
110 pages

p. 73 à 79
doi: en cours

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Marges

no 74 2001/4

Technique pédagogique pour l'apprenti comédien ou préparation à une mise en scène, l'improvisation apprend à inventer des jeux de scène et des paroles, soit libres, soit à partir d'un canevas, qui devront illustrer une situation [Ubersfeld, 1996, p. 48]. L'improvisation, c'est la technique de l'acteur qui joue quelque chose d'imprévu, non préparé à l'avance et inventé dans le feu de l'action [Pavis, 1996, p. 171].
La Performance (terme d'origine anglo-saxonne, désignant au départ de multiples formes d'art) a pour principes de base l'improvisation, l'aléatoire, le spectacle, avec présence de spectateurs et possibilité de mise en danger de l'artiste [Ubersfeld, op.cit, p.64].
La Performance peut se réaliser sous diverses formes. Les relations spontanées qui se créent entre l'artiste et le public se font, par exemple, à partir de l'expression poétique d'un texte ou d'une composition gestuelle, au théâtre, ou dans d'autres lieux variés où se déroule la vie de tous les jours.
C'est le cas, par exemple, d'un acteur qui, à l'entrée d'un Centre Commercial, se présente comme un extraterrestre désirant communiquer par gestes avec les personnes qui rentrent. Cela ne fait pas illusion. Tout le monde sait immédiatement qu'il s'agit d'une représentation.
À l'inverse, la Performance peut être l'expression d'une simulation très proche de la réalité. C'est le cas du Théâtre Invisible (une technique interactive développée par Augusto Boal), où les acteurs se mêlent à la foule et stimulent le public, qui participe alors à la mise en scène sans même s'apercevoir qu'il s'agit d'une action déjà programmée, ayant pour but de créer un événement théâtral. Dans tous les cas, la Performance laisse une grande place à l'improvisation des acteurs, ce qui constitue aussi pour eux une sorte de formation.
En introduisant les techniques de Performance dans des programmes de formation d'acteurs, on constate que la créaction de la scène devant le public, qui réagit ou non, est un élément dynamisant pour le cours. Cela projette l'élève/ acteur dans une action qui amène la créativité, et contribue à l'élaboration de rôles spécifiques dans la mise en scène.
 
L'acteur et sa formation
 
 
L'acteur est un artiste qui utilise comme instrument son propre corps : la voix, l'expression faciale et corporelle, son énergie vitale, c'est-à-dire tout ce qui compose l'interprétation et qui provoque chez le public des réactions émotionnelles et cognitives.
L'acteur articule sensibilité et intelligence dans son action, lorsqu'il donne une forme esthétique aux événements de la vie humaine. Les méthodologies de mise en scène amènent des débats sur les différentes formes d'interprétation. Certaines d'entre elles demandent à l'acteur d'être dans la peau du personnage, ce qui entraîne de la part du spectateur un investissement émotionnel et une identification. D'autres formes d'interprétation demandent à l'acteur de montrer le personnage, afin de provoquer chez le public une distance critique, voire même une participation active dans la trame de la mise en scène.
La concentration, la mémoire de l'émotion, l'action dramatique, la caractérisation, l'observation et le rythme, sont les six principales catégories travaillées dans le cadre de la formation pratique de l'acteur, qui au-delà de la création artistique doit développer la capacité d'appréciation d'œuvres d'art et d'élaboration théorique, sans oublier la connaissance de Histoire de l'Art.
Tout en utilisant les costumes, l'éclairage, le maquillage, le décor et la bande sonore, l'acteur s'investit dans la création et l'interprétation de personnages qui forment une action théâtrale, établissant une relation avec le texte et avec les autres acteurs et professionnels de la mise en scène, et il peut avoir recours au chant, à la danse et à des instruments musicaux.
Au-delà des études sur la Théorie et l'Histoire du Théâtre, sur la Dramaturgie et l'Analyse de Textes, et sur les Techniques du Spectacle, des disciplines spécifiques mènent à la préparation de la mise en scène instrumentale de l'acteur en tant que sujet agissant. De même elles comprennent celles qui se réfèrent aux techniques corporelles, aux techniques vocales et aux travaux de création de personnages. À partir de là on développe des travaux d'improvisation et on organise des répétitions dans le but de composer des spectacles.
 
La composition du geste et de la voix, pour la scène
 
 
La Performance, qui inclut la gestuelle et la voix, articulées sur scène dans un espace déterminé, est aussi un mode de production de la langue. Les gestes, à l'intérieur ou à l'extérieur de la scène, sont toujours expressifs et constituent un langage original. Le fait est qu’observer un geste, une expression suscite généralement chez l'interlocuteur un sentiment ou une pensée, associé au sentiment ou à la pensée qu'a provoqué le geste. Le geste fait toujours partie d'une situation d'échange. Le geste est toujours dirigé vers quelqu'un, réel ou imaginaire.
Les codes de la société sont imprimés dans le corps, sans que la specificité du sujet ne s'éteigne. Le geste est donc individuel et social.
À travers la composition du geste et de la voix, articulés par l'émotion, et à travers l'espace qu'il occupe sur scène, l'acteur se dévoile, il réalise un monde imaginaire, un monde de personnages.
La voix fabrique toujours un discours, même s'il n'y a pas eu, au départ, une intention ou un contenu prédéterminés. Elle est sociale, tout en représentant simultanément une marque individuelle. Le fait de parler implique nécessairement une écoute, même si un élément extérieur empêche cette écoute.
Il s'agit d'une action à double sens, à travers laquelle les interlocuteurs valident des interprétations, dans le cadre d'une relation toujours active, tout au moins au sein d'un même milieu culturel.
Sur scène, un corps qui parle est reconnu entre autres par la voix qui émane de lui. Cette voix est, en même temps, l'élément le plus doux, le plus délicat du corps et le moins limité, étant donné qu'elle dépasse toutes les limites matérielles de ce corps, grâce à sa dimension acoustique variable, qui permet d'innombrables jeux de communication.
Le théâtre, consideré par Zumthor comme une forme éminente et très élaborée d'art oral, « apparaît (…) comme une écriture du corps : intégrant la voix porteuse de langage à un graphisme tracé par la présence d'un être humain, (…) [le théâtre] constitue le modèle absolu de toute poésie orale » [Zumthor, 1983, p. 55].
La Performance est, selon Zumthor, l'action complexe par laquelle un message poétique est simultanément transmis et compris, ici et maintenant. Émetteur, destinataire(s) et circonstances sont concrètement confrontés.
L'improvisation est toujours présente de façon significative dans la Performance, étant donné que la scène se construit en présence du public.
Dans notre recherche, nous avons identifié sept techniques de réalisation de Performance, ce qui signifie jeu avec improvisation face au public. Nous allons décrire ces techniques, qui constituent des moyens didactiques dans l'exercice de l'improvisation, élément de base du cours de formation d'un acteur.
 
I. Intervention Poétique
 
 
L'acteur présente, de façon imprévisible, un poème, ou une séquence de poèmes, avec une gestuelle et une expression vocale élaborées esthétiquement, dans un espace où le public est dejà présent.
 
II. Improvisation organisée devant le public
 
 
Dans ce cas, l'animateur réalise, devant le public, des exercices préparatoires avec les élèves/acteurs. Il possède treize fiches numérotées, chacunes d'elles décrivant une situation dramatique, et demande à une personne du public de choisir un numéro, allant de un à treize. Puis il lit la fiche correspondante, et quatre ou cinq des élèves/acteurs se présentent sur scène, pour improviser la situation décrite dans la fiche, tout ceci face au public. Au coin de la salle se trouvent quelques vêtements et objets qui peuvent être utilisés sur scène. L'animateur doit percevoir le moment idéal pour interrompre la scène, et passer à un autre thème, avec un autre groupe.
 
III. Conter une nouvelle publiée par la presse
 
 
Chaque élève/acteur reçoit une feuille de papier présentant certaines informations, extraites de journaux. En suivant l'orientation de l'animateur, les élèves/ acteurs lisent la dépêche qu'ils ont choisie, de différentes manières, toujours tournés vers l'extérieur du demi-cercle dans lequel ils se trouvent. De cette façon, ils ne regardent pas les spectateurs, qui ne peuvent pas non plus les voir de face, ce qui leur laisse plus d'aisance pour rechercher les différentes façons de raconter leur information.
Toutes les trois minutes environ, l'animateur émet un signe (en tapant dans ses mains, par exemple) pour que les élèves/acteurs se retournent vers lui, afin de recevoir les instructions sur la lecture suivante. À chaque instruction, les élèves/acteurs racontent leur information à un interlocuteur imaginaire, sans aucune interruption, augmentant leur texte, jusqu'au prochain signal de l'animateur.
La façon dont est lue l'information va du simple murmure, comme s'il s'agissait d'un secret, au ton d'une campagne politique. Lors de la quatrième, ou de la cinquième fois, il se tourne pour exécuter la tâche indiquée par l'animateur, l'élève/ acteur n'a plus besoin de regarder l'extrait de journal car il a mémorisé son contenu, auquel il a ajouté de nouveaux éléments.
À chaque nouvelle façon de raconter l’information, l'animateur ajoute de nouvelles tâches, comme identifier les mots les plus importants du texte, avoir recours à des gestes qui aident à faire comprendre le contenu, insérer les antécédents du fait décrit dans l'information, ou encore énoncer d'éventuelles conséquences de ce fait. À chaque ordre, l'animateur peut donc combiner une attitude avec un travail de compréhension ou de perfectionnement du texte.
Une fois le contenu de l'information assimilé, les élèves/acteurs, accroupis et tournés vers les spectateurs, se relèvent les uns après les autres, en racontant leur information, de la façon qu'ils pensent être la meilleure.
Cette technique peut être complétée, en demandant aux élèves/acteurs de créer, en groupe, des situations, des scènes, comprenant les personnages principaux de leur information.
 
IV. Télégramme en direct
 
 
Le groupe, ou un seul élève/acteur, est invité à réaliser une intervention dans une fête, ou encore sur un lieu de travail, pour rendre un hommage ou encore pour animer des événements culturels, des anniversaires…
Le commanditaire de l'intervention choisit un des personnages de la liste déjà existente ou peut avoir recours à un autre personnage. Le télégramme-cadeau peut être, par exemple, la déclaration d'amour d'un Romeo, sur le lieu de travail de la personne fêtant son anniversaire.
Les élèves/acteurs qui vont jouer se préparent avec l'aide d'informations obtenues grâce à un questionnaire rempli par le commanditaire, qui relate la vie quotidienne du destinataire du télégramme, par exemple, ses musiques et livres préférés, les restaurants ou les plages qu'il fréquente, les personnes qu'il côtoie, ou encore ses loisirs.
Le fait d'aborder certains aspects intimes de la personne en question rend l'événement plus drôle, et la représentation provoque des interventions de la part de personnes présentes, ce qui demande une grande capacité d'improvisation.
 
V. Théâtre-Forum
 
 
La présentation d'une brève pièce est interrompue à un certain moment afin que la mise en scène revienne aux spectateurs, qui sont alors invités à trouver une suite à l'histoire, en introduisant un nouveau personnage, ou en prenant la place d'un des élèves/acteurs sur scène. Avant le début de la répresentation, des exercices et des jeux sont réalisés afin de diminuer la timidité des spectateurs.
Le Théâtre-Forum est une des techniques du Théâtre de l'Opprimé, systématisées par Augusto Boal, qui tendent à revéler les situations d'oppression présentes dans des communautés particulières, et qui provoquent par la suite un débat, dans le but de trouver les actions nécessaires pour dépasser cette oppression.
 
VI. Théâtre Invisible
 
 
Le Théâtre Invisible, autre technique d'Augusto Boal, est caracterisé par une action qui fait effet de détonateur, donc avec un contenu polémique, préparée et réalisée par un groupe d'acteurs dans un lieu du quotidien. L'action doit motiver les personnes présentes à participer, en donnant alors une réelle orientation à la question initiale de la mise en scène.
Les personnes qui font partie d'un environnement choisi par le groupe et qui participent à l'action ne doivent pas se rendre compte qu'il s'agit d'une forme de théâtre, et qu'il y a parmi eux des acteurs qui jouent un rôle et qui les stimulent à débattre réellement sur la question.
Cette technique demande un grand talent d'improvisation à partir des interventions du public, qui réagit spontanément et qui contribue à l'élaboration du texte à chaque manifestation verbale ou gestuelle, comme si tout était naturel. Les élèves/acteurs, par petits groupes, planifient les interventions en définissant le thème, l'argument central, le lieu, la date, l'heure, les personnages, les arguments des animateurs.
La réunion du groupe, avant l'événement, ne doit pas être remarquée par le public, et la réunion, après l'événement, doit permettre l'échange d'informations détaillées sur ce qui s'est passé, en considérant que les élèves/acteurs s'éparpillent au milieu du public, et que le texte de la Performance est le résultat des dialogues entre les acteurs et le public. Il est certain qu'une partie des interventions est perdue, car le caractère éphémere de la Performance (qui n'a généralement lieu qu'une seule fois) ne permet pas de reproduire et d'enregistrer tout ce qui s'est produit.
 
VII. Match d'improvisation théâtrale
 
 
Dans ce procédé, les élèves/acteurs jouent à travers différents exercices. Ils forment deux ou plusieurs équipes, qui sont évaluées par les spectateurs, qui encouragent, qui applaudissent, qui choisissent les thèmes et les situations qui doivent être improvisées, et qui se moquent parfois des équipes qui ratent l'exercice défini par le juge.
Dans un des exercices, par exemple, les acteurs doivent raconter une histoire (dont le thème est choisi au hasard ou par le public) chacun à son tour, c'est-à-dire qu'au signal du juge, l'acteur doit se taire et passer la relève à son coéquipier. On ne peut ni répéter, ni sauter une seule syllabe, ce qui demande beaucoup de concentration, de spontanéité et de créativité. Il faut continuer exactement là où son coéquipier s'est arrêté.
Un autre exercice consiste à improviser pendant deux minutes sur un thème au choix, ou pendant cinq minutes sur un thème prédéfini, différent pour chaque équipe.
Une fois l'improvisation démarrée, le juge peut stopper la scène par un coup de sifflet, et échanger les rôles entre deux acteurs. Cette méthode nous ramène à une des techniques psychodramatiques de Moreno, qui est l'Inversion de Rôles.
À la fin de la session, le public commente le jeu des équipes, et annonce le vainqueur.
Des cartons jaunes et des cartons rouges sont distribués aux personnes présentes qui, tout au long du jeu, les utilisent comme au football en les donnant à celui qui commet une faute. Pour celui qui reçoit le carton rouge, après deux jaunes, il existe une pénalité appelée mort subite. L'acteur sanctionné doit se suicider sur scène, avec un objet imaginaire déterminé par le public, sans pouvoir prononcer un seul mot. L'amusement est garanti.
 
Conclusion
 
 
L'acteur, également appelé interprète, crée des personnages à partir de termes exprimés dans des textes dramatiques, ou encore il matérialise les idées qui peuvent surgir d'images, de rêves, d'expériences, de réalisateurs qui n'utilisent pas le texte dramatique comme point de départ.
Le terme interprète évoque sûrement le fait que l'artiste/acteur voit, à sa manière, un sujet (qui lui est transmis oralement ou par écrit), et qu'il interprète sur scène, étant donné que les expressions du langage d'un auteur permettent une pluralité de sens.
On dépasse alors la fonction d'interprète, grâce à des méthodes qui font que l'acteur devient aussi auteur, car il vit ses personnages, en y intégrant des éléments de sa personnalité.
L'acteur réalise son travail de composition au théâtre, au cinema, à la télévision, à la radio, mais aussi dans des scènes non conventionnelles. Il agit comme un interprète et un résonateur de son époque et de sa culture, jouant ainsi son rôle social, qui peut être clairement compris dans la pratique de la Performance, où il est amené à répondre aux réactions des spectateurs, qu'il a lui-même suscitées.
La pratique de l'improvisation, réalisée en public notamment, et qui prend la forme de Performance, est un élément fondamental dans les cours de théâtre, et contribue fortement à la formation de ce que nous avons l'habitude d'appeler un acteur-auteur.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BOAL Augusto, Stop, c’est magique !, Rio de Janeiro, Civilização Brasileira, 1980.
·  PAVIS Patrice, Dictionnaire du Théâtre, Paris, Dunod, 1996.
·  UBERSFELD Anne, Les termes clés de l'analyse du théâtre, Paris, Seuil, 1996.
·  ZUMTHOR Paul, Introduction à la poésie orale, Paris, Seuil, 1983.
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