2001
Sociétés Revue des Sciences Humaines et Sociales
Marges
La formation de l’acteur par l’improvisation devant le
public
Technique et performance
Sergio Coelho Borges Farias
Universidade Federal da Bahia Brasil
Technique pédagogique pour l'apprenti comédien ou
préparation à une mise en scène, l'improvisation apprend à inventer des jeux de
scène et des paroles, soit libres, soit à partir d'un canevas, qui devront
illustrer une situation [Ubersfeld, 1996, p. 48]. L'improvisation,
c'est la technique de l'acteur qui joue quelque chose d'imprévu,
non préparé à l'avance et inventé dans le feu de l'action [Pavis,
1996, p. 171].
La Performance (terme
d'origine anglo-saxonne, désignant au départ de multiples formes
d'art) a pour principes de base l'improvisation, l'aléatoire, le
spectacle, avec présence de spectateurs et possibilité de
mise en danger de l'artiste
[Ubersfeld, op.cit, p.64].
La Performance peut se
réaliser sous diverses formes. Les relations spontanées qui se créent entre l'artiste et
le public se font, par exemple, à partir de l'expression poétique
d'un texte ou d'une composition gestuelle, au théâtre, ou dans
d'autres lieux variés où se déroule la vie de tous les jours.
C'est le cas, par exemple, d'un acteur qui, à
l'entrée d'un Centre Commercial, se présente comme un extraterrestre
désirant communiquer par gestes avec les personnes qui rentrent. Cela ne fait
pas illusion. Tout le monde sait immédiatement qu'il s'agit
d'une représentation.
À l'inverse, la Performance peut être l'expression
d'une simulation très proche de la réalité. C'est le cas du Théâtre Invisible
(une technique interactive développée par Augusto Boal), où les acteurs se
mêlent à la foule et stimulent le public, qui participe alors à la mise en scène
sans même s'apercevoir qu'il s'agit d'une action déjà
programmée, ayant pour but de créer un événement théâtral. Dans tous les cas,
la Performance laisse une grande place
à l'improvisation des acteurs, ce qui constitue aussi pour eux une sorte
de formation.
En introduisant les techniques de Performance dans des programmes de formation
d'acteurs, on constate que la créaction de la scène devant le public, qui
réagit ou non, est un élément dynamisant pour le cours. Cela projette
l'élève/ acteur dans une action qui amène la créativité, et contribue à
l'élaboration de rôles spécifiques dans la mise en scène.
L'acteur est un artiste qui utilise comme instrument son
propre corps : la voix, l'expression faciale et corporelle, son énergie
vitale, c'est-à-dire tout ce qui compose l'interprétation et qui
provoque chez le public des réactions émotionnelles et cognitives.
L'acteur articule sensibilité et intelligence dans son
action, lorsqu'il donne une forme esthétique aux événements de la vie
humaine. Les méthodologies de mise en scène amènent des débats sur les
différentes formes d'interprétation. Certaines d'entre elles
demandent à l'acteur d'être dans la peau du personnage, ce qui
entraîne de la part du spectateur un investissement émotionnel et une
identification. D'autres formes
d'interprétation demandent à l'acteur de
montrer le personnage, afin de
provoquer chez le public une distance critique, voire même une participation
active dans la trame de la mise en scène.
La concentration, la mémoire de l'émotion, l'action
dramatique, la caractérisation, l'observation et le rythme, sont les six
principales catégories travaillées dans le cadre de la formation pratique de
l'acteur, qui au-delà de la création artistique doit développer la
capacité d'appréciation d'œuvres d'art et d'élaboration
théorique, sans oublier la connaissance de Histoire de l'Art.
Tout en utilisant les costumes, l'éclairage, le
maquillage, le décor et la bande sonore, l'acteur s'investit dans la
création et l'interprétation de personnages qui forment une action
théâtrale, établissant une relation avec le texte et avec les autres acteurs et
professionnels de la mise en scène, et il peut avoir recours au chant, à la
danse et à des instruments musicaux.
Au-delà des études sur la Théorie et l'Histoire du
Théâtre, sur la Dramaturgie et l'Analyse de Textes, et sur les Techniques
du Spectacle, des disciplines spécifiques mènent à la préparation de la mise en
scène instrumentale de l'acteur en tant que sujet agissant. De même elles
comprennent celles qui se réfèrent aux techniques corporelles, aux techniques
vocales et aux travaux de création de personnages. À partir de là on développe
des travaux d'improvisation et on organise des répétitions dans le but de
composer des spectacles.
La composition du geste et de la voix, pour la scène
La Performance, qui
inclut la gestuelle et la voix, articulées sur scène dans un espace déterminé,
est aussi un mode de production de la langue. Les gestes, à l'intérieur ou
à l'extérieur de la scène, sont toujours expressifs et constituent un
langage original. Le fait est qu’observer un geste, une expression suscite
généralement chez l'interlocuteur un sentiment ou une pensée, associé au
sentiment ou à la pensée qu'a provoqué le geste. Le geste fait toujours
partie d'une situation d'échange. Le geste est toujours dirigé vers
quelqu'un, réel ou imaginaire.
Les codes de la société sont imprimés dans le corps, sans que
la specificité du sujet ne s'éteigne. Le geste est donc individuel et
social.
À travers la composition du geste et de la voix, articulés par
l'émotion, et à travers l'espace qu'il occupe sur scène,
l'acteur se dévoile, il réalise un monde imaginaire, un monde de
personnages.
La voix fabrique toujours un discours, même s'il n'y
a pas eu, au départ, une intention ou un contenu prédéterminés. Elle est
sociale, tout en représentant simultanément une marque individuelle. Le fait de
parler implique nécessairement une écoute, même si un élément extérieur empêche
cette écoute.
Il s'agit d'une action à double sens, à travers
laquelle les interlocuteurs valident des interprétations, dans le cadre
d'une relation toujours active, tout au moins au sein d'un même
milieu culturel.
Sur scène, un corps qui parle est reconnu entre autres par la voix qui
émane de lui. Cette voix est, en même temps, l'élément le plus doux, le
plus délicat du corps et le moins limité, étant donné qu'elle dépasse
toutes les limites matérielles de ce corps, grâce à sa dimension acoustique
variable, qui permet d'innombrables jeux de communication.
Le théâtre, consideré par Zumthor comme une forme éminente et
très élaborée d'art oral, « apparaît (…) comme une écriture du corps :
intégrant la voix porteuse de langage à un graphisme tracé par la présence
d'un être humain, (…) [le théâtre] constitue le modèle absolu de toute
poésie orale » [Zumthor, 1983, p.
55].
La Performance est,
selon Zumthor, l'action complexe par laquelle un message poétique est
simultanément transmis et compris, ici et maintenant. Émetteur, destinataire(s)
et circonstances sont concrètement confrontés.
L'improvisation est toujours présente de façon
significative dans la Performance,
étant donné que la scène se construit en présence du public.
Dans notre recherche, nous avons identifié sept techniques de
réalisation de Performance, ce qui
signifie jeu avec improvisation face au
public. Nous allons décrire ces techniques, qui constituent des
moyens didactiques dans l'exercice de l'improvisation, élément de
base du cours de formation d'un acteur.
L'acteur présente, de façon imprévisible, un poème, ou une
séquence de poèmes, avec une gestuelle et une expression vocale élaborées
esthétiquement, dans un espace où le public est dejà présent.
II. Improvisation organisée devant le
public
Dans ce cas, l'animateur réalise, devant le public, des
exercices préparatoires avec les élèves/acteurs. Il possède treize fiches
numérotées, chacunes d'elles décrivant une situation dramatique, et
demande à une personne du public de choisir un numéro, allant de un à treize.
Puis il lit la fiche correspondante, et quatre ou cinq des élèves/acteurs se
présentent sur scène, pour improviser la situation décrite dans la fiche, tout
ceci face au public. Au coin de la salle se trouvent quelques vêtements et
objets qui peuvent être utilisés sur scène. L'animateur doit percevoir le
moment idéal pour interrompre la scène, et passer à un autre thème, avec un
autre groupe.
III. Conter une nouvelle publiée par
la presse
Chaque élève/acteur reçoit une feuille de papier présentant
certaines informations, extraites de journaux. En suivant l'orientation de
l'animateur, les élèves/ acteurs lisent la dépêche qu'ils ont
choisie, de différentes manières, toujours tournés vers l'extérieur du
demi-cercle dans lequel ils se trouvent. De cette façon, ils ne regardent pas
les spectateurs, qui ne peuvent pas non plus les voir de face, ce qui leur
laisse plus d'aisance pour rechercher les différentes façons de raconter
leur information.
Toutes les trois minutes environ, l'animateur émet un
signe (en tapant dans ses mains, par exemple) pour que les élèves/acteurs se
retournent vers lui, afin de recevoir les instructions sur la lecture suivante.
À chaque instruction, les élèves/acteurs racontent leur information à un
interlocuteur imaginaire, sans aucune interruption, augmentant leur texte,
jusqu'au prochain signal de l'animateur.
La façon dont est lue l'information va du simple murmure,
comme s'il s'agissait d'un secret, au ton d'une campagne
politique. Lors de la quatrième, ou de la cinquième fois, il se tourne pour
exécuter la tâche indiquée par l'animateur, l'élève/ acteur n'a
plus besoin de regarder l'extrait de journal car il a mémorisé son
contenu, auquel il a ajouté de nouveaux éléments.
À chaque nouvelle façon de raconter l’information,
l'animateur ajoute de nouvelles tâches, comme identifier les mots les plus
importants du texte, avoir recours à des gestes qui aident à faire comprendre
le contenu, insérer les antécédents du fait décrit dans l'information, ou
encore énoncer d'éventuelles conséquences de ce fait. À chaque ordre,
l'animateur peut donc combiner une attitude avec un travail de
compréhension ou de perfectionnement du texte.
Une fois le contenu de l'information assimilé, les
élèves/acteurs, accroupis et tournés vers les spectateurs, se relèvent les uns
après les autres, en racontant leur information, de la façon qu'ils
pensent être la meilleure.
Cette technique peut être complétée, en demandant aux
élèves/acteurs de créer, en groupe, des situations, des scènes, comprenant les
personnages principaux de leur information.
Le groupe, ou un seul élève/acteur, est invité à réaliser une
intervention dans une fête, ou encore sur un lieu de travail, pour rendre un
hommage ou encore pour animer des événements culturels, des
anniversaires…
Le commanditaire de l'intervention choisit un des
personnages de la liste déjà existente ou peut avoir recours à un autre
personnage. Le télégramme-cadeau peut
être, par exemple, la déclaration d'amour d'un Romeo, sur le lieu de
travail de la personne fêtant son anniversaire.
Les élèves/acteurs qui vont jouer se préparent avec l'aide
d'informations obtenues grâce à un questionnaire rempli par le
commanditaire, qui relate la vie quotidienne du destinataire du télégramme, par
exemple, ses musiques et livres préférés, les restaurants ou les plages
qu'il fréquente, les personnes qu'il côtoie, ou encore ses
loisirs.
Le fait d'aborder certains aspects intimes de la personne
en question rend l'événement plus drôle, et la représentation provoque des
interventions de la part de personnes présentes, ce qui demande une grande
capacité d'improvisation.
La présentation d'une brève pièce est interrompue à un
certain moment afin que la mise en scène revienne aux spectateurs, qui sont
alors invités à trouver une suite à l'histoire, en introduisant un nouveau
personnage, ou en prenant la place d'un des élèves/acteurs sur scène.
Avant le début de la répresentation, des exercices et des jeux sont réalisés
afin de diminuer la timidité des spectateurs.
Le Théâtre-Forum est une des techniques du Théâtre de
l'Opprimé, systématisées par Augusto Boal, qui tendent à revéler les
situations d'oppression présentes dans des communautés particulières, et
qui provoquent par la suite un débat, dans le but de trouver les actions
nécessaires pour dépasser cette oppression.
Le Théâtre Invisible,
autre technique d'Augusto Boal, est caracterisé par une action qui fait
effet de détonateur, donc avec un contenu polémique, préparée et réalisée par
un groupe d'acteurs dans un lieu du quotidien. L'action doit motiver
les personnes présentes à participer, en donnant alors une réelle orientation à
la question initiale de la mise en scène.
Les personnes qui font partie d'un environnement choisi
par le groupe et qui participent à l'action ne doivent pas se rendre
compte qu'il s'agit d'une forme de théâtre, et qu'il y a
parmi eux des acteurs qui jouent un rôle et qui les stimulent à débattre
réellement sur la question.
Cette technique demande un grand talent d'improvisation à
partir des interventions du public, qui réagit spontanément et qui contribue à
l'élaboration du texte à chaque manifestation verbale ou gestuelle, comme
si tout était naturel. Les élèves/acteurs, par petits groupes, planifient les
interventions en définissant le thème, l'argument central, le lieu, la
date, l'heure, les personnages, les arguments des animateurs.
La réunion du groupe, avant l'événement, ne doit pas être
remarquée par le public, et la réunion, après l'événement, doit permettre
l'échange d'informations détaillées sur ce qui s'est passé, en
considérant que les élèves/acteurs s'éparpillent au milieu du public, et
que le texte de la Performance est le
résultat des dialogues entre les acteurs et le public. Il est certain
qu'une partie des interventions est perdue, car le caractère éphémere de
la Performance (qui n'a généralement lieu qu'une seule fois) ne
permet pas de reproduire et d'enregistrer tout ce qui s'est
produit.
VII. Match d'improvisation
théâtrale
Dans ce procédé, les élèves/acteurs
jouent à travers différents exercices.
Ils forment deux ou plusieurs équipes, qui sont évaluées par les spectateurs,
qui encouragent, qui applaudissent, qui choisissent les thèmes et les
situations qui doivent être improvisées, et qui se moquent parfois des équipes
qui ratent l'exercice défini par le juge.
Dans un des exercices, par exemple, les acteurs doivent
raconter une histoire (dont le thème est choisi au hasard ou par le public)
chacun à son tour, c'est-à-dire qu'au signal du juge, l'acteur
doit se taire et passer la relève à son coéquipier. On ne peut ni répéter, ni
sauter une seule syllabe, ce qui demande beaucoup de concentration, de
spontanéité et de créativité. Il faut continuer exactement là où son coéquipier
s'est arrêté.
Un autre exercice consiste à improviser pendant deux minutes
sur un thème au choix, ou pendant cinq minutes sur un thème prédéfini,
différent pour chaque équipe.
Une fois l'improvisation démarrée, le juge peut stopper la
scène par un coup de sifflet, et échanger les rôles entre deux acteurs. Cette
méthode nous ramène à une des techniques psychodramatiques de Moreno, qui est
l'Inversion de Rôles.
À la fin de la session, le public commente le jeu des équipes,
et annonce le vainqueur.
Des cartons jaunes et des cartons rouges sont distribués aux
personnes présentes qui, tout au long du jeu, les utilisent comme au
football en les donnant à celui qui
commet une faute. Pour celui qui reçoit le carton rouge, après deux jaunes, il
existe une pénalité appelée mort
subite. L'acteur sanctionné doit se suicider sur scène, avec un objet imaginaire
déterminé par le public, sans pouvoir prononcer un seul mot. L'amusement
est garanti.
L'acteur, également appelé interprète, crée des personnages à partir de
termes exprimés dans des textes dramatiques, ou encore il matérialise les idées
qui peuvent surgir d'images, de rêves, d'expériences, de réalisateurs
qui n'utilisent pas le texte dramatique comme point de départ.
Le terme interprète
évoque sûrement le fait que l'artiste/acteur voit, à sa manière, un sujet
(qui lui est transmis oralement ou par écrit), et qu'il interprète sur
scène, étant donné que les expressions du langage d'un auteur permettent
une pluralité de sens.
On dépasse alors la fonction d'interprète, grâce à des méthodes qui font que
l'acteur devient aussi auteur,
car il vit ses personnages, en y
intégrant des éléments de sa personnalité.
L'acteur réalise son travail de composition au théâtre, au
cinema, à la télévision, à la radio, mais aussi dans des scènes non
conventionnelles. Il agit comme un interprète et un
résonateur de son époque et de sa
culture, jouant ainsi son rôle social, qui peut être clairement compris dans la
pratique de la Performance, où il est
amené à répondre aux réactions des spectateurs, qu'il a lui-même
suscitées.
La pratique de l'improvisation, réalisée en public
notamment, et qui prend la forme de Performance, est un élément fondamental dans les
cours de théâtre, et contribue fortement à la formation de ce que nous avons
l'habitude d'appeler un acteur-auteur.
·
BOAL Augusto, Stop, c’est magique
!, Rio de Janeiro, Civilização Brasileira, 1980.
·
PAVIS Patrice, Dictionnaire du
Théâtre, Paris, Dunod, 1996.
·
UBERSFELD Anne, Les termes clés
de l'analyse du théâtre, Paris, Seuil, 1996.
·
ZUMTHOR Paul, Introduction à la
poésie orale, Paris, Seuil, 1983.